{"id":17118,"date":"2023-10-30T15:05:40","date_gmt":"2023-10-30T14:05:40","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=17118"},"modified":"2025-02-09T16:29:37","modified_gmt":"2025-02-09T15:29:37","slug":"entretien-avec-anne-martin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2023\/10\/entretien-avec-anne-martin\/","title":{"rendered":"Entretien avec Anne Martin"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00a9 J\u00e9r\u00e9my Tran<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><span class=\"Aucun\" style=\"color: black;font-family: Calibri, sans-serif;font-size: 11pt;text-align: justify\"><span lang=\"FR\" style=\"font-size: 12pt;line-height: 24px;, serif\">Entretien r\u00e9alis\u00e9&nbsp;en octobre 2023&nbsp;\u00e0&nbsp;Neuch\u00e2tel, autour du spectacle&nbsp;<i>Unwandlung (dialogue avec l\u2019absent)&nbsp;<\/i>\/ La Poudri\u00e8re \/ ADN \/ Cr\u00e9ation Anne Martin<\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/sophie-perruchoud\/\">Sophie Perruchoud<\/a><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2023\/10\/umwandlung-dialogue-avec-labsent\/\">Voir aussi la critique sur Umwandlung (dialogue avec l&rsquo;absent)<\/a><\/li>\n<\/ul>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"750\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/10\/Entretien-Anne-Martin_Sophie-Perruchoud.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-19706\" style=\"width:300px;height:undefinedpx\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/10\/Entretien-Anne-Martin_Sophie-Perruchoud.jpg 800w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/10\/Entretien-Anne-Martin_Sophie-Perruchoud-213x200.jpg 213w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/10\/Entretien-Anne-Martin_Sophie-Perruchoud-181x170.jpg 181w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/10\/Entretien-Anne-Martin_Sophie-Perruchoud-768x720.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 J\u00e9r\u00e9my Tran<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong>Sophie Perruchoud, pour l\u2019Atelier critique\u2009: Comment envisagez-vous le rapport aux spectateurs quand vous pr\u00e9parez un spectacle\u2009? Voulez-vous plut\u00f4t leur raconter une histoire, transmettre une id\u00e9e, une \u00e9motion ou bien voulez-vous que chacun ait sa propre interpr\u00e9tation de votre proposition\u2009?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Anne Martin<\/strong><strong>\u2009:<\/strong>&nbsp;C\u2019est une question compliqu\u00e9e, parce que quand on pense \u00e0 une cr\u00e9ation, on ne pense pas d\u2019abord \u00e0 la question de qui va voir le spectacle. J\u2019essaie d\u2019\u00eatre la plus proche et la plus authentique, la plus proche d\u2019un ressenti int\u00e9rieur ou d\u2019un r\u00eave. C\u2019est une esp\u00e8ce d\u2019\u00e9tat, l\u2019\u00e9tat de cr\u00e9ation, il n\u2019y a pas une d\u00e9cision de d\u00e9part. Il y a des intuitions qui viennent, des r\u00eaves qu\u2019on fait, des souvenirs d\u2019enfance qui reviennent, des images, des gens qu\u2019on rencontre qui, comme par hasard, sont juste exactement l\u00e0, bien l\u00e0 o\u00f9 il faut pour la cr\u00e9ation. J\u2019essaie d\u2019\u00eatre au plus juste de ce que je ressens. Dans le travail d\u2019o\u00f9 je viens, on n\u2019a jamais eu un concept de base qu\u2019on cherchait \u00e0 remplir. Quelquefois, je me dis que c\u2019est comme de l\u2019art brut. On commence une chose, et les pi\u00e8ces du puzzle se mettent en place, mais d\u2019une mani\u00e8re in\u00e9luctable. On n\u2019est jamais s\u00fbre, mais un moment donn\u00e9, on peut faire confiance \u00e0 cette incertitude et se dire\u2009: \u00ab\u2009ok, c\u2019est \u00e7a, et je l\u2019assume\u2009\u00bb. Et apr\u00e8s, au fur et \u00e0 mesure du travail, on demande \u00e0 des proches de regarder et de nous dire comment ils re\u00e7oivent le spectacle.