{"id":16653,"date":"2023-03-20T15:53:37","date_gmt":"2023-03-20T14:53:37","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=16653"},"modified":"2025-02-07T12:23:31","modified_gmt":"2025-02-07T11:23:31","slug":"liebestod","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2023\/03\/liebestod\/","title":{"rendered":"Liebestod"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"wp-block-post-title\">Liebestod<\/h2>\n\n<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">Par Ang\u00e9lica Liddell \/ Th\u00e9\u00e2tre de Vidy \/ du 15 au 18 mars 2023 \/ critiques par Timon Musy et Julie Fievez . <\/p><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La violence illusoire d\u2019une po\u00e9sie d\u2019orf\u00e8vre<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>20 mars 2023<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/timon-musy\/\">Timon Musy <\/a><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/celine-bignotti\/\"> <\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/liebestod-christophe-raynaud-de-lage-2-scaled-1-1024x683.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-16651\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/liebestod-christophe-raynaud-de-lage-2-scaled-1-1024x683.jpeg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/liebestod-christophe-raynaud-de-lage-2-scaled-1-300x200.jpeg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/liebestod-christophe-raynaud-de-lage-2-scaled-1-250x167.jpeg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/liebestod-christophe-raynaud-de-lage-2-scaled-1-768x512.jpeg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/liebestod-christophe-raynaud-de-lage-2-scaled-1-1536x1024.jpeg 1536w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/liebestod-christophe-raynaud-de-lage-2-scaled-1.jpeg 1800w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Christophe Raynaud de Lage<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Errance entre auto-sanctification, auto-psychanalyse et expression douloureuse de l\u2019acte th\u00e9\u00e2tral, <\/em>Liebestod<em> de et par Ang\u00e9lica Liddell se pr\u00e9sente comme un cri du c\u0153ur en l\u2019honneur des figures perdues de son amour artistique comme du monde du th\u00e9\u00e2tre, mais demeure avant tout un fantastique d\u00e9ploiement d\u2019un dispositif th\u00e9\u00e2tral hypnotique.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il suffisait de tendre l\u2019oreille aux bruits de couloir dans la Kantina du th\u00e9\u00e2tre de Vidy-Lausanne pour se sentir intimid\u00e9 d\u2019avance par l\u2019aura d\u2019Ang\u00e9lica Liddell tant cette derni\u00e8re g\u00e9n\u00e8re crainte et fascination. Cette artiste, d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e plusieurs fois dans la r\u00e9gion pour des spectacles souvent controvers\u00e9s, est en effet connue pour la violence et l\u2019engagement corporel de son travail. Et une fois de plus, alors que tout laissait anticiper une nouvelle performance radicale et crue, ces attentes devaient \u00eatre combl\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Le spectacle se d\u00e9roule comme un encha\u00eenement de tableaux au milieu d\u2019une ar\u00e8ne de corrida, construite en fond de sc\u00e8ne. C\u2019est l\u00e0 que se succ\u00e8dent notamment des chats vivants, un monolithe noir (programmatique, s\u00fbrement, des incertitudes \u00e0 venir), un authentique festin sanglant durant lequel l\u2019artiste se taillade les genoux et le dos des mains, deux moiti\u00e9s de ce qui semble \u00eatre un porc descendu du plafond, ou encore une s\u00e9ance de corrida immobile avec un taureau empaill\u00e9. Dans le m\u00eame temps, beaucoup de cris et de gestes fr\u00e9n\u00e9tiques. Par passages, une grande partie du discours r\u00e9cit\u00e9 rend hommage au torero Juan Belmonte ainsi qu\u2019\u00e0 d\u2019autres grandes figures litt\u00e9raires. S\u2019ensuit une longue et copieuse s\u00e9ance