{"id":15920,"date":"2022-01-20T16:51:00","date_gmt":"2022-01-20T15:51:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=15920"},"modified":"2025-01-29T11:45:38","modified_gmt":"2025-01-29T10:45:38","slug":"entretien-avec-valentine-sergo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2022\/01\/entretien-avec-valentine-sergo\/","title":{"rendered":"Entretien avec Valentine Sergo"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00a9Guillaume Th\u00e9bault<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cadre de l&rsquo;op\u00e9ration In\u00e9dits textes dramatiques, en collaboration avec le journal&nbsp;<em>Le Courrier.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Un entretien r\u00e9alis\u00e9 le 8 d\u00e9cembre 2021 par visioconf\u00e9rence autour du texte de la pi\u00e8ce<em> Chaos&nbsp;<\/em>\/ De Valentine<a href=\"https:\/\/lecourrier.ch\/2020\/07\/19\/dom-juan-des-hommes-uses\/\">&nbsp;<\/a>Sergo <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/sarah-neu\/\">Sarah Neu<\/a><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2022\/01\/fragments-dune-vie\/\">Voir aussi la critique sur <em>Chaos<\/em> <\/a><\/li>\n<\/ul>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2022\/01\/Portrait_VS-1024x683.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-15917\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2022\/01\/Portrait_VS-1024x683.jpeg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2022\/01\/Portrait_VS-300x200.jpeg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2022\/01\/Portrait_VS-250x167.jpeg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2022\/01\/Portrait_VS-768x512.jpeg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2022\/01\/Portrait_VS-1536x1024.jpeg 1536w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2022\/01\/Portrait_VS.jpeg 1800w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Guillaume Th\u00e9bault<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong>Sarah Neu : Comment ce texte s\u2019inscrit-il dans votre parcours, et pourquoi avoir estim\u00e9 important d\u2019aborder ces questions maintenant&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Valentine Sergo : C\u2019est une th\u00e9matique qui m\u2019a beaucoup touch\u00e9e. J\u2019ai plusieurs casquettes dans ce m\u00e9tier, com\u00e9dienne \u00e0 la base, metteure en sc\u00e8ne, auteure, et aussi m\u00e9diatrice de projets de m\u00e9diation culturelle depuis 2008&nbsp;: je n\u2019en ai pas la formation, mais j\u2019ai plut\u00f4t un int\u00e9r\u00eat pour monter des ateliers avec des publics, des personnes pas forc\u00e9ment li\u00e9es au th\u00e9\u00e2tre. Je suis partie en Palestine avec une personne qui travaillait dans la fondation <em>Fondens<a href=\"#_ftn1\"><strong>[1]<\/strong><\/a><\/em> Gen\u00e8ve [qui accompagne des personnes malades par divers proc\u00e9d\u00e9s artistiques], on a eu la possibilit\u00e9 de monter des ateliers ensemble. C\u2019est de ces ateliers, qui s\u2019appellent \u00ab&nbsp;th\u00e9\u00e2tre du&nbsp;v\u00e9cu&nbsp;\u00bb, qu\u2019est n\u00e9 mon int\u00e9r\u00eat pour aller faire du th\u00e9\u00e2tre hors des th\u00e9\u00e2tres. Et en faisant cela, notamment dans le cadre de la migration, j\u2019ai rencontr\u00e9 les gens de mani\u00e8re diff\u00e9rente. J\u2019ai beaucoup collabor\u00e9 avec la ville de Meyrin (GE), et notamment avec l\u2019association CEFAM, cr\u00e9\u00e9e uniquement pour les femmes (principalement migrantes, mais de tous bords, avec un public tr\u00e8s m\u00e9lang\u00e9). C\u2019est un lieu o\u00f9 les femmes peuvent aller et trouver de la s\u00e9curit\u00e9 et un grand