{"id":14905,"date":"2021-01-21T13:10:47","date_gmt":"2021-01-21T12:10:47","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=14905"},"modified":"2025-02-14T10:40:05","modified_gmt":"2025-02-14T09:40:05","slug":"lhomme-jete-a-la-mer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2021\/01\/lhomme-jete-a-la-mer\/","title":{"rendered":"L\u2019Homme jet\u00e9 \u00e0 la mer"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">Pi\u00e8ce de Julia Haenni \/ Compte-rendu par Johanna Codourey . <\/p><\/div>\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"458\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/06\/csm_Julia_Haenni_copyright_mali_lazell_cec1836c85.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-19089\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/06\/csm_Julia_Haenni_copyright_mali_lazell_cec1836c85.jpg 800w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/06\/csm_Julia_Haenni_copyright_mali_lazell_cec1836c85-300x172.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/06\/csm_Julia_Haenni_copyright_mali_lazell_cec1836c85-250x143.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2024\/06\/csm_Julia_Haenni_copyright_mali_lazell_cec1836c85-768x440.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n<p>Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/johanna-codourier\/\">Johanna Codourey<\/a><\/p>\n<ul>\n<li><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2021\/01\/entretien-avec-julia-haenni\/\">Voir l&rsquo;entretien avec Julia Haenni<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<p><em>Un Don Juan objet d\u2019un regard ironique pour marquer les clich\u00e9s de la virilit\u00e9\u00a0: sur un ton informel et l\u00e9ger, qui contraste avec celui de la fable originale, Julia Haenni expose et d\u00e9construit, dans <\/em>Don Juan. Ersch\u00f6pfte M\u00e4nner [Don Juan. Hommes us\u00e9s],<em> les attentes li\u00e9es au genre. La pi\u00e8ce met cet embl\u00e8me d\u2019une forme de masculinit\u00e9 d\u00e9sormais d\u00e9pass\u00e9e en pr\u00e9sence d\u2019une troupe de com\u00e9diens m\u00e2les suppos\u00e9s jouer la pi\u00e8ce classique. Amen\u00e9 au suicide par noyade, Don Juan laisse\u00a0intouch\u00e9e la plage de Tarragona, sur laquelle, chez Tirso de Molina, il d\u00e9ployait tous ses pouvoirs s\u00e9ducteurs.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em>Apr\u00e8s <em>Frau im Wald (2017) <\/em>et <em>Frau verschwindet (2019), <\/em>l\u2019autrice, com\u00e9dienne et performeuse Julia Haenni aborde de nouveau le th\u00e8me du genre pour s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019homme et \u00e0 la question de la virilit\u00e9. Dans une pi\u00e8ce d\u2019une soixantaine de pages, cr\u00e9\u00e9e en allemand au Theater Tuchlaube de Aarau et \u00e0 la Schlachthaus Theater de Berne en f\u00e9virer 2020, elle met en sc\u00e8ne l\u2019\u00e9mancipation de six hommes, en prenant pour sous-texte la pi\u00e8ce de Tirso de Molina <em>El burlador de Sevilla<\/em> (<em>L\u2019abuseur de S\u00e9ville<\/em>, 1630), \u00e0 l\u2019origine du mythe, avec quelques \u00e9chos aux versions de Moli\u00e8re et de Max Frisch. Dans un texte liminaire librement adapt\u00e9\u00a0de <em>Lenz<\/em> de Georg Buchner, Julia Haenni pr\u00e9vient\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Die Welt, die er nutzen wollte, hatte einen ungeheuren Riss\u00a0<\/em>\u00bb [Le monde qu\u2019il voulait utiliser avait une fissure effrayante]. Le projet est en effet de montrer les failles du mythe et d\u2019en proposer une nouvelle lecture. Les titres des quatre actes marquent symboliquement l\u2019\u00e9volution de la situation : Don Juan \u00ab\u00a0fait naufrage\u00a0\u00bb (acte 1), \u00ab\u00a0lutte contre les vagues\u00a0\u00bb (acte 2), \u00ab\u00a0coule\u00a0\u00bb (acte 3) avant de se transformer en \u00ab\u00a0poisson dans la grande mer \u00bb (acte 4).