{"id":23255,"date":"2025-10-12T19:57:07","date_gmt":"2025-10-12T17:57:07","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=23255"},"modified":"2025-10-21T16:46:11","modified_gmt":"2025-10-21T14:46:11","slug":"bovary-madame","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2025\/10\/bovary-madame\/","title":{"rendered":"Bovary Madame"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bovary Madame<\/h2>\n\n\n<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">D&rsquo;apr\u00e8s Gustave Flaubert \/ Mise en sc\u00e8ne par Christophe Honor\u00e9 \/ Th\u00e9\u00e2tre de Vidy (Lausanne) \/ Du 17 septembre au 8 octobre 2025 \/ Critiques par Ilian Guesmia, Muireann Walsh, Mathys Lonfat et Maud Seem . <\/p><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>30 septembre 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/ilian-guesmia\/\">Ilian Guesmia<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Christophe Honor\u00e9 rend la vie \u00e0 Madame Bovary<\/strong><\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"624\" height=\"409\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article.jpg\" alt=\"bovary madame article\" class=\"wp-image-23257\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article.jpg 624w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article-300x197.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article-250x164.jpg 250w\" sizes=\"auto, (max-width: 624px) 100vw, 624px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Laurent Champoussin<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Le mythe d\u2019Emma Bovary vit toujours. Le personnage aussi. Le r\u00e9alisateur, sc\u00e9nariste, \u00e9crivain, dramaturge et metteur en sc\u00e8ne fran\u00e7ais Christophe Honor\u00e9 et sa troupe s\u2019emparent de Vidy pour livrer une r\u00e9interpr\u00e9tation audacieuse de l\u2019histoire de Madame Bovary, entre cirque et cin\u00e9ma. Un spectacle surprenant et dr\u00f4le, qui interroge la fascination collective autour de cette \u0153uvre et rend \u00e0 son h\u00e9ro\u00efne une agentivit\u00e9 dont on l\u2019a souvent priv\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sur la sc\u00e8ne de la salle Charles Apoth\u00e9loz du Th\u00e9\u00e2tre de Vidy se d\u00e9ploie depuis le 17 septembre un tout autre th\u00e9\u00e2tre&nbsp;: ar\u00e8ne de sable, costumes sombres et paillet\u00e9s, chapeau haut de forme, trap\u00e8ze, cerceau, distribution de barbe \u00e0 papa, num\u00e9ros musicaux, lancers de couteaux et de tartes \u00e0 la cr\u00e8me\u2026 Pas de doute, on est bien au cirque&nbsp;! En transposant le r\u00e9cit de <em>Madame Bovary<\/em> (1856) de Gustave Flaubert dans ce lieu inattendu, Christophe Honor\u00e9 met en place un \u00ab&nbsp;th\u00e9\u00e2tre dans le th\u00e9\u00e2tre&nbsp;\u00bb qui n\u2019est pas sans rappeler l\u2019\u0153uvre de Marivaux ou \u2013 c\u2019est peut-\u00eatre encore plus frappant \u2013 <em>L\u2019Illusion comique<\/em> (1635) de Corneille. On y retrouve en effet la repr\u00e9sentation intradi\u00e9g\u00e9tique d\u2019un spectacle, interpr\u00e9t\u00e9 par une troupe de com\u00e9dien.ne.s fictif.ve.s (elleux-m\u00eames jou\u00e9.e.s par une \u00e9quipe d\u2019acteur.ice.s talentueux.ses). Ce m\u00e9canisme sert de dispositif m\u00e9tar\u00e9flexif en ce qu\u2019il invite les spectateur.ice.s \u00e0 s\u2019interroger sur leur propre posture vis-\u00e0-vis de l\u2019histoire \u00e0 laquelle iels assistent.<\/p>\n\n\n\n<p>En l\u2019occurrence, Christophe Honor\u00e9 para\u00eet vouloir questionner ce qui fascine autant le lectorat du c\u00e9l\u00e8bre roman de Flaubert et, par extension, le public abondant qui se d\u00e9place aujourd\u2019hui pour d\u00e9couvrir cette r\u00e9interpr\u00e9tation au Th\u00e9\u00e2tre de Vidy. Pour ce faire, le metteur en sc\u00e8ne place Emma Bovary dans une position particuli\u00e8re&nbsp;: destin\u00e9e \u00e0 renflouer les caisses de la troupe fictive de la pi\u00e8ce, elle joue ici son propre r\u00f4le et revit ses malheurs, pour le plus grand plaisir du public. Le metteur en sc\u00e8ne semble ainsi critiquer le voyeurisme qui sous-tend notre int\u00e9r\u00eat pour la vie d\u2019Emma Bovary, v\u00e9ritable b\u00eate de foire. On se surprend alors \u00e0 se sentir coupable d\u2019avoir trouv\u00e9 dans un premier temps jouissif la projection r\u00e9guli\u00e8re de vid\u00e9os d\u00e9voilant les coulisses, du th\u00e9\u00e2tre d\u2019une part, mais aussi et surtout de la vie d\u2019Emma Bovary. La promesse de r\u00e9alisme litt\u00e9raire de Flaubert trouve ici son \u00e9quivalent dans une sorte de t\u00e9l\u00e9r\u00e9alit\u00e9 malsaine o\u00f9 chacun des faits et gestes d\u2019Emma Bovary, y compris dans son intimit\u00e9, sont partag\u00e9s avec le public. La curiosit\u00e9 de ce dernier \u00e9voque celle des lecteur.ice.s du roman lors de sa publication, curiosit\u00e9 attis\u00e9e par le scandale judiciaire retentissant qu\u2019avait provoqu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque un r\u00e9cit jug\u00e9 immoral et obsc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Ce dispositif voyeuriste fait \u00e9merger tout un ensemble d\u2019interrogations vis-\u00e0-vis de <em>Madame Bovary<\/em>&nbsp;: que dit de nous le regard que nous posons sur cette \u0153uvre&nbsp;? Qu\u2019est-ce qui rend le parcours de l\u2019h\u00e9ro\u00efne aussi divertissant ou \u00e9clairant \u00e0 nos yeux&nbsp;? N\u2019y a-t-il pas quelque chose de morbide \u00e0 se d\u00e9lecter du r\u00e9cit de la d\u00e9ch\u00e9ance d\u2019une \u00e9pouse malheureuse, ruin\u00e9e et humili\u00e9e, qui finit par mettre fin \u00e0 ses jours&nbsp;? Ne nous complaisons-nous pas dans un mis\u00e9rabilisme qui devrait en r\u00e9alit\u00e9 nous attrister&nbsp;? Autant de questions que soul\u00e8ve ce spectacle et auxquelles le public est invit\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. La complicit\u00e9 passive des spectateur.ice.s face aux multiples humiliations subies par la jeune femme dans la pi\u00e8ce est d\u2019autant plus inconfortable que le public est appel\u00e9 d\u2019autre part \u00e0 interagir avec les com\u00e9dien.ne.s qui brisent r\u00e9guli\u00e8rement le quatri\u00e8me mur.