{"id":23313,"date":"2025-11-05T11:08:18","date_gmt":"2025-11-05T10:08:18","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=23313"},"modified":"2025-11-05T11:10:18","modified_gmt":"2025-11-05T10:10:18","slug":"berenice-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2025\/11\/berenice-2\/","title":{"rendered":"B\u00e9r\u00e9nice"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"wp-block-post-title\">B\u00e9r\u00e9nice<\/h2>\n\n<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">D&rsquo;apr\u00e8s Jean Racine \/ Mise en sc\u00e8ne par Guy Cassiers \/ Th\u00e9\u00e2tre Equilibre-Nuithonie (Fribourg) \/ Mercredi 29 octobre 2025 \/ Critiques par Orane Gigon et Maud Seem . <\/p><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>29 octobre 2025 <\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/orane-gigon\/\">Orane Gigon<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">D\u00e9construire pour actualiser&nbsp;?<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"590\" height=\"330\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/11\/berenice_article.jpg\" alt=\"b\u00e9r\u00e9nice article\" class=\"wp-image-23315\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/11\/berenice_article.jpg 590w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/11\/berenice_article-300x168.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/11\/berenice_article-250x140.jpg 250w\" sizes=\"auto, (max-width: 590px) 100vw, 590px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>\u00a9<\/strong>&nbsp;Christophe Raynaud de Lage, coll. Com\u00e9die-Fran\u00e7aise&nbsp;<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Dans une mise en sc\u00e8ne qui d\u00e9construit l\u2019illusion th\u00e9\u00e2trale et expose avec authenticit\u00e9 les sentiments humains, Guy Cassiers reprend <\/em>B\u00e9r\u00e9nice<em>, cette trag\u00e9die de Racine si reconnue, pour explorer une question r\u00e9currente\u00a0: comment, dans un contexte contemporain, renouveler une \u0153uvre dite classique ? Comment, alors que le texte de 1670 reste inchang\u00e9, captiver le public en rendant le r\u00e9cit de ce mariage contrari\u00e9 actuel et poignant ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dans un gigantesque d\u00e9cor en b\u00e9ton, quatre com\u00e9diens de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise donnent corps et voix au tragique destin de la reine B\u00e9r\u00e9nice et de Titus, nouvellement empereur, oblig\u00e9s de se s\u00e9parer car Rome et le S\u00e9nat n\u2019approuvent pas leur union. Assurant un r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaire entre les deux protagonistes, dont il est l\u2019ami, Antiochus r\u00e9v\u00e8le enfin son amour \u00e0 B\u00e9r\u00e9nice qui le repousse. Il est ensuite charg\u00e9 par Titus d\u2019annoncer \u00e0 la reine leur s\u00e9paration n\u00e9cessaire, ce qui les plonge tous les trois dans les tourments de la col\u00e8re, du deuil et de la tristesse. Ces \u00e9motions, exacerb\u00e9es par un jeu d\u2019images et de lumi\u00e8res projet\u00e9es sur le d\u00e9cor, sont incarn\u00e9es avec une intensit\u00e9 spectaculaire par les com\u00e9diens, que l\u2019on peut voir \u00e0 plusieurs reprises s\u2019effondrer sur le sol et verser de v\u00e9ritables larmes.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s les premiers instants de la repr\u00e9sentation, nous sommes transport\u00e9s dans un univers d\u00e9temporalis\u00e9. Les costumes en nuances de brun rappellent les habits de voyage de la fin du XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle, alors que le d\u00e9cor rel\u00e8ve d\u2019une esth\u00e9tique plus actuelle. Il est compos\u00e9 d\u2019un bassin d\u2019o\u00f9 sort une sculpture de pierre brute \u00e0 l\u2019allure de buste, plac\u00e9e au centre de la sc\u00e8ne. En arri\u00e8re-sc\u00e8ne, des murs en b\u00e9ton encadrent une fen\u00eatre dont les carreaux, constitu\u00e9s d\u2019\u00e9crans, s\u2019animent d\u2019images qui figurent d\u2019abord un