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.P.\u2009: Donc vous n\u2019avez pas forc\u00e9ment une id\u00e9e en t\u00eate d\u2019une \u00e9motion pr\u00e9cise&nbsp;que vous souhaiteriez provoquer\u2009?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A.M<\/strong><strong>\u2009:<\/strong>&nbsp;Non. Apr\u00e8s, il peut y avoir quelque chose de tr\u00e8s pr\u00e9cis qui m\u2019a donn\u00e9&nbsp;l\u2019impulsion pour&nbsp;faire quelque chose, mais tout ce qui est ressenti par les spectateurs est juste. S\u2019il y a vraiment une urgence \u00e0 dire quelque chose, chacun le re\u00e7oit \u00e0 sa mani\u00e8re, au moment o\u00f9 il ou elle est, dans sa vie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.P.\u2009: Dans ce spectacle, vous utilisez notamment des esquisses projet\u00e9es, et la description du spectacle \u00e9voque une inspiration du c\u00f4t\u00e9 de la po\u00e9sie. Est-ce que les esquisses projet\u00e9es sont une forme de traduction de la danse ou alors est-ce qu\u2019elles ajoutent autre chose\u2009<\/strong><strong>? Est-ce qu<\/strong><strong>\u2019en vous inspirant de po\u00e8mes, vous entrez dans un dialogue ou est-ce simplement un moteur\u2009<\/strong><strong>?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A.M<\/strong><strong>\u2009:<\/strong>&nbsp;En fait je ne me suis pas inspir\u00e9e de po\u00e9sies.<strong>&nbsp;<\/strong>Il y a un po\u00e8me notamment de&nbsp;Mowlana&nbsp;Rumi, mais c\u2019est un po\u00e8te qui m\u2019accompagne depuis vingt-cinq ans. Ce po\u00e8me parle de transformation \u2014 \u00ab\u2009d\u2019herbe je suis devenu animal, d\u2019animal je suis devenu humain\u2009\u00bb.<strong>&nbsp;<\/strong>Rilke,&nbsp;\u00ab\u2009La M\u00e9lodie des choses\u2009\u00bb, m\u2019accompagne aussi depuis vingt ans. Parce que je le trouve tr\u00e8s juste. C\u2019est un po\u00e8me, un tout petit livre. Il a \u00e9crit \u00e7a quand il avait vingt ans et il avait tout compris. Quand je suis sur sc\u00e8ne, je ne suis pas toute seule, c\u2019est aussi avec tout ce qu\u2019il y a autour. Et \u00e7a, c\u2019\u00e9tait aussi tr\u00e8s important dans le travail de Pina [Bausch]. Mon vieux professeur Hans Z\u00fcllig disait toujours que Pina faisait ses pi\u00e8ces comme des symphonies, et pour moi c\u2019est comme cela \u00e9galement. C\u2019est tr\u00e8s souvent tout ce qu\u2019il y a autour qui fait qu\u2019une chose prend sa valeur. C\u2019est ce dont parle Rilke, justement. Pour cette pi\u00e8ce-l\u00e0, je l\u2019ai cr\u00e9\u00e9e \u00e0 un moment o\u00f9 j\u2019avais arr\u00eat\u00e9 d\u2019enseigner apr\u00e8s dix-sept ans et, pendant ces dix-sept ans, j\u2019ai chor\u00e9graphi\u00e9 beaucoup aussi, et j\u2019ai travaill\u00e9 avec tous les corps d\u2019instruments, toutes les musiques possibles et imaginables, et j\u2019avais toujours la musique&nbsp;<em>live<\/em>&nbsp;sur sc\u00e8ne. C\u2019est devenu une recherche de voir ce que la texture du son fait, provoque, int\u00e9rieurement, sur la peau, et comment elle peut \u00eatre moteur de mouvement. Pour ce spectacle-ci, j\u2019ai rencontr\u00e9 un plasticien, Gilles Nicolas, avec qui j\u2019ai travaill\u00e9, un dessinateur, et on a cherch\u00e9 ensemble, parce qu\u2019il m\u2019avait propos\u00e9 d\u2019\u00eatre sur sc\u00e8ne avec moi. Le projet \u00e9tait qu\u2019il dessine en temps r\u00e9el et que le dessin soit projet\u00e9 sur un \u00e9cran. Et pour moi, parce qu\u2019il y avait une \u00e9nergie dans le trait avec la danse, je m\u2019\u00e9tais dit que dans cette pi\u00e8ce-l\u00e0, la musique, c\u2019\u00e9tait le dessin, l\u2019\u00e9nergie du dessin. Et puis, comme j\u2019avais fini d\u2019enseigner, fini de devoir transmettre&nbsp;quoi que&nbsp;ce soit, j\u2019ai