{"id":23039,"date":"2025-03-28T17:27:18","date_gmt":"2025-03-28T16:27:18","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=23039"},"modified":"2025-03-31T15:13:10","modified_gmt":"2025-03-31T13:13:10","slug":"pouvoir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2025\/03\/pouvoir\/","title":{"rendered":"Pouvoir"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"wp-block-post-title\">Pouvoir<\/h2>\n\n<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">Conception et mise en sc\u00e8ne par Une Tribu Collectif \/ Th\u00e9\u00e2tre des Marionnettes (Gen\u00e8ve) \/ Du 21 au 30 mars 2025 \/ Critiques par Alexia Gay et Maxime Grandjean . <\/p><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>22 mars 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/alexia-gay\/\">Alexia Gay<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">L\u2019art de manipuler<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/03\/pouvoir_article-1024x683.jpg\" alt=\"pouvoir article\" class=\"wp-image-23041\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/03\/pouvoir_article-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/03\/pouvoir_article-300x200.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/03\/pouvoir_article-250x167.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/03\/pouvoir_article-768x512.jpg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/03\/pouvoir_article.jpg 1300w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Th\u00e9\u00e2tre des Marionnettes de Gen\u00e8ve <\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Au Th\u00e9\u00e2tre des Marionnettes de Gen\u00e8ve, une marionnette refuse cat\u00e9goriquement de jouer le spectacle qui lui est impos\u00e9. Elle en a assez : ce spectacle n\u2019int\u00e9resse personne \u2013 en tout cas pas elle. Elle fait donc voter le public, au d\u00e9sarroi des trois marionnettistes, pour changer le cours de l\u2019histoire. \u00c0 travers une mise en sc\u00e8ne ing\u00e9nieuse et un jeu habile, la pi\u00e8ce questionne avec acuit\u00e9 les m\u00e9canismes du pouvoir et de la manipulation, ainsi que la place des spectateurs dans ce jeu d\u2019illusions.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019est-ce que la libert\u00e9 dans une soci\u00e9t\u00e9 qui dicte son comportement \u00e0 l\u2019individu ? Cette interrogation prend corps \u00e0 travers une marionnette dirig\u00e9e par ses trois manipulateurs \u2013 C\u00e9cile Maidon, No\u00e9mie Vincart et Michel Vill\u00e9e. Leur pr\u00e9cision remarquable et leur ma\u00eetrise impressionnante du geste se montrent dignes de la technique de manipulation du <em>bunraku&nbsp;<\/em>: la marionnette est anim\u00e9e \u00e0 vue, sans l\u2019interm\u00e9diaire de fils ni de baguettes, par les trois marionnettistes. \u00c0 travers leur performance, la manipulation devient un v\u00e9ritable art de l\u2019illusion, conf\u00e9rant \u00e0 la marionnette une impression d\u2019autonomie saisissante.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourtant, qui d\u00e9tient r\u00e9ellement le pouvoir ? Une couronne sur la t\u00eate et plac\u00e9e au-devant de la sc\u00e8ne, la marionnette semble avoir le beau r\u00f4le. Les marionnettistes, eux, paraissent la servir, la mettre \u00e0 l\u2019honneur m\u00eame. Ils agissent dans son ombre, habill\u00e9s de noir, leurs visages recouverts. La couronne chute \u2013 accidentellement&nbsp;? \u2013 au milieu du r\u00e9cit qu\u2019elle d\u00e9clame face au public. Une des marionnettistes la replace avec discr\u00e9tion.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques r\u00e9pliques plus tard, la marionnette s\u2019interrompt brusquement. L\u2019histoire qu\u2019elle doit raconter, elle la conna\u00eet par c\u0153ur : une histoire de r\u00e9volution, qu\u2019elle a r\u00e9p\u00e9t\u00e9e des centaines de fois. Seulement cette fois, elle refuse de continuer. La r\u00e9volution, elle ne veut plus la jouer, elle veut la faire. Il est temps pour elle de prendre la parole, sa parole, et de raconter une histoire qu\u2019elle aura enfin choisie&nbsp;: \u00ab Prince je fus, repr\u00e9sentant du peuple je serai \u00bb proclame-t-elle en jetant \u2013 cette fois d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u2013 sa couronne.