jardin, puis \u00e9voquent des formes abstraites. Ce d\u00e9calage cr\u00e9e une ambigu\u00eft\u00e9 que la mise en sc\u00e8ne s\u2019emploie \u00e0 dissoudre ou \u00e0 appuyer, notamment lorsque le personnage de Paulin sort un t\u00e9l\u00e9phone, nous ramenant directement \u00e0 l\u2019instant pr\u00e9sent. Le rythme des r\u00e9pliques des com\u00e9diens, ainsi que leur fa\u00e7on de se mouvoir sur sc\u00e8ne, cr\u00e9e une lenteur majestueuse qui donne une impression de flottement, ponctu\u00e9e par une musique grave. Cet immobilisme, au premier acte, lisse la repr\u00e9sentation et semble alors inviter le spectateur \u00e0 \u00e9couter le texte dans sa rythmie et sa musicalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais en prenant du recul, on comprend que ce premier tableau pr\u00e9pare l\u2019\u00e9volution du d\u00e9cor, qui sert progressivement moins \u00e0 repr\u00e9senter un espace ext\u00e9rieur qu\u2019\u00e0 refl\u00e9ter une forme d\u2019int\u00e9riorit\u00e9 psychique. Des lumi\u00e8res rouges et blanches \u00e9clairent l\u2019antichambre, tandis que les \u00e9crans diffusent des images de plus en plus n\u00e9buleuses, transformant la fen\u00eatre \u2013 qui donnait \u00e0 voir une simple cour \u2013 en une ouverture m\u00e9taphorique o\u00f9 se d\u00e9ploient les \u00e9motions des personnages. Dans le dernier acte, le d\u00e9cor est montr\u00e9 au public seulement pour ce qu\u2019il est, sans artifice&nbsp;: une construction de pl\u00e2tre dont la fen\u00eatre donne directement sur les coulisses. Ainsi ramen\u00e9s \u00e0 la mat\u00e9rialit\u00e9 m\u00eame de l\u2019espace th\u00e9\u00e2tral, nous ne sommes plus plong\u00e9s dans la fiction. Nous nous tournons alors vers le jeu intens\u00e9ment \u00e9motionnel des com\u00e9diens, qui devient notre seule accroche vers l\u2019univers fictionnel.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, un travail de brouillage est aussi effectu\u00e9 par la distribution des r\u00f4les, puisque Titus et Antiochus sont interpr\u00e9t\u00e9s par le m\u00eame com\u00e9dien, J\u00e9r\u00e9my Lopez. Au d\u00e9part, les deux personnages sont bien diff\u00e9renci\u00e9s par son jeu&nbsp;: Antiochus est statique, presque en col\u00e8re et froid, alors que Titus est tr\u00e8s actif et triste. On peut aussi noter l\u2019apparition d\u2019un cinqui\u00e8me acteur, Robin Ormond. \u00c0 moiti\u00e9 cach\u00e9 par le d\u00e9cor, il sert de doublure physique \u00e0 J\u00e9r\u00e9my Lopez, dont les r\u00e9pliques ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9enregistr\u00e9es pour les sc\u00e8nes o\u00f9 ses deux personnages dialoguent. Puis, en l\u2019espace de quelques r\u00e9pliques durant le dernier acte, la fronti\u00e8re devient poreuse. Par d\u2019habiles changements de costumes (Antiochus porte un long manteau que le com\u00e9dien enl\u00e8ve pour devenir Titus) li\u00e9s aux transports \u00e9motionnels des personnages, il devient de plus en plus complexe de les distinguer. Dans un entretien, Guy Cassiers explique ce choix par la similitude des deux personnages qui ont, selon lui, les \u00ab&nbsp;m\u00eames paroles, m\u00eames \u00e9lans, m\u00eame couardise, et surtout [la] m\u00eame immobilit\u00e9 dans l\u2019action.&nbsp;\u00bb. Face \u00e0 eux, il met en sc\u00e8ne une B\u00e9r\u00e9nice tr\u00e8s moderne, certes encore empreinte d\u2019une sorte de candeur d\u2019adolescente amoureuse, mais surtout anim\u00e9e d\u2019une v\u00e9ritable volont\u00e9 d\u2019action. Cette attitude est notamment rendue visible par un changement de costume&nbsp;: d\u2019une longue robe blanche aux allures nuptiales \u00e0 une tenue de voyage en pantalons marrons, symbolisant l\u2019\u00e9mancipation de B\u00e9r\u00e9nice qui ne souhaite plus attendre un mariage qui ne viendra pas. Ce changement se manifeste \u00e9galement dans le jeu de Suliane Brahim, qui rend B\u00e9r\u00e9nice plus dure et s\u00fbre d\u2019elle dans le dernier acte. Au contraire, Titus et Antiochus sont trop attach\u00e9s \u00e0 leur honneur et \u00e0 leur pouvoir pour se rendre compte que ce sont justement ces principes qui les \u00e9loignent de B\u00e9r\u00e9nice. Ils se r\u00e9pandent en tirades pleines de sentiments et d\u2019\u00e9motions mais vides d\u2019action concr\u00e8tes pour am\u00e9liorer leur sort. Jusqu\u2019au tr\u00e8s fameux \u00ab&nbsp;H\u00e9las&nbsp;!