nombre d\u2019activit\u00e9s. La mairie m\u2019avait mandat\u00e9e pour \u00e9crire un spectacle lors du cinquantenaire de la cit\u00e9 satellite de Meyrin (la premi\u00e8re en Suisse). Et c\u2019est dans la r\u00e9colte d\u2019interviews de toutes ces personnes, dans l\u2019id\u00e9e de cr\u00e9er ce spectacle, que je suis rentr\u00e9e pour la premi\u00e8re fois de ma vie dans un centre de requ\u00e9rants d\u2019asile, et j\u2019ai pris une claque. Impressionnant de voir que c\u2019\u00e9taient vraiment des personnes comme vous et moi, pour qui cela a bascul\u00e9 \u00e0 un moment donn\u00e9 dans leur pays. J\u2019ai mis dans ce spectacle <em>Tous les chemins m\u00e8nent \u00e0 Meyrin<\/em> quelques t\u00e9moignages de ces personnes, mais je ne pouvais pas non plus tout mettre, ce n\u2019\u00e9tait pas le cahier des charges. En 2014, j\u2019ai fait un spectacle sp\u00e9cifiquement sur la situation des demandeurs d\u2019asile en Suisse, qui s\u2019intitulait <em>Au bord du monde<\/em> et qu\u2019on a jou\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre Saint-Gervais (Gen\u00e8ve). Apr\u00e8s, j\u2019ai tr\u00e8s souvent \u00e9t\u00e9 en &nbsp;Palestine faire des ateliers, j\u2019y suis all\u00e9e deux fois par ann\u00e9es pendant sept ans, \u00e0 chaque fois de l\u2019ordre d\u2019un \u00e0 deux mois. Quand on y va aussi souvent, des amiti\u00e9s se forment au-del\u00e0 du professionnel et on vous raconte des histoires. Et en fait, contrairement \u00e0 <em>Au bord du monde<\/em> qui est un spectacle vraiment patchwork, o\u00f9 je racontais l\u2019histoire de beaucoup de personnes, j\u2019avais vraiment envie avec&nbsp; <em>Chaos<\/em> de pr\u00e9senter le parcours d\u2019une vie, de raconter la grande histoire par la petite histoire. Je me suis inspir\u00e9e de vies bien r\u00e9elles, mais c\u2019est une fiction. Hayat c\u2019est donc vraiment le m\u00e9lange de toutes ces vies. J\u2019avais envie de revenir \u00e0 la fiction, et pour y revenir, il faut un personnage fort et un parcours.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.N. : Vous avez \u00e9crit <em>Chaos<\/em> en r\u00e9sidence d\u2019\u00e9criture, est-ce que cette m\u00e9thode de travail a un impact sur vos cr\u00e9ations ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>V.S. : C\u2019est ma premi\u00e8re cr\u00e9ation suite \u00e0 une r\u00e9sidence, ce que je peux dire, c\u2019est que pour le moment de l\u2019\u00e9criture, oui, cela change \u00e9norm\u00e9ment. Et en plus, l\u00e0-bas, on avait une accompagnatrice qui nous suivait sur le texte, Rita Freda. Je suis all\u00e9e beaucoup plus profond dans le texte, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 stimul\u00e9e et mise face \u00e0 mes difficult\u00e9s. Au niveau du s\u00e9rieux dans le travail d\u2019\u00e9criture, j\u2019ai la sensation d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 plus loin gr\u00e2ce \u00e0 cette confrontation de quelqu\u2019un d\u2019externe. Je l\u2019ai d\u2019ailleurs engag\u00e9e comme dramaturge pour la cr\u00e9ation de <em>Chaos<\/em> pour avoir toujours un suivi avec elle. Dans l\u2019\u00e9criture de la suite de cette trilogie, je trouve logique de continuer avec elle.