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce geste marque une v\u00e9ritable rupture dans la dynamique du spectacle, d\u00e9clenchant un basculement vers une pi\u00e8ce m\u00e9tath\u00e9\u00e2trale. Les marionnettistes, d\u00e9concert\u00e9s (ils ont tent\u00e9 en vain de la raisonner), suspendent la repr\u00e9sentation et pr\u00e9textent un \u00ab probl\u00e8me technique \u00bb. Leur r\u00f4le \u00e9volue&nbsp;: alors qu\u2019ils se contentaient de manipuler jusque-l\u00e0 la marionnette, ils deviennent \u00e0 leur tour des personnages \u00e0 part enti\u00e8re, interagissant directement avec elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Frustr\u00e9s face \u00e0 son refus in\u00e9branlable de reprendre le cours du spectacle, ils c\u00e8dent \u00e0 la violence, d\u00e9sormais devenue physique, pour la contraindre \u00e0 sortir de sa bo\u00eete. Mais on le sait, la violence ne r\u00e9sout rien, et heureusement \u00c9lise, la r\u00e9gisseuse technique, rappelle qu\u2019on ne peut forcer quiconque \u00e0 faire ce qu\u2019il ne veut pas. Elle aussi devient un personnage de ce spectacle m\u00e9tath\u00e9\u00e2tral, aux c\u00f4t\u00e9s des trois marionnettistes, qui partagent avec la marionnette un m\u00eame espace di\u00e9g\u00e9tique. Un glissement d\u2019autant plus d\u00e9routant que les interpr\u00e8tes conservent leur v\u00e9ritable pr\u00e9nom, C\u00e9cile, No\u00e9mie et Michel, brouillant ainsi les fronti\u00e8res entre fiction et r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce nouveau spectacle, la question du pouvoir est omnipr\u00e9sente : qui le d\u00e9tient ? Comment s\u2019en emparer ? Comment \u00eatre r\u00e9ellement libre ? Tout repose sur une m\u00e9canique d\u2019illusion, et les moyens mis en sc\u00e8ne pour la mettre en \u00e9vidence se multiplient. Les marionnettistes doivent passer d\u2019une manipulation purement physique \u00e0 une manipulation psychologique de la marionnette, d\u00e9sormais dot\u00e9e d\u2019un v\u00e9ritable \u00e9tat de conscience. Un basculement subtil, mais fondamental. La manipulation prend alors une nouvelle forme : l\u2019illusion du choix. Ils lui proposent de voter, lui donnant ainsi l\u2019impression de d\u00e9tenir un pouvoir de d\u00e9cision dans un cadre en apparence d\u00e9mocratique. Un beau subterfuge \u00e0 l\u2019encontre de la marionnette qui, seule contre trois, reste en minorit\u00e9. Le stratag\u00e8me se d\u00e9tourne n\u00e9anmoins contre eux lorsqu\u2019ils commencent \u00e0 se disputer et doivent \u00e0 nouveau recourir au vote.<\/p>\n\n\n\n<p>Au grand bonheur de la marionnette, la fiction bascule d\u00e8s lors dans un espace d\u2019improvisation du moins feinte. Mais encore une fois les marionnettistes se querellent, cette fois pour d\u00e9terminer lequel d\u2019entre eux prendra la t\u00eate. Chacun finit par endosser ce r\u00f4le, imposant l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre \u00e0 la marionnette une histoire diff\u00e9rente \u00e0 jouer. On passe d\u2019un r\u00e9cit moyen\u00e2geux \u00e0 un contexte contemporain du public, pour finalement aboutir \u00e0 un futur dystopique. Pourtant, malgr\u00e9 cette \u00e9volution temporelle dans le changement d\u2019univers, l\u2019histoire reste fondamentalement la m\u00eame : celle d\u2019un personnage pr\u00e9nomm\u00e9 Jean, qui, quel que soit son temps et son espace, se retrouve toujours \u00e0 parler de r\u00e9volution. La marionnette, de plus en plus exasp\u00e9r\u00e9e, d\u00e9nonce l\u2019illusion de diversit\u00e9 qui ne fait que reconduire le m\u00eame sch\u00e9ma. Cette variation des r\u00e9cits, combin\u00e9e \u00e0 l\u2019alternance des r\u00f4les des marionnettistes, d\u00e9tourne la technique du <em>bunraku<\/em> de mani\u00e8re in\u00e9dite. La r\u00e9partition des parties du corps de la