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette incursion dans la vie du personnage n\u2019est pas nouvelle&nbsp;: le narrateur du roman de Flaubert, quoiqu\u2019extradi\u00e9g\u00e9tique, profitait d\u00e9j\u00e0 de son omniscience pour soumettre la protagoniste tout enti\u00e8re \u00e0 la consid\u00e9ration du lectorat. En outre, il recourait au discours indirect libre pour s\u2019immiscer dans son int\u00e9riorit\u00e9. N\u2019est-il pas d\u00e8s lors paradoxal que la fameuse h\u00e9ro\u00efne de Flaubert soit consid\u00e9r\u00e9e encore aujourd\u2019hui comme \u00e9nigmatique et imp\u00e9n\u00e9trable, et ce, en d\u00e9pit des abondantes analyses litt\u00e9raires la concernant ? Cette interrogation semble trouver une proposition de r\u00e9ponse dans le spectacle de Christophe Honor\u00e9&nbsp;: si nous connaissons mal Emma Bovary, n\u2019est-ce pas finalement parce que nous ne la laissons pas s\u2019exprimer&nbsp;? Parce que son histoire est racont\u00e9e, encore et encore, mais jamais par la principale concern\u00e9e&nbsp;? Ici m\u00eame, ce sont les autres personnages ou les autres com\u00e9dien.ne.s fictif.ve.s qui pr\u00e9sentent et commentent dans un premier temps la vie de la jeune femme, choisissant ce qui doit \u00eatre racont\u00e9 ou non. Cette superposition des voix pourrait \u00eatre vue comme une transposition du discours indirect libre sur sc\u00e8ne. Il faut attendre la derni\u00e8re demi-heure d\u2019un spectacle de pr\u00e8s de 2h30 pour qu\u2019Emma prenne le devant de la sc\u00e8ne et se r\u00e9approprie son propre destin. En subvertissant l\u2019horizon d\u2019attente du public, impatient de d\u00e9couvrir comment sera mis en sc\u00e8ne l\u2019\u00e9pisode du fiacre ou celui du suicide de la protagoniste, Christophe Honor\u00e9 \u00e9mancipe Emma Bovary d\u2019un r\u00e9cit et d\u2019une mort dont elle est prisonni\u00e8re et lui rend son agentivit\u00e9. Un geste fort et admirable, bien qu\u2019un peu tardif&nbsp;: on aurait souhait\u00e9 que le metteur en sc\u00e8ne octroie dans les deux premi\u00e8res heures du spectacle plus d\u2019espace \u00e0 son h\u00e9ro\u00efne pour lui permettre \u2013 \u00e0 d\u00e9faut de se r\u00e9volter \u2013 de partager ses d\u00e9sirs et frustrations avec le public.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019en reste pas moins que le dramaturge nuance la vision qu\u2019on a pu avoir d\u2019une peste capricieuse, m\u00e9prisante, infid\u00e8le, assoiff\u00e9e de richesse mat\u00e9rielle, incapable de r\u00e9sister \u00e0 ses pulsions, et fait appara\u00eetre en filigrane une femme d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e en qu\u00eate d\u2019amour et de libert\u00e9 dans un monde d\u2019hommes d\u2019une bassesse affligeante. Cette opposition entre une province m\u00e9diocre et les aspirations citadines de la raffin\u00e9e Emma trouve un \u00e9cho dans la coexistence entre com\u00e9die populaire et registre sentimental&nbsp;au sein du spectacle : si le langage est parfois celui d\u2019aujourd\u2019hui, que la pi\u00e8ce est agr\u00e9ment\u00e9e de chansons de vari\u00e9t\u00e9 et que son comique repose en partie sur le burlesque (on pense notamment \u00e0 un passage un peu long, d\u2019un gore grand-guignolesque), Christophe Honor\u00e9 ne manque pas de citer abondamment la prose de Flaubert, po\u00e9tique et fleurie, et \u00e0 lui emprunter son ironie.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre ces deux tonalit\u00e9s, l\u2019\u00e9quilibre n\u2019est pas toujours parfait. Certains effets et num\u00e9ros peuvent para\u00eetre gratuits, tout comme l\u2019abondante nudit\u00e9 affich\u00e9e sur sc\u00e8ne. De plus, la fa\u00e7on dont Christophe Honor\u00e9 image ce qui se dissimule derri\u00e8re les s\u00e9ances d\u2019\u00ab&nbsp;\u00e9quitation&nbsp;\u00bb d\u2019Emma \u2013 en projetant une vid\u00e9o repr\u00e9sentant un v\u00e9ritable cheval pendant une sc\u00e8ne de semi-nudit\u00e9 tr\u00e8s sexualis\u00e9e \u2013 s\u2019av\u00e8re peu heureuse et fait basculer le spectacle dans le mauvais go\u00fbt l\u2019espace d\u2019un instant.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour autant, il y a quelque chose de jubilatoire dans le traitement irr\u00e9v\u00e9rencieux r\u00e9serv\u00e9 ici \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Flaubert. Quelque chose de l\u2019ordre du renversement carnavalesque\u2026 Et c\u2019est peut-\u00eatre de ce renversement que vient le titre de la pi\u00e8ce, <em>Bovary Madame<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>30 septembre 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/ilian-guesmia\/\">Ilian Guesmia<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>30 septembre 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/muireann-walsh\/\">Muireann Walsh<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>On veut voir et on verra<\/strong><\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"510\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_couverture-1024x510.jpg\" alt=\"bovary madame couverture\" class=\"wp-image-23256\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_couverture-1024x510.jpg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_couverture-300x150.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_couverture-250x125.