{"id":14069,"date":"2019-12-18T22:49:57","date_gmt":"2019-12-18T21:49:57","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=14069"},"modified":"2025-02-14T10:45:13","modified_gmt":"2025-02-14T09:45:13","slug":"ramener-sappho-a-la-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2019\/12\/ramener-sappho-a-la-vie\/","title":{"rendered":"Ramener Sappho \u00e0 la vie"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">Pi\u00e8ce de Sarah Jane Moloney \/ Compte-rendu par Emmanuel Jung . <\/p><\/div>\n\n<p>Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/emmanuel-jung\/\">Emmanuel Jung<\/a><\/p>\n<ul>\n<li><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2019\/12\/entretien-avec-sarah-jane-moloney\/\">Entretien avec Sarah Jane Moloney<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<figure id=\"attachment_14067\" aria-describedby=\"caption-attachment-14067\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-14067 size-medium\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/12\/Sarah-Jane-portrait-nb-2018-c-Mehdi-Benkler-copy-2-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/12\/Sarah-Jane-portrait-nb-2018-c-Mehdi-Benkler-copy-2-300x200.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/12\/Sarah-Jane-portrait-nb-2018-c-Mehdi-Benkler-copy-2-1024x682.jpg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/12\/Sarah-Jane-portrait-nb-2018-c-Mehdi-Benkler-copy-2-250x167.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/12\/Sarah-Jane-portrait-nb-2018-c-Mehdi-Benkler-copy-2-768x512.jpg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/12\/Sarah-Jane-portrait-nb-2018-c-Mehdi-Benkler-copy-2-624x416.jpg 624w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/12\/Sarah-Jane-portrait-nb-2018-c-Mehdi-Benkler-copy-2.jpg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-14067\" class=\"wp-caption-text\">\u00a9 Mehdi Benkler<\/figcaption><\/figure>\n<p><em>Avec <\/em>Sappho<sup>x<\/sup><em>, la dramaturge et metteuse en sc\u00e8ne Sarah Jane Moloney offre une pi\u00e8ce d\u00e9concertante qui traverse diff\u00e9rentes temporalit\u00e9s. Elle ressuscite des personnages mythiques et antiques \u2013 notamment la po\u00e9tesse grecque Sappho, dont l\u2019historiographie, au fil des si\u00e8cles, a consid\u00e9rablement modifi\u00e9 la biographie. La pi\u00e8ce sera jou\u00e9e au Poche du 27 janvier au 09 f\u00e9vrier 2020, dans une mise en sc\u00e8ne d\u2019Anna Lemonaki.<\/em><\/p>\n<p>La r\u00e9ception de l\u2019\u0153uvre de Sappho est embl\u00e9matique de la difficult\u00e9 \u00e0 se contenter de ce que l\u2019on poss\u00e8de\u00a0d\u00e9j\u00e0. Il ne reste que des fragments de son travail po\u00e9tique\u00a0: seuls 650 vers \u2013 sur les 10&rsquo;000 qu\u2019elle aurait \u00e9crits \u2013 nous sont parvenus. Le comportement malsain qui consiste \u00e0 toujours vouloir trouver, combler ce qui manque, constitue pr\u00e9cis\u00e9ment le motif qui ouvre la pi\u00e8ce. Sappho rena\u00eet en 2070, ou semble plut\u00f4t avoir \u00e9t\u00e9 ressuscit\u00e9e par deux autres personnages, Atthis et Phaon, que l\u2019autrice consid\u00e8re comme des \u00ab\u00a0scientifiques\u00a0\u00bb (voir l\u2019entrentien avec S.-J. Moloney). La po\u00e9tesse grecque est captive, enferm\u00e9e dans une pi\u00e8ce, subissant un interrogatoire\u00a0: elle ne pourra s\u2019en aller tant qu\u2019elle n\u2019aura pas \u00e9crit les vers manquants. Les pr\u00e9noms \u2013 Atthis et Phaon \u2013 font directement allusion \u00e0 l\u2019histoire mais aussi \u00e0 l\u2019historiographie de Sappho. Atthis est une femme qui a inspir\u00e9 plusieurs po\u00e8mes d\u2019amour de Sappho, tandis que Phaon, personnage mythologique connu pour sa beaut\u00e9, a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 par certains historiens \u00e0 sa biographie dans une optique phallocentrique, pour att\u00e9nuer l\u2019homosexualit\u00e9 de la po\u00e9tesse : elle se serait suicid\u00e9e apr\u00e8s \u00eatre tomb\u00e9e follement amoureuse de lui.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ces liens, les personnages n\u2019ont pas l\u2019air, dans un premier temps, de conna\u00eetre leur pass\u00e9 commun. Puis des doutes s\u2019insinuent\u00a0: \u00e0 la fin du premier acte, Sappho\u00a0demande \u00e0 Atthis\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi n\u2019avez-vous jamais appris le grec avec votre m\u00e8re ?\u00a0\u00bb. A quoi elle r\u00e9pond\u00a0: \u00ab\u00a0Comment savez-vous que ma m\u00e8re \u00e9tait grecque ?\u00a0\u00bb. D\u00e8s lors, le lecteur ou la lectrice, comme les personnages, commencent \u00e0 entrevoir l\u2019existence de liens sous-jacents, venus d\u2019une autre \u00e9poque. Deux autres niveaux temporels interviennent alors au sein de la di\u00e9g\u00e8se et t\u00e9moignent de ces relations ant\u00e9rieures.