{"id":15488,"date":"2021-10-08T16:26:34","date_gmt":"2021-10-08T14:26:34","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=15488"},"modified":"2025-02-10T14:07:28","modified_gmt":"2025-02-10T13:07:28","slug":"entre-chien-et-loup","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2021\/10\/entre-chien-et-loup\/","title":{"rendered":"Entre chien et loup"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"wp-block-post-title\">Entre chien et loup<\/h2>\n\n<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">D\u2019apr\u00e8s le film\u00a0Dogville\u00a0de Lars von Trier \/ Mise en sc\u00e8ne par Christiane Jatahy \/ Com\u00e9die de Gen\u00e8ve \/ du 1er\u00a0au 13 octobre 2021 \/ Critiques par Valentine Bovey et Sarah Neu . <\/p><\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>1 octobre 2021<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/valentine-bovey\/\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/valentine-bovey\/\">Valentine Bovey<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">C\u2019est arriv\u00e9 pr\u00e8s de chez nous<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"905\" height=\"603\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/10\/149181-entre_chien_et_loup_christiane_jatahy_magali_dougados-0837-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-15486\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/10\/149181-entre_chien_et_loup_christiane_jatahy_magali_dougados-0837-1.jpg 905w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/10\/149181-entre_chien_et_loup_christiane_jatahy_magali_dougados-0837-1-300x200.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/10\/149181-entre_chien_et_loup_christiane_jatahy_magali_dougados-0837-1-250x167.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/10\/149181-entre_chien_et_loup_christiane_jatahy_magali_dougados-0837-1-768x512.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 905px) 100vw, 905px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Magali Dougados<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Comment accepter l\u2019autre&nbsp;? Qu\u2019est-ce qui r\u00e9siste lorsque que quelqu\u2019un, qu\u2019on ne conna\u00eet pas, d\u00e9barque dans une communaut\u00e9 d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablie&nbsp;? La metteuse en sc\u00e8ne Christiane Jatahy propose dans&nbsp;<\/em>Entre chien et loup<em>&nbsp;une exp\u00e9rience \u00e0 la fois sc\u00e9nique et filmique qui se bat (et d\u00e9bat) avec le film&nbsp;<\/em>Dogville<em>&nbsp;(2003), de Lars von Trier. Cette fois, cela se passe pr\u00e8s d\u2019ici, en Suisse. La nouvelle arriv\u00e9e est br\u00e9silienne, et fuit son pays pour des raisons politiques. Cela se passe surtout devant nos yeux, sur la sc\u00e8ne, avec un film qui se construit dans toute son insoutenable violence. Le d\u00e9fi est de taille&nbsp;: est-ce que les personnages de l\u2019histoire r\u00e9ussiront \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 la fin que nous connaissons d\u00e9j\u00e0&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le film&nbsp;<em>Dogville&nbsp;<\/em>de Lars von Trier empruntait d\u00e9j\u00e0 au th\u00e9\u00e2tre ses d\u00e9cors&nbsp;: dessin\u00e9es \u00e0 m\u00eame le sol, des lignes blanches d\u00e9limitaient les maisons d\u2019une petite communaut\u00e9. Tout se voyait, tout se savait, et les spectateur\u00b7rice\u00b7s assistaient \u00e0 tout ce qui se passait dans l\u2019intimit\u00e9 des m\u00e9nages. De plus, toute la musique devait \u00eatre interne au film, selon les exigences du&nbsp;<em>Dogme 95<\/em>. La dramaturgie d\u2019<em>Entre chien et loup<\/em>&nbsp;reprend cette donn\u00e9e initiale et propose une sorte de jeu, pervers certes, auquel les spectateur\u00b7rice\u00b7s sont invit\u00e9\u00b7e\u00b7s \u00e0 participer par leur observation silencieuse. Tom (jou\u00e9 par l\u2019excellent Matthieu Sampeur, qui incarne \u00e0 merveille la nervosit\u00e9 id\u00e9aliste du personnage) s\u2019adresse au public en lui expliquant qu\u2019il a d\u00e9cid\u00e9, pour la communaut\u00e9 form\u00e9e par les acteur\u00b7rice\u00b7s et spectateur\u00b7rice\u00b7s ici pr\u00e9sent\u00b7e\u00b7s, de