{"id":16613,"date":"2023-03-10T13:28:41","date_gmt":"2023-03-10T12:28:41","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=16613"},"modified":"2025-02-07T12:23:46","modified_gmt":"2025-02-07T11:23:46","slug":"sainte-jeanne-des-abattoirs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2023\/03\/sainte-jeanne-des-abattoirs\/","title":{"rendered":"Sainte Jeanne des abattoirs"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"wp-block-post-title\">Sainte Jeanne des abattoirs<\/h2>\n\n<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">De Bertolt Brecht \/ Mise en sc\u00e8ne Tibor Ockenfels \/ Par Les Trois Petits Points \/ Oriental Vevey \/ Du 1er au 5 mars \/ critique par Manon Leli\u00e8vre . <\/p><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Qui sera abattu en dernier\u00a0?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>10 mars 2023<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/stella-wohlers\/\"> <\/a><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/manon-lelievre\/\">Manon Leli\u00e8vre <\/a> <\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"620\" height=\"413\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/jeanne4.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-16611\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/jeanne4.jpg 620w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/jeanne4-300x200.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2023\/03\/jeanne4-250x167.jpg 250w\" sizes=\"auto, (max-width: 620px) 100vw, 620px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Martin Reeve<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Apr\u00e8s cinq ans de travail et un report en 2020, la troupe des Trois Petits Points pr\u00e9sente <\/em>Sainte Jeanne des abattoirs <em>au th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Oriental \u00e0 Vevey et porte avec force et enthousiasme cette critique du syst\u00e8me capitaliste. La pi\u00e8ce, \u00e9crite par Bertolt Brecht entre 1929 et 1931, suit le sinistre et tragique chemin de Jeanne Dark, jeune id\u00e9aliste qui ne d\u00e9sire que faire le bien. Mais face \u00e0 Pierpont Mauler et au capitalisme, difficile de ne pas abandonner\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Une pi\u00e8ce noire sur la lutte des classes d\u2019une dur\u00e9e de trois heures aurait de quoi d\u00e9courager&nbsp;: et pourtant, me voil\u00e0 entra\u00een\u00e9e avec Jeanne Dark dans les abattoirs de Chicago, \u00e0 observer la mis\u00e8re de l\u2019humanit\u00e9, sa cruaut\u00e9 et sa souffrance. En effet, Pierpont Mauler, \u00ab&nbsp;roi de la viande&nbsp;\u00bb, faux philanthrope et patron d\u2019entreprise, parvient \u00e0 saturer le march\u00e9 de la viande en conserve et assure la chute de ses concurrent.e.s, provoquant ainsi la fermeture des usines. Des milliers d\u2019ouvri\u00e8res et d\u2019ouvriers se retrouvent alors \u00e0 la rue, affam\u00e9es et frigorifi\u00e9es. La jeune Jeanne, pleine de belles paroles et de promesses du Sublime, tente de rallier ces malheureux.ses \u00e0 la cause des Chapeaux noirs, l\u2019institution religieuse dont elle fait partie. Sa na\u00efvet\u00e9 et son id\u00e9alisme la poussent \u00e0 chercher la v\u00e9rit\u00e9, mais sa qu\u00eate d\u00e9pla\u00eet aux Chapeaux noirs, dont les int\u00e9r\u00eats se trouvent aupr\u00e8s de celles et ceux qui poss\u00e8dent les richesses. Bannie de sa communaut\u00e9, la jeune femme commence sa descente dans les bas-fonds de la mis\u00e8re humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Iels sont quinze \u00e0 interpr\u00e9ter cette \u00e9pop\u00e9e. Changeant de vestons pour rendre compte des diff\u00e9rents personnages qu\u2019iels incarnent et accordant alors leurs voix en ch\u0153ur, iels laissent entrevoir tant\u00f4t les foules de travailleur\u00b7euse\u00b7s en col\u00e8re, tant\u00f4t les groupes fr\u00e9tillants d\u2019industriel\u00b7le\u00b7s qui vendent et ach\u00e8tent \u00e0 profusion. Une v\u00e9ritable chor\u00e9graphie est adress\u00e9e au public pendant les trois heures de repr\u00e9sentation, variant les rythmes, alternant entre l\u2019agitation fr\u00e9n\u00e9tique des foules et la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 presque ridicule des Chapeaux noirs. La cadence ralentit seulement lors des crises d\u2019humanit\u00e9 de Mauler et des longues envol\u00e9es de Jeanne. Ces personnages principaux semblent \u00e9merger de la foule, interpr\u00e9t\u00e9s par des com\u00e9dien.ne.s sp\u00e9cifiques et facilement identifiables gr\u00e2ce aux couleurs des costumes. La mise en sc\u00e8ne joue sur les codes&nbsp;: on monte et on descend sur les estrades au fil des \u00e9pisodes, on change de costume \u00e0 vue, on privil\u00e9gie l\u2019adresse au public en donnant le sentiment de l\u2019inclure au propos. Malgr\u00e9 quelques h\u00e9sitations \u2013 que l\u2019on pardonne ais\u00e9ment au vue de la partition \u2013 les com\u00e9dien.ne.s sont habit\u00e9.e.s par le texte et le transmettent avec dynamisme.