<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce bascule en 2020 dans l\u2019acte II. Sur l\u2019\u00eele de Lesbos, o\u00f9 a v\u00e9cu Sappho dans l\u2019Antiquit\u00e9, Phaon travaille dans des camps de r\u00e9fugi\u00e9\u00b7e\u00b7s\u00a0; Atthis vient \u00e9galement sur l\u2019\u00eele pour apporter son aide. Dans une s\u00e9quence de l\u2019acte III, une nouvelle strate temporelle est introduite. En 1970, Atthis tombe amoureuse de Sappho lors d\u2019un s\u00e9jour \u00e0 Lesbos\u00a0: elles vivent une amourette de vacances. La relation des deux femmes, \u00e9voqu\u00e9e dans les po\u00e8mes antiques, est actualis\u00e9e dans ce contexte. La confrontation entre ces deux \u00e9poques r\u00e9v\u00e8le brutalement et durement l\u2019\u00e9volution d\u2019un m\u00eame lieu, des vacances paradisiaques au bord de la mer turquoise \u00e0 l\u2019horreur et au d\u00e9sastre des camps de r\u00e9fugi\u00e9\u00b7e\u00b7s (dans l\u2019entretien, Sarah Jane Moloney affirme \u00eatre tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9e par \u00ab\u00a0la mani\u00e8re dont un endroit peut compl\u00e8tement changer d\u2019imaginaire\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>D\u00e8s l\u2019acte I pourtant, la dramaturge introduit des indices quant \u00e0 l\u2019\u00e9vocation du d\u00e9sastre humanitaire et \u00e0 la porosit\u00e9 des trois \u00e9poques de la di\u00e9g\u00e8se : la Sappho de 2070 arrive sur sc\u00e8ne mouill\u00e9e d\u2019eau de mer, avec une couverture de survie\u00a0; dans la pi\u00e8ce, un carton, avec \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur un gilet de sauvetage orange. Ces indices font, en partie, la richesse de cette pi\u00e8ce\u00a0: comme dans un jeu de piste, le lecteur ou la lectrice cherche les \u00e9l\u00e9ments transtemporels, les d\u00e9nominateurs communs entre les \u00e9poques. Cette forme labyrinthique est tr\u00e8s travaill\u00e9e, autrement dit tr\u00e8s <em>g\u00e9om\u00e9tris\u00e9e<\/em> : tout se dessine et se noue autour de deux triangles, l\u2019un form\u00e9 par trois personnages et l\u2019autre par trois \u00e9poques. En les superposant, des interf\u00e9rences entre les \u00e9poques interviennent, interf\u00e9rences qui circulent comme des courants \u00e9lectriques entre les segments.\u00a0 Cependant, certaines sc\u00e8nes \u2013 g\u00e9n\u00e9ralement des monologues de Sappho \u2013 \u00a0ne sont assign\u00e9es \u00e0 aucune temporalit\u00e9, ce qui leur conf\u00e8re une valeur intemporelle\u00a0: lorsque la po\u00e9tesse s\u2019exprime, elle appara\u00eet comme la concentration, la polarisation de toutes les autres Sappho, consciente de sa d\u00e9multiplication \u00e0 diff\u00e9rents niveaux temporels. Elle est Sappho \u00ab\u00a0puissance x\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Une th\u00e8se historiographique, infond\u00e9e et h\u00e9t\u00e9ronormative, soutient que deux Sappho distinctes auraient exist\u00e9es\u00a0: une po\u00e9tesse h\u00e9t\u00e9rosexuelle et une courtisane d\u00e9bauch\u00e9e. Contre cette interpr\u00e9tation, la pi\u00e8ce confronte les lecteurs et les lectrices \u00e0 plusieurs Sappho qui, \u00e0 travers les \u00e9poques, ne forment toutefois qu\u2019un seul personnage. La texte a donc le m\u00e9rite de prendre un parti clair quant \u00e0 son homosexualit\u00e9, toujours discut\u00e9e et remise en cause au fil des si\u00e8cles : \u00ab\u00a0j\u2019aimais les femmes\u00a0\u00bb proclame-t-elle. Dans tout le texte, elle verbalise ouvertement sa sexualit\u00e9, ses d\u00e9sirs, dans une parole lib\u00e9r\u00e9e. Car c\u2019est avant toute chose une voix que Sarah Jane Moloney insuffle \u00e0 son personnage\u00a0: Sappho parle \u2013 de mani\u00e8re tr\u00e8s po\u00e9tique parfois \u2013, hurle, s\u2019assume, comblant en ce sens les manques et les interrogations suscit\u00e9s par son \u0153uvre.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pi\u00e8ce de Sarah Jane Moloney \/ Compte-rendu par Emmanuel Jung . <\/p>\n","protected":false},"author":1001835,"featured_media":14067,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,38],"tags":[226],"class_list":["post-14069","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-spectacle","tag-emmanuel-jung"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14069","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001835"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14069"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14069\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":22855,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14069\/revisions\/22855"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/14067"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14069"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14069"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14069"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}