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_couverture-768x383.jpg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_couverture.jpg 1505w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Laurent Champoussin<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>L\u2019adaptation de <\/em>Madame Bovary<em> par Christophe Honor\u00e9 m\u00eale cirque, cin\u00e9ma et th\u00e9\u00e2tre pour donner au personnage \u00e9ponyme la possibilit\u00e9 de revivre son histoire avec intensit\u00e9, autant dans ses moments de bonheur que de malheur et de m\u00e9lancolie profonde.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Emma Bovary, l\u2019h\u00e9ro\u00efne embl\u00e9matique du roman de Flaubert, est un personnage marqu\u00e9, entre autres, par ses exc\u00e8s&nbsp;: exc\u00e8s de d\u00e9penses, de poisons, de grandes \u00e9motions, le propre d\u2019une h\u00e9ro\u00efne qui se voudrait romantique, profond\u00e9ment insatisfaite. Ces exc\u00e8s sont \u00e9galement au c\u0153ur de l\u2019adaptation du roman par Christophe Honor\u00e9. Le spectacle prend la forme d\u2019un cirque dont l\u2019attraction principale n\u2019est autre que notre protagoniste, LA Madame Bovary (Ludivine Sagnier) suicid\u00e9e \u00e0 l\u2019arsenic. Elle n\u2019est pourtant pas morte, et vient nous raconter aujourd\u2019hui son histoire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le cirque influence \u00e0 la fois la sc\u00e9nographie et la dramaturgie, offrant au spectacle un espace de digression et de r\u00e9flexion. Une Emma Bovary qui ressemble fort \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efne de Flaubert, mais qui ne s\u2019est pas suicid\u00e9e, a \u00e9t\u00e9 engag\u00e9e par une troupe de circassiens. Chaque soir, elle rejoue les \u00e9v\u00e8nements importants de sa vie qui font \u00e9cho aux \u00e9pisodes phares du roman. Le public assiste donc \u00e0 plusieurs ench\u00e2ssements&nbsp;: l\u2019intrigue romanesque est mise en sc\u00e8ne \u00e0 travers des num\u00e9ros de cirques, eux-m\u00eames int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 un spectacle de th\u00e9\u00e2tre.&nbsp; Le dispositif sc\u00e9nique rentre \u00e9galement dans cette dynamique&nbsp;: le plateau est entour\u00e9 de gradins et surmont\u00e9 d\u2019un grand \u00e9cran, diffusant des images qui tant\u00f4t refl\u00e8tent l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 des personnages, tant\u00f4t d\u00e9doublent l\u2019action en d\u00e9voilant des d\u00e9tails captur\u00e9s sur sc\u00e8ne \u00e0 l\u2019aide de cam\u00e9ras portatives, ou derri\u00e8re la sc\u00e8ne que prolonge un long couloir blanc.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enchev\u00eatrement des niveaux de fiction s\u2019observe \u00e9galement dans le jeu des com\u00e9diens&nbsp;:&nbsp;&nbsp; ceux-ci incarnent des clowns, eux-m\u00eames en train de jouer les proches d\u2019Emma, c\u2019est-\u00e0-dire les personnages du roman source. Leur statut s\u2019av\u00e8re alors ambigu, car ils sont autant les coll\u00e8gues circassiens d\u2019Emma dans le temps pr\u00e9sent du spectacle, que les personnages de son pass\u00e9. Cette dualit\u00e9 leur permet d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une large palette de tonalit\u00e9s. Dans un spectacle qui m\u00eale les registres du comique, du burlesque et du s\u00e9rieux, ils passent de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre en un clin d\u2019\u0153il.<\/p>\n\n\n\n<p>Accus\u00e9 \u00ab d\u2019outrage \u00e0 la morale publique et religieuse et aux bonnes m\u0153urs \u00bb, le roman de Flaubert avait fait scandale lors de sa publication. Si le texte n\u2019est aujourd\u2019hui plus consid\u00e9r\u00e9 comme ind\u00e9cent, l\u2019adaptation qu\u2019en propose Honor\u00e9 semble n\u00e9anmoins vouloir choquer un public plus difficile \u00e0 outrager. Le spectacle mobilise fortement la nudit\u00e9 partielle ou totale des com\u00e9diens, de mani\u00e8re comique, clownesque, sexuelle, imag\u00e9e, grotesque, parfois m\u00eame perturbante. Cet aspect entre en r\u00e9sonance avec le cadre du cirque, qui est \u00e0 la fois un lieu de lib\u00e9ration et de concentration de la visibilit\u00e9 des diff\u00e9rences corporelles, d\u2019inversion des r\u00e8gles sociales et de voyeurisme. Une tension est alors mise en place autour de la pudeur d\u2019Emma Bovary dont Madame Loyale (Marl\u00e8ne Saldana), ma\u00eetresse du cirque, assure aussi bien la protection que le d\u00e9voilement. Ainsi la force-t-elle \u00e0 jouer la c\u00e9l\u00e8bre \u00ab&nbsp;sc\u00e8ne du fiacre&nbsp;\u00bb, r\u00e9v\u00e9lant le plus profond de son intimit\u00e9 aux yeux du public.<\/p>\n\n\n\n<p>Emma Bovary est une h\u00e9ro\u00efne aux traits de caract\u00e8re complexes, parfois m\u00eame frustrants : &nbsp;elle est d\u00e9sabus\u00e9e, d\u00e9tach\u00e9e de la vie dans laquelle elle se trouve. Par moments manipulatrice, elle semble consid\u00e9rer les hommes dans les termes d\u2019un calcul mercenaire, pour la soutenir dans ses besoins. Si, dans cette perspective, elle participe elle-m\u00eame \u00e0 cr\u00e9er sa condition, le monde qui l\u2019entoure semble \u00e9galement conspirer pour la rendre malheureuse. Son mari ne la voit pas r\u00e9ellement et ne l\u2019aime pas, Monsieur Lheureux feint de lui offrir son amiti\u00e9 alors qu\u2019il ne lui propose que le plaisir d\u2019acheter de nouveaux objets, Monsieur Homais ne la consid\u00e8re pas, ses deux amants sont plus amoureux des r\u00eaveries qu\u2019elle leur inspire, ou encore du plaisir charnel que son corps leur procure.