{"id":14899,"date":"2021-01-21T12:57:47","date_gmt":"2021-01-21T11:57:47","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=14899"},"modified":"2025-02-14T10:40:58","modified_gmt":"2025-02-14T09:40:58","slug":"quand-la-democratie-nous-pose-un-lapin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2021\/01\/quand-la-democratie-nous-pose-un-lapin\/","title":{"rendered":"Quand la d\u00e9mocratie nous pose un lapin\u00a0"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">Pi\u00e8ce de Camille Rebetez \/ Compte-rendu par Clo\u00e9 Bensai . <\/p><\/div>\n\n<p>Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/cloe-bensai\/\">Clo\u00e9 Bensai<\/a><\/p>\n<ul>\n<li><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2021\/01\/entretien-avec-camille-rebetez\/\">Voir l&rsquo;entretien avec Camille Rebetez<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<figure id=\"attachment_19746\" aria-describedby=\"caption-attachment-19746\" style=\"width: 298px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-19746 size-medium\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/01\/Camille-Rebetez_critique_article-298x200.jpg\" alt=\"\" width=\"298\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/01\/Camille-Rebetez_critique_article-298x200.jpg 298w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/01\/Camille-Rebetez_critique_article-250x168.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/01\/Camille-Rebetez_critique_article.jpg 382w\" sizes=\"auto, (max-width: 298px) 100vw, 298px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-19746\" class=\"wp-caption-text\">\u00a9 Fran\u00e7ois Bertaiola<\/figcaption><\/figure>\n<p><em>Sp\u00e9cialiste des \u0153uvres \u00e0 double lecture \u2013 pour le jeune public et pour les adultes, Camille Rebetez explore depuis plus de dix ans, sur les sc\u00e8nes romandes, l\u2019univers de l\u2019enfance et son expression. Ses \u0153uvres th\u00e9\u00e2trales et ses bandes dessin\u00e9es cherchent la p\u00e9pite de langue et le trait burlesque<\/em>. <em>Sa derni\u00e8re pi\u00e8ce, non encore jou\u00e9e, <\/em>Celles qui restent veulent encore danser<em>, est inspir\u00e9e d\u2019un fait divers qu\u00e9b\u00e9cois. En dix sc\u00e8nes, le texte pr\u00e9sente la prise de pouvoir de sept fillettes au fort caract\u00e8re qui construisent dans leur \u00e9cole un \u00ab\u00a0pays-monde\u00a0\u00bb o\u00f9 tout est possible. Avec cette proposition originale, l\u2019auteur jurassien questionne frontalement la d\u00e9mocratie, mais aussi les peurs de l\u2019enfance, le jeu, la cruaut\u00e9, et la solidarit\u00e9.<\/em><\/p>\n<p>A Rimouski, une jeune fille a \u00e9t\u00e9 \u00e9lue d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e de classe dans son \u00e9cole et a fait voter \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 la d\u00e9cision que le directeur se d\u00e9guise en lapin. De cette anecdote incongrue mais v\u00e9ridique sont issus sept personnages anonymes, d\u00e9sign\u00e9s par des p\u00e9riphrases : Celle qui boude, Celle qui s\u2019ennuie, Celle qui a la t\u00eate qui pense, Celle qui mange quand m\u00eame un peu beaucoup, Celle qui chante et qui danse, Celle qui sort on sait pas o\u00f9 et Celle qui compte les maths cr\u00e9ent leur micro-soci\u00e9t\u00e9. Elles exp\u00e9rimentent d\u2019abord l\u2019ennui, puis le besoin d\u2019un syst\u00e8me de ravitaillement se fait sentir, tout comme celui d\u2019activit\u00e9s concr\u00e8tes : une boum, une Assembl\u00e9e, des missions de reconnaissance vers le dehors. Entre \u00e9changes de blagues, r\u00e9flexions s\u00e9rieuses, conflits et moments d\u2019angoisse, elles \u00e9voluent dans un espace clos qui se fait de plus en plus inqui\u00e9tant, dans un pays-monde qui semble exclure toute autre forme de