proposer une exp\u00e9rimentation autour de l\u2019acceptation de l\u2019autre. Pour cela, il a trouv\u00e9 le cobaye id\u00e9al&nbsp;: Gra\u00e7a, jeune r\u00e9fugi\u00e9e br\u00e9silienne, qui fuit son pays et a besoin d\u2019un endroit o\u00f9 vivre. Il propose aux neuf membres de sa communaut\u00e9 de l\u2019accueillir. Christiane Jatahy d\u00e9veloppe ici son langage hybride favori de cin\u00e9ma au th\u00e9\u00e2tre : cette exp\u00e9rience d\u2019accueil sera film\u00e9e et mont\u00e9e en direct, sur sc\u00e8ne, avec pour unique musique celle d\u2019un piano auquel les personnages s\u2019assi\u00e9ront tour \u00e0 tour. La fable reprend le sc\u00e9nario du film de von Trier, mais l\u2019enjeu est \u00e0 la fois r\u00e9flexif&nbsp;et profond\u00e9ment \u00e9thique&nbsp;: comment, en ayant&nbsp;<em>Dogville&nbsp;<\/em>en t\u00eate, se filmer et ne pas&nbsp;<em>r\u00e9p\u00e9ter&nbsp;<\/em>la m\u00eame histoire&nbsp;? Autrement dit, comment changer quelque chose dont on conna\u00eet d\u00e9j\u00e0 l\u2019issue tragique&nbsp;? Cet enjeu est rendu encore plus visible par la pr\u00e9sence d\u2019un autre film, lui aussi projet\u00e9 pour le public et ant\u00e9rieur \u00e0 celui qui sera tourn\u00e9 le soir m\u00eame, qui orchestre des rappels visuels \u00e0&nbsp;<em>Dogville<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce dispositif propose ainsi une course&nbsp;<em>contre<\/em>&nbsp;l\u2019histoire au d\u00e9roulement connu qui nous est ponctuellement rappel\u00e9e par des sc\u00e8nes incontournables du film de von Trier, rejou\u00e9 ici par les com\u00e9dien\u00b7ne\u00b7s pr\u00e9sent\u00b7e\u00b7s sur sc\u00e8ne et par des absents (l\u2019enfant de Charles et V\u00e9ra, ou la voiture de Ben, par exemple, n\u2019ont qu\u2019une pr\u00e9sence filmique). Ceci met au centre des enjeux th\u00e9\u00e2traux l\u2019exp\u00e9rimentation. En effet, la com\u00e9dienne Julia Bernat, qui joue Gra\u00e7a, arrive du public, et monte sur sc\u00e8ne, afin d\u2019\u00eatre le noyau de cette tentative de r\u00e9\u00e9criture. Elle place tr\u00e8s litt\u00e9ralement son corps aux yeux de tou\u00b7te\u00b7s et met \u00e0 disposition sa pr\u00e9sence afin de r\u00e9soudre la question philosophique de l\u2019acceptation&nbsp;\u2013&nbsp;ou de la tol\u00e9rance, pour utiliser un vocabulaire lib\u00e9ral. C\u2019est une exp\u00e9rience philosophique, dirig\u00e9e par le personnage de Tom, qui est r\u00e9actualis\u00e9 en r\u00e9alisateur tyrannique, appliqu\u00e9 \u00e0 recr\u00e9er les conditions exactes de l\u2019exp\u00e9rience pour que son d\u00e9roulement soit le plus juste possible. La pr\u00e9sence d\u2019une cam\u00e9ra embarqu\u00e9e sur sc\u00e8ne permet de mettre en lumi\u00e8re les rouages tr\u00e8s pr\u00e9cis des m\u00e9caniques de domination qui se mettent en place&nbsp;: elle intervient pour r\u00e9v\u00e9ler ce qui ne peut \u00eatre montr\u00e9 sur sc\u00e8ne, comme des lieux cach\u00e9s du public, des personnages absents, et des gros plans sur des r\u00e9actions \u00e9motionnelles. Elle montre que Gra\u00e7a est accueillie \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, certes, mais qu\u2019au bout de quelque temps, un syst\u00e8me impitoyable de dettes, de punition et de repr\u00e9sailles s\u2019organise, suivant presque exactement le sc\u00e9nario du film de von Trier. \u00ab&nbsp;Ce n\u2019est pas personnel&nbsp;\u00bb semblent r\u00e9p\u00e9ter, explicitement ou non, tous les personnages. En comparaison avec le visionnage d\u2019un film, la violence au th\u00e9\u00e2tre prend rapidement un caract\u00e8re insoutenable, car beaucoup plus tangible \u00e0 cause de sa co-pr\u00e9sence physique au corps des spectateur\u00b7rice\u00b7s&nbsp;: en r\u00e9action \u00e0 ce malaise, des rires jaunes secouent le public suisse, qui peut difficilement ne pas se reconna\u00eetre dans l\u2019infantilisation, le m\u00e9pris et la fausse bienveillance que les membres de la communaut\u00e9 affichent \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Gra\u00e7a. L\u2019ensemble des personnes pr\u00e9sentes dans salle est consciente que l\u2019enjeu est de changer l\u2019histoire, et par l\u00e0 