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.N. : Votre texte donne une voix \u00e0 des personnes en situation de guerre, telle qu\u2019on ne peut l\u2019imaginer lorsqu\u2019on ne l\u2019a pas v\u00e9cu directement. Est-ce parfois difficile d\u2019assumer de prendre la parole \u00e0 la place de ces personnes&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>V.S. : C\u2019est le grand d\u00e9bat d\u2019aujourd\u2019hui&nbsp;: peut-on \u00e9crire \u00e0 la place de l\u2019autre&nbsp;? Je tiens d\u00e9j\u00e0 \u00e0 dire que ces personnes sont au courant et que le texte est en train d\u2019\u00eatre traduit en arabe, pour qu\u2019elles puissent le lire. Je trouve qu\u2019une artiste doit pouvoir relater le monde sans forc\u00e9ment que ce soit une histoire qui soit en lien avec son parcours de vie \u00e0 elle. C\u2019est vrai qu\u2019il y a eu une \u00e9closion d\u2019histoires qui sont n\u00e9es par rapport \u00e0 un v\u00e9cu personnel, et tant mieux. Cela ne doit pas emp\u00eacher qu\u2019on continue \u00e0 \u00e9crire aussi pour les autres, pour les voix qui ne peuvent pas parler. Parce que tout le monde n\u2019a pas cette facult\u00e9 d\u2019\u00e9crire. Je suis convaincue qu\u2019il faut laisser aux artistes la possibilit\u00e9 de s\u2019exprimer, de retransmettre le v\u00e9cu d\u2019autres personnes. Il y a un petit peu un danger, aujourd\u2019hui, de ne plus pouvoir \u00e9crire \u00e0 la place de l\u2019autre. \u00c0 la limite, je trouve que c\u2019est presque un d\u00e9bat qui ne devrait pas avoir lieu, parce qu\u2019en tant qu\u2019\u00e9crivain on met \u00e9norm\u00e9ment de soi et de son parcours dans ce qu\u2019on raconte. Il y a aussi \u00e9norm\u00e9ment de fiction dans la vie d\u2019Hayat, la Hayat en question n\u2019a jamais migr\u00e9. C\u2019est moi qui ai fait un m\u00e9lange d\u2019une femme qui migre parce qu\u2019ici j\u2019avais rencontr\u00e9 des femmes qui migrent. Je dois dire aussi que ce qui m\u2019a particuli\u00e8rement touch\u00e9e dans ce travail, c\u2019est qu\u2019une des femmes qui m\u2019a inspir\u00e9e (elle le sait, le livre lui est d\u00e9di\u00e9) est une r\u00e9fugi\u00e9e syrienne \u00e0 qui j\u2019ai donn\u00e9 un coup de main \u00e0 son arriv\u00e9e. Je l\u2019ai aid\u00e9e pour qu\u2019elle puisse r\u00e9aliser le parcours qu\u2019elle voulait. Elle faisait la billetterie \u00e0 mon spectacle et chaque fois, elle me disait, \u00ab&nbsp;mais Valentine j\u2019ai l\u2019impression que tu racontes ma vie&nbsp;\u00bb. Alors que je ne connais rien de sa vie, avant la Suisse.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.N. : Quel est ce \u00ab&nbsp;Moyen-Orient&nbsp;\u00bb o\u00f9 se d\u00e9roule l\u2019action, dont le lieu n\u2019est pas pr\u00e9cis\u00e9&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>V.S. : Je dirais qu\u2019il y a deux moments o\u00f9 on peut comprendre que \u00e7a se passe en Palestine&nbsp;: lorsque les personnages \u00e9voquent les checkpoints (mais encore, cela existe au Liban, en Syrie, en Irak), et lorsque Samy \u00e9voque les colons et que le soldat lui dit \u00ab&nbsp;moi, dans un an, j\u2019aurai termin\u00e9 et j\u2019irai en voyage me vider la t\u00eate&nbsp;\u00bb. Mais je tenais sp\u00e9cifiquement \u00e0 ne pas faire un texte qui soit uniquement en lien avec la Palestine, surtout parce qu\u2019ici j\u2019avais rencontr\u00e9 des personnes migrantes irakiennes, kurdes, \u2026 \u00c0 l\u2019issue des repr\u00e9sentations, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 surprise de rencontrer des Libanais qui avaient la sensation qu\u2019on parlait d\u2019eux, des Afghans (m\u00eame si cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec le Moyen-Orient), des Irakiens. Ainsi, en ne pr\u00e9cisant pas le pays de l\u2019action, je laisse une ouverture pour toutes les personnes qui reconnaisse quelque chose de leur histoire dans la vie d\u2019Hayat.