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, telle qu\u2019elle est mise en sc\u00e8ne par Christophe Honor\u00e9, Emma Bovary aspire \u00e0 une lib\u00e9ration que lui interdit sa condition de femme bourgeoise, et plus encore son statut d\u2019h\u00e9ro\u00efne de roman. C\u2019est admirable de vouloir lui redonner la parole mais, par la structure employ\u00e9e pour raconter son histoire, cette voix reste frustr\u00e9e et ne peut se raconter d\u2019elle-m\u00eame. Comme si Emma Bovary devait rester un r\u00eave plus qu\u2019elle n\u2019est une femme, malheureuse et la copie d\u2019une copie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Bovary Madame <\/em>est un spectacle fascinant en grande partie gr\u00e2ce \u00e0 la tension qui le sous-tend,&nbsp;pr\u00e9tendant donner la parole \u00e0 celle qu\u2019on ne cesse de raconter \u00e0 la troisi\u00e8me personne. En tant que public, on veut la voir se lib\u00e9rer mais notre regard est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui la contraint. Son histoire, autant dans le roman que dans cette adaptation, est d\u00e9finie par sa souffrance. D\u00e8s lors, que signifie le d\u00e9sir de lui redonner vie sur sc\u00e8ne&nbsp;? Est-ce un acte radical de r\u00e9appropriation du texte ou une mani\u00e8re de prolonger la souffrance d\u2019une figure litt\u00e9raire qui, dans son incarnation originelle, d\u00e9cide d\u2019y mettre fin ?<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>30 septembre 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/muireann-walsh\/\">Muireann Walsh<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>30 septembre 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/mathys-lonfat\/\">Mathys Lonfat<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le dernier num\u00e9ro d\u2019Emma<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"628\" height=\"415\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article-2.jpg\" alt=\"bovary madame article 2\" class=\"wp-image-23280\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article-2.jpg 628w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article-2-300x198.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article-2-250x165.jpg 250w\" sizes=\"auto, (max-width: 628px) 100vw, 628px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Laurent Champoussin<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Familier des adaptations d\u2019\u0153uvres narratives canoniques \u2013 on lui doit notamment, au cin\u00e9ma, <\/em>Les M\u00e9tamorphoses<em>, <\/em>Les Malheurs de Sophie<em>, et <\/em>La Belle Personne<em> (d\u2019apr\u00e8s <\/em>La Princesse de Cl\u00e8ves<em>), et au th\u00e9\u00e2tre la cr\u00e9ation du <\/em>C\u00f4t\u00e9 de Guermantes<em> en 2020 \u2013 Christophe Honor\u00e9 pr\u00e9sente \u00e0 Vidy, du 17 septembre au 8 octobre, une adaptation de <\/em>Madame Bovary<em>, dans laquelle l\u2019h\u00e9ro\u00efne revisite son histoire sous les feux d\u2019un chapiteau.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Emma fait son entr\u00e9e d\u00e8s l\u2019ouverture de la pi\u00e8ce, transport\u00e9e par ses co-com\u00e9diens l\u2019offrant en p\u00e2ture aux gradins d\u2019un cirque. Le dispositif qui prend en charge le destin, toujours relu, r\u00e9adapt\u00e9 et souvent condamn\u00e9, d\u2019Emma, le voil\u00e0&nbsp;: Madame Bovary a \u00e9t\u00e9 engag\u00e9e par Madame Loyale pour nous raconter sa vie que quatre artistes du cirque ont pour t\u00e2che de faire revivre en incarnant ses amants Rodolphe et L\u00e9on, le marchand Lheureux et le pharmacien Homais. \u00c0 ce spectacle, Charles Bovary, bien pr\u00e9sent sur sc\u00e8ne, ne prend pourtant jamais v\u00e9ritablement part. M\u00eame lorsqu\u2019il est invit\u00e9 \u00e0 endosser son propre r\u00f4le dans le r\u00e9cit de Flaubert, Monsieur Bovary appara\u00eet toujours en d\u00e9calage \u2014 lorsqu\u2019il tente, trop tard, de rejoindre la danse du bal \u2014 ou bien sous les traits d\u2019un amoureux candide et passif, voire de l\u2019entremetteur involontaire entre sa femme et ses amants. S\u2019inspirant du film <em>Lola Mont\u00e8s<\/em> (1955) de Max Ophuls, dont le personnage \u00e9ponyme \u00e9tait une femme \u00e0 la vie scandaleuse expos\u00e9e dans un cirque, Christophe Honor\u00e9 pointe du doigt nos d\u00e9sirs voyeuristes. Lu et relu depuis 170 ans, le roman de Flaubert, condamn\u00e9 en 1857 pour \u00ab&nbsp;outrage \u00e0 la morale publique et religieuse et aux bonnes m\u0153urs&nbsp;\u00bb, est une invitation \u00e0 \u00e9pier les passions ombrageuses de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, transformant ainsi le r\u00e9cit de sa vie en objet de curiosit\u00e9 dont le narrateur, doubl\u00e9 ici par Madame Loyale, est le ma\u00eetre de c\u00e9r\u00e9monie et le commentateur distant. Bien assis sur nos si\u00e8ges rouges, les yeux riv\u00e9s vers la sc\u00e8ne, un sourire narquois aux l\u00e8vres, attendant les sc\u00e8nes cl\u00e9s de la vie d\u2019Emma, nous sommes complices de sa mise \u00e0 nu dont la mise en sc\u00e8ne circassienne est l\u2019expression divertissante d\u00e9complex\u00e9e. Ce soir, le spectacle de la vie d\u2019Emma nous est d\u00fb sans compromis. Sous la pression d\u2019une Madame Loyale \u00e0 la fois pr\u00e9sentatrice de t\u00e9l\u00e9r\u00e9alit\u00e9 jouant sur la relation de confiance et ma\u00eetre tyrannique, ainsi que des spectateurs qui <em>en veulent pour leur argent<\/em>, l\u2019h\u00e9ro\u00efne de Flaubert est condamn\u00e9e \u00e0 rejouer la m\u00eame partition.&nbsp; Au service de notre curiosit\u00e9, la cam\u00e9ra de Christophe Honor\u00e9 s\u2019immisce dans les coulisses, r\u00e9v\u00e9lant en images les implicites flaubertiens soumis \u00e0 la biens\u00e9ance.