{"id":17868,"date":"2024-04-23T11:57:06","date_gmt":"2024-04-23T09:57:06","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=17868"},"modified":"2025-02-07T12:04:29","modified_gmt":"2025-02-07T11:04:29","slug":"avant-la-terreur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2024\/04\/avant-la-terreur\/","title":{"rendered":"Avant la terreur"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"wp-block-post-title\">Avant la terreur<\/h2>\n\n<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">D\u2019apr\u00e8s Shakespeare et autres textes \/ Mise en sc\u00e8ne de Vincent Macaigne \/ \u00a0Th\u00e9\u00e2tre de Vidy (Lausanne) \/ Critiques par Cl\u00e9lie Vuillaume et Mathilde Feraud. <\/p><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Apr\u00e8s le d\u00e9luge<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>23 avril 2024<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/clelie-vuillaume\/\" data-type=\"page\" data-id=\"17553\">Cl\u00e9lie Vuillaume<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1799\" height=\"1200\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/Avant-la-terreur_Vincent-Macaigne_Clelie-Vuillaume.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-19697\" style=\"width:299px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/Avant-la-terreur_Vincent-Macaigne_Clelie-Vuillaume.jpg 1799w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/Avant-la-terreur_Vincent-Macaigne_Clelie-Vuillaume-300x200.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/Avant-la-terreur_Vincent-Macaigne_Clelie-Vuillaume-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/Avant-la-terreur_Vincent-Macaigne_Clelie-Vuillaume-250x167.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/Avant-la-terreur_Vincent-Macaigne_Clelie-Vuillaume-768x512.jpg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/Avant-la-terreur_Vincent-Macaigne_Clelie-Vuillaume-1536x1025.jpg 1536w\" sizes=\"auto, (max-width: 1799px) 100vw, 1799px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Simon Gosselin<br><br><br><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Dans cette adaptation libre du&nbsp;<\/em>Richard III<em>&nbsp;de Shakespeare (apr\u00e8s&nbsp;<\/em>Hamlet<em>&nbsp;en 2011, pour le festival d\u2019Avignon), Vincent Macaigne plante le d\u00e9cor dans l\u2019Angleterre de nos anc\u00eatres, ce pays o\u00f9 il pleut toujours. Comme apr\u00e8s un d\u00e9luge, on ressort de l\u2019exp\u00e9rience&nbsp;<\/em>Avant la terreur<em>&nbsp;rinc\u00e9\u00b7e\u00b7s, abattu\u00b7e\u00b7s, encore inond\u00e9\u00b7e\u00b7s du flot de fureur d\u00e9vers\u00e9 sur une sc\u00e8ne aux allures de champ de bataille.&nbsp;&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Quand le public s\u2019installe dans la salle Charles Apoth\u00e9loz du Th\u00e9\u00e2tre de Vidy, la repr\u00e9sentation a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9. Un enregistrement est diffus\u00e9 \u00e0 hauts d\u00e9cibels, et une voix de femme pose un contexte historique quelque peu difficile \u00e0 suivre, sur le mode vivant du d\u00e9tail et de l\u2019anecdotique. \u00c0 sa narration amplifi\u00e9e par un effet d\u2019\u00e9cho se superpose de la musique. Diffus\u00e9e dans tout l\u2019espace et voilant la sc\u00e8ne, de la fum\u00e9e augmente encore le brouhaha et la stup\u00e9faction ambiante. Le caract\u00e8re accablant de l\u2019entr\u00e9e en mati\u00e8re se maintient&nbsp;<em>\u2013&nbsp;<\/em>qu\u2019on le supporte ou non&nbsp;<em>\u2013<\/em>&nbsp;tout au long des deux heures trente de repr\u00e9sentation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s l\u2019introduction r\u00e9cit\u00e9e, c\u2019est Richard III qui se mat\u00e9rialise progressivement sous nos yeux, \u00e0 mesure que la nu\u00e9e se dissipe. Mais avant lui, sa famille&nbsp;: sa m\u00e8re, son fr\u00e8re Clarence, sa s\u0153ur Elisabeth. Richard est le petit dernier, l\u2019artiste musicien, le \u00ab&nbsp;sans terre&nbsp;\u00bb comme on l\u2019appelle, car il n\u2019est pas pr\u00e9vu qu\u2019il en h\u00e9rite. Est alors retrac\u00e9e, tr\u00e8s librement, l\u2019histoire tragique de cette famille royale, o\u00f9 se succ\u00e8dent les tueries pour la couronne, fruits de ressentiments mal dig\u00e9r\u00e9s. Dans un entretien pour Tony Abdo-Hanna en 2022, Vincent Macaigne expliquait&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019Histoire d\u2019Angleterre m\u2019int\u00e9resse entre autres pour son aspect aberrant&nbsp;: des catastrophes en boucle et des assassinats en s\u00e9rie entre familles pr\u00e9tendantes au tr\u00f4ne.