<\/p>\n<p>Les cinq com\u00e9diens destin\u00e9s \u00e0 jouer la pi\u00e8ce, d\u00e9sign\u00e9s chacun par leurs v\u00e9ritables pr\u00e9noms abr\u00e9g\u00e9s, se trouvent face au public, auquel ils ne s\u2019adressent qu\u2019une seule fois directement. A l\u2019ouverture, Dominik Blumer (DO), en \u00ab\u00a0grand romantique\u00a0\u00bb joue de la guitare en sous-v\u00eatements tandis que Simon Labhart (SI), Stephan Eberhard (STE), Matthias Koch (MA) et Mirza Sakic (MI) entrent en sc\u00e8ne tels les mannequins d\u2019un d\u00e9fil\u00e9, en cale\u00e7on, ceci pour \u00e9voquer la sc\u00e8ne o\u00f9, chez Tirso de Molina, Don Juan arrive sur la plage de Tarragona apr\u00e8s un naufrage. D\u2019embl\u00e9e, le texte de Julia Haenni s\u2019\u00e9carte de la mati\u00e8re originale pour questionner le statut de la femme que Don Juan vient de s\u00e9duire\u00a0: elle est li\u00e9e \u00e0 un autre homme, mais lui est-elle <em>promise<\/em>, lui <em>appartient<\/em>-elle ou l\u2019<em>aime<\/em>-t-elle\u00a0? Le dialogue interroge le lexique, revient sur la notion de possession et d\u2019abus. Il y a d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 quelque chose qui d\u00e9range, qui r\u00e9v\u00e8le une forme de domination de la part des personnages masculins. Au fil du premier acte, quatre des cinq hommes vont petit \u00e0 petit remettre en question la gestion de la mise en sc\u00e8ne du <em>Don Juan<\/em> qu\u2019ils doivent jouer et le contenu du texte, pour finalement quitter le plateau les uns apr\u00e8s les autres, frustr\u00e9s par les r\u00e9ponses qui leur sont apport\u00e9es, les jugeant infond\u00e9es ou influenc\u00e9es par des clich\u00e9s et des conflits de domination :<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Parce que\u00a0?<br \/><\/em><em>Parce que \u2026<br \/><\/em><em>Parce que \u2026<br \/><\/em><em>Parce qu\u2019il est n\u00e9 pour \u00e7a.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Julia Haenni actualise le texte en donnant \u00e0 Don Juan de mani\u00e8re assez ironique les caract\u00e9ristiques physiques de l\u2019\u00ab\u00a0homme parfait\u00a0\u00bb du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle : il doit avoir un \u00ab V \u00bb abdominal et des doigts de pieds sans poil de la m\u00eame longueur : \u00ab c\u2019est tr\u00e8s important \u00bb. L\u2019accent est aussi mis sur sa force et sa capacit\u00e9 \u00e0 obtenir tout ce qu\u2019il veut, c\u2019est un beau parleur qui charme par des mots tendres et des promesses non tenues. \u00c0 l\u2019inverse de l\u2019homme, la femme qu\u2019il \u00ab s\u00e9duit \u00bb est \u00ab un objet \u00bb sur lequel son village a des droits, une \u00ab faible \u00bb \u00ab proie \u00bb \u2026 au point que ses r\u00e9pliques dans la pi\u00e8ce ont m\u00eame \u00e9t\u00e9 retir\u00e9es.<\/p>\n<p>Dans un allemand tr\u00e8s simple, avec une touche ponctuelle de suisse-allemand, familier et cru \u00e0 la Virginie Despentes, les \u00e9changes ont un aspect un peu agressif, int\u00e9grant des onomatop\u00e9es, des mots lanc\u00e9s seuls ou des cris, marqu\u00e9s ici notamment par des termes en majuscules. Les voix se coupent la parole, se r\u00e9pondent en clich\u00e9s et id\u00e9es re\u00e7ues. Souvent en ch\u0153ur, intervertissant les r\u00f4les \u2013 la facilit\u00e9 manich\u00e9enne qui consisterait \u00e0 distinguer les sexistes des non-sexistes est toujours \u00e9vit\u00e9e \u2013 les personnages explicitent au fil des \u00e9changes le poids d\u2019un environnement, d\u2019une \u00e9ducation