&nbsp;\u00bb, attribu\u00e9 \u00e0 Antiochus dans le texte original mais soupir\u00e9 simultan\u00e9ment par les deux personnages, finalement fusionn\u00e9s alors que B\u00e9r\u00e9nice d\u00e9cide de partir, non plus victime de l\u2019ind\u00e9cision des hommes qui l\u2019entourent mais h\u00e9ro\u00efne et actrice de sa propre histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette mise en sc\u00e8ne r\u00e9pond donc avec habilit\u00e9 \u00e0 la probl\u00e9matique de la repr\u00e9sentation contemporaine de pi\u00e8ces canoniques, parfois poussi\u00e9reuses, en faisant basculer les rapports de force. Titus et Antiochus, figures h\u00e9ro\u00efques dans l\u2019\u0153uvre originale, sont pris au pi\u00e8ge de leurs \u00e9motions alors que B\u00e9r\u00e9nice, victime impuissante chez Racine, devient la force motrice du r\u00e9cit, oblig\u00e9e, par la mise en sc\u00e8ne de Guy Cassiers, \u00e0 prendre elle-m\u00eame le contr\u00f4le du r\u00e9cit.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>29 octobre 2025 <\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/orane-gigon\/\">Orane Gigon<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>29 octobre 2025 <\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/maud-seem\/\">Maud Seem<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">D\u00e9construire l\u2019illusion de la trag\u00e9die<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"590\" height=\"330\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/11\/berenice_couverture.jpg\" alt=\"b\u00e9r\u00e9nice couverture\" class=\"wp-image-23314\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/11\/berenice_couverture.jpg 590w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/11\/berenice_couverture-300x168.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/11\/berenice_couverture-250x140.jpg 250w\" sizes=\"auto, (max-width: 590px) 100vw, 590px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>\u00a9<\/strong>&nbsp;Christophe Raynaud de Lage, coll. Com\u00e9die-Fran\u00e7aise&nbsp;<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>C\u2019est dans une atmosph\u00e8re tamis\u00e9e, presque \u00e9touff\u00e9e, que se d\u00e9roule <\/em>B\u00e9r\u00e9nice<em>, un spectacle mis en sc\u00e8ne par Guy Cassiers et jou\u00e9 par la troupe de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise au Th\u00e9\u00e2tre Equilibre \u00e0 Fribourg. B\u00e9r\u00e9nice y appara\u00eet comme une figure battante et d\u00e9cisionnaire, sortant du carcan victimisant o\u00f9 les mises en sc\u00e8ne du texte de Racine l\u2019ont souvent enferm\u00e9e. La reine de Jud\u00e9e adopte une posture forte, face \u00e0 un souverain et \u00e0 un empereur r\u00e9unis sous la banni\u00e8re de la l\u00e2chet\u00e9 et de l\u2019inaction. Ce spectacle surprend par sa nouveaut\u00e9 et son audace, d\u00e9faisant minutieusement l\u2019image lisse d\u2019un th\u00e9\u00e2tre qui n\u2019a de classique que l\u2019apparence.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Devant le spectateur se dresse une immense structure de b\u00e9ton. Au fond, plusieurs \u00e9crans juxtapos\u00e9s composent les carreaux d\u2019une grande fen\u00eatre, laissant voir une image du dehors. De part et d\u2019autre de cette derni\u00e8re, sont dispos\u00e9s de grands panneaux coulissants transparents. Au centre de la sc\u00e8ne tr\u00f4ne un pilier de m\u00e9tal surmont\u00e9 d\u2019une imposante pi\u00e8ce de pierre. On dirait un buste de femme. Comme il peut \u00eatre difficile \u00e0 lire ce d\u00e9cor. Malgr\u00e9 sa sobri\u00e9t\u00e9, il semble destin\u00e9 \u00e0 brouiller les pistes. Plus les actes se succ\u00e8dent, moins il