marionnette \u2013 t\u00eate, bassin, pieds \u2013 n\u2019est plus fixe, mais devient un enjeu dramaturgique qui redistribue \u00e0 chaque fois le pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p>La lumi\u00e8re se fait ensuite sur le public. Il est mis \u00e0 contribution&nbsp;: le pouvoir passe entre ses mains et il peut enfin donner \u00e0 Jean la possibilit\u00e9 de changer le cours de l\u2019histoire. Il est temps pour lui de proc\u00e9der pour la premi\u00e8re fois au vote, un moment palpitant, o\u00f9 les spectateurs deviennent acteurs. Le r\u00e9sultat est sans appel. Et pourtant, une question persiste : le public avait-il vraiment le choix ? N\u2019\u00e9tait-il pas lui aussi manipul\u00e9 dans cette illusion participative ?<\/p>\n\n\n\n<p>Trop tard pour regretter. D\u00e9sormais libre, la marionnette ne tarde pas \u00e0 prendre ses aises. Elle ordonne la lumi\u00e8re totale dans la salle avant d\u2019envahir l\u2019espace des spectateurs. Pris au d\u00e9pourvu, ils voient la marionnette s\u2019immiscer dans leurs rangs, les interpeller, les toucher, s\u2019asseoir m\u00eame sur l\u2019un d\u2019eux. Le pouvoir lui monte \u00e0 la t\u00eate. Elle r\u00e9clame tout ce que poss\u00e8de l\u2019assembl\u00e9e : v\u00eatements, accessoires\u2026 et surtout des cheveux. Une revendication qui la m\u00e8nera \u00e0 porter une touffe jaune, d\u00e9clenchant un \u00e9clat de rire g\u00e9n\u00e9ral tant son apparence rappelle alors celle d\u2019un certain pr\u00e9sident am\u00e9ricain. L\u2019humour, omnipr\u00e9sent dans la mise en sc\u00e8ne, permet ainsi d\u2019aborder des enjeux politiques tout en \u00e9vitant l\u2019\u00e9cueil du didactisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Heureusement cette euphorie est de courte dur\u00e9e : pour \u00eatre r\u00e9ellement libre, la marionnette comprend qu\u2019elle doit s\u2019affranchir du syst\u00e8me tout entier, couper les ponts (ou les fils imaginaires) avec les marionnettistes. Pour que la lib\u00e9ration fonctionne, encore faut-il y croire. Une conclusion vertigineuse, qui laisse les spectateurs emplis d\u2019espoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le spectacle invite le public \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir autour des questions de pouvoir et de libre-arbitre, en jouant habilement sur plusieurs niveaux de lecture. Il expose une gradation de la manipulation, passant du contr\u00f4le physique \u00e0 une emprise plus insidieuse, psychologique et collective. Le travail des marionnettistes est, \u00e0 cet \u00e9gard, d\u2019une pr\u00e9cision fascinante : leur coordination impeccable et la finesse de leurs gestes conf\u00e8rent \u00e0 la marionnette une pr\u00e9sence frappante de r\u00e9alisme. En int\u00e9grant des r\u00e9f\u00e9rences contemporaines et en invitant les spectateurs \u00e0 devenir eux-m\u00eames acteurs du processus, la mise en sc\u00e8ne parvient \u00e0 traiter un sujet politique sans lourdeur, mais avec malice et ing\u00e9niosit\u00e9, un pari que le collectif belge Une Tribu a su relever avec brio et audace.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>22 mars 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/alexia-gay\/\">Alexia Gay<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>22 mars 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/maxime-grandjean\/\">Maxime Grandjean<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-left\">Quand une marionnette tire les fils de son destin<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"387\" height=\"416\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/03\/pouvoir_couverture-2.jpg\" alt=\"pouvoir couverture\" class=\"wp-image-23048\" style=\"object-fit:cover;width:300px;height:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/03\/pouvoir_couverture-2.jpg 387w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/03\/pouvoir_couverture-2-186x200.jpg 186w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2025\/03\/pouvoir_couverture-2-158x170.jpg 158w\" sizes=\"auto, (max-width: 