d\u2019insultes destin\u00e9es \u00e0 l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de la profession et au public, mais surtout orient\u00e9e vers Ang\u00e9lica Liddell elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>La port\u00e9e hautement symbolique des tableaux rend difficile la compr\u00e9hension de chacun d\u2019entre eux, et leur encha\u00eenement brouille, volontairement, tout effet de coh\u00e9rence et de causalit\u00e9. Il para\u00eet vraisemblable que le projet de l\u2019artiste n\u2019est pas de produire un sens absolu, mais bien davantage de v\u00e9hiculer un sentiment de douleur intense. Une douleur qui na\u00eet de l\u2019acte performatif, de la frustration de Liddell de pas pouvoir ressembler \u00e0 ses idoles, de la peur de la mort, qu\u2019elle ne cesse pourtant de r\u00e9clamer, et du d\u00e9go\u00fbt provoqu\u00e9 par l\u2019incompr\u00e9hension du public. Les blessures qu\u2019elle s\u2019inflige \u00e0 l\u2019aide de lames de rasoir en sont une actualisation frontale, comme le sont \u00e9galement ses cris et ses larmes. L\u2019annonce en est faite d\u00e8s le d\u00e9but : il ne faut pas esp\u00e9rer entendre le moindre mot sur le bonheur, et ce n\u2019est que la toute fin du spectacle qui fera mentir cette promesse par l\u2019expression amoureuse et le sourire de Liddell lors d\u2019une derni\u00e8re danse.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pi\u00e8ge, mais \u00e9galement le d\u00e9fi que repr\u00e9sente cette pi\u00e8ce est qu\u2019elle est des plus pertinentes une fois abord\u00e9e en commen\u00e7ant par sa fin. Alors que Liddell est habill\u00e9e en tor\u00e9ador aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019un taureau abattu (empaill\u00e9), elle r\u00e9cite le dialogue de la mort de Tristan du Tristan und Isolde de Wagner et feint de mourir sur le cadavre de l\u2019animal. C\u2019est au moment de se relever que se r\u00e9v\u00e8le toute la force th\u00e9\u00e2trale de sa cr\u00e9ation. La violence montr\u00e9e d\u2019entr\u00e9e de jeu poussait \u00e0 l\u2019erreur le spectateur qui pouvait penser avoir affaire \u00e0 une performance pure, c\u2019est-\u00e0-dire exclusivement v\u00e9cue et non jou\u00e9e, et qui aurait engag\u00e9 directement l\u2019artiste \u00e0 un niveau physique et \u00e9motionnel sans artifices.<\/p>\n\n\n\n<p>Car au d\u00e9but du spectacle s\u2019installait un doute. \u00c0 se prendre pour un Christ cruel, qui se faisait saigner, imbibait du pain de son propre sang pour le manger et plongeait ses mains dans le vin pour ensuite baptiser des nouveau-n\u00e9s (pr\u00e9sents sur sc\u00e8ne en chair et en os), l\u2019artiste d\u00e9ployait des gestes impressionnants, qui rendaient toutefois difficile l\u2019empathie du public. La musique \u00e0 haut volume, l\u2019odeur prenante de l\u2019encens, les cris de lamentation semblaient aussi vouloir construire un gigantisme sensoriel, qui pouvait donner l\u2019impression d\u2019une forme de m\u00e9galomanie cr\u00e9ative. La violence crue du d\u00e9but de spectacle disparaissait par la suite pour n\u2019en \u00eatre plus que l\u2019expression verbale : comme Juan Belmonte, Ang\u00e9lica Liddell disait vouloir risquer sa vie sur sc\u00e8ne. Mais la mort r\u00e9side en r\u00e9alit\u00e9 dans les symboliques visuelles, et non dans la crainte que Liddell se vide effectivement de son sang ou s\u2019empale vive. Son spectacle sera jou\u00e9 le lendemain, le surlendemain et dans d\u2019autres th\u00e9\u00e2tres encore.