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette Histoire, ici restitu\u00e9e par le biais de personnages, qui incarnent \u2013 on nous le pr\u00e9cise \u00e0 deux reprises \u2013 plut\u00f4t que des personnes des pays et leur conflit, est entrecoup\u00e9e d\u2019un discours politiquement engag\u00e9 sur notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle. On d\u00e9nonce les contradictions des gouvernements, la b\u00eatise des politiques et le climat de&nbsp;<em>terreur<\/em>&nbsp;que font r\u00e9gner autant les marques d\u00e9sormais tangibles du d\u00e9r\u00e8glement climatique que les d\u00e9veloppements affolants et l\u2019utilisation progressive de l\u2019intelligence artificielle. La mise en sc\u00e8ne repose sur un double jeu&nbsp;entre r\u00e9actualisation de l\u2019Histoire et performance au pr\u00e9sent. Elle m\u00eale effet comique \u2013 dans les passages au pr\u00e9sent, on rit, bien que parfois jaune \u2013 et effet tragique, dans les passages h\u00e9rit\u00e9s de Shakespeare.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Avant que tout ne se salisse, l\u2019espace est blanc, quelques \u00e9crans sont utilis\u00e9s pour projeter des montages vid\u00e9o d\u2019accidents ou de faits d\u2019actualit\u00e9. Le dispositif est obsc\u00e8ne, en ce qu\u2019il permet aussi d\u2019annoncer et de filmer les morts des personnages. Vincent Macaigne souhaitait une mise en sc\u00e8ne \u00ab&nbsp;hyper brut[e]&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;sans recherche esth\u00e9tique&nbsp;\u00bb. Au fil de la repr\u00e9sentation, la boue, le sang et les paillettes, tous\u00b7te\u00b7s en m\u00eame temps, viennent repeindre le d\u00e9cor. Les com\u00e9dien\u00b7ne\u00b7s investissent de nouveaux espaces&nbsp;: la fosse devant la sc\u00e8ne, les coulisses, les escaliers qui bordent le public. Ce dernier est constamment pouss\u00e9 au bout de ses limites : quand on ne le sollicite pas \u00e0 participer activement (se lever, fermer les yeux, r\u00e9pondre aux com\u00e9dien\u00b7ne\u00b7s), sa seule pr\u00e9sence physique est \u00e9prouv\u00e9e, que ce soit par la violence des actes, des mots, des images, des sons ou des lumi\u00e8res qui l\u2019assaillent.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces mondes en d\u00e9lire (celui de Richard III tout autant que le n\u00f4tre), les r\u00eaves&nbsp;sont des cauchemars pr\u00e9monitoires, des espoirs avort\u00e9s, les fr\u00e8res et les s\u0153urs des ennemi\u00b7e\u00b7s, les enfants des chiens ou des diables, l\u2019amour jamais r\u00e9ciproque, et la haine nourrici\u00e8re. L\u2019histoire familiale est un \u00e9chantillon de l\u2019Histoire o\u00f9 les enfants mal-aim\u00e9s deviennent les pires criminels. On&nbsp;<em>craint<\/em>&nbsp;Richard, mais il nous fait aussi, et surtout,&nbsp;<em>piti\u00e9<\/em>. Comme tous ces hommes devenus m\u00e9chants par d\u00e9sespoir. Difformit\u00e9 des personnages, caract\u00e8re outrancier de la repr\u00e9sentation, le spectacle surprend, choque, entraine et fait rire. Si le tragique y subit un traitement grotesque int\u00e9ressant, le rendu est peut-\u00eatre trop d\u00e9contenan\u00e7ant pour v\u00e9ritablement convaincre.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>23 avril 2024<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/clelie-vuillaume\/\" data-type=\"page\" data-id=\"17553\">Cl\u00e9lie Vuillaume<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Patauger dans les cris, la boue et les confettis dor\u00e9s&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>24 avril 2023<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/mathilde-feraud\/\" data-type=\"page\" data-id=\"17544\">Mathilde Feraud<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1799\" height=\"1200\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/6-Avant-la-terreur-04-09-23-Simon-Gosselin.