{"id":14879,"date":"2021-01-11T13:04:37","date_gmt":"2021-01-11T12:04:37","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=14879"},"modified":"2025-02-09T16:48:36","modified_gmt":"2025-02-09T15:48:36","slug":"boite-noire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2021\/01\/boite-noire\/","title":{"rendered":"Bo\u00eete noire"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"wp-block-post-title\">Bo\u00eete noire<\/h2>\n\n<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">Cr\u00e9ation et mise en sc\u00e8ne par Stefan Kaegi (Rimini Protokoll) \/ Th\u00e9\u00e2tre de Vidy \/ Juin \u2013 Juillet 2020 \/ Captation disponible en ligne sur Vidygital \/ Critiques par Darya Feral et Ma\u00eblle Aeby. <\/p><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>Janvier 2021<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/darya-feral\/\">Darya Feral<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"681\" height=\"448\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/01\/boitenoire2_ic-philippe-weissbrodt.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-14876\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/01\/boitenoire2_ic-philippe-weissbrodt.jpg 681w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/01\/boitenoire2_ic-philippe-weissbrodt-300x197.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/01\/boitenoire2_ic-philippe-weissbrodt-250x164.jpg 250w\" sizes=\"auto, (max-width: 681px) 100vw, 681px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Philippe Weissbrodt<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>\u00ab\u2009Cela fait trois&nbsp;mois que le th\u00e9\u00e2tre est ferm\u00e9\u2009\u00bb. Apr\u00e8s la premi\u00e8re vague de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de COVID-19, le th\u00e9\u00e2tre de Vidy, en cours de d\u00e9m\u00e9nagement pour r\u00e9novation, doit renoncer \u00e0 de nombreux spectacles incompatibles avec les nouvelles mesures sanitaires. Afin de pallier cette rupture brutale du lien entre intervenants et public, Stefan Kaegi (Rimini Protokoll) propose une exp\u00e9rience d\u00e9ambulatoire pour un spectateur, qui lui permet de s\u2019immerger dans le c\u0153ur du lieu, en \u00e9coutant des experts du th\u00e9\u00e2tre. Ce parcours, dans la version film\u00e9e \u00e0 360\u00b0 par un spectateur-t\u00e9moin, est actuellement disponible en vid\u00e9o sur le site du th\u00e9\u00e2tre. Du foyer \u00e0 la Kantina, lieux de vie sociale, le spectateur d\u00e9couvre les dessous des spectacles et les espaces qui lui sont normalement interdits<\/em>.&nbsp;<em>L\u2019exp\u00e9rience constitue aussi une mani\u00e8re originale de pr\u00e9server la m\u00e9moire du b\u00e2timent dans son \u00e9tat original.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u2009On commence dans 30&nbsp;secondes\u2026 10 secondes\u2026 Bonjour, on ne se conna\u00eet pas, mais peut-\u00eatre que le plus simple, c\u2019est de se tutoyer\u2009\u00bb. Un spectateur, muni d\u2019une cam\u00e9ra-t\u00e9moin, s\u2019assied dans le foyer du th\u00e9\u00e2tre de Vidy, sur un fauteuil rouge. En suivant les instructions que la voix narratrice de la com\u00e9dienne Lola Giouse lui transmet dans son casque et que nous entendons de la m\u00eame fa\u00e7on, il s\u2019appr\u00eate \u00e0 d\u00e9couvrir l\u2019\u00ab\u2009envers\u2009\u00bb de la sc\u00e8ne, \u00e0 travers une exp\u00e9rience immersive. La captation \u00e0 360\u00b0, que chacun peut orienter \u00e0 sa guise avec son clavier d\u2019ordinateur, permet d\u2019\u00e9manciper efficacement les spectateurs du point de vue de cet observateur unique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un travail documentaire sur la m\u00e9moire du th\u00e9\u00e2tre de Vidy, Stefan Kaegi met en effet l\u2019exp\u00e9rience du spectateur au c\u0153ur de son projet artistique. Puisque la situation impose l\u2019arr\u00eat des repr\u00e9sentations r\u00e9elles, la d\u00e9ambulation individuelle de ce spectateur-t\u00e9moin permet de garder