vraiment cherch\u00e9&nbsp;ce que c\u2019est que&nbsp;<em>mon<\/em>&nbsp;mouvement. Avec tout ce que j\u2019ai v\u00e9cu, avec toutes les belles choses, les choses difficiles qui font que je suis ce que je suis aujourd\u2019hui, qu\u2019est-ce que&nbsp;<em>mon<\/em>mouvement\u2009? Qu\u2019est-ce qui vient quand je ne pense pas \u00e0 des mouvements d\u00e9j\u00e0 chor\u00e9graphi\u00e9s\u2009? Et petit&nbsp;\u00e0 petit, les choses se sont mises en place. Je voulais des \u00e9l\u00e9ments non connot\u00e9s. Et donc j\u2019ai recherch\u00e9&nbsp;par exemple&nbsp;des sons industriels. Ce qu\u2019on entend dans la pi\u00e8ce, c\u2019est une pompe \u00e0 eau pour d\u00e9boucher les tuyaux, voil\u00e0, c\u2019est aussi b\u00eate que cela, mais c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s rythmique donc \u00e7a m\u2019allait bien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.P.\u2009: \u00c0 un moment dans le spectacle, il y a tout de m\u00eame un chant un peu religieux, tr\u00e8s connot\u00e9<\/strong><strong>. Est-ce qu<\/strong><strong>\u2019il y a un lien entre ce spectacle et une forme de religiosit\u00e9, ou de sacralit\u00e9\u2009<\/strong><strong>?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A.M<\/strong><strong>\u2009<\/strong>: Qu\u2019avez-vous ressenti, vous,&nbsp;\u00e0 ce moment-l\u00e0\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.P.\u2009: C\u2019est un moment o\u00f9 vous prenez de la cendre. Pour moi, il y avait quelque chose de l\u2019ordre d\u2019une pri\u00e8re d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Je ne suis pas sortie du spectacle avec une interpr\u00e9tation, plut\u00f4t l\u2019impression de toucher \u00e0 quelque chose du myst\u00e8re, ou de l\u2019\u00e9lan vital, et surtout, malgr\u00e9 le caract\u00e8re un peu anxieux qui peut transpara\u00eetre dans certains de vos mouvements, il y avait beaucoup de tendresse. Comme une acceptation que l\u2019angoisse existe mais qu\u2019on peut en faire quelque chose de beau.<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A.M<\/strong><strong>\u2009<\/strong>: Cela me touche beaucoup, c\u2019est magnifique que vous ayez ressenti cela comme \u00e7a. Je suis tomb\u00e9e, en naviguant sur YouTube, sur ce chant orthodoxe,&nbsp;chant\u00e9&nbsp;par quatre moines, dont un tr\u00e8s jeune\u2009; moi j\u2019ai deux fils, et cela me touche toujours de voir des jeunes se retirer comme cela de la vie, de l\u2019\u00e9lan vital, parce que c\u2019est une chose qui me porte, l\u2019\u00e9lan vital. C\u2019\u00e9tait le 22 ao\u00fbt 2021, quand les talibans sont rentr\u00e9s dans Kaboul. Et je voyais toutes ces femmes qui allaient se retrouver&nbsp;derri\u00e8re leur burqa, de nouveau exclues de la vie sociale, familiale, religieuse. Il m\u2019est mont\u00e9 une col\u00e8re et plus tard en cherchant la traduction des paroles de ce chant, un hymne \u00e0&nbsp;la vierge&nbsp;\u2014 \u00ab\u2009r\u00e9jouis-toi,&nbsp;vierge in\u00e9pous\u00e9e, femme entre toutes les femmes, (la beaut\u00e9 de la vierge qui n\u2019a connu aucun homme\u2026)\u2009\u00bb \u2014 cela a renforc\u00e9&nbsp;ma col\u00e8re. Dans ce moment de mon spectacle, la marche est plus rapide que le rythme du chant, il y a ce souffle, comme f\u00e2ch\u00e9, la lapidation, le moment de recevoir l\u2019hostie, les femmes \u00e0 qui on enl\u00e8ve les b\u00e9b\u00e9s, les gestes de pri\u00e8re. Voil\u00e0, c\u2019est ce qui monte \u00e0 ce moment-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.P.\u2009: Donc vous consid\u00e9rez que votre spectacle est politique\u2009<\/strong><strong>?