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-17876\" style=\"width:299px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/6-Avant-la-terreur-04-09-23-Simon-Gosselin.jpg 1799w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/6-Avant-la-terreur-04-09-23-Simon-Gosselin-300x200.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/6-Avant-la-terreur-04-09-23-Simon-Gosselin-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/6-Avant-la-terreur-04-09-23-Simon-Gosselin-250x167.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/6-Avant-la-terreur-04-09-23-Simon-Gosselin-768x512.jpg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/04\/6-Avant-la-terreur-04-09-23-Simon-Gosselin-1536x1025.jpg 1536w\" sizes=\"auto, (max-width: 1799px) 100vw, 1799px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Simon Gosselin<br><br><br><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>\u00c0 propos d\u2019une libre adaptation de Richard III et Henri VI.&nbsp;&nbsp;Th\u00e9\u00e2tre de Vidy, 19 avril 2024. 19h00.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La fum\u00e9e nous attire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du th\u00e9\u00e2tre. Une fois dans le foyer, il est dur de trouver sa place. Le brouillard a envahi toute la sc\u00e8ne et la salle, abolissant toute distinction entre elles. Plissant les yeux pour tenter de distinguer sur sc\u00e8ne une quelconque pr\u00e9sence de sc\u00e9nographie, on observe. Les seules choses offertes \u00e0 notre vue sont deux \u00e9criteaux au scotch&nbsp;:&nbsp;sur le mur de gauche, \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019aide&nbsp;\u00bb, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, et sur le mur de droite, \u00ab nous voulions la paix, pas la neutralit\u00e9.&nbsp;\u00bb Peu \u00e0 peu, on se rend compte que ce que l\u2019on croyait n\u2019\u00eatre qu\u2019un murmure, un bruit de fond, est une voix. Il est impossible de d\u00e9terminer d\u2019o\u00f9 elle vient. Enfin install\u00e9s, notre attention lui est tout enti\u00e8re. Nous sommes litt\u00e9ralement assis dans le brouillard, mais nous y sommes aussi symboliquement&nbsp;: tout est incertitude quant \u00e0 ce qui va se passer sur cette sc\u00e8ne. Libre \u00e0 nous d\u2019interpr\u00e9ter ce prologue en proph\u00e9tie ou en contexte historique, si on n\u2019a pas lu ou vu&nbsp;<em>Richard III<\/em>&nbsp;et&nbsp;<em>Henri VI<\/em>&nbsp;de Shakespeare. Des phrases r\u00e9sonnent : \u00ab&nbsp;L\u2019oreille, l\u2019\u0153il et la langue sont les sources du bien et du mal. Les hommes l\u00e8vent leur t\u00eate et comprennent leur existence \u00bb.&nbsp;&nbsp;Henri IV aurait vendu l\u2019Angleterre pour du sucre et des \u00e9pices.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;On aimerait que la fum\u00e9e se dissipe, mais la voix, que l\u2019on devine \u00e0 pr\u00e9sent comme \u00e9manant d\u2019une silhouette verte dans le brouillard, continue. Elle nous enjoint de fermer les yeux, et de faire trois grandes respirations. Il faut, \u00e0 chaque expiration, oublier&nbsp;<em>Richard III,<\/em>&nbsp;oublier Shakespeare et oublier l\u2019avenir. \u00ab&nbsp;Maintenant, c\u2019est ici. Les personnages ne sont pas des personnages, mais des pays. Des entit\u00e9s g\u00e9ographiques, des id\u00e9es, des tentatives de paix, des tentatives de guerre et des ratages \u00bb.&nbsp;&nbsp;Dans&nbsp;<em>Avant la terreur<\/em>, \u00ab&nbsp;il n\u2019y a ni fr\u00e8re, ni s\u0153ur ni m\u00e8re \u00bb, pas de personnages, mais \u00ab&nbsp;des pays, des orgueils, des \u00e9go\u00efsmes \u00bb. La voix nous laisse finalement dans une salle du tr\u00f4ne, en 1452, en Angleterre, avec une m\u00e9t\u00e9o maussade, \u00e9voqu\u00e9e par les bruits des chaussures des acteurs, qui rencontrent l\u2019eau du sol en un \u00ab&nbsp;sploch&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais \u00e0 peine la voix s\u2019est-elle tue que nous devons nous lever pour chanter un joyeux anniversaire de comm\u00e9moration du massacre, f\u00eat\u00e9e chaque ann\u00e9e par la famille Gloucester, compos\u00e9e de la reine Elisabeth, Elisabeth sa fille, Clarence, Georges Brackenbury, et Richard, l\u2019\u00ab&nbsp;artiste de la famille&nbsp;\u00bb, que l\u2019on entend sans voir, au piano. La trame des deux pi\u00e8ces de Shakespeare a \u00e9t\u00e9 simplifi\u00e9e.