le th\u00e9\u00e2tre vivant, en assurant un lien, m\u00eame indirect, entre spectateurs et intervenants. Le t\u00e9moin entre dans les m\u00e9andres du th\u00e9\u00e2tre aujourd\u2019hui d\u00e9sert\u00e9, dans des lieux habituellement interdits et bourdonnant d\u2019activit\u00e9. Il est guid\u00e9 par les voix pr\u00e9enregistr\u00e9es d\u2019experts&nbsp;: techniciens, artistes, universitaires, qu\u2019il ne voit jamais. Il d\u00e9couvre, dans une atmosph\u00e8re fantomatique, l\u2019aspect concret de la pratique th\u00e9\u00e2trale, les poulies, la \u00ab\u2009servante\u2009\u00bb, les costumes. Dans la r\u00e9gie, un technicien ayant travaill\u00e9 dans ce lieu depuis trente ans explique ainsi les m\u00e9canismes qui permettent de montrer une chute de neige pour \u00ab&nbsp;faire croire \u00e0 un vrai hiver&nbsp;\u00bb. Fran\u00e7ois Ansermet, psychanalyste et professeur de p\u00e9dopsychiatrie, parle, en tant que spectateur de th\u00e9\u00e2tre, des d\u00e9p\u00f4ts de machineries, des objets qui sont gard\u00e9s dans les dessous de la salle, comme de \u00ab&nbsp;traces&nbsp;\u00bb, qui s\u2019inscrivent dans \u00ab&nbsp;la lumi\u00e8re de la m\u00e9moire&nbsp;\u00bb. Il \u00e9tablit \u00e9galement une analogie entre les \u00ab&nbsp;dessous de la sc\u00e8ne&nbsp;\u00bb, inaccessibles, et notre inconscient, auquel nous n\u2019avons pas acc\u00e8s. En entendant les voix des intervenants, qui livrent chacun leur angle d\u2019approche, l\u2019invit\u00e9 est amen\u00e9 \u00e0 interroger son propre lien avec le th\u00e9\u00e2tre. &nbsp;Ayant un acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 aux espaces cach\u00e9s, nous pouvons ressentir un sentiment de curiosit\u00e9 satisfaite, particuli\u00e8rement lorsque la d\u00e9ambulation prend un tour presque merveilleux&nbsp;: en entrant dans la \u00ab&nbsp;possible impossible&nbsp;\u00bb armoire du bureau de la costumi\u00e8re, on pousse une porte cach\u00e9e, qui donne sur le grand local des accessoires, \u00ab\u2009le royaume des objets inanim\u00e9s\u2009\u00bb. Ce changement d\u2019\u00e9chelle pourrait r\u00e9sumer le projet artistique\u2009: dans l\u2019angle mort du spectateur habituel s\u2019\u00e9tend un monde th\u00e9\u00e2tral bien plus vaste que le plateau, de m\u00eame que l\u2019armoire contient le monde plus \u00e9tendu des accessoires.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exp\u00e9rience du spectateur-t\u00e9moin l\u2019am\u00e8ne parfois \u00e0 se mettre directement dans la situation des intervenants du th\u00e9\u00e2tre. Dans la cuisine, alors que son visage se refl\u00e8te dans un miroir, la voix s\u2019interroge\u2009: \u00ab\u2009Combien de techniciens et de com\u00e9diens se sont regard\u00e9s dans ce miroir\u2009?\u2009\u00bb. Lorsqu\u2019il se tient sur le plateau, la voix lui intime de regarder vers la salle, qu\u2019il ne voit pas \u00e0 cause du projecteur braqu\u00e9 sur lui. Il se met alors dans la peau d\u2019un com\u00e9dien le temps d\u2019un regard vers la salle, avant que la lumi\u00e8re du projecteur ne s\u2019estompe et que les si\u00e8ges n\u2019apparaissent dans son champ de vision. M\u00eame en visionnant la captation, nous sommes curieux de fixer la lumi\u00e8re aveuglante du projecteur sur sc\u00e8ne. Puis la lumi\u00e8re s\u2019\u00e9teint, et on entend la com\u00e9dienne Yvette Th\u00e9raulaz confier \u00e0 propos des applaudissements\u2009: \u00ab\u2009C\u2019est peut-\u00eatre ce qui me manque le plus\u2009\u00bb. L\u2019exp\u00e9rience du spectateur face \u00e0 la lumi\u00e8re aveuglante nous am\u00e8ne \u00e0 comprendre tr\u00e8s concr\u00e8tement que les com\u00e9diens et les spectateurs ne peuvent se voir mutuellement que lors des applaudissements, dans un moment par excellence impossible durant les fermetures li\u00e9es \u00e0 la pand\u00e9mie. Alors que le Th\u00e9\u00e2tre de Vidy s\u2019absente de ce b\u00e2timent, c\u2019est la n\u00e9cessit\u00e9 de pr\u00e9server la m\u00e9moire du lieu et des exp\u00e9riences qui y furent associ\u00e9es qui donne un fil rouge au parcours de l\u2019invit\u00e9, amen\u00e9 \u00e0 porter en lui ce qu\u2019il observe, entend, et vit entre ces murs. Stefan Kaegi rend chacun d\u00e9positaire de cette m\u00e9moire du lieu et de ses fant\u00f4mes, et, ce faisant, l\u2019int\u00e8gre \u00e0 son tour dans la communaut\u00e9 du Th\u00e9\u00e2tre de Vidy.