<\/p>\n\n\n\n<p>La sc\u00e9nographie, faite de palettes de bois empil\u00e9es et modulables, \u00e9voque soit les portes ferm\u00e9es des usines, soit l\u2019abside d\u2019une \u00e9glise, tissant ainsi un parall\u00e8le entre ces deux entit\u00e9s et leur future alliance. Brecht \u00e9crit cette pi\u00e8ce durant la crise \u00e9conomique de 1929, transposant la c\u00e9l\u00e8bre histoire de Jeanne D\u2019Arc <s>s<\/s>ur le mode \u00ab&nbsp;\u00e9pique&nbsp;\u00bb afin de faire r\u00e9fl\u00e9chir le public sur l\u2019exploitation de masse. Ce jeune collectif, plein de promesses, rend cette critique tout \u00e0 fait actuelle. La pi\u00e8ce acquiert \u00e9galement une r\u00e9sonance moderne, le contexte des abattoirs ouvrant la r\u00e9flexion sur la violence subie dans ces lieux, autant par les animaux que par les humains.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors que la premi\u00e8re partie laisse beaucoup de temps \u00e0 la mise en place des enjeux et des caract\u00e8res, la deuxi\u00e8me s\u2019abandonne \u00e0 l\u2019exaltation, \u00e0 la violence et \u00e0 la souffrance. La tension s\u2019accumule autant dans les bas-fonds des abattoirs qu\u2019au March\u00e9 de la viande. Et tandis que les industriel.le.s sont pris\u00b7es d\u2019une fr\u00e9n\u00e9sie f\u00e9brile provoquant les vifs battements de mon c\u0153ur, la lente et froide paralysie qui s\u2019empare des malheureux.ses ch\u00f4meur.se.s me procure un sentiment d\u2019\u00e9touffement. Comme Jeanne, je suis prise entre deux feux&nbsp;et r\u00e9alise soudain que je fais le m\u00eame chemin qu\u2019elle&nbsp;: guid\u00e9e d\u2019abord par l\u2019espoir, toujours d\u00e9\u00e7u, que Mauler ne soit pas si mauvais que \u00e7a, je suis ensuite tenaill\u00e9e par le d\u00e9sir de secouer ces hommes et ces femmes qui s\u2019enfoncent, malgr\u00e9 eux, dans la mis\u00e8re et la m\u00e9chancet\u00e9. Tandis que l\u2019explosion de la Bourse d\u00e9stabilise les industriels, Jeanne h\u00e9site \u00e0 remplir la mission qu\u2019on lui a confi\u00e9e. Cette ind\u00e9cision laisse le temps au patronat de se relever. Mauler, divis\u00e9 en trois visages \u2013 trois com\u00e9dien.ne.s le jouent \u00e0 tour de r\u00f4le, puis en ch\u0153ur \u2013 comme la Sainte Trinit\u00e9, r\u00e9unit ses ancien.ne.s concurrent.e.s et s\u2019allie d\u00e9sormais officiellement \u00e0 l\u2019institution des Chapeaux noirs, permettant \u00e0 l\u2019argent de triompher.<\/p>\n\n\n\n<p>La sc\u00e8ne finale, r\u00e9unissant le capitalisme victorieux et la pauvre Jeanne, sonne le glas de l\u2019espoir et r\u00e9sonne avec une violence insidieuse. La prise de conscience de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, apr\u00e8s ce long chemin de d\u00e9sillusion, parvient presque \u00e0 l\u2019\u00e9lever v\u00e9ritablement vers ce sublime dont elle r\u00eave \u2013 on la voit monter les gradins vers une lumi\u00e8re \u00e9blouissante, elle passe juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nous presque exalt\u00e9e, mais avant d\u2019y arriver, les Chapeaux noirs la retiennent et la ram\u00e8nent vers le bas. Sa voix est noy\u00e9e sous les discours en ch\u0153ur de l\u2019assembl\u00e9e. Elle meurt, ses cris dans le vent semblent l\u2019achever.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, elle finit bien par s\u2019\u00e9lever, mais \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un b\u0153uf \u00e0 l\u2019abattoir. La saign\u00e9e, cette gicl\u00e9e de sang attendue et pourtant in\u00e9vitablement d\u00e9routante, provoque des \u00e9clats de rire dans la salle \u2013 jaune, cathartique s\u00fbrement. Les repr\u00e9sentants du capitalisme boivent le sang de cette Jeanne sacrifi\u00e9e. Malgr\u00e9 elle, elle est \u00e9lev\u00e9e au statut de Sainte, utilis\u00e9e par les riches propri\u00e9taires pour redorer leur position, offrir une image de pi\u00e9t\u00e9 aux mis\u00e9reux.ses et ainsi \u00e9touffer leur \u2013 notre&nbsp;? \u2013 d\u00e9sir de r\u00e9bellion.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>10 mars 2023<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/stella-wohlers\/\"> <\/a><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/manon-lelievre\/\">Manon Leli\u00e8vre <\/a> <\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.orientalvevey.ch\/index.php?s=STE_JEANNE_ABATTOIRS&amp;id=212\">Voir la page du spectacle<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De Bertolt Brecht \/ Mise en sc\u00e8ne Tibor Ockenfels \/ Par Les Trois Petits Points \/ Oriental Vevey \/ Du 1er au 5 mars \/ critique par Manon Leli\u00e8vre .<\/p>\n","protected":false},"author":1002282,"featured_media":16614,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,272,38],"tags":[228],"class_list":["post-16613","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-oriental-vevey","category-spectacle","tag-manon-lelievre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16613","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002282"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=16613"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16613\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":19462,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16613\/revisions\/19462"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/16614"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=16613"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=16613"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=16613"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}