et de discours qui induisent les comportements st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s (\u00ab\u00a0contiens-toi. [un homme, \u00e7a ne pleure pas]\u00a0\u00bb). Les didascalies portent leur propre voix\u00a0: en m\u00eame temps qu\u2019elles d\u00e9crivent les mouvements ou l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit des personnages, elles \u00e9mettent un jugement sur leurs propos, conf\u00e9rant au texte une dimension comique qui sert le discours. On se demande parfois si cette voix n\u2019est pas elle-m\u00eame, finalement, un personnage pr\u00e9sent sur sc\u00e8ne, au genre non d\u00e9termin\u00e9.<\/p>\n<p>D\u00e9non\u00e7ant les pr\u00e9suppos\u00e9s sexistes li\u00e9s \u00e0 la figure du s\u00e9ducteur, la pi\u00e8ce pose aussi, dans les relations qu\u2019elle met en place entre les personnages, un regard critique sur les effets de domination, de concurrence, les motifs de fiert\u00e9 d\u00e9plac\u00e9s, le malaise cr\u00e9\u00e9 par la drague \u00e9hont\u00e9e, l\u2019imp\u00e9ratif social d\u2019une libido d\u00e9bordante, d\u2019une longue liste de partenaires sexuels, ou encore la honte de l\u2019\u00e9chec, la crainte \u00e0 exprimer ses sentiments hormis celui de la col\u00e8re. Dans les premi\u00e8res pages, les com\u00e9diens tentent d\u2019\u00e9viter le sujet en pr\u00e9tendant qu\u2019il est \u00a0inad\u00e9quat\u00a0(\u00ab\u00a0c\u2019est pas \u00e7a l\u2019important en ce moment\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0on ne parle pas de sexe, sp\u00e9cialement en Suisse\u00a0\u00bb) et en coupant court aux remises en question ( \u00ab\u00a0il y a des batailles qui ne peuvent pas \u00eatre gagn\u00e9es\u00a0\u00bb). Quelques \u00e9clats les m\u00e8nent pourtant progressivement \u00e0 se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence\u00a0: ces questions sont incontournables, il faut percer l\u2019abc\u00e8s. Ils r\u00e9fl\u00e9chissent alors \u00e0 ces attentes qui leur p\u00e8sent et \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019y faire face. Puis, petit \u00e0 petit, ils se taisent, embarrass\u00e9s. Le silence \u2013 marqu\u00e9 par les blancs du texte \u2013 augmente marquant le d\u00e9sarroi de ces quatre com\u00e9diens qui veulent tout \u00e0 la fois ressembler \u00e0 Don Juan pour s\u2019int\u00e9grer, mais aussi \u00eatre eux-m\u00eames, conscients que ce personnage est une construction sociale lourde \u00e0 porter. Le dernier acte, qui prend des allures de d\u00e9fouloir, s\u2019ach\u00e8ve dans un rythme soutenu qui fait sourire. La pi\u00e8ce saura certainement combler les spectateurs romands d\u00e8s la publication de la traduction.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pi\u00e8ce de Julia Haenni \/ Compte-rendu par Johanna Codourey . <\/p>\n","protected":false},"author":1001835,"featured_media":19089,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,38],"tags":[222],"class_list":["post-14905","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-spectacle","tag-johanna-codourey"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14905","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001835"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14905"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14905\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":22848,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14905\/revisions\/22848"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/19089"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14905"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14905"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14905"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}