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>Janvier 2021<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/darya-feral\/\">Darya Feral<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>Janvier 2021<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/maelle-aeby\/\">Ma\u00eblle Aeby<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Th\u00e9\u00e2tre en chantier<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"681\" height=\"448\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/01\/bn_i_0.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-14880\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/01\/bn_i_0.jpg 681w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/01\/bn_i_0-300x197.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2021\/01\/bn_i_0-250x164.jpg 250w\" sizes=\"auto, (max-width: 681px) 100vw, 681px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Philippe Weissbrodt<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Ce sont des grincements, des ombres, des voix. Ce sont des couloirs vides. C\u2019est un th\u00e9\u00e2tre vide. Vid\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, il y a un spectateur et son casque.&nbsp;Le duo est invit\u00e9 \u00e0 se balader dans tous les recoins du th\u00e9\u00e2tre de Vidy habituellement inaccessibles au public. L\u2019exp\u00e9rience est solitaire, du moins d\u2019un point de vue externe.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ok pour la balade&nbsp;? Action.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Car le visiteur n\u2019est pas si seul qu\u2019il n\u2019y para\u00eet. Par la narration de la com\u00e9dienne Lola Giouse, il est invit\u00e9 \u00e0 d\u00e9couvrir les souvenirs d\u2019un lieu ordinairement en effervescence. Alors qu\u2019un n\u00e9ophyte du th\u00e9\u00e2tre interactif pourrait douter de prime abord qu\u2019un espace d\u00e9sert\u00e9 puisse offrir une exp\u00e9rience digne d\u2019int\u00e9r\u00eat, les intervenants successifs le harponnent en d\u00e9crivant le fonctionnement du th\u00e9\u00e2tre dans un temps pr\u00e9-pand\u00e9mique. Ils partagent des anecdotes de vie, des r\u00e9flexions concernant le th\u00e9\u00e2tre et ses effets, des avis, des routines, des&nbsp;<em>tips<\/em>, des souvenirs\u2026 D\u00e9filent les rapports d\u2019\u00e9v\u00e8nements que l\u2019on n\u2019aurait pu que sp\u00e9culer lors d\u2019une ronde solo&nbsp;; l\u2019accompagnement par enregistrement binaural permet une immersion r\u00e9aliste. Gr\u00e2ce \u00e0 ces r\u00e9cits, le spectateur se rappelle que le th\u00e9\u00e2tre est un lieu de vie dynamique, accueillant puis cong\u00e9diant des milliers d\u2019existences \u00e0 l\u2019ann\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Parce qu\u2019un th\u00e9\u00e2tre fr\u00e9quent\u00e9 en 2020, \u00e7a se faisait rare. En effet,&nbsp;<em>Bo\u00eete Noire&nbsp;<\/em>fut un produit du confinement impos\u00e9 suite \u00e0 la crise sanitaire du Coronavirus qui a condamn\u00e9 \u00e9norm\u00e9ment de productions artistiques. C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019origine le spectacle&nbsp;<em>Soci\u00e9t\u00e9 en Chantier<\/em>&nbsp;qui devait \u00eatre propos\u00e9 \u00e0 Lausanne par Stefan Kaegi. Le format d\u00e9ambulatoire a donc \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9 aux normes sanitaires et conjugu\u00e9 avec le th\u00e8me de l\u2019imminente r\u00e9novation du th\u00e9\u00e2tre de Vidy. Le b\u00e2timent ainsi \u00e9vacu\u00e9 en cons\u00e9quence de cette derni\u00e8re faisant \u00e9cho aux autres th\u00e9\u00e2tres suisses, forc\u00e9s de bannir leurs habitu\u00e9s malgr\u00e9 eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette conjoncture a n\u00e9anmoins permis au metteur en sc\u00e8ne de concocter une exp\u00e9rience sur-mesure, mettant en avant une r\u00e9flexion sur la m\u00e9moire, les traces d\u2019une existence et la vie d\u2019un spectacle.