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A.M<\/strong><strong>\u2009<\/strong>: Pour moi, tout est politique. Je parle pour toutes les femmes. Mais non, je ne fais pas une recherche politique. Si je touche quelqu\u2019un qui se sent touch\u00e9 dans son c\u0153ur, dans ses tripes et dans son \u00e2me, pour moi c\u2019est d\u00e9j\u00e0 un geste politique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.P.\u2009: Peut-on revenir sur le titre du spectacle\u2009<\/strong><strong>?&nbsp;<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A.M<\/strong><strong>\u2009<\/strong>: \u00ab\u2009Umwandlung\u2009\u00bb, c\u2019est \u00ab\u2009m\u00e9tamorphose\u2009\u00bb\u2009! Je trouvais le terme beaucoup plus dansant et musical en allemand. Et pour \u00ab\u2009dialogue avec l\u2019absent\u2009\u00bb\u2009: \u00e0 mon \u00e2ge, il y&nbsp;a beaucoup de gens autour de moi que j\u2019aime, que j\u2019aime toujours, qui sont des piliers, qui sont partis, morts ou partis. Je mets \u00ab\u2009l\u2019absent\u2009\u00bb, parce que c\u2019est \u00ab\u2009l\u2019absent\u2009\u00bb en g\u00e9n\u00e9ral, mais je pourrais citer au moins dix personnes qui vivent encore en moi, qui sont des hommes et des femmes d\u2019ailleurs, des personnes que j\u2019ai aim\u00e9es, qui m\u2019ont appris des choses \u00e0 leur mani\u00e8re, pas forc\u00e9ment toujours facile. Quand on arrive \u00e0 un certain \u00e2ge, pour moi, ce que je sens, c\u2019est que je deviens de plus en plus transparente et qu\u2019il y a tous ces gens qui sont l\u00e0, qui font ce que je suis aujourd\u2019hui et je leur dis juste merci.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.P.\u2009<\/strong><strong>: Il m<\/strong><strong>\u2019a sembl\u00e9 en regardant votre spectacle qu\u2019il y avait justement une grande transparence, une grande douceur, l\u00e9g\u00e8ret\u00e9<\/strong><strong>, ou humilit<\/strong><strong>\u00e9, comme si du fait de votre longue et impressionnante carri\u00e8re, vous n\u2019aviez plus rien \u00e0 prouver\u2009: une forme de libert\u00e9 ou de respiration dans l\u2019\u0153uvre. Et je me demandais si votre rapport \u00e0 l\u2019art est diff\u00e9rent maintenant.<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A.M<\/strong><strong>\u2009<\/strong>: C\u2019est moi que cela impressionne que vous disiez cela\u2009! Je viens de Rolle qui est une petite ville, il n\u2019y avait rien pour la danse. Mais ma m\u00e8re \u00e9tait organiste et mon p\u00e8re \u00e9tait un amateur \u2014 dans le plein sens de celui qui aime \u2014 qui chantait tr\u00e8s bien, qui jouait du violon. Et puis ce sont des vignerons aussi des deux c\u00f4t\u00e9s, donc il y a ce lien avec la musique qui est tr\u00e8s fort. C\u2019\u00e9tait un environnement protestant assez rigide o\u00f9 il ne fallait surtout pas \u00eatre fier de ce qu\u2019on avait fait, avec des carcans, et le sentiment de ne jamais me sentir \u00e0 la hauteur. Quand j\u2019ai voulu commencer \u00e0&nbsp;danser, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 16 ans, j\u2019\u00e9tais trop grande, j\u2019\u00e9tais trop maigre, j\u2019\u00e9tais trop vieille, enfin rien n\u2019allait et cela m\u2019a poursuivi tout le temps. Mais il y avait quelque chose qui me poussait donc j\u2019ai continu\u00e9, et j\u2019ai travaill\u00e9, travaill\u00e9, travaill\u00e9, travaill\u00e9, travaill\u00e9. Et puis la rencontre avec Pina Bausch a \u00e9t\u00e9 une chance incroyable, et celle avec Gigi Caciuleanu. Maintenant, je vois cela plus comme des transferts d\u2019\u00e9nergie, cela marche des deux c\u00f4t\u00e9s, \u00e9videmment. Mais l\u00e0 j\u2019ai eu septante ans cet \u00e9t\u00e9 et je me dis que \u00e7a passe trop vite et qu\u2019il y a encore tellement de choses que j\u2019aimerais d\u00e9couvrir, mais je n\u2019ai plus peur, voil\u00e0. Je ne me juge plus et je ne juge pas les autres non plus. Bien s\u00fbr, il y a des choses qui me font mal, il y a des choses qui me rendent triste, il y a des choses qui me font rire, et toutes ces couches sont accueillies, elles sont l\u00e0, tout fait partie de la vie. Oui, c\u2019est la chance en effet de ne plus rien avoir \u00e0 prouver. Apr\u00e8s, quand on demande des subventions\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.P.