387px) 100vw, 387px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Th\u00e9\u00e2tre des Marionnettes de Gen\u00e8ve<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>La troupe Une Tribu Collectif, compos\u00e9e des marionnettistes belges No\u00e9mie Vincart et Michel Vill\u00e9e,<\/em> <em>rejoints pour l\u2019occasion par C\u00e9cile Maidon, propose un spectacle original o\u00f9 une marionnette refuse le r\u00f4le qui lui a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9. Apr\u00e8s quelques r\u00e9pliques en tant que roi m\u00e9di\u00e9val, elle d\u00e9cide de sortir du personnage en s\u2019adressant au public, et rompt ainsi l\u2019illusion th\u00e9\u00e2trale. Cette r\u00e9bellion entra\u00eene les diff\u00e9rents artistes, dor\u00e9navant sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir ensemble sur le m\u00e9tier de com\u00e9diens, de marionnettistes et plus g\u00e9n\u00e9ralement sur une forme de destin personnel.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s quelques minutes dans un univers m\u00e9di\u00e9val parfaitement reconstitu\u00e9 par des \u00e9crans de fum\u00e9e perc\u00e9s d\u2019une lumi\u00e8re verd\u00e2tre, le public se voit directement interpell\u00e9 par la marionnette qui abandonne son r\u00f4le de souverain pour s\u2019excuser d\u2019arr\u00eater la repr\u00e9sentation. Cette rupture introduit une r\u00e9flexion transversale sur le m\u00e9tier de com\u00e9diens et la n\u00e9cessit\u00e9 pour ces derniers de croire en ce qu\u2019ils font, afin que cette cr\u00e9ance soit \u00e9galement partag\u00e9e par le public. Les artifices de l\u2019illusion th\u00e9\u00e2trale sont donc d\u00e9voil\u00e9s aux spectateurs, \u00e0 commencer par les manipulateurs. Jusque-l\u00e0 masqu\u00e9s et silencieux, ceux-ci prennent aussi la parole et rompent par l\u00e0 avec la tradition du th\u00e9\u00e2tre de marionnettes <em>Bunraku<\/em>. Dans ce dernier, un trio de marionnettistes se r\u00e9partit habituellement diff\u00e9rents r\u00f4les&nbsp;: le manipulateur principal s\u2019occupe de la t\u00eate et de la diction, et les deux autres du reste du corps, mais tous restent g\u00e9n\u00e9ralement discrets afin de maintenir l\u2019illusion que le pantin agit par lui-m\u00eame. Or, sous la clart\u00e9 des lumi\u00e8res rallum\u00e9es, cette convention est ici bris\u00e9e et commence alors le dialogue structurant du spectacle entre les manipulateurs, la marionnette, mais \u00e9galement la r\u00e9gisseuse et le public. Corollaire de la monstration de leur facticit\u00e9, la consid\u00e9ration de ces artifices th\u00e9\u00e2traux invite \u00e9galement \u00e0 penser la cr\u00e9ation artistique prenant corps devant les <del>&nbsp;<\/del>spectateurs.<\/p>\n\n\n\n<p>La n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9inventer le spectacle, amorc\u00e9e par le personnage incarn\u00e9 par la marionnette, entra\u00eene la troupe dans une succession de r\u00e9\u00e9critures aux formes variables. Soutenues par une excellente gestion de la lumi\u00e8re, du son ainsi que de la gestuelle de la marionnette, les diff\u00e9rentes fictions, passant aussi bien d\u2019une grotte obscure qu\u2019aux profondeurs marines, apportent une plaisante diversit\u00e9 de d\u00e9cors. Cette vari\u00e9t\u00e9 se retrouve \u00e9galement dans les multiples moyens comiques du spectacle, qui sont constamment li\u00e9s \u00e0 une r\u00e9flexion sur eux-m\u00eames. Ainsi, la rupture du premier niveau de fiction \u2013 celui du pass\u00e9 m\u00e9di\u00e9val initial \u2013 permet tout d\u2019abord de rire, avec le public, du pacte de cr\u00e9ance instaur\u00e9 entre ce dernier et les com\u00e9diens.