se changer, mais les rappels ponctuels de&nbsp;<em>Dogville<\/em>&nbsp;soulignent la difficult\u00e9 \u00e0 s\u2019extraire d\u2019une r\u00e9p\u00e9tition certes terrifiante, mais connue, \u00e0 laquelle les acteur\u00b7rice\u00b7s peuvent difficilement r\u00e9chapper. Cette lecture de l\u2019annihilation de l\u2019autre comme d\u2019une partition plut\u00f4t confortable \u00e0 jouer par les \u00eatres humains est une des grandes forces de cette mise en sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Gra\u00e7a propose une analyse de cette situation&nbsp;: c\u2019est l\u2019instauration, lente et silencieuse, du fascisme, qui gangr\u00e8ne la petite communaut\u00e9. \u00ab&nbsp;Ce que j\u2019ai v\u00e9cu l\u00e0-bas rappelle ce que j\u2019ai v\u00e9cu ici&nbsp;\u00bb, d\u00e9nonce-t-elle. Cette voix portugaise peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme la porte-parole de la metteuse en sc\u00e8ne br\u00e9silienne Christiane Jatahy, qui parle de la situation politique au Br\u00e9sil actuellement. L\u2019absence d\u2019un moment de bascule visible et la mise en sc\u00e8ne d\u2019oppressions d\u2019abord anodines aboutissant \u00e0 une violence extr\u00eame rappelle la derni\u00e8re cr\u00e9ation de Milo Rau,&nbsp;<em>Familie,&nbsp;<\/em>bien que cette derni\u00e8re se basait sur un fait divers r\u00e9el et non une fiction&nbsp;: on y suivait avec avidit\u00e9 le d\u00e9roulement d\u2019une soir\u00e9e apparemment banale dans une famille apparemment normale de la classe moyenne\u2026 dont tous les membres finissaient par se suicider. La sc\u00e8ne est, dans ces deux projets, un laboratoire de dissection des comportements humains, et permet aux spectateur\u00b7rice\u00b7s d\u2019\u00e9prouver physiquement l\u2019angoisse d\u2019une telle violence. Toutefois, Christiane Jatahy nous propose une porte de sortie&nbsp;: les personnages, conscient\u00b7e\u00b7s du fait qu\u2019ils et elles jouent, peuvent d\u00e9cider brutalement d\u2019arr\u00eater le jeu, et manifestent ainsi une forme de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019organisation sociale qui s\u2019est \u00e9tablie insidieusement. Le public en ressort \u00e9prouv\u00e9, et empli d\u2019une compassion qui lui fait souffler spontan\u00e9ment \u00ab&nbsp;non&nbsp;\u00bblorsque Gra\u00e7a demande&nbsp;: \u00ab&nbsp;est-ce que \u00e7a vous d\u00e9range si je parle en portugais&nbsp;?&nbsp;\u00bb C\u2019est le d\u00e9but d\u2019une nouvelle histoire.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>1 octobre 2021<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/valentine-bovey\/\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/valentine-bovey\/\">Valentine Bovey<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>1 octobre 2021<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/sarah-neu\/\">Sarah Neu<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le p\u00e9ch\u00e9 origine-elle<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1180\" height=\"787\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/10\/149181-entre-chien-et-loup-christiane-jatahy_magali-dougados-5-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-15498\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/10\/149181-entre-chien-et-loup-christiane-jatahy_magali-dougados-5-1.jpg 1180w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/10\/149181-entre-chien-et-loup-christiane-jatahy_magali-dougados-5-1-300x200.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/10\/149181-entre-chien-et-loup-christiane-jatahy_magali-dougados-5-1-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/10\/149181-entre-chien-et-loup-christiane-jatahy_magali-dougados-5-1-250x167.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/10\/149181-entre-chien-et-loup-christiane-jatahy_magali-dougados-5-1-768x512.