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9moire, c\u2019est ce que la voix narratrice nous demande d\u2019activer au d\u00e9but de l\u2019exp\u00e9rience. Telle une cam\u00e9ra sensorielle programm\u00e9e pour un plan-s\u00e9quence d\u2019une heure et vingt minutes, les yeux, le nez, les mains, l\u2019ou\u00efe, et m\u00eame finalement le go\u00fbt du spectateur se voient investis d\u2019une mission d\u2019archivage complet. Il faut enregistrer ce qui ne sera bient\u00f4t plus, mettre en lumi\u00e8re les m\u00e9tiers de l\u2019ombre et d\u00e9couvrir les lieux interdits. Sinon, qui pourra raconter la bo\u00eete compartiment\u00e9e inutilisable suspendue au-dessus d\u2019un escalier ? Ou le fait que les tares des machinistes ont \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9es par des jeux de mot ? La pr\u00e9sence du tourniquet m\u00e9tallique pratique dans l\u2019atelier m\u00e9canique, ou encore l\u2019existence d\u2019un passage secret entre la salle des costumes et celle des accessoires ? Stefan Kaegi permet au spectateur d\u2019investir l\u2019endroit et de l\u2019absorber.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette exp\u00e9rience de m\u00e9moire est support\u00e9e par l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la dimension mat\u00e9rielle ; le d\u00e9ambulateur est invit\u00e9 \u00e0 toucher, graver, enclencher. Il a le droit d\u2019ouvrir les tiroirs, de laisser sa propre marque puisque de toute fa\u00e7on, le lieu sera d\u00e9truit. Autant en autoriser l\u2019usure. Ce n\u2019est plus un th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est un b\u00e2timent. Les fronti\u00e8res sont abaiss\u00e9es, le spectateur d\u00e9couvre des lieux de travail, des lieux d\u2019administration, des lieux de vie. Il arpente aussi la sc\u00e8ne. Dans le court temps qu\u2019on lui accorde par pi\u00e8ce visit\u00e9e, il est encourag\u00e9 \u00e0 fouiller. Ses sens sont convoqu\u00e9s afin qu\u2019il s\u2019impr\u00e8gne de l\u2019atmosph\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale de mani\u00e8re consciente et investie.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, toute cette libert\u00e9 est tr\u00e8s all\u00e9chante, mais moi qui \u00e9cris en avril 2021, cette dimension, je l\u2019ai manqu\u00e9e. En effet, si le th\u00e9\u00e2tre a accueilli des errants l\u2019\u00e9t\u00e9 pass\u00e9 lors de sa br\u00e8ve r\u00e9ouverture, ma d\u00e9ambulation printani\u00e8re a, elle, \u00e9t\u00e9 virtuelle puisque le spectacle n\u2019est \u00e9videmment disponible que sur le site du th\u00e9\u00e2tre de Vidy. Et pourtant de l\u2019immersion, on se donne quand m\u00eame de la peine pour nous en offrir : la captation a \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9e en format 360\u00b0, ce qui permet au t\u00e9l\u00e9spectateur de promener son regard librement, il peut \u00e9galement revenir en arri\u00e8re, figer le temps, ou recommencer l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 volont\u00e9. Enfin, le son binaural ajoute encore une couche de r\u00e9alisme. Par contre, l\u2019observateur reste prisonnier d\u2019un point de pivotement fixe, juch\u00e9 en haut d\u2019une perche et doit se contenter de l\u2019allure du technicien qui la porte. Le t\u00e9l\u00e9spectateur est donc priv\u00e9 de mobilit\u00e9 personnelle et de la majorit\u00e9 de ses sens, ce qui limite en partie l\u2019exp\u00e9rience. Cela aura n\u00e9anmoins le m\u00e9rite de souligner tout ce que la pand\u00e9mie nous ampute.