\u2009: Pourquoi est-ce que vous avez toujours envie de cr\u00e9er des spectacles, qu\u2019est-ce qui vous motive, aujourd\u2019hui \u00e0&nbsp;<\/strong><strong>danser<\/strong><strong>\u2009<\/strong><strong>?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A.M<\/strong><strong>\u2009<\/strong>: C\u2019est une bonne question. En fait, j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 d\u2019enseigner, parce que je suis partie \u00e0 la retraite, en 2020. Les derniers temps, quand j\u2019enseignais, je gardais toute mon \u00e9nergie pour les cours. Et au printemps d\u2019apr\u00e8s, je suis all\u00e9e voir au cin\u00e9ma le film de Philippe B\u00e9ziat sur le&nbsp;<em>making-<\/em><em>of<\/em>&nbsp;de la mise en sc\u00e8ne de Cl\u00e9ment Cogitore des&nbsp;<em>Indes Galantes&nbsp;<\/em>\u00e0 l\u2019Op\u00e9ra Bastille, avec des chanteurs d\u2019op\u00e9ra et des danseurs de krump, voguing, popping, hip-hop, etc. \u00c0 un moment donn\u00e9, on voit l\u2019audition des danseurs, men\u00e9e par la chor\u00e9graphe Bintou Demb\u00e9l\u00e9\u2009: un jeune homme arrive, un grand black avec des cheveux d\u00e9color\u00e9s blonds et il se met \u00e0&nbsp;danser,&nbsp;je crois en&nbsp;krump. Et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 pleurer, pleurer, pleurer, pleurer, les larmes coulaient toutes seules et c\u2019\u00e9tait comme une r\u00e9sonance et j\u2019ai senti cette niaque, cette urgence po\u00e9tique\u2009: je l\u2019ai encore, je sais que je l\u2019ai intacte, m\u00eame si je n\u2019ai plus la m\u00eame physicalit\u00e9. Il y a de plus en plus de colloques maintenant o\u00f9 on parle de l\u2019\u00e2ge dans la danse, et je m\u2019aper\u00e7ois que je peux donner du courage aux jeunes et aux personnes plus \u00e2g\u00e9es. J\u2019ai des choses \u00e0 dire, j\u2019ai envie de les dire, et en plus, c\u2019est une sorte de responsabilit\u00e9 de continuer \u00e0 porter cette flamme par rapport \u00e0 tous ces gens que j\u2019ai en moi, dont Pina, mais beaucoup d\u2019autres gens aussi. J\u2019ai aussi fait une chor\u00e9graphie pour un groupe qui s\u2019appelle Lifting, \u00e0 Clermont-Ferrand. Ce sont des femmes entre soixante-et-un et huitante-cinq ans. Je ne me sens pas vieille\u2009: on cr\u00e9e \u00e0 partir de ce qu\u2019on est. Ce que j\u2019ai cr\u00e9\u00e9 l\u00e0, ce sont des choses que je peux faire, forc\u00e9ment, mais je ne me dis jamais \u00ab\u2009j\u2019ai envie de faire \u00e7a, mais je ne peux plus le faire\u2009\u00bb, cela ne me vient m\u00eame pas \u00e0 l\u2019id\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.P.\u2009<\/strong><strong>: Est-ce que c<\/strong><strong>\u2019est plus difficile, plus laborieux, plus long de travailler seul, de se chor\u00e9graphier soi-m\u00eame sur un solo\u2009<\/strong><strong>?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A.M<\/strong><strong>\u2009<\/strong>: \u00c9videmment, ce n\u2019est pas la m\u00eame chose de travailler avec un groupe, mais c\u2019est aussi en ayant travaill\u00e9 avec les autres que je sais comment avancer seule. Cela ne me d\u00e9range pas du tout de travailler seule. Cela vient peut-\u00eatre du fait que j\u2019ai fait beaucoup de musique. Quand mes parents ont \u00e9t\u00e9 d\u2019accord pour que j\u2019arr\u00eate le gymnase, comme on dit en Suisse, pour ne faire que de la danse, je faisais cinq \u00e0 six heures au piano par jour et puis apr\u00e8s&nbsp;j\u2019allais prendre les&nbsp;cours de danse, donc cela ne m\u2019a jamais g\u00ean\u00e9e de travailler seule.