&nbsp; M\u00eame sur sc\u00e8ne, les cam\u00e9ras viennent d\u00e9voiler, dans le dispositif ench\u00e2ss\u00e9-ench\u00e2ssant qui fait du r\u00e9cit de la vie d\u2019Emma un spectacle ins\u00e9r\u00e9 dans un spectacle de cirque, les rouages de la mise en images. Le texte flaubertien, adapt\u00e9 et mis en sc\u00e8ne par Christophe Honor\u00e9, \u00e9prouve son actualit\u00e9 en jouant sur notre imp\u00e9rieuse propension au divertissement ainsi qu\u2019en questionnant l\u2019emprise des repr\u00e9sentations culturelles sur notre propre mani\u00e8re de nous raconter, ph\u00e9nom\u00e8ne auquel notre h\u00e9ro\u00efne a pr\u00eat\u00e9 son nom.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;En deux heures et vingt minutes de spectacle, Honor\u00e9 et son \u00e9quipe r\u00e9alisent la prouesse de ne pas perdre leur public. Pour ce faire, quelques num\u00e9ros de clown, faisant office d\u2019entractes, surgissent dans la narration. Rompant avec le ton initial, ceux-ci r\u00e9pondent ironiquement \u00e0 un temps d\u2019attention mutil\u00e9 par les m\u00e9dias contemporains fonctionnant par tranches de quinze secondes et mettent en exergue l\u2019absurdit\u00e9 des contrastes dans les informations fournies en fil continu par ces derniers. Faisant irruption selon son bon vouloir, le clown (St\u00e9phane Roger) incarnant Lheureux s\u2019empare de la sc\u00e8ne de mani\u00e8re quasi-despotique, \u00e0 l\u2019instar des publicitaires sur nos diff\u00e9rentes plateformes m\u00e9diatiques, et propose des num\u00e9ros visant l\u2019humiliation symbolique des spectateurs, comme pour les exposer \u00e0 nouveau \u00e0 leur propre posture perverse. Pour les accrocher, <em>Bovary Madame <\/em>fait se succ\u00e9der shows burlesques, chants populaires et musique live, forme cin\u00e9matographique, interviews, humour d\u00e9cal\u00e9, pathos et nudit\u00e9, offrant par-l\u00e0 une habile mosa\u00efque \u00e0 l\u2019image de nos temps. Bien que les sc\u00e8nes dans lesquelles Ludivine Sagnier fait du trap\u00e8ze et Davide Rao du cerceau soient coh\u00e9rentes avec le propos \u2013 Bovary vacillant en objet d\u00e9sir\u00e9 sur le premier et L\u00e9on effectuant une parade nuptiale sur le second \u2013 leur r\u00e9alisation en partie maladroite a pour effet d\u2019en att\u00e9nuer la port\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 nous donner le sentiment qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 la pi\u00e8ce simplement pour coller \u00e0 l\u2019univers circassien.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur sc\u00e8ne, parmi les portraits caricaturaux et fi\u00e8rement camp\u00e9s de Rodolphe, amant viril et \u00e9gocentr\u00e9, de L\u00e9on, figure romantique et sensible, de Charles, mari cr\u00e9dule dont la na\u00efvet\u00e9 \u00e9clate dans la prose de Flaubert qu\u2019il d\u00e9clame, seule Emma nous \u00e9chappe. Aimant avec ardeur, pleurant, implorant, elle para\u00eet toujours entretenir une distance avec elle-m\u00eame que Ludivine Sagnier rend palpable par une r\u00e9serve troublante, une mani\u00e8re de ne jamais habiter tout \u00e0 fait son personnage. Nourrie par les romans de Madame de Sta\u00ebl, elle ex\u00e8cre la province et r\u00eave d\u2019une autre vie&nbsp;: Emma n\u2019a de cesse de se r\u00eaver autre. Incapable de se raconter sans calquer sur sa vie les d\u00e9sirs que les romans lui ont inspir\u00e9s, Emma se pose en spectatrice de sa propre existence, qui finit par lui \u00e9chapper dans des num\u00e9ros de marionnettistes. Cependant, le destin tragique r\u00e9serv\u00e9 par Flaubert \u00e0 son h\u00e9ro\u00efne, la mise en sc\u00e8ne d\u2019Honor\u00e9 vient l\u2019interrompre en offrant \u00e0 cette derni\u00e8re un nouvel espace pour se raconter. Alors qu\u2019elle est, au d\u00e9but de la pi\u00e8ce, uniquement un objet de curiosit\u00e9, Emma r\u00e9alise progressivement son \u00e9mancipation. Se jouant elle-m\u00eame, elle acquiert vis-\u00e0-vis de son histoire une distance r\u00e9paratrice, jusqu\u2019\u00e0 se retrouver non plus regardante, mais agissante, dans une ultime sc\u00e8ne criante de libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Emma a d\u00e9couvert la po\u00e9sie dans les livres. Elle l\u2019a cherch\u00e9e dans ses adult\u00e8res. Mais c\u2019est sur la sc\u00e8ne de Christophe Honor\u00e9 qu\u2019elle la trouve en choisissant de devenir, \u00e0 l\u2019issue du spectacle, la propre conteuse de son existence. En sortant du Th\u00e9\u00e2tre de Vidy, nous voil\u00e0 remplis d\u2019une euphorie saine. Nous ne nous sentons pas \u00e9cras\u00e9s par des h\u00e9ros grandiloquents, comme c\u2019est trop souvent le cas, mais simplement confort\u00e9s dans nos humbles existences berc\u00e9es par un quotidien dont il s\u2019agirait, peut-\u00eatre, d\u2019\u00e9prouver la beaut\u00e9 discr\u00e8te. Nous sommes tous Emma, courant apr\u00e8s des mod\u00e8les que les diff\u00e9rents m\u00e9dias, \u00e9l\u00e9gamment r\u00e9fl\u00e9chis par Honor\u00e9, relaient, revisitent et nous inculquent.&nbsp; Mais ce soir, nous sortons grandis, car Emma nous a montr\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait possible de nous cr\u00e9er \u00e0 notre image.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>30 septembre 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/mathys-lonfat\/\">Mathys Lonfat<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>30 septembre 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/maud-seem\/\">Maud Seem<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le nom d\u2019un autre<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"624\" height=\"409\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article.jpg\" alt=\"bovary madame article\" class=\"wp-image-23257\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article.jpg 624w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article-300x197.