{"id":15032,"date":"2021-03-31T16:47:45","date_gmt":"2021-03-31T14:47:45","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=15032"},"modified":"2025-02-09T16:41:29","modified_gmt":"2025-02-09T15:41:29","slug":"contre-enquetes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2021\/03\/contre-enquetes\/","title":{"rendered":"Contre-enqu\u00eates"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"wp-block-post-title\">Contre-enqu\u00eates<\/h2>\n\n<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">D\u2019apr\u00e8s le roman Meursault, contre-enqu\u00eate de Kamel Daoud \/ Mise en sc\u00e8ne par Nicolas Stemann \/ Th\u00e9\u00e2tre de Vidy \/ Repr\u00e9sentation g\u00e9n\u00e9rale du 6 mars 2021 \/ Critique par Jade Lambelet . <\/p><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>6 mars 2021<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/jade-lambelet\/\">Jade Lambelet<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Aujourd\u2019hui Moussa est mort. Ou peut-\u00eatre pas.<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/03\/NicolasStemann_ContreEnquetes_200828_573_\u00a9-Philippe-Weissbrodt-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-15030\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/03\/NicolasStemann_ContreEnquetes_200828_573_\u00a9-Philippe-Weissbrodt-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/03\/NicolasStemann_ContreEnquetes_200828_573_\u00a9-Philippe-Weissbrodt-300x200.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/03\/NicolasStemann_ContreEnquetes_200828_573_\u00a9-Philippe-Weissbrodt-250x167.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/03\/NicolasStemann_ContreEnquetes_200828_573_\u00a9-Philippe-Weissbrodt-768x512.jpg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/03\/NicolasStemann_ContreEnquetes_200828_573_\u00a9-Philippe-Weissbrodt-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/03\/NicolasStemann_ContreEnquetes_200828_573_\u00a9-Philippe-Weissbrodt.jpg 1800w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Philippe Weissbrodt<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Dans&nbsp;<\/em>Contre-enqu\u00eates,<em>&nbsp;Nicolas Stemann met en sc\u00e8ne la rencontre litt\u00e9raire et politique de deux textes, de deux auteurs, de deux personnages et de deux hommes. En amenant au th\u00e9\u00e2tre l\u2019\u0153uvre de Kamel Daoud (<\/em>Meursault contre-enqu\u00eate<em>, 2013), et, en filigrane, celle dont cette derni\u00e8re inverse le point de vue&nbsp;<\/em>(L\u2019\u00c9tranger<em>&nbsp;d\u2019Albert Camus, 1942), Stemann offre \u00e0 ce dialogue un public de t\u00e9moins d\u00e9positaires d\u2019un nouveau regard sur l\u2019exp\u00e9rience alg\u00e9rienne et l\u2019h\u00e9ritage de la colonisation.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>En 2013, Kamel Daoud, \u00e9crivain et journaliste d\u2019origine alg\u00e9rienne, publie&nbsp;<em>Meursault, contre-enqu\u00eate<\/em>, un texte qui revient sur le r\u00e9cit racont\u00e9 par Meursault, le h\u00e9ros et assassin de&nbsp;<em>L\u2019\u00c9tranger<\/em>. En prenant \u00e0 contre-pied le premier roman d\u2019Albert Camus publi\u00e9 en 1942, Daoud se propose d\u2019affronter plus d\u2019un demi-si\u00e8cle plus tard l\u2019histoire de son pays, l\u2019Alg\u00e9rie, et les probl\u00e9matiques relevant de la post-colonisation. Son geste litt\u00e9raire est avant tout politique&nbsp;: il permet de se r\u00e9approprier une histoire, de renverser des hi\u00e9rarchies et de questionner les privil\u00e8ges de certaines identit\u00e9s. C\u2019est \u00e0 travers le personnage du fr\u00e8re suppos\u00e9 de la victime, Haroun, que Kamel Daoud redonne une voix et une vie \u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019arabe&nbsp;\u00bb assassin\u00e9 par Meursault \u2013 qu\u2019il nomme Moussa \u2013 un apr\u00e8s-midi d\u2019\u00e9t\u00e9 sous le soleil br\u00fblant d\u2019une plage d\u2019Alger.