est simple d\u2019en saisir la logique \u2013 comme on pourrait s\u2019y attendre pour une pi\u00e8ce classique. Les portes, cens\u00e9es clore l\u2019antichambre, semblent absentes du d\u00e9cor imagin\u00e9 par Guy Cassiers. Quels dispositifs sc\u00e9niques permettent aux com\u00e9diens d\u2019entrer dans l\u2019espace fictionnel&nbsp;? et d\u2019en sortir&nbsp;? Ils empruntent des passages lat\u00e9raux derri\u00e8re les panneaux coulissants d\u2019abord, les font glisser comme des portes pour se faufiler en travers ensuite, ou traversent des structures de n\u00e9ons qui, plac\u00e9es de part et d\u2019autre de l\u2019avant-sc\u00e8ne, s\u2019\u00e9clairent parfois \u00e0 leur passage. Quel lieu intriguant que ce d\u00e9cor qui fait office d\u2019espace liminaire, entre le r\u00e9el et le m\u00e9taphorique, qui tend \u00e0 rendre floues les fronti\u00e8res de l\u2019espace sc\u00e9nique.<\/p>\n\n\n\n<p>Et la fen\u00eatre d\u2019\u00e9crans, comme elle peut se montrer d\u00e9routante elle aussi. Au d\u00e9but du spectacle, son utilisation peut faire soupirer : elle offre une vue sur un simple ext\u00e9rieur. Mais, \u00e0 mesure que se d\u00e9roule l\u2019action, les images r\u00e9alistes du dehors laissent place \u00e0 des formes plus abstraites : il pleut, l\u2019orage gronde, puis peu \u00e0 peu se dessine une fum\u00e9e blanche en forme de mains sur fond noir, le tout toujours d\u00e9coup\u00e9 derri\u00e8re les carreaux de la fen\u00eatre, qui apparaissent bris\u00e9s d\u00e9sormais. C\u2019est ensuite une explosion de rouge qui survient, qui \u00e9clabousse de lumi\u00e8re le buste central, tandis que Suliane Brahim interpr\u00e8te la tirade de B\u00e9r\u00e9nice dans un d\u00e9chirement de douleur saisissant. Mais c\u2019est au dernier acte que l\u2019int\u00e9r\u00eat du dispositif visuel grandit. Les images disparaissent et les \u00e9crans deviennent transparents&nbsp;: ils r\u00e9v\u00e8lent alors le fond de la sc\u00e8ne o\u00f9 s\u2019entassent c\u00e2bles, barres m\u00e9talliques, \u00e9chelles et divers objets habituellement dissimul\u00e9s. Parce que ce que fait ce spectacle, c\u2019est qu\u2019il s\u2019emploie \u00e0 d\u00e9construire progressivement l\u2019illusion du spectateur.<\/p>\n\n\n\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 la sc\u00e9nographie, la distribution des r\u00f4les et les performances des com\u00e9diens contribuent \u00e0 troubler les rep\u00e8res. J\u00e9r\u00e9my Lopez incarne Titus et Antiochus, tandis qu\u2019Alexandre Pavloff joue Paulin et Arsace. Les changements de personnages se manifestent par l\u2019ajout ou le retrait d\u2019un manteau, mais aussi par le jeu&nbsp;: Antiochus est grave, Arsace gravite autour de lui, investi dans sa t\u00e2che de confident mais aussi d\u2019ami. La relation entre Titus et Paulin semble beaucoup moins sinc\u00e8re&nbsp;: Paulin se d\u00e9ploie sur sc\u00e8ne avec une insolence moqueuse envers son empereur qui se morfond et se comporte comme un l\u00e2che.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais quelle m\u00e9thode utiliser lorsque certains de ces personnages sont amen\u00e9s \u00e0 dialoguer&nbsp;? D\u2019abord, il y a la doublure. Cach\u00e9 derri\u00e8re les panneaux transparents, Robin Ormond remue les l\u00e8vres et la t\u00eate en rythme sur la voix pr\u00e9enregistr\u00e9e de J\u00e9r\u00e9my Lopez. Plus tard, ce double r\u00f4le devient de plus en plus d\u00e9complex\u00e9&nbsp;: le changement est assum\u00e9 lorsqu\u2019Arsace aide le souverain \u00e0 retirer et enfiler son manteau. Lors du dernier acte, il n\u2019est m\u00eame plus n\u00e9cessaire de montrer, faire entendre suffit. \u00c0 genoux et en larmes \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne, J\u00e9r\u00e9my Lopez sert le manteau entre ses bras. Ses sauts d\u2019un personnage \u00e0 l\u2019autre ne sont plus perceptibles qu\u2019\u00e0 travers les nuances de sa voix, jusqu\u2019au moment o\u00f9 m\u00eame le manteau n\u2019est plus. La derni\u00e8re r\u00e9plique, port\u00e9e par Antiochus dans le texte original, est d\u00e9clam\u00e9e alors que J\u00e9r\u00e9my Lopez a encore l\u2019apparence de Titus. Ne reste ainsi qu\u2019un homme qui semble r\u00e9unir le roi et l\u2019empereur en un seul corps, tous deux f\u00e9d\u00e9r\u00e9s par un amour commun.