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article-250x164.jpg 250w\" sizes=\"auto, (max-width: 624px) 100vw, 624px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Laurent Champoussin<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Je ne suis pas morte&nbsp;!&nbsp;\u00bb s\u2019\u00e9crie-t-elle encore. Emma Bovary a surv\u00e9cu \u00e0 l\u2019arsenic, puisqu\u2019elle se tient ici, juste devant nous. Dans le spectacle de Christophe Honor\u00e9, elle est engag\u00e9e dans une troupe circassienne, o\u00f9 Madame Loyale la pousse \u00e0 raconter son histoire sous forme de sayn\u00e8tes, la condamnant \u00e0 rejouer chaque soir son propre r\u00f4le, \u00e0 revivre les moments qui ont contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9truire sa vie, sous l\u2019\u0153il pervers du reste de la compagnie et du public.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir, nous sommes au cirque. Il y a des gradins. Le sol est recouvert de terre et, au-dessus, tr\u00f4ne un grand \u00e9cran. La musique est forte, il y a beaucoup de lumi\u00e8re. Sur l\u2019\u00e9cran color\u00e9 d\u00e9filent des mots qui surgissent tout droit de la fin du roman de Flaubert. Madame Loyale pr\u00e9sente sa troupe de clowns, acrobates et prestidigitateurs, et accueille du m\u00eame coup la nouvelle membre de sa troupe, Emma Bovary, en robe blanche sur la piste de terre. Elle a \u00e9t\u00e9 embauch\u00e9e pour raconter son histoire. La belle Emma Bovary, aux mains si fines, d\u00e9sabus\u00e9e par la vie. On les voit d\u2019ailleurs ces mains, sur le grand \u00e9cran, dans une sc\u00e8ne extraite du film \u00ab&nbsp;Une femme mari\u00e9e&nbsp;\u00bb, de Jean-Luc Godard. Elles touchent celles de Charles, qui les adore, elles se montrent boudeuses, insatisfaites, fuyantes, elles sont incapables de faire leurs propres choix. Mais qu\u2019\u00e0 cela ne tienne, puisque Madame Loyale s\u2019est donn\u00e9 pour mission de guider Emma. Tout au long de la soir\u00e9e, c\u2019est elle qui m\u00e8ne le bal. Ce qui ressemble dans un premier temps \u00e0 une interview sur le mode de la discussion confiante, avec un micro partag\u00e9, se change peu \u00e0 peu en interrogatoire, Madame Loyale acculant Emma, chamboul\u00e9e et sanglotante, \u00e0 interpr\u00e9ter l\u2019\u00e9vitement de sa mort comme un \u00e9chec&nbsp;: \u00ab&nbsp;que s\u2019est-il pass\u00e9 ensuite, Emma&nbsp;? R\u00e9pondez&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Pour incarner ses partenaires, ses amants, les habitants du village, il y a les clowns, l\u2019acrobate, le prestidigitateur, des personnages qui portent plusieurs casquettes, si bien qu\u2019ils semblent tous oublier parfois qui ils sont vraiment, avant de revenir \u00e0 eux pour mieux observer Emma et la tirer vers son destin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Madame Loyale lui tenant le micro, Emma commence par conter son mariage. Si elle est entour\u00e9e d\u2019une joie festive sur sc\u00e8ne, l\u2019\u00e9cran, lui, nous offre une vision directe sur son int\u00e9riorit\u00e9&nbsp;: le regard dans le vide, elle pleure. Lorsque plus tard elle quitte la sc\u00e8ne, une cam\u00e9ra la filme dans les coulisses. M\u00eame sur sc\u00e8ne, dans un moment d\u2019intimit\u00e9 o\u00f9 elle est cach\u00e9e dans le fiacre avec L\u00e9on, le personnage qui incarne Charles va lui-m\u00eame placer la cam\u00e9ra sur elle pour retransmettre la sc\u00e8ne en gros plan. Quand elle quitte ses appartements pour descendre dans la rue, c\u2019est derri\u00e8re ses propres fen\u00eatres que l\u2019observent les autres. Il est clair que c\u2019est un spectacle du montr\u00e9, qui se veut intrusif, m\u00eame voyeur, presque angoissant. Quel dommage que ce fil conducteur qui porte le spectacle soit parfois si abruptement coup\u00e9. Ainsi, sans raison apparente, Madame Loyale propose par exemple \u00e0 Emma de prendre elle-m\u00eame \u00ab&nbsp;le relais&nbsp;\u00bb lorsqu\u2019il s\u2019agit de jouer la sc\u00e8ne d\u2019adult\u00e8re avec Rodolphe, qu\u2019on ne verra donc pas, et propose pour ce faire un num\u00e9ro de burlesque circassien qui mime son acte charnel. On peut d\u2019ailleurs se demander si la n\u00e9cessit\u00e9 de cette sc\u00e8ne n\u2019est pas li\u00e9e \u00e0 la contrainte dramaturgique du cirque, qui veut que chaque personnage ait son moment pour pr\u00e9senter son num\u00e9ro. La forme du cirque semble en effet parfois constituer une contrainte dramaturgique d\u00e9nu\u00e9e d\u2019autre justification. Emma (Ludivine Sagner) monte ainsi sur un trap\u00e8ze sur lequel elle n\u2019a pas l\u2019air \u00e0 l\u2019aise et o\u00f9 elle bataille pour parler dans le micro qu\u2019on lui tend. L\u00e9on (Davide Rao) monte sur un cerceau pour une chanson en duo avec Emma, ce qui le pousse \u00e0 chanter en playback pendant qu\u2019elle chante en live. Ces num\u00e9ros ne sont pas motiv\u00e9s sur le plan de l\u2019intrigue, et le second enl\u00e8ve une magie et une sensibilit\u00e9 qui aurait \u00e9t\u00e9 gard\u00e9e si le com\u00e9dien avait eu les moyens de r\u00e9pondre \u00e0 sa partenaire en direct.