<\/p>\n\n\n\n<p>Le renversement qu\u2019op\u00e8re l\u2019\u00e9crivain dans son r\u00e9cit s\u2019actualise au th\u00e9\u00e2tre \u00e0 travers la mise en sc\u00e8ne de Nicolas Stemann qui travaille \u00e0 plusieurs niveaux les effets de sym\u00e9tries, d\u2019inversions et de r\u00e9p\u00e9titions. Le duo d\u2019acteurs, compos\u00e9 de Mounir Margoum et de Thierry Raynaud, se fait le porte-parole de ces multiples r\u00e9cits et r\u00e9seaux d\u2019appartenances culturelles, historiques et politiques. Incarnant \u00e0 tour de r\u00f4les les personnages de Meursault et d\u2019Haroun ou de Camus et de Daoud, d\u00e9clamant tant\u00f4t les textes de l\u2019un ou de l\u2019autre \u00e9crivain \u2013 bien que les droits pour&nbsp;<em>L\u2019\u00c9tranger<\/em>&nbsp;aient \u00e9t\u00e9 refus\u00e9s au spectacle par les h\u00e9ritiers de Camus, le texte est tout de m\u00eame \u00e9voqu\u00e9 par les acteurs \u00e0 travers quelques passages repris \u00e0 la lecture, venant ainsi souligner la beaut\u00e9 et la subtilit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture, ou, \u00e0 l\u2019inverse, l\u2019omission violente de l\u2019identit\u00e9 arabe \u2013 leurs jeux se r\u00e9pondent et se refl\u00e8tent sur le plateau qui accueille ces rencontres. Les d\u00e9cors, \u00e0 travers lesquels les deux acteurs agissent, \u00e9voquent, par leur sobri\u00e9t\u00e9&nbsp;brute (des tas de briques dispos\u00e9s \u00e7\u00e0 et l\u00e0, un cercueil en fond de sc\u00e8ne c\u00f4t\u00e9 jardin, une table de bistrot c\u00f4t\u00e9 cour) le geste de d\u00e9construction qu\u2019il convient d\u2019op\u00e9rer sur les circonstances de l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Alg\u00e9rie et sa situation postcoloniale. Les briques qu\u2019un premier acteur empile pour \u00e9lever sur un pi\u00e9destal le livre de Camus sont ensuite renvers\u00e9es et bris\u00e9es&nbsp;; le sac en plastique rouge rempli de terre (qui symbolise les cendres du corps de Moussa) est d\u00e9vers\u00e9&nbsp;sur sc\u00e8ne&nbsp;: il s\u2019agit de rompre avec le pass\u00e9, d\u2019en faire table rase, de d\u00e9truire les vieilles charpentes de l\u2019Histoire et de la colonisation. La sc\u00e9nographie est sublim\u00e9e par la projection d\u2019images des textes travaill\u00e9s par le crayon d\u2019une lecture attentive, et par une bande sonore, compos\u00e9e par Paloma Colombe et Nicolas Stemann, venant souligner l\u2019intensit\u00e9 de certaines d\u00e9clamations.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la seconde partie du texte de Camus (qui expose les r\u00e9flexions de Meursault au moment de son proc\u00e8s et de sa condamnation) permettait d\u2019exprimer de fa\u00e7on litt\u00e9raire ses r\u00e9flexions sur l\u2019absurde, le roman de Daoud s\u2019affranchit quant \u00e0 lui de l\u2019entre-soi dans lequel s\u2019enferme le personnage camusien et cherche \u00e0 d\u00e9passer (et d\u2019un m\u00eame mouvement \u00e0 d\u00e9noncer) le privil\u00e8ge de ce narrateur blanc (ici il faut comprendre le personnage&nbsp;<em>et&nbsp;<\/em>son auteur) qui se trouve en droit de parler, d\u2019\u00e9crire et de&nbsp;<em>se penser<\/em>&nbsp;alors que d\u2019autres sont tenus dans le silence et dans l\u2019oubli. Ce sont ces voix tues et invisibilis\u00e9es par l\u2019Histoire politique et litt\u00e9raire \u2013 celles des \u00ab&nbsp;arabes&nbsp;\u00bb, comme Camus les d\u00e9signait \u2013 que Daoud cherche \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler et auxquelles il redonne des noms. Il est question de d\u00e9tachement&nbsp;d\u2019un pass\u00e9 collectif mais incarn\u00e9 dans le r\u00e9cit par le personnage d\u2019Haroun, en qu\u00eate du deuil de son fr\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je veux m\u2019en aller sans \u00eatre poursuivi par un fant\u00f4me&nbsp;\u00bb. Car la litt\u00e9rature, en tant qu\u2019elle v\u00e9hicule et renvoie des repr\u00e9sentations, attribue et d\u00e9signe une certaine l\u00e9gitimit\u00e9. En ce sens, elle est un lieu d\u2019asservissement autant qu\u2019elle peut \u00eatre un espace d\u2019\u00e9mancipation. Daoud s\u2019en empare comme d\u2019un outil pour se r\u00e9approprier l\u2019Histoire de son pays \u00e0 travers un nouveau point de vue, transgressif et lib\u00e9rateur. Ici prise comme arme, la fiction permet d\u2019agir sur cet h\u00e9ritage tout en r\u00e9inscrivant son auteur dans l\u2019histoire de la litt\u00e9rature francophone.