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.N. : Le r\u00e9cit est con\u00e7u de mani\u00e8re cyclique, il commence par la sc\u00e8ne de l\u2019accouchement d\u2019Hayat, et se cl\u00f4t sur celui de sa m\u00e8re. Pourquoi avoir choisi une telle construction&nbsp;? Cela a-t-il un lien avec la conception du temps en Orient, qui est plus cyclique qu\u2019ici, ou encore avec le mode de vie d\u2019une personne exil\u00e9e qui doit tout recommencer plusieurs fois&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>V.S. : C\u2019est int\u00e9ressant\u2026 Mais non, en fait, ce que j\u2019avais envie de raconter avec cette derni\u00e8re sc\u00e8ne qui est la naissance de Hayat c\u2019\u00e9tait que la m\u00e8re (qui n\u2019est pas un personnage facile, on pourrait le croire tr\u00e8s antipathique, voire dangereux au d\u00e9part) sauve peut-\u00eatre sa fille de son p\u00e8re en la chassant de la maison. Chacun fait comme il peut en tant que parent et ce qui m\u2019int\u00e9ressait dans ce personnage c\u2019est de raconter comment on peut aimer quelqu\u2019un, comment on peut \u00eatre tent\u00e9 de sauver quelqu\u2019un, mais pas forc\u00e9ment en \u00e9tant dans la bienveillance. Et aimer quelqu\u2019un ne veut pas forc\u00e9ment dire faire tout juste, malheureusement pas, et souvent pas. Pour moi la chose qui \u00e9tait tr\u00e8s claire c\u2019est que je voulais raconter l\u2019histoire de fa\u00e7on \u00e9clat\u00e9e pour montrer l\u2019\u00e9clatement de la vie d\u2019Hayat, et que petit-\u00e0-petit le spectateur remette les morceaux ensemble pour comprendre son parcours. Apr\u00e8s, la boucle c\u2019\u00e9tait effectivement pour montrer que Hayat avait fait du mieux qu\u2019elle avait pu, que ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment de l\u2019amour, mais quand m\u00eame quelque chose qui pouvait y ressembler, et que de cette affection \u00e9tait n\u00e9e une enfant. La m\u00e8re ce n\u2019\u00e9tait pas du tout de l\u2019amour [avec son mari], elle s\u2019\u00e9tait promise qu\u2019elle veillerait sur Hayat, elle n\u2019a pas vraiment r\u00e9ussi.. [\u2026] Cela prend du temps, plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, mais pour finir, Hayat s\u2019en est sortie mieux que sa m\u00e8re et a quand m\u00eame r\u00e9ussi \u00e0 donner une \u00e9ducation \u00e0 sa fille, ce que sa m\u00e8re n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 faire pour elle. Cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 parfait, cela a m\u00eame \u00e9t\u00e9 dramatique, mais la deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration s\u2019en sort mieux que la premi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.N. : Dans les sc\u00e8nes au t\u00e9l\u00e9phone, la fille d\u2019Hayat (Nour) semble insister pour pouvoir rejoindre sa m\u00e8re en Europe&nbsp;; or, on s\u2019aper\u00e7oit que ce n\u2019est pas ce dont elle a envie quand Hayat rentre dans son pays et lui rend visite. Comment expliquez-vous ce changement ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>V.S. : Je souhaitais raconter la confrontation entre le fantasme et la r\u00e9alit\u00e9. Il y a cette notion du fantasme&nbsp;&#8211; \u00ab&nbsp;oui tu viendras, \u00e7a sera merveilleux etc\u2026&nbsp;\u00bb, tout cela est de l\u2019ordre d\u2019un discours, et c\u2019est un discours qui nourrit le fantasme, et les ann\u00e9es passent. Quand Nour voit sa m\u00e8re pour la premi\u00e8re fois [sc\u00e8ne 29], elle a quelque chose comme sept, huit ans. Il y a cette \u00ab&nbsp;m\u00e8re fantasm\u00e9e&nbsp;\u00bb, \u00e7a c\u2019est quelque chose que j\u2019ai beaucoup entendu et dont j\u2019ai \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin. J\u2019ai connu ici en Suisse un Palestinien qui \u00e9tait de Gaza. Il