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis il y a B\u00e9r\u00e9nice. Elle aussi \u00e9clate au dernier acte. Elle troque son \u00e9l\u00e9gante tenue blanche, qui \u00e9voque les himations romains, pour des v\u00eatements plus modernes&nbsp;: un pantalon bordeaux et une chemise anthracite rappellent subtilement les couleurs du roi et de l\u2019empereur. Le jeu de la com\u00e9dienne change \u00e9galement, offrant une version moins malheureuse, plus ferme et confiante du personnage. C\u2019est seulement la deuxi\u00e8me fois que B\u00e9r\u00e9nice appara\u00eet sans sa fid\u00e8le suivante Ph\u00e9nice, interpr\u00e9t\u00e9e par Catherine Salviat dont la pr\u00e9sence sc\u00e9nique, bien que souvent muette, se fait sentir avec force. Lorsque la reine quitte l\u2019antichambre, laissant Titus-Antiochus en pleurs, elle passe derri\u00e8re la fen\u00eatre transparente, semblant d\u00e9voiler alors jusqu\u2019aux coulisses. Il s\u2019agit alors moins de faire croire \u00e0 un conte antique que de manifester un retour \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, peut-\u00eatre n\u00e9cessaire apr\u00e8s le choc et le deuil d\u2019un c\u0153ur bris\u00e9, comme pour quitter la chim\u00e8re de l\u2019amour pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce spectacle, qui commence comme un conte antique fid\u00e8le au texte de Racine, n\u2019a de cesse d\u2019\u00e9tonner par sa modernit\u00e9. Ce qui frappe, vraiment, c\u2019est d\u2019introduire, dans une mise en sc\u00e8ne qui semble si classique, des \u00e9l\u00e9ments qui d\u00e9notent suffisamment du d\u00e9cor pour faire s\u2019exclamer le public, comme un smartphone sorti de la poche de Paulin par exemple. Des d\u00e9tails qui pourraient faire lever un sourcil, mais qui pourtant n\u2019indignent pas, tant l\u2019\u00e9volution du spectacle vers une forme de r\u00e9alit\u00e9 plus tangible est \u00e9vidente. Un v\u00e9ritable rafra\u00eechissement de cette trag\u00e9die, qui en comprend suffisamment les codes pour pouvoir les d\u00e9tourner pendant sa repr\u00e9sentation, qui attrape les tripes de ses spectateurs comme on l\u2019attend, et qui laisse le lendemain un sourire satisfait sur le visage.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>29 octobre 2025 <\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/maud-seem\/\">Maud Seem<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.equilibre-nuithonie.ch\/fr\/spectacles\/berenice\">Voir la page du spectacle <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D&rsquo;apr\u00e8s Jean Racine \/ Mise en sc\u00e8ne par Guy Cassiers \/ Th\u00e9\u00e2tre Equilibre-Nuithonie (Fribourg) \/ Mercredi 29 octobre 2025 \/ Critiques par Orane Gigon et Maud Seem . <\/p>\n","protected":false},"author":1002847,"featured_media":23314,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,131,34,38],"tags":[324,315],"class_list":["post-23313","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-equilibre-nuithonie","category-expired","category-spectacle","tag-maud-seem","tag-orane-gigon"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23313","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002847"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=23313"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23313\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":23318,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23313\/revisions\/23318"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/23314"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=23313"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=23313"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=23313"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}