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne faudrait cependant pas manquer de saluer d\u2019une large r\u00e9v\u00e9rence les num\u00e9ros de clown. Si la structure du cirque peut sembler parfois entravante, elle est brillamment employ\u00e9e au service du rythme du spectacle. Les sc\u00e8nes de vie d\u2019Emma son r\u00e9guli\u00e8rement entrecoup\u00e9es de sc\u00e8nes de clowns, comme avec l\u2019intervention interminable de Monsieur Homais, d\u00e9j\u00e0 bien trop bavard dans le livre, qui restitue la description mot pour mot de Yonville pr\u00e9sente dans le texte de Flaubert, dans un comique de r\u00e9p\u00e9tition tr\u00e8s efficace&nbsp;: sans cesse interrompu par ses camarades, il poursuit ses descriptions qui ne les int\u00e9ressent pas. Le spectacle de Christophe Honor\u00e9 garde le drame de l\u2019histoire d\u2019Emma en y injectant une d\u00e9licate l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, et en rendant toujours un hommage tendre \u00e0 l\u2019\u0153uvre originale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais qu\u2019en est-il de&nbsp;<em>notre&nbsp;<\/em>Emma&nbsp;? Celle dont nous nous sommes appropri\u00e9 l\u2019histoire&nbsp;? On pourrait croire qu\u2019en racontant sa vie, elle r\u00e9cup\u00e8re sa voix, mais ce serait se m\u00e9prendre. Elle est ici ignor\u00e9e, \u00e9touff\u00e9e, personne ne l\u2019\u00e9coute sur sc\u00e8ne&nbsp;: son personnage est ancr\u00e9 si profond\u00e9ment dans la culture fran\u00e7aise qu\u2019elle en a perdu son humanit\u00e9, qu\u2019elle n\u2019est devenue sur sc\u00e8ne rien de plus qu\u2019un pantin \u00e0 sa propre effigie que l\u2019on d\u00e9crit vulgairement comme une femme dont le sort funeste est in\u00e9vitable&nbsp;; une b\u00eate de foire qu\u2019on aime observer, juger&nbsp;; une femme dont les \u00e9tats d\u2019\u00e2me n\u2019importent que peu, puisqu\u2019il est tellement plus stimulant de la regarder, avec un abominable voyeurisme dont chacun se rend coupable en niant l\u2019existence de la voix et de la conscience de la protagoniste, incapable de briser sa prison de verre, de sortir de la vitrine dans laquelle elle reste enferm\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais n\u2019est-ce pas ce destin tragique qui rend Emma Bovary si fascinante&nbsp;? Que reste-t-il d\u2019elle si elle ne meurt pas&nbsp;? Ce sont ses choix, son orgueil, son attitude d\u00e9sabus\u00e9e qui la conduisent in\u00e9vitablement \u00e0 sa perte. Sans cette fin, que raconter encore&nbsp;? C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 tout le paradoxe du spectacle&nbsp;: Emma survit \u00e0 l\u2019arsenic, revient raconter sa mort, mais n\u2019est-ce pas une id\u00e9e insens\u00e9e que de refuser de mourir&nbsp;? L\u2019int\u00e9r\u00eat du personnage d\u2019Emma Bovary r\u00e9side enti\u00e8rement dans le fait qu\u2019il est vou\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre. La voir s\u2019enfuir \u00e0 la fin du spectacle, soutenue soudain par ceux qui ne lui offraient que du m\u00e9pris, est une fin heureuse qui sonne faux. Il n\u2019est pas pervers de regretter qu\u2019elle ne mette pas fin \u00e0 ses jours&nbsp;: c\u2019est dans cet acte d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 que le roman lui donne de la fiert\u00e9, une certaine pudeur m\u00eame. Cette autre Emma, celle du spectacle, perd en panache.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>30 septembre 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/maud-seem\/\">Maud Seem<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>30 septembre 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/maxime-grandjean\/\">Maxime Grandjean<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Bovary Unplugged<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"628\" height=\"415\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article-2.jpg\" alt=\"bovary madame article 2\" class=\"wp-image-23280\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article-2.jpg 628w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article-2-300x198.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/10\/bovary-madame_article-2-250x165.jpg 250w\" sizes=\"auto, (max-width: 628px) 100vw, 628px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Laurent Champoussin<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Christophe Honor\u00e9 redonne vie \u00e0 l\u2019une des figures les plus fameuses de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise, Emma Bovary. Cette derni\u00e8re revient sur son histoire et t\u00e9moigne, micro en main, au centre de la piste d\u2019un cirque qui lui d\u00e9die son spectacle. Accompagn\u00e9e d\u2019une troupe d\u2019artistes circassiens qui se font \u00e9galement personnages du r\u00e9cit, Emma rejoue les \u00e9pisodes qui forment sa vie, entre fid\u00e9lit\u00e9 au roman et tentation de s\u2019en \u00e9manciper.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Si les coll\u00e9giens ont longtemps pu reprocher \u00e0 Flaubert l\u2019ennui que leur procurait la lecture de son roman, on ne peut que les inviter \u00e0 assister \u00e0 l\u2019adaptation sc\u00e9nique de Christophe Honor\u00e9. \u00c9cran au-dessus de la sc\u00e8ne, strip-tease sous un vrombissement de Led Zeppelin et interviews indiscr\u00e8tes qui rappellent nos \u00e9missions t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es les plus brillantes, l\u2019adaptation d\u2019Honor\u00e9 impose sa modernit\u00e9. <em>Bovary Madame<\/em> parvient \u00e0 entretenir un lien plut\u00f4t \u00e9troit avec le roman par des citations ou des r\u00e9appropriations de sa narration, ici attribu\u00e9e \u00e0 des personnages, mais surtout en rejouant les \u00e9pisodes les plus importants. Cependant, Christophe Honor\u00e9 r\u00e9ussit, dans le respect du roman, \u00e0 s\u2019en distinguer et \u00e0 proposer une adaptation originale gr\u00e2ce \u00e0 une grande inventivit\u00e9 dramaturgique et sc\u00e9nique.