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1180px) 100vw, 1180px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Magali Dougados<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Une claque am\u00e8re et stup\u00e9fiante pour un public suisse convaincu de savoir faire preuve d\u2019altruisme et d\u2019acceptation. La pi\u00e8ce&nbsp;<\/em>Entre chien et loup<em>&nbsp;de la metteuse en sc\u00e8ne br\u00e9silienne Christiane Jatahy nous confronte de plein fouet \u00e0 l\u2019\u00e9go\u00efsme fatal d\u00e9coulant de n\u2019importe quel privil\u00e8ge. La fiction part de la m\u00eame situation que le film&nbsp;<\/em>Dogville<em>, de Lars von Trier&nbsp;: une femme traqu\u00e9e prenant refuge dans une communaut\u00e9 qui lui est \u00e9trang\u00e8re. L\u2019enjeu ici sera de ne pas reproduire son tragique sc\u00e9nario. On suit ainsi l\u2019histoire d\u2019une br\u00e9silienne exil\u00e9e&nbsp; \u2013 dont toute ressemblance avec un contexte politique existant ou ayant exist\u00e9 est purement fortuite \u2013 qui d\u00e9montre que personne n\u2019est \u00e0 l\u2019abri des m\u00e9canismes d\u2019exclusion.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans un univers domestique riche d\u2019objets familiers et de couleurs que se tiennent sur sc\u00e8ne neuf com\u00e9diens et com\u00e9diennes au moment o\u00f9 le public prend place dans la salle. Sur les planches se dessinent, sans paroi, les pi\u00e8ces distinctes d\u2019un m\u00eame lieu, \u00e0 l\u2019image du plateau de&nbsp;<em>Dogville<\/em>&nbsp;(2003). La metteuse en sc\u00e8ne propose une performance \u00e0 la jonction du th\u00e9\u00e2tre et du cin\u00e9ma. Une cam\u00e9ra se passe de mains en mains parmi les personnages pendant toute la dur\u00e9e de la repr\u00e9sentation. Les extraits film\u00e9s&nbsp;<em>en live<\/em>&nbsp;sont m\u00eal\u00e9s rigoureusement \u00e0 des plans tourn\u00e9s en amont dans ce m\u00eame d\u00e9cor, le montage imm\u00e9diat est projet\u00e9 sur un large \u00e9cran expos\u00e9 en fond de sc\u00e8ne. La technique permet de juxtaposer les types de discours et de souligner la diversit\u00e9 des points de vue. Ainsi, le jeu strictement th\u00e9\u00e2tral se trouve \u00e9toff\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments tels que des portraits rapproch\u00e9s, d\u2019une multiplication des perspectives et de mat\u00e9riaux ajout\u00e9s. L\u2019assemblage ma\u00eetris\u00e9 des plans imm\u00e9diats et rediffus\u00e9s enrichit sensiblement l\u2019exp\u00e9rience spectatrice. Ce jeu permet la superposition d\u2019\u00e9l\u00e9ments fixes et impr\u00e9visibles, interrogeant la marge de man\u0153uvre qu\u2019ont les personnages d\u2019une histoire qui se joue sur des bases impos\u00e9es. Ce paradigme sp\u00e9cifique pr\u00e9sente une analogie non fortuite avec la dimension de pr\u00e9destination de la vie de quelqu\u2019un qui serait n\u00e9 sous un r\u00e9gime fasciste.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s une br\u00e8ve s\u00e9quence au cours de laquelle chacun des personnages s\u2019adresse au public, qui n\u2019est pas plong\u00e9 dans l\u2019obscurit\u00e9, Tom, le bell\u00e2tre incarn\u00e9 par Matthieu Sampeur, prend les devants avec une assurance bien masculine (que ses comp\u00e8res lui reprochent), afin d\u2019expliquer la raison de leur pr\u00e9sence. Il s\u2019agit de mener une exp\u00e9rience sociale, voire philosophique, sur la notion d\u2019acceptation. L\u2019intention est simple&nbsp;: prouver que leur groupe \u00ab&nbsp;bienveillant et ouvert&nbsp;\u00e0 l\u2019autre \u00bb est capable d\u2019accepter un ou une parfait.e \u00e9tranger.e sans que la situation ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8re, contrairement \u00e0 la trag\u00e9die qui se d\u00e9roule dans&nbsp;<em>Dogville<\/em>. Ainsi, Julia Bernat, \u00e9patante dans la peau de Gra\u00e7a, une jeune br\u00e9silienne fuyant son pays et sa milice virulente, est invit\u00e9e \u00e0 rejoindre, depuis la salle, sa nouvelle communaut\u00e9 sur la sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Une agitation bon enfant, mais non moins m\u00e9fiante, se d\u00e9veloppe autour de la nouvelle venue. On fait le tour de la maison&nbsp;: un canap\u00e9 en vieux cuir, la chambre d\u2019un enfant \u2013 ce dernier \u00e9tant invisible \u00e0 nos yeux \u2013 un piano ouvert, une boutique de bric-\u00e0-brac, et surtout&nbsp;beaucoup, beaucoup de cageots de pommes rouges. Gra\u00e7a se montre on ne peut plus reconnaissante, elle est