<\/p>\n\n\n\n<p>La partie finale confirme ainsi qu\u2019il ne s\u2019agit l\u00e0 pas d\u2019une simple performance, mais aussi de th\u00e9\u00e2tre interpr\u00e9t\u00e9 ; le sang est bien r\u00e9el, mais le travail d\u2019\u00e9criture prend \u00e9norm\u00e9ment de place, le rythme et la mani\u00e8re de d\u00e9clamer le texte sont millim\u00e9tr\u00e9s. C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 le v\u00e9ritable art de Liddell, celui de faire douter de ce qui est en train d\u2019\u00eatre vu. Tout est \u00e9crit, tout est r\u00e9p\u00e9t\u00e9, tout est r\u00e9fl\u00e9chi dans les moindres d\u00e9tails longtemps en avance, m\u00eame les blessures, m\u00eames les cris, m\u00eame les larmes. \u00c0 la fin, lorsque la com\u00e9dienne meurt comme le ferait Iseut, qu\u2019elle se rel\u00e8ve et vient saluer le public, elle prouve qu\u2019elle est certes une performeuse \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de sa carri\u00e8re, mais \u00e9galement une actrice extraordinaire. Il est ind\u00e9niable qu\u2019il faut applaudir une telle performance, si forte et si travaill\u00e9e qu\u2019elle parvient \u00e0 brouiller profond\u00e9ment sa propre nature.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019intelligence de la pi\u00e8ce se d\u00e9ploie donc dans sa capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9samorcer ses propres proc\u00e9d\u00e9s, lorsque les gestes s\u2019arr\u00eatent et que les bruits cessent. Quand Ang\u00e9lica Liddell se tient devant le public immobile et commence \u00e0 exorciser ses frustrations, ses peurs et sa rage, pour un moment th\u00e9rapeutique o\u00f9 sont insult\u00e9\u00b7e\u00b7s les com\u00e9dien\u00b7ne\u00b7s, les dramaturges, le public, la soci\u00e9t\u00e9, la bureaucratie, la politique et sa propre pratique artistique, elle d\u00e9veloppe un v\u00e9ritable sentiment cathartique. Pourtant, ce qui ressort de toutes ces injures, c\u2019est un authentique amour du th\u00e9\u00e2tre et du public. \u00c0 hurler le danger que repr\u00e9sente tout ce qui pourrait inhiber la libert\u00e9 des pratiques th\u00e9\u00e2trales et \u00e0 vouloir pr\u00e9server son audience de la m\u00e9diocrit\u00e9, Ang\u00e9lica Liddell se fait la porteuse secr\u00e8te d\u2019un espoir discret. Cet exemple est symptomatique du travail et du jeu cr\u00e9atif de Liebestod. Tout cr\u00e9e l\u2019incertitude et pousse au questionnement. \u00c0 la fois subtile et complexe, la construction du spectacle interroge en profondeur le rapport \u00e0 la forme performative, et le public, repouss\u00e9 ou fascin\u00e9, est pris dans cette spirale \u00e9nigmatique d\u2019une technicit\u00e9 rare.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>20 mars 2023<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/timon-musy\/\">Timon Musy <\/a><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/celine-bignotti\/\"> <\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La danseuse des solitudes<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>20 mars 2023<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/julie-fievez\/\">Julie Fievez<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"683\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/liebestod_danseuse-de-solitude-683x1024.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-19758\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/liebestod_danseuse-de-solitude-683x1024.jpeg 683w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/liebestod_danseuse-de-solitude-133x200.jpeg 133w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/liebestod_danseuse-de-solitude-113x170.jpeg 113w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/liebestod_danseuse-de-solitude-768x1152.jpeg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/liebestod_danseuse-de-solitude.jpeg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 683px) 100vw, 683px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Christophe Raynaud de Lage<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>En proposant un hommage au torero Juan Belmonte, la nouvelle cr\u00e9ation d\u2019Ang\u00e9lica Liddell s\u2019inscrit dans le cycle \u00ab Histoire(s) du th\u00e9\u00e2tre \u00bb initi\u00e9 par Milo Rau. Dans ce troisi\u00e8me volet, la performeuse r\u00e9interpr\u00e8te le pr\u00e9lude \u00ab Liebestod \u00bb de Wagner \u2013 litt\u00e9ralement \u00ab la mort d\u2019amour \u00bb. Malgr\u00e9 l\u2019incroyable puissance du cri adress\u00e9 au public, le spectacle peine parfois \u00e0 toucher le c\u0153ur \u2013 quelque peu retourn\u00e9 \u2013 des spectateur\u00b7ice\u00b7s.