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, ce refus de la marionnette de continuer son r\u00f4le contraint la troupe \u00e0 l\u2019improvisation fictive ou non. D\u00e8s lors, les difficult\u00e9s inh\u00e9rentes \u00e0 cette pratique sont th\u00e9matis\u00e9es et transform\u00e9es en situations comiques, \u00e0 l\u2019image des interactions avec le public ou des \u00e9checs dans les tentatives de renouvellement de l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>La richesse du spectacle d\u00e9coule de l\u2019habile imbrication de plusieurs niveaux de fiction<del>s<\/del>. Le premier niveau m\u00e9di\u00e9val, rapidement \u00e9cart\u00e9, mais investi autrement par les nombreuses improvisations, laisse place \u00e0 un second niveau o\u00f9 personnages et marionnettes d\u00e9battent de la direction \u00e0 prendre. Les d\u00e9saccords entre les membres de la troupe soul\u00e8vent, dans la fa\u00e7on de les r\u00e9gler, un questionnement sur le <em>pouvoir<\/em>. Ses diff\u00e9rentes expressions, qu\u2019elles soient d\u00e9mocratiques ou autoritaires, sont interrog\u00e9es avec humour par le biais d\u2019imitations de figures politiques ou d\u2019une votation mettant le public \u00e0 profit.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce second niveau de fiction voit pr\u00e9cis\u00e9ment sa cr\u00e9dibilit\u00e9 accrue par la monstration de la facticit\u00e9 du premier niveau. Cependant, d\u2019abord aux mains et surtout \u00e0 l\u2019excellente voix de Michel Vill\u00e9e, la marionnette en tant que personnage autonome devient moins convaincante lorsqu\u2019elle passe sous le contr\u00f4le de C\u00e9cile Maidon ou de No\u00e9mie Vincart. La distinction entre la voix du personnage de Michel Vill\u00e9e et celle qu\u2019il attribue \u00e0 la marionnette b\u00e9n\u00e9ficie de plus de nettet\u00e9 que celle de ses partenaires de sc\u00e8ne, souffrant peut-\u00eatre de l\u2019habitude jusqu\u2019ici install\u00e9e par ce premier locuteur. <ins><\/ins><\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, cette question de la cr\u00e9dibilit\u00e9 de la marionnette en tant que personnage pleinement ind\u00e9pendant trouve son point culminant dans la sc\u00e8ne finale o\u00f9, gr\u00e2ce \u00e0 des fils, la marionnette se l\u00e8ve d\u2019elle-m\u00eame. Bien que de prime abord cette ultime autonomisation puisse pr\u00e9senter certaines incoh\u00e9rences avec d\u2019autres moments du spectacle o\u00f9 le pantin g\u00eet inerte s\u2019il est l\u00e2ch\u00e9, il est aussi possible de l\u2019interpr\u00e9ter comme la finalit\u00e9 d\u2019une \u00e9volution progressive. Envisag\u00e9 de la sorte, ce d\u00e9nouement constitue l\u2019aboutissement de la prise de contr\u00f4le progressive de son destin par la marionnette, offrant au spectacle un climax qui surprend autant qu\u2019il subjugue, \u00e0 l\u2019image de l\u2019accueil enthousiaste que le public lui a r\u00e9serv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>22 mars 2025<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/maxime-grandjean\/\">Maxime Grandjean<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.marionnettes.ch\/spectacle\/pouvoir\">Voir la page du spectacle <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Conception et mise en sc\u00e8ne par Une Tribu Collectif \/ Th\u00e9\u00e2tre des Marionnettes (Gen\u00e8ve) \/ Du 21 au 30 mars 2025 \/ Critiques par Alexia Gay et Maxime Grandjean .<\/p>\n","protected":false},"author":1002847,"featured_media":23048,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,38,182],"tags":[313,317],"class_list":["post-23039","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-spectacle","category-theatre-des-marionnettes","tag-alexia-gay","tag-maxime-grandjean"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23039","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002847"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=23039"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23039\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":23067,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23039\/revisions\/23067"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/23048"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=23039"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=23039"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=23039"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}