avait fui Gaza, parce qu\u2019il avait des probl\u00e8mes avec le Hamas et quand il a compris qu\u2019il devrait rester ici cinq-six ans pour \u00ab&nbsp;peut-\u00eatre&nbsp;\u00bb pouvoir faire venir ses enfants et sa femme, il a craqu\u00e9. Au bout d\u2019un mois, il est rentr\u00e9. Alors qu\u2019il a mis des ann\u00e9es pour arriver ici, pour obtenir enfin des droits, trouver des autorisations, car c\u2019est tr\u00e8s compliqu\u00e9 de sortir du pays. Il est revenu. Cet exemple pour dire qu\u2019Hayat et Nour se nourrissent toutes les deux de ce fantasme qu\u2019elles vont se retrouver, mais en quelque sorte, et c\u2019est \u00e7a le drame de leur histoire, c\u2019est trop tard\u2026 \u00c0 un moment donn\u00e9, on aurait pu prendre le train suivant, \u00e0 deux-trois ans, puis on aurait encore pu prendre le suivant \u00e0 six ans. Mais \u00e0 huit ans, sa vie est faite l\u00e0-bas. Et quand tout d\u2019un coup elle lui dit concr\u00e8tement \u00ab&nbsp;c\u2019est bon, on y va, on s\u2019en va&nbsp;\u00bb, Nour ne veut pas se retrouver seule avec sa m\u00e8re, sans sa grand-m\u00e8re. Ce sont des histoires que j\u2019ai souvent entendues.&nbsp; Je souhaitais plonger le spectateur dans cette r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.N. : Le texte comporte des sc\u00e8nes tr\u00e8s dures o\u00f9 un rapport incestueux du p\u00e8re avec Hayat est explicit\u00e9&nbsp;; ces passages ont-ils une fonction sp\u00e9cifique, si ce n\u2019est aggraver la condition du personnage d\u2019Hayat&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>V.S. : Cela part aussi d\u2019une histoire vraie, l\u2019histoire d\u2019une fille qui a subi un abus de la part de son p\u00e8re et qui a \u00e9t\u00e9 chass\u00e9e de la maison. L\u00e0-bas, les droits n\u2019ont rien \u00e0 voir avec ceux que nous avons ici, et la coupable, c\u2019est la femme. C\u2019est une femme incroyable, avec une force de vie de laquelle je me suis inspir\u00e9e pour le personnage d\u2019Hayat, au sens o\u00f9 cela ne l\u2019a pas enti\u00e8rement d\u00e9truite, elle a eu par la suite des enfants avec un mari extr\u00eamement respectueux. Ce que je questionne, c\u2019est \u00ab&nbsp;comment tu t\u2019en sors&nbsp;?&nbsp;\u00bb quand tu es une jeune femme et que tu vis \u00e7a. Parce que ce n\u2019est pas possible d\u2019aller en parler \u00e0 la police. D\u00e9j\u00e0 ici, ce n\u2019est pas toujours simple d\u2019en parler \u00e0 la police et d\u2019\u00eatre entendue, mais l\u00e0-bas, c\u2019est impensable, c\u2019est \u00ab&nbsp;tu te casses, tu es la honte de la famille&nbsp;\u00bb. La psychiatre palestinienne Samah Jabr explique que l\u00e0-bas on subit un tel un niveau de violence quotidien, que l\u2019on n\u2019est pas choqu\u00e9 des m\u00eames choses qu\u2019en Occident. Comme le niveau de violence est \u00e9lev\u00e9 et l\u2019humiliation constante, il y a beaucoup de p\u00e8res qui retournent la violence contre leur propre famille. Donc ce qui m\u2019int\u00e9ressait de raconter, c\u2019\u00e9tait de voir comment cette violence fait toile d\u2019araign\u00e9e, cr\u00e9e des rapports au monde violents, parfois sans ma\u00eetrise.