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.P.\u2009<\/strong><strong>: Il m<\/strong><strong>\u2019a sembl\u00e9 que le rapport au temps \u00e9tait un \u00e9l\u00e9ment central dans le spectacle parce qu\u2019il y a beaucoup d\u2019effets de r\u00e9p\u00e9titions, et des moments presque d\u2019immobilit\u00e9, par exemple lorsque vous venez \u00e0 l\u2019avant de la sc\u00e8ne et que vous regardez le public.<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A.M.<\/strong>\u2009: J\u2019essaie beaucoup d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9coute de la musicalit\u00e9&nbsp;de la pi\u00e8ce. C\u2019est-\u00e0-dire les temps, les temps de rien, les temps d\u2019\u00e9coute, les temps o\u00f9 le rythme monte en intensit\u00e9, c\u2019est la musicalit\u00e9 globale de la pi\u00e8ce.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.P.\u2009: Pour moi vous proposez vraiment une po\u00e9tique du geste, m\u00eame au-del\u00e0 de la danse, quelque chose qui se joue justement dans les creux, dans les silences, dans ces instants presque arr\u00eat\u00e9s, comme un langage de l\u2019indicible, qui englobe le geste aussi. Parviendriez-vous \u00e0 d\u00e9finir ce qu\u2019est la danse\u2009<\/strong><strong>?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A.M.<\/strong><strong>\u2009:<\/strong>&nbsp;Avoir de beaux mouvements ne me suffit pas. J\u2019avais vu un spectacle magique&nbsp;du compositeur allemand Heiner Goebbels, avec quatre chanteurs anglais qui forment le Hilliard&nbsp;Ensemble,&nbsp;dans lequel tout faisait musique, y compris le chien qui aboyait, la poubelle qu\u2019on ouvrait, ou l\u2019essoreuse. On aime bien cat\u00e9goriser danse, th\u00e9\u00e2tre, danse-th\u00e9\u00e2tre, et tout \u00e7a, mais pour moi, tout est de la musique, des ondes, m\u00eame. Quand je vois un spectacle sur sc\u00e8ne, j\u2019aime \u00eatre touch\u00e9e par l\u2019indicible, absolument, oui. C\u2019est plus difficile de vraiment toucher et \u00e9mouvoir \u00e0 travers une forme aussi fig\u00e9e en soi que la danse classique, mais que ce soit un danseur de krump, de voguing, un danseur classique, contemporain, chacun peut transmettre cela.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.P.\u2009: La question est donc plut\u00f4t celle de l\u2019\u00e9nergie qui est transmise.<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A.M<\/strong>\u2009: De l\u2019\u00e9nergie, de la musique, de la po\u00e9sie,&nbsp;de l\u2019Amour&nbsp;!\u2026tout cela, oui.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><p class=\"Corps\" style=\"margin: 0cm 0cm 8pt;line-height: 22px;font-size: 11pt;font-family: Calibri, sans-serif;color: black;border: medium;text-align: justify\"><span class=\"Aucun\"><span lang=\"FR\" style=\"font-size: 12pt;line-height: 24px;, serif\"><\/span><\/span><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Sophie Perruchoud.<\/p>\n","protected":false},"author":1002694,"featured_media":19705,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[275],"class_list":["post-17118","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-entretien","tag-sophie-perruchoud"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17118","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002694"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=17118"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17118\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":22399,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17118\/revisions\/22399"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/19705"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=17118"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=17118"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=17118"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}