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019en demeure pas moins que la visite reste digne d\u2019int\u00e9r\u00eat ; au fur et \u00e0 mesure que le spectateur avance, l\u2019exp\u00e9rience \u00e9volue. Le th\u00e9\u00e2tre semble de plus en plus hant\u00e9. On est seul, mais il y a du mouvement. Un rideau qui flotte, une lampe qui s\u2019allume. On croit capter des murmures d\u2019applaudissements, des traces d\u2019\u00e9motions. R\u00e9miniscences. Le visiteur aper\u00e7oit ensuite d\u2019autres personnes, des fant\u00f4mes qui hantent les lieux. Ils sont juste l\u00e0, contemplatifs. C\u2019est plus tard qu\u2019on se rendra compte qu\u2019ils ne sont que d\u2019autres visiteurs, comme nous. Gr\u00e2ce \u00e0 un timing irr\u00e9prochable, on se retrouve \u00e0 \u00eatre les spectres des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est, pour moi en tous cas, par cet effet que la th\u00e9matique de l\u2019impact des actions et des paroles (des spectacles !) est devenue flagrante. C\u2019est la r\u00e9v\u00e9lation d\u2019un cycle. Il y a une cr\u00e9ation d\u2019\u00e9v\u00e8nement, un t\u00e9moin et le r\u00e9sidu de cette observation, persistant comme marque physique et\/ou comme empreinte m\u00e9morielle. Le stratag\u00e8me cyclique de Kaegi provoque le rapprochement temporel des \u00e9tapes de la s\u00e9quence, par un raccourci artificiel. L\u2019exp\u00e9rience, support\u00e9e par la narration, permet ainsi pendant la dur\u00e9e du parcours, la superposition du poids des ans pass\u00e9s avec l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 du pr\u00e9sent. Et d\u00e8s lors que tous deux font face \u00e0 un futur que l\u2019on sait impossible \u2014 pour cause de r\u00e9novation \u2014, alors chaque marque, chaque objet, chaque bout de Gaffer devient crucial puisqu\u2019apr\u00e8s, le cycle sera bris\u00e9. Le th\u00e9\u00e2tre n\u2019existera plus que morcel\u00e9, comme un puzzle \u00e9tal\u00e9 sur plusieurs m\u00e9moires individuelles.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une visite, un enregistrement, un souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette exp\u00e9rience est notamment indispensable aux curieux, aux arch\u00e9ologues, aux r\u00eaveurs, aux fouineurs, aux nostalgiques et aux fant\u00f4mes. Le visiteur aura hant\u00e9 les lieux, le th\u00e9\u00e2tre hantera d\u00e9sormais le public&nbsp;; tout comme les spectacles qu\u2019il lui a offerts. Et puis si les souvenirs font d\u00e9faut, il restera toujours la captation de&nbsp;<em>Bo\u00eete Noire<\/em>&nbsp;sur le site du th\u00e9\u00e2tre de Vidy.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>Janvier 2021<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/maelle-aeby\/\">Ma\u00eblle Aeby<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/vidy.ch\/boite-noire-theatre-fantome-pour-1-personne\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Voir la page du spectacle<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cr\u00e9ation et mise en sc\u00e8ne par Stefan Kaegi (Rimini Protokoll) \/ Th\u00e9\u00e2tre de Vidy \/ Juin \u2013 Juillet 2020 \/ Captation disponible en ligne sur Vidygital \/ Critiques par Darya Feral et Ma\u00eblle Aeby.<\/p>\n","protected":false},"author":1001835,"featured_media":14880,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,38,2],"tags":[239,307],"class_list":["post-14879","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-spectacle","category-theatre-de-vidy","tag-darya-feral","tag-maelle-aeby-2"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14879","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001835"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14879"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14879\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20447,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14879\/revisions\/20447"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/14880"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14879"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14879"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14879"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}