<\/p>\n\n\n\n<p>La mise en sc\u00e8ne affirme d\u00e8s les premi\u00e8res minutes une libert\u00e9 de ton saisissante. En s\u2019ouvrant avec Emma (Ludivine Sagnier) avan\u00e7ant vers le public de blanc v\u00eatue sur des notes de R\u2019n\u2019B, le spectacle d\u00e9voile la grande vari\u00e9t\u00e9 de son dispositif sc\u00e9nique. Outre le d\u00e9cor de cirque \u2013 une piste au centre de la sc\u00e8ne, entour\u00e9e de gradins sur les c\u00f4t\u00e9s \u2013 o\u00f9 se passe l\u2019action, le grand atout de la mise en sc\u00e8ne r\u00e9side dans un \u00e9cran suspendu au-dessus de la sc\u00e8ne. Celui-ci permet \u00e0 la fois de cr\u00e9er des ambiances diff\u00e9rentes, en projetant aussi bien des images d\u2019une petite maison dans une prairie qu\u2019une vid\u00e9o psych\u00e9d\u00e9lique rappelant un kal\u00e9idoscope. De plus, les images projet\u00e9es ont une grande force d\u2019\u00e9vocation qui entre en r\u00e9sonance avec ce qui est jou\u00e9. Un extrait de <em>La Femme mari\u00e9e<\/em> de Jean-Luc Godard illustre par exemple parfaitement la monotonie de la vie matrimoniale d\u2019Emma repr\u00e9sent\u00e9e sur sc\u00e8ne. Il convient aussi de relever l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 de l\u2019ajout, hors sc\u00e8ne, d\u2019un couloir blanc dont l\u2019action est retransmise sur l\u2019\u00e9cran. Ceci a pour avantage de cr\u00e9er chez le public le sentiment de s\u2019immiscer dans une intimit\u00e9 \u00e0 laquelle il n\u2019aurait normalement pas droit, ce qui augmente pr\u00e9cis\u00e9ment son plaisir d\u2019y assister.<\/p>\n\n\n\n<p>La structure dramaturgique conserve un lien \u00e9troit avec l\u2019intrigue du roman, mais parvient en m\u00eame temps \u00e0 jouer avec lui en cr\u00e9ant deux niveaux de fiction. Le premier a pour d\u00e9cor le cirque, o\u00f9 des artistes veulent adapter en spectacle la vie d\u2019Emma. Le deuxi\u00e8me comprend, lui, ces moments o\u00f9 les artistes circassiens incarnent les personnages du roman aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019Emma, rejouant les grandes sc\u00e8nes de <em>Madame Bovary<\/em>. Ceci permet donc d\u2019exploiter la connaissance qu\u2019ont Emma, les artistes, mais aussi le public, du roman original. Il est d\u00e8s lors possible pour l\u2019h\u00e9ro\u00efne, dans cette adaptation, de prendre le contr\u00f4le et potentiellement de changer son histoire, s\u2019amusant avec les attentes du public ou les contrecarrant parfois. Ce dispositif entra\u00eene aussi une sorte de brouillage des fronti\u00e8res fictionnelles. Les personnages, m\u00eame dans le premier degr\u00e9 de fiction, continuent de s\u2019appeler par le nom des personnages du roman. D\u00e8s lors, il en devient parfois difficile de savoir \u00e0 quel niveau la sc\u00e8ne se trouve. Ensuite, ces immixtions d\u2019une fiction dans l\u2019autre ont \u00e9galement pour cons\u00e9quence de rendre poreuses les limites fictionnelles, jusqu\u2019\u00e0 \u00e9gratigner celle qui s\u00e9pare personnages et spectateurs. Lorsque ces derniers sont amen\u00e9s \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 des questions et directives venant de la sc\u00e8ne ou \u00e0 applaudir un num\u00e9ro d\u2019acrobate, on ne sait plus toujours si le public est celui du Th\u00e9\u00e2tre de Vidy ou celui du cirque, dont l\u2019odeur de sable et de cigare finit par l\u2019envelopper.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce dispositif permet \u00e9galement d\u2019int\u00e9grer un mode de narration proche du style indirect libre du roman. En effet, les mots du narrateur de Flaubert sont ici pris en charge par les personnages de l\u2019adaptation de Christophe Honor\u00e9 et ce, dans les deux niveaux de fictions. Ainsi, des morceaux de narration peuvent \u00eatre d\u00e9clam\u00e9s tant par les artistes de cirque que par les personnages qu\u2019ils incarnent. Par exemple, la description d\u2019Yonville-L\u2019Abbaye transmise dans le roman par le narrateur est ici enti\u00e8rement prise en charge, mot pour mot, par le pharmacien Monsieur Homais (Julien Honor\u00e9). Elle prend des airs comiques, gr\u00e2ce \u00e0 la justesse de Julien Honor\u00e9 qui l\u2019\u00e9toffe d\u2019un ton rendant \u00e0 merveille la volubilit\u00e9 d\u2019un guide touristique. En d\u00e9finitive,<em> Bovary Madame<\/em> brille par la mani\u00e8re dont se conjuguent respect et \u00e9mancipation \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019\u0153uvre de Flaubert, nous invitant \u00e0 la fois \u00e0 nous en amuser et \u00e0 y r\u00e9fl\u00e9chir autrement.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>30 septembre 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/maxime-grandjean\/\">Maxime Grandjean<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/vidy.ch\/fr\/evenement\/christophe-honorel-bovary-madame\/\">Voir la page du spectacle <\/a><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D&rsquo;apr\u00e8s Gustave Flaubert \/ Mise en sc\u00e8ne par Christophe Honor\u00e9 \/ Th\u00e9\u00e2tre de Vidy (Lausanne) \/ Du 17 septembre au 8 octobre 2025 \/ Critiques par Ilian Guesmia, Muireann Walsh, Mathys Lonfat et Maud Seem .<\/p>\n","protected":false},"author":1002847,"featured_media":23256,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,38,2],"tags":[321,323,324,317,314],"class_list":["post-23255","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-spectacle","category-theatre-de-vidy","tag-ilian-guesmia","tag-mathys-lonfat","tag-maud-seem","tag-maxime-grandjean","tag-muireann-walsh"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23255","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002847"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=23255"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23255\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":23291,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23255\/revisions\/23291"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/23256"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=23255"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=23255"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=23255"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}