&nbsp;&nbsp;L\u2019aspect historique ne fait qu\u2019office d\u2019arri\u00e8re-plan&nbsp;: la guerre des deux roses est \u00e9voqu\u00e9e par des \u00e9l\u00e9ments du d\u00e9cor ou des costumes, et les liens entre les protagonistes sont r\u00e9duits \u00e0 ceux d\u2019une famille, car \u00ab une famille heureuse est une famille qui n\u2019a pas encore h\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb et cette famille vient d\u2019h\u00e9riter&nbsp;: la reine m\u00e8re abandonne ses enfants, Elisabeth devient reine,&nbsp;&nbsp;Richard se lie d\u2019amiti\u00e9 avec le b\u00e2tard Georges, lui promettant un avenir meilleur, m\u00eame si pour cela il faut verser du sang. Richard met \u00e0 mort ses fr\u00e8res et s\u0153urs, \u00e9pouse Lady Anne. La trag\u00e9die familiale est entrecoup\u00e9e par des interm\u00e8des de Georges, convaincu du programme politique de Richard, qui tente de nous y faire adh\u00e9rer. C\u2019est peu \u00e0 peu non pas l\u2019utopie que laissait entrevoir Richard \u00e0 son fr\u00e8re qui prend forme, mais un contr\u00f4le total, angoissant, sur le public et sur ses sujets. Chaque personnage n\u2019est qu\u2019un pion victime de Richard, tout en \u00e9tant lui-m\u00eame coupable, ne serait-ce que par ses r\u00eaves, qui sont, dans sa l\u00e9gislation, condamnables. L\u2019utopie ressemble de plus en plus aux images de catastrophes projet\u00e9es sur les \u00e9crans par Richard, alors que c\u2019est ce qu\u2019il cherchait \u00e0 \u00e9viter.<\/p>\n\n\n\n<p>De&nbsp;<em>Richard III<\/em>, il ne reste que les noms des personnages \u00e9vocateurs et quelques r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 Londres. Plus que le monstre, c\u2019est une volont\u00e9 de mettre en sc\u00e8ne, de montrer au public la \u00ab&nbsp;barbarie organis\u00e9e et protocolaire&nbsp;\u00bb de notre \u00e9poque, qui est similaire, peut-\u00eatre pire que celle qui r\u00e9gnait \u00e0 l\u2019\u00e9poque du dramaturge anglais et qu\u2019il d\u00e9peint dans son&nbsp;<em>Richard III.<\/em>&nbsp;Le rythme sur lequel commence la pi\u00e8ce est tr\u00e9pidant. Nous sommes sans cesse confront\u00e9s \u00e0 la violence&nbsp;: les personnages eux-m\u00eames sont violents entre eux, par leurs mots, par leurs gestes, mais la mise en sc\u00e8ne l\u2019est \u00e9galement. Des stroboscopes nous aveuglent, mais c\u2019est aussi la crudit\u00e9 des n\u00e9ons blancs, le volume sonore extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9, les d\u00e9tonations et les monstrations d\u2019armes \u00e0 feu, parfois point\u00e9es en notre direction, les effusions de sang, les sons tonitruants, les canons \u00e0 confettis, les vid\u00e9os catastrophiques sur notre r\u00e9alit\u00e9, les incessantes mentions \u00e0 tous les d\u00e9bats \u00e9pineux de notre si\u00e8cle et tous nos torts qui induisent \u00e9galement une confrontation directe avec la violence.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019espace sc\u00e9nique est utilis\u00e9 dans toute sa potentialit\u00e9&nbsp;: les com\u00e9diens montent et descendent sans rel\u00e2che les escaliers du public, quitte \u00e0 passer entre les rangs occup\u00e9s. La technologie est de pointe, les costumes sont modernes et la sc\u00e9nographie qui se d\u00e9voile peu \u00e0 peu est polymorphe, se r\u00e9organise constamment, dans une gamme chromatique tr\u00e8s simple, de blanc et de noir, toujours humide. L\u2019espace sc\u00e9nique est de plus en plus sale et de plus en plus aust\u00e8re, d\u00e9clinant en m\u00eame temps que le royaume de Richard. Le blanc virginal, pur, est macul\u00e9 de plus en plus par la b\u00eatise des