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur sc\u00e8ne, le mouvement de r\u00e9inscription engendr\u00e9 par Daoud quitte l\u2019intertextualit\u00e9 et l\u2019espace litt\u00e9raire pour s\u2019\u00e9lever \u00e0 un niveau suppl\u00e9mentaire&nbsp;: dans la m\u00e9moire des spectateur\u00b7rice\u00b7s. Un nouveau collectif h\u00e9rite de cette m\u00e9moire et en devient le t\u00e9moin. Nicolas Stemann d\u00e9ploie, en quelque sorte, la d\u00e9marche cathartique initi\u00e9e par Daoud \u00e0 un niveau sup\u00e9rieur, en&nbsp;<em>montrant<\/em>&nbsp;et en rendant&nbsp;<em>vibrantes<\/em>&nbsp;ces voix. La contre-enqu\u00eate du r\u00e9cit de Meursault devient plurielle tant elle confronte et am\u00e9nage plusieurs rencontres&nbsp;: celle de deux \u00e9crivains, celle du fr\u00e8re de Moussa et de son assassin, celle de deux acteurs, et enfin, celle du public et de cette histoire nouvellement pr\u00e9sent\u00e9e. Toutefois, une fois sur sc\u00e8ne, la question de la l\u00e9gitimit\u00e9&nbsp;se prolonge : il convient de se demander \u2013 ce que font les acteurs en apart\u00e9 \u2013 \u00e0 qui appartient cette histoire&nbsp;et qui est v\u00e9ritablement en droit d\u2019en parler. Est-ce l\u00e9gitime, en tant que metteur en sc\u00e8ne allemand, en tant qu\u2019acteur maghr\u00e9bin d\u2019origine marocaine ou fran\u00e7ais de parents pieds-noirs, de porter et transmettre ce r\u00e9cit&nbsp;? C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 la force du th\u00e9\u00e2tre&nbsp;: projeter de la lumi\u00e8re, car si l\u2019astre solaire \u00e9tait le seul t\u00e9moin du meurtre (\u00ab&nbsp;il n\u2019y a pas eu de t\u00e9moin [l\u2019apr\u00e8s-midi du meurtre] sauf un astre \u2013 le Soleil&nbsp;\u00bb), Nicolas Stemann \u00e9claire nouvellement ces conflits. Ainsi,&nbsp;<em>Contre-enqu\u00eates&nbsp;<\/em>d\u00e9passe les oppositions, fait sortir de l\u2019ombre et du silence l\u2019h\u00e9ritage \u00e9corch\u00e9 de l\u2019Alg\u00e9rie et permet \u00e0 chacun\u00b7e de questionner son rapport \u00e0 la culpabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/vidy.ch\/contre-enquetes\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Voir la page du spectacle<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019apr\u00e8s le roman Meursault, contre-enqu\u00eate de Kamel Daoud \/ Mise en sc\u00e8ne par Nicolas Stemann \/ Th\u00e9\u00e2tre de Vidy \/ Repr\u00e9sentation g\u00e9n\u00e9rale du 6 mars 2021 \/ Critique par Jade Lambelet .<\/p>\n","protected":false},"author":1001835,"featured_media":15033,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,38,2],"tags":[202],"class_list":["post-15032","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-spectacle","category-theatre-de-vidy","tag-jade-lambelet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15032","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001835"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15032"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15032\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20445,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15032\/revisions\/20445"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/15033"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15032"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15032"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15032"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}