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le spectacle d\u2019Ang\u00e9lica Liddell \u2013 artiste espagnole, autrice, metteuse en sc\u00e8ne et interpr\u00e8te de ses propres cr\u00e9ations \u2013 d\u00e9bute sur trois instants suspendus, presque photographiques : un homme, torse nu et barbe longue, apparait. L\u2019un des tableaux le pr\u00e9sente tenant des chats en laisse, tel un dresseur. Autour de lui, un d\u00e9cor dans les jaunes ocres : une ar\u00e8ne de corrida. Puis, au quatri\u00e8me lever de rideau, une femme habill\u00e9e de noir prend sa place. Elle ne quittera presque plus la sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 travers l\u2019unique pr\u00e9sence de la performeuse, se distinguent pourtant deux figures. Ang\u00e9lica, d\u2019abord, dont la souffrance, la col\u00e8re, le d\u00e9gout, la cruaut\u00e9 m\u00eame, sautent \u00e0 la figure des spectateur.ice.s. Celleux-ci ne sont pas \u00e9pargn\u00e9.e.s : elle expose ses sentiments avec une superbe tirant parfois vers le glauque ou le trash. Dans une longue premi\u00e8re partie, elle s\u2019entaille les genoux et les mains. Sur la chanson Asingara de Las Grecas, elle s\u2019enivre du vin pos\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle comme du sang qui coule de ses blessures. D\u2019autres moments continuent de jouer avec les limites du supportable et de l\u2019ind\u00e9cent : des b\u00e9b\u00e9s port\u00e9s tels des offrandes, un cadavre de vache qui descend du plafond \u2013 image qui n\u2019est pas sans rappeler les compositions du peintre anglais Francis Bacon. Patrice le Rouzic, sportif belge amput\u00e9 de la jambe et du bras droit, apparait lui aussi, sans proth\u00e8se. Une premi\u00e8re fois, il est seul, au centre de la sc\u00e8ne : ses membres estropi\u00e9s sont recouverts d\u2019un bandage. Ensuite, il semble former avec Ang\u00e9lica Liddell un duo tragique. Tels Yseult et Tristan r\u00e9incarn\u00e9s, leurs deux silhouettes \u00e9voquent la dimension sacrificielle de l\u2019amour. Faisant face \u00e0 la mort, celle-ci apparait comme la condition d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019Absolu.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant c\u2019est bien cette recherche d\u2019absolu \u2013 et son impossibilit\u00e9 \u2013 qui provoque la souffrance d\u2019Ang\u00e9lica. La performance, en exposant cette souffrance, semble vouloir aussi mener une r\u00e9elle r\u00e9flexion sur l\u2019art. Elle explore, \u00e0 partir de ses propres paradoxes, la mani\u00e8re d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un art autonome et sans consensus ; un art qui toucherait, par-l\u00e0 m\u00eame, au sacr\u00e9. On retrouve ainsi une importante dimension christique, avec la reproduction de rituels et symboles religieux. En faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019art de tor\u00e9er, elle s\u2019inscrit \u00e9galement dans une lign\u00e9e d\u2019\u00e9crivains \u2013 tels que le po\u00e8te Federico Garc\u00eda Lorca ou le philosophe Didi-Huberman \u2013 qui virent dans cette pratique un acte hautement spirituel. Ils rejoignent la performeuse dans sa recherche d\u2019\u00e9quilibriste, entre cet inexorable appel du vide et la n\u00e9cessit\u00e9 de se maintenir dans l\u2019ar\u00e8ne (dans le cas de Juan Belmonte), sur sc\u00e8ne (pour l\u2019artiste) ou en vie (pour les autres).