r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Le langage est enfantin, spontan\u00e9, d\u00e9structur\u00e9. C\u2019est sans ponctuation que Rebetez donne la parole \u00e0 ces personnages, qui malgr\u00e9 la vivacit\u00e9 de leurs esprits, n\u2019emploient pas toujours la langue fran\u00e7aise \u00e0 bon escient. Certaines phrases se terminent sur des \u00ab\u00a0et puis de toute fa\u00e7on\u00a0\u00bb ou des \u00ab\u00a0tout \u00e7a\u00a0\u00bb tandis que des changements de sujets d\u2019une phrase \u00e0 l\u2019autre \u00e9voquent un flux de conscience joycien. La parole est parfois distribu\u00e9e al\u00e9atoirement entre les jeunes filles\u00a0: lorsque \u00ab\u00a0toutes\u00a0\u00bb parlent, ce sont des tirets qui attribuent les r\u00e9pliques au hasard, de fa\u00e7on \u00e0 cr\u00e9er une \u00ab\u00a0pi\u00e8ce chorale\u00a0\u00bb, selon Rebetez, o\u00f9 l\u2019unisson des voix plurielles n\u2019en forme qu\u2019une. Ce langage particulier mat\u00e9rialise l\u2019existence d\u2019une structure sociale ferm\u00e9e, avec ses propres codes et r\u00e9f\u00e9rences.<\/p>\n<p>On plonge en effet dans le monde de l\u2019enfance, avec ce qu\u2019il implique de jeu et de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Des motifs tels Blanche-neige, les bonbons, ou les jeux de r\u00f4le (on d\u00e9clare le \u00ab code rouge \u00bb en criant \u00ab Allo l\u2019ambulance \u00bb) provoquent le sourire du lecteur. Mais il ne s\u2019agit pas uniquement de jouer : certaines valeurs nobles ressortent de l\u2019id\u00e9al politique des jeunes filles. M\u00eame si on ne sait pas trop comment faire, on aimerait soutenir les pauvres, d\u00e9fendre la cause animale, toujours partager \u00e9quitablement. Et puis il y a cette devise qui revient souvent : \u00ab on s\u2019aide quand \u00e7a ne va pas \u00bb. Seulement, dans la r\u00e9alit\u00e9, la mise en pratique des id\u00e9aux n\u2019est pas si simple. A l\u2019ambition \u00ab des bonbons toute la vie \u00bb \u2013 \u00ab r\u00e9glisses \u00bb, \u00ab caramels \u00bb, \u00ab dragibus \u00bb, \u00ab bouteilles Cola Langues de chat Roudoudous et Tagada \u00bb \u2013 s\u2019oppose vite la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle des choses : \u00ab Moi j\u2019ai vingt centimes \/ Plus toi quatre sous \/ \u00e7a fait pas beaucoup. \u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 travers la complexit\u00e9 d\u2019une telle organisation que Rebetez d\u00e9voile la possibilit\u00e9 de d\u00e9rive totalitaire de la d\u00e9mocratie, qui \u00e9voque le microcosme orwellien de <em>La Ferme des Animaux<\/em>. A l\u2019\u00e9mancipation premi\u00e8re se substitue en effet un besoin de tout ma\u00eetriser\u00a0: \u00ab\u00a0y a personne et rien qui nous dit c\u2019est quoi on fait\u00a0\u00bb. Le conseil, instance d\u00e9mocratique par excellence, devient un pouvoir d\u00e9cisionnel oppressif\u00a0: il impose et interdit. En fin de compte, on finit m\u00eame par s\u2019en passer, et on d\u00e9cide individuellement, car on sait, en son for int\u00e9rieur, ce qui est mieux pour les autres. \u00ab\u00a0Tu veux qu\u2019on te raconte la d\u00e9mocratie\u00a0?\u00a0\u00bb demande l\u2019une des fillettes, comme si elle \u00e9voquait un conte, une histoire rab\u00e2ch\u00e9e par les parents. Un peu comme celle du P\u00e8re No\u00ebl.