hommes\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Si Vincent Macaigne a pour but de r\u00e9ancrer&nbsp;<em>Richard III<\/em>&nbsp;dans un contexte actuel, il le fait dans un immense vacarme. Malgr\u00e9 tous les moyens utilis\u00e9s pour rendre le dispositif int\u00e9ressant et au go\u00fbt du jour, les deux heures quarante sont longues. Certaines sc\u00e8nes semblent uniquement avoir \u00e9t\u00e9 mises l\u00e0 pour permettre les changements de d\u00e9cor, ou pour amuser la galerie, notamment les interm\u00e8des de Georges. M\u00eame si ces longueurs reposent probablement sur un d\u00e9faut d\u2019\u00e9criture, ce qui rend la pi\u00e8ce insoutenable est la vocif\u00e9ration constante des com\u00e9diens. Il est dur d\u2019appr\u00e9cier leur jeu, bien que par moments, on entrevoie leur plein potentiel. Leurs cris oblit\u00e8rent le sens de la pi\u00e8ce. Leurs discours, lourds de sens et d\u2019allusions, imag\u00e9s, emprunts de r\u00e9f\u00e9rences, ne nous parviennent pas, on y devient insensible, tellement nous sommes noy\u00e9s dans les vocif\u00e9rations et dans les propos \u00e9parpill\u00e9s. Certes, ce haut d\u00e9bit sonore participe \u00e0 la caricature des personnages, qui ne sont qu\u2019all\u00e9goriques pour Macaigne, et ces hurlements co\u00efncident avec la tonitruance des personnages politiques r\u00e9els ainsi que le mutisme du public dans la r\u00e9alit\u00e9. Mais un peu de silence aurait \u00e9t\u00e9 b\u00e9n\u00e9fique, et pour nos oreilles, et pour le texte. Pourquoi crier quand tout est d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9 dans un cri silencieux, qui retentit malgr\u00e9 son silence&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si le but du spectacle est d\u2019interroger le spectateur et son rapport \u00e0 la violence au travers de diverses mises en sc\u00e8ne de cette derni\u00e8re, d\u2019une mani\u00e8re qui rappelle celle de Romeo Castelluci, le spectateur finit plut\u00f4t par se demander quand est-ce que Richard III sera enfin tu\u00e9\u2026 On sort en \u00e9tant assomm\u00e9, \u00e9prouv\u00e9 non pas par la violence qui nous aurait touch\u00e9s, mais par la tonne d\u2019informations, suffocante, additionn\u00e9e \u00e0 la violence. D\u2019ailleurs, a-t-elle vraiment besoin d\u2019une si grande narrativit\u00e9 ? Peut-\u00eatre la pi\u00e8ce a-t-elle \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e pour nous faire ressentir la piti\u00e9 et la terreur,&nbsp;<em>eleos<\/em>&nbsp;et&nbsp;<em>phobos<\/em>, le fameux couple gageur d\u2019une bonne trag\u00e9die selon Aristote ? Le pari est en tout cas risqu\u00e9, et la volont\u00e9 totalisante de la pi\u00e8ce semble nuire \u00e0 son propos\u2026<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/vidy.ch\/fr\/evenement\/avant-la-terreur\/#dates-horaires\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Voir la page du spectacle<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019apr\u00e8s Shakespeare et autres textes \/ Mise en sc\u00e8ne de Vincent Macaigne \/ \u00a0Th\u00e9\u00e2tre de Vidy (Lausanne) \/ Critiques par Cl\u00e9lie Vuillaume et Mathilde Feraud.<\/p>\n","protected":false},"author":1002694,"featured_media":17874,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,38,2],"tags":[287,284],"class_list":["post-17868","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-spectacle","category-theatre-de-vidy","tag-clelie-vuillaume","tag-mathilde-feraud"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17868","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002694"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=17868"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17868\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":19698,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17868\/revisions\/19698"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/17874"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=17868"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=17868"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=17868"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}