<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la figure de dominatrice sans scrupule s\u2019oppose ensuite une autre Ang\u00e9lica Liddell, moins assur\u00e9e, presque suppliante. Elle surgit lorsqu\u2019appara\u00eet face \u00e0 elle un taureau empaill\u00e9. Celui-ci est alors divinis\u00e9, immobile et sombre. On peut y voir une figure masculine ou r\u00e9demptrice, \u00e0 laquelle l\u2019artiste, habill\u00e9e en torero, se soumettrait. Toutefois, c\u2019est dans le paradoxe que repr\u00e9sente l\u2019animal que se trouve pour elle le salut : mourir et donner la mort, comme deux mouvements d\u2019un m\u00eame geste, pour tenter d\u2019atteindre le sublime \u2013 celui de la corrida, de l\u2019amour et de l\u2019art. De fait, Liddell danse devant et autour du taureau, caressant son pelage et s\u2019accrochant \u00e0 ses cornes. Mais dans un m\u00eame temps, dans son r\u00f4le de torero, elle n&rsquo;a d\u2019autre choix que de l\u2019abattre. Dans le m\u00eame temps, les guitares de la musique de Los Marisme\u00f1os, groupe de musique andalouse, retentissent. Les rythmes profonds, qui rappellent la musique flamenca, engagent les corps dans une pulsion vitale qui les d\u00e9borde. Ang\u00e9lica Liddell d\u00e9montre ainsi l\u2019importance de la chair et des sensations qui la traversent.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet appel au corps ne semble cependant pas suffire \u00e0 insuffler l\u2019\u00e9lan vital qui viendrait, par l\u00e0 m\u00eame, toucher le public. Le spectacle laisse peu de place \u00e0 l\u2019identification. En effet, en \u00e9crivant sa douleur intime, Liddell ne semble pas parvenir \u00e0 r\u00e9veiller celle des autres. Si elle instaure clairement une distance entre elle et son public \u2013 notamment au cours d\u2019un long monologue aux allures de pamphlet \u2013 on peut s\u2019interroger sur sa volont\u00e9 d\u2019entrer tout de m\u00eame en r\u00e9sonnance avec les spectateur\u00b7ice\u00b7s. Puisqu\u2019au milieu des insultes qu\u2019elle leur adresse, surgissent finalement les \u00e9chos d\u2019une solitude pesante dont seuls la mort et le th\u00e9\u00e2tre semblent pouvoir la lib\u00e9rer. Peu d\u2019options s\u2019offrent alors \u00e0 celles et ceux qui, tel\u00b7le\u00b7s des laiss\u00e9\u00b7e\u00b7s pour compte, demeurent \u00e0 l\u2019\u00e9cart de cette qu\u00eate passionnelle : soit se r\u00e9fugier dans une indiff\u00e9rence feinte ponctu\u00e9e de rires g\u00ean\u00e9s ; soit se d\u00e9tacher progressivement ce qui se d\u00e9roule devant leurs yeux, pour regarder en elles\u00b7eux-m\u00eames. Et finalement, s\u2019interroger, peut-\u00eatre, sur la pertinence de se rendre au th\u00e9\u00e2tre pour vivre une exp\u00e9rience douloureuse, brutale et, surtout, solitaire.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>20 mars 2023<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/julie-fievez\/\">Julie Fievez<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/vidy.ch\/fr\/evenement\/liebestod\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Voir la page du spectacle <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Ang\u00e9lica Liddell \/ Th\u00e9\u00e2tre de Vidy \/ du 15 au 18 mars 2023 \/ critiques par Timon Musy et Julie Fievez .<\/p>\n","protected":false},"author":1002282,"featured_media":16655,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_seopress_analysis_target_kw":"","footnotes":""},"categories":[32,34,38,2],"tags":[268,271],"class_list":["post-16653","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-spectacle","category-theatre-de-vidy","tag-julie-fievez","tag-timon-musy"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16653","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002282"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=16653"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16653\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":21897,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16653\/revisions\/21897"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/16655"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=16653"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=16653"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=16653"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}