<\/p>\n<p>Ainsi surgit la violence. Entre les petites, les insultes frappent, les jugements heurtent, et, par provocation arrive la pire des sentences\u00a0: \u00ab\u00a0Ta maman elle est morte\u00a0\u00bb. Et puis il y a ce ma\u00eetre lapin, qui a \u00e9t\u00e9 mis au clapier et pr\u00e9pos\u00e9 aux t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res. On lui donne des coups de balais, et une comptine guillerette nous apprend qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 enjoint au <em>strip-tease<\/em> pour enfiler le costume d\u00e9gradant, malgr\u00e9 ses refus r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Une parabole de l\u2019intimidation et de la torture qu\u2019une oligarchie peut exercer sous couvert de d\u00e9mocratie. La marginalisation des gar\u00e7ons en est un autre exemple. Ils font partie d\u2019une cat\u00e9gorie sociale exclue : \u00ab\u00a0les gar\u00e7ons c\u2019est pas fait pour le respect de la d\u00e9mocratie tout \u00e7a.\u00a0[\u2026] Ils sont pas assez grandis dans leur t\u00eate\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les \u00e9motions apparaissent \u00e0 travers la perspective enfantine, de mani\u00e8re brute, sans filtre. L\u2019angoisse li\u00e9e au d\u00e9s\u0153uvrement et au manque des parents est un \u00ab\u00a0truc noir et gluant\u00a0\u00bb. Maman et doudou, en revanche, sont \u00ab\u00a0samourai\u00a0\u00bb et ils \u00ab\u00a0tranchent le gluant\u00a0\u00bb. Les adultes sont tant\u00f4t remparts, tant\u00f4t pourvoyeurs d\u2019angoisses. Et dans les deux cas, la projection des comportements et pr\u00e9occupations enfantines sur eux produit un effet comique. On a peur que papa crie \u00e0 cause des Tagada englouties, on d\u00e9plore l\u2019\u00e9poque o\u00f9 le directeur nous envoyait \u00ab\u00a0au coin, esp\u00e8ce de m\u00e9chants\u00a0\u00bb, on redoute qu\u2019un \u00ab\u00a0chasseur de nous\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0des polices\u00a0\u00bb viennent nous dire qu\u2019on est grosse et qu\u2019on pue, voire nous enlever. Mais on sait aussi que face \u00e0 la m\u00e9chancet\u00e9, maman tirera la langue aux vilains. Finalement, la vie d\u2019adulte, c\u2019est un monde \u00ab\u00a0avec des r\u00e9unions pleines de photocopies\u00a0\u00bb. Mais il finit par manquer\u00a0un peu, ce monde-l\u00e0.<\/p>\n<p>Les fillettes fatigu\u00e9es sortent au compte-goutte, et finalement, il n\u2019y a plus que \u00ab\u00a0celles qui restent\u00a0\u00bb. Dur de trouver sa place quand le silence se fait pesant\u2026 Le fantasme d\u2019un ailleurs o\u00f9 \u00ab\u00a0il y a maman il y a doudou il y a m\u00e9m\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Luna Park [\u2026] peluche de dauphin\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0le petit train dans la montagne\u00a0\u00bb devient toujours plus all\u00e9chant. Mais il est illusoire\u00a0: le pays-monde, qui n\u2019est \u00ab\u00a0pas extraordinaire\u00a0\u00bb, qui a assist\u00e9 aux d\u00e9rives sociales et politiques est pourtant tout ce qu\u2019elles ont. Et il va falloir travailler pour en faire quelque chose de beau. Danser, nous dit Rebetez, para\u00eet la meilleure fa\u00e7on de commencer.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pi\u00e8ce de Camille Rebetez \/ Compte-rendu par Clo\u00e9 Bensai . <\/p>\n","protected":false},"author":1001835,"featured_media":20395,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,38],"tags":[240],"class_list":["post-14899","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-spectacle","tag-cloe-bensai"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14899","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001835"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14899"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14899\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":22850,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14899\/revisions\/22850"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/20395"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14899"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14899"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14899"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}