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.N. : Vous dites que le texte cherche \u00e0 interroger comment il est possible de recommencer apr\u00e8s avoir v\u00e9cu un exil de guerre, quel int\u00e9r\u00eat on peut trouver \u00e0 la vie ensuite. La pi\u00e8ce fait \u00e0 plusieurs reprises mention de po\u00e8mes. Est-ce pour signifier que la po\u00e9sie peut \u00eatre un moyen pour survivre aux atrocit\u00e9s de la guerre et aux cons\u00e9quences de l\u2019exil&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>V.S. : En tout cas avoir acc\u00e8s \u00e0 quelque chose qui transcende le quotidien, acc\u00e8s \u00e0 la beaut\u00e9 (pas dans le sens de l\u2019esth\u00e9tique, mais du \u00ab&nbsp;beau&nbsp;\u00bb, qui touche et qui construit comme un beau paysage). On dit beaucoup de po\u00e8mes au Moyen-Orient. Ce sont des grands amateurs de po\u00e9sie, ils connaissent des bouts de po\u00e9sie par c\u0153ur, ils se les r\u00e9citent entre eux, la po\u00e9sie et la chanson sont tr\u00e8s pr\u00e9sentes. C\u2019est par l\u00e0 que passe ce lien \u00e0 quelque chose de plus grand que nous, qui peut nous habiter. Notamment le tr\u00e8s grand po\u00e8te Mahmoud Darwich [il n\u2019y a pas de po\u00e8mes de lui dans le spectacle] est une v\u00e9ritable <em>rockstar<\/em>, il faisait des r\u00e9citals de po\u00e9sie dans des stades de foot au Moyen-Orient. O\u00f9 est-ce qu\u2019on verrait un po\u00e8te faire \u00e7a en Occident&nbsp;? Il y a vraiment un rapport tr\u00e8s puissant, tr\u00e8s charnel \u00e0 cette dimension. Pour moi, cela raconte aussi le Moyen-Orient.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.N. : Le texte a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour que les 20 personnages soient jou\u00e9s par 4 com\u00e9diens et com\u00e9diennes. D\u00e8s lors, sur sc\u00e8ne, comment avez-vous pens\u00e9 clarifier efficacement l\u2019identit\u00e9 de chaque personnage&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>V.S. : Ils avaient tous un costume de base, et par-dessus ils mettaient soit une robe de chambre, soit une veste, soit un chapeau, pour passer directement d\u2019un personnage \u00e0 l\u2019autre. Au d\u00e9but, ils sont tous pr\u00e9sents, le public entre et ils sont sur le plateau. Quand le spectacle commence ils mettent en place le d\u00e9cor (trois panneaux sur roulettes, deux avaient des tulles blancs et un autre un tulle noir, ce qui permettait de faire des parois, et de la transparence). On pouvait faire un espace cuisine, puis les faire \u00e9clater et \u00eatre \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, on les mettait en diagonale, et c\u2019\u00e9tait la rue. J\u2019ai travaill\u00e9 avec une costumi\u00e8re excellente, Samantha Landragin, on a bien r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 comment cr\u00e9er les changements. Pour cette raison, j\u2019ai parfois aussi invers\u00e9 des sc\u00e8nes. Le spectateur \u00e9tait souvent bluff\u00e9 quand \u00e0 la fin, il ne voyait que quatre acteurs qui saluent. On ne peut faire \u00e7a qu\u2019au th\u00e9\u00e2tre&nbsp;: quatre acteurs pour vingt personnages ce n\u2019est pas possible au cin\u00e9ma. On dit au spectateur, que quand l\u2019actrice met la robe de chambre comme \u00e7a, c\u2019est la maman, et quand elle met la blouse blanche, c\u2019est la m\u00e9decin cheffe&nbsp;; et le spectateur est d\u2019accord. C\u2019est ce que j\u2019aime au th\u00e9\u00e2tre, de sortir de notre r\u00e9alit\u00e9, on y croit tout en sachant que c\u2019est faux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.N. : \u00c0 la mise au plateau, comment avez-vous envisag\u00e9 les sc\u00e8nes de danse?