souriante, dispos\u00e9e \u00e0 rendre service, d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 se faire adopter par le groupe. Le climat est l\u00e9ger, l\u2019humour adroit, diverses occupations ont cours dans tous les sens\u2026 Les conversations sont cependant d\u00e9j\u00e0 teint\u00e9es d\u2019une violence naissante, au travers de petites remarques suspicieuses ou de sous-entendus \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019inconnue. C\u2019est autour d\u2019une tarte au fruit d\u00e9fendu, partag\u00e9e autour d\u2019une longue tabl\u00e9e \u00e9voquant la c\u00e8ne, que s\u2019op\u00e8re le premier tournant qui conduira la protagoniste dans une chute am\u00e8re et irr\u00e9m\u00e9diable. Les gens du groupe d\u00e9blat\u00e8rent \u00e0 son sujet, sans tenir compte de sa pr\u00e9sence, apr\u00e8s \u00eatre tomb\u00e9s sur un article frauduleux l\u2019accusant de crime dans son pays. D\u00e8s lors que premi\u00e8res croyances et accusations apparaissent, ses gestes les plus ordinaires deviennent maladroits et impertinents aux yeux de la bande, qui projette ses propres inqui\u00e9tudes sur sa condition. La violence devient crue au milieu des d\u00e9cors mouvants, construits et d\u00e9construits par les personnages \u00e0 mesure que la salle s\u2019obscurcit et que l\u2019intrigue s\u2019enlise dans un ab\u00eeme toujours plus effroyable jusqu\u2019au point culminant de deux \u00e9c\u0153urantes sc\u00e8nes de viol.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Nous allons filmer et essayer de ne pas r\u00e9p\u00e9ter la m\u00eame histoire, ni la n\u00f4tre ni celle du film qui nous inspire&nbsp;\u00bb a affirm\u00e9 le personnage de Tom en introduction. D\u00e8s lors, toute la complexit\u00e9 du dispositif sc\u00e9nique soul\u00e8ve la question de la capacit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 d\u00e9ployer de nouvelles fins, \u00e0 ne pas jouer et rejouer les m\u00eames sc\u00e9narios \u00e0 partir d\u2019\u00e9l\u00e9ments narratifs impos\u00e9s et connus. Il s\u2019agit du d\u00e9fi des habitants et habitantes : ne pas reproduire une situation d\u2019exclusion violente telle que celles qu\u2019ils ont eu pour mod\u00e8le dans le synopsis de&nbsp;<em>Dogville<\/em>, mais aussi et surtout par les affres de l\u2019Histoire. \u00c0 partir de l\u00e0, il revient \u00e0 Christiane Jatahy, qui tient les ficelles des possibles, de nous laisser tirer les le\u00e7ons de cette bouleversante exp\u00e9rience. Un spectacle remuant qui soul\u00e8ve des enjeux importants et donne des pistes, \u00e0 voir le c\u0153ur bien accroch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>1 octobre 2021<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/sarah-neu\/\">Sarah Neu<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.comedie.ch\/fr\/programme\/spectacles\/entre-chien-et-loup\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Voir la page du spectacle<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019apr\u00e8s le film\u00a0Dogville\u00a0de Lars von Trier \/ Mise en sc\u00e8ne par Christiane Jatahy \/ Com\u00e9die de Gen\u00e8ve \/ du 1er\u00a0au 13 octobre 2021 \/ Critiques par Valentine Bovey et Sarah Neu .<\/p>\n","protected":false},"author":1002282,"featured_media":15498,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,10,38],"tags":[235,241],"class_list":["post-15488","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-theatre-comedie","category-spectacle","tag-sarah-neu","tag-valentine-bovey"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15488","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002282"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15488"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15488\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":22771,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15488\/revisions\/22771"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/15498"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15488"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15488"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15488"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}