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>V.S. : J\u2019ai fait appel \u00e0 J\u00f3zsef&nbsp;Trefeli, qui a une compagnie de danse et a travaill\u00e9 sur plusieurs de mes projets. Il est chor\u00e9graphe de danse contemporaine, mais aussi folklorique. Il a des origines hongroises et enseigne la danse folklorique hongroise. Pour moi, c\u2019\u00e9tait important qu\u2019on invente un folklore qui s\u2019inspire de l\u00e0-bas, de la <em>Dabkeh<\/em>, mais je voulais que ce soit vraiment une danse cr\u00e9\u00e9e, et magnifique. Il fallait quelqu\u2019un qui comprenne bien tous ces rythmes-l\u00e0, ce que tous les danseurs contemporains ne peuvent pas faire, et que J\u00f3zsef, avec sa double casquette, peut faire. Il a aussi cr\u00e9\u00e9 la premi\u00e8re danse (avec le p\u00e8re) et il a aussi travaill\u00e9 avec nous sur le mouvement des panneaux, qui devait \u00eatre comme un ballet. Je voulais profiter de ces mouvements pour mettre en place des moments d\u2019\u00e9motion, qui ne soient pas que dans le jeu. [\u2026] J\u2019aime bien travailler avec de grandes \u00e9quipes, et j\u2019aime bien travailler avec des collaborateurs. Le r\u00f4le du metteur en sc\u00e8ne est aussi int\u00e9ressant quand on fait appel, \u00e0 un chor\u00e9graphe, \u00e0 un musicien, et qu\u2019on se met ensemble au service d\u2019une histoire. Evidemment, j\u2019ai aussi choisi des acteurs qui avaient un pass\u00e9 au niveau de la danse et donc le sens du rythme.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S.N. : Vous \u00eates en train d\u2019\u00e9crire le deuxi\u00e8me volet de cette trilogie, l\u2019histoire de Nour, la fille d\u2019Hayat, comment proc\u00e9dez-vous&nbsp;?&nbsp;\u00c0 partir de l\u2019enfance que vous lui avez donn\u00e9e dans le premier volet&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>V.S. : On sait, \u00e0 la fin de <em>Chaos<\/em>, qu\u2019elle est m\u00e9decin et qu\u2019elle veut se sp\u00e9cialiser en cardiologie, donc elle part en Europe pour cela, et pour retrouver sa m\u00e8re. Mais le parcours ne va pas \u00eatre aussi simple qu\u2019elle imaginait parce qu\u2019elle arrive dans une Europe qui ne va pas bien (ce qui est le cas au-del\u00e0 du coronavirus). On ne peut pas \u00eatre plus europ\u00e9enne que moi de par mes multiples origines, mais ce qu\u2019est en train de faire le parlement europ\u00e9en tue l\u2019Europe. Nour n\u2019arrive pas dans l\u2019Europe \u00e0 laquelle elle s\u2019attendait, mais dans l\u2019Europe fantasm\u00e9e par sa m\u00e8re. Alors oui, il y a plein de choses que tu peux faire en Europe, que tu ne peux pas faire l\u00e0-bas. Mais d\u2019un point de vue social, l\u2019Europe va tr\u00e8s mal. Dans cette pi\u00e8ce-l\u00e0, il n\u2019y a pas de flashback, c\u2019est tourn\u00e9 vers le futur. L\u2019aspect \u00e9clat\u00e9 tiendra au fait que Nour ne retrouve pas tout de suite Hayat, il y a ces deux histoires qui se suivent en parall\u00e8le. Et apr\u00e8s, il y a vraiment un basculement vers autre chose.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> https:\/\/education-patient.net\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Sarah Neu. <\/p>\n","protected":false},"author":1002282,"featured_media":15917,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[235],"class_list":["post-15920","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-entretien","tag-sarah-neu"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15920","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002282"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15920"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15920\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":21485,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15920\/revisions\/21485"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/15917"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15920"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15920"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15920"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}