{"id":13898,"date":"2019-11-10T22:12:31","date_gmt":"2019-11-10T21:12:31","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=13898"},"modified":"2025-02-09T17:05:27","modified_gmt":"2025-02-09T16:05:27","slug":"le-souper","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2019\/11\/le-souper\/","title":{"rendered":"Le Souper"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le Souper<\/h2>\n\n\n<p>Conception, \u00e9criture et jeu par Julia Perazzini \/ Arsenic \u2013 Centre d\u2019art sc\u00e9nique contemporain \/ du 5 au 10 novembre 2019 \/ Critiques par Emmanuel Jung et Jade Lambelet.<\/p>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le temps d\u2019un repas<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>10 novembre 2019<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/emmanuel-jung\/\">Emmanuel Jung<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"835\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/75398373_2783205288397064_8385512698674151424_o-1024x835.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-13896\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/75398373_2783205288397064_8385512698674151424_o-1024x835.jpg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/75398373_2783205288397064_8385512698674151424_o-208x170.jpg 208w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/75398373_2783205288397064_8385512698674151424_o-245x200.jpg 245w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/75398373_2783205288397064_8385512698674151424_o-768x626.jpg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/75398373_2783205288397064_8385512698674151424_o-624x509.jpg 624w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/75398373_2783205288397064_8385512698674151424_o.jpg 1080w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Yves No\u00ebl Genod<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Julia Perazzini pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019Arsenic sa derni\u00e8re cr\u00e9ation inspir\u00e9e d\u2019un \u00e9v\u00e9nement autobiographique : la mort d\u2019un fr\u00e8re a\u00een\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 8 mois, alors qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas encore n\u00e9e. Seule sur sc\u00e8ne, en se d\u00e9doublant, elle lui (re)donne une voix, un corps et dialogue avec lui. Il rena\u00eet ainsi le temps d\u2019un repas, sur une sc\u00e8ne d\u00e9nu\u00e9e de d\u00e9cor, si ce n\u2019est un immense tissu vert \u00e9tendu sur le sol. \u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je crois que d\u2019abord j\u2019ai envie de te chanter ta chanson&nbsp;\u00bb annonce Julia Perazzini avant d\u2019entamer, \u00e0 cappella,&nbsp;<em>Your song&nbsp;<\/em>d\u2019Elton John. Apr\u00e8s cet hommage musical, appara\u00eet le fr\u00e8re d\u00e9c\u00e9d\u00e9&nbsp;; mais comment faire exister un b\u00e9b\u00e9 d\u00e9funt quand on est seule sur une sc\u00e8ne&nbsp;? Tout, ou presque, passe par la parole de la com\u00e9dienne, qui multiplie les voix, modifie son niveau de langue et son timbre, et utilise m\u00eame ses talents de ventriloque. Afin d\u2019\u00e9laborer un dialogue, les deux voix s\u2019interpellent, parlent ensemble. Le public se retrouve donc face \u00e0 une seule com\u00e9dienne et \u00e0 deux protagonistes. Cette unit\u00e9 divis\u00e9e est plus flagrante encore lors des passages exploitant la ventriloquie&nbsp;; le fr\u00e8re se fait entendre, mais la source de la voix est invisible. L\u2019exp\u00e9rience sc\u00e9nique devient alors, pour les spectateurs et les spectatrices, inqui\u00e9tante et surnaturelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme son public, Julia Perazzini semble aussi, dans un premier temps, d\u00e9concert\u00e9e. Elle parle et se comporte de mani\u00e8re h\u00e9sitante, s\u2019adresse lentement et doucement au fr\u00e8re \u00e0 qui elle redonne vie. D\u2019ailleurs, lorsque celui-ci s\u2019exprime, la com\u00e9dienne touche son corps, ses bras, mimant la d\u00e9couverte physique de ce nouveau (re)venu. Elle exp\u00e9rimente \u00e9galement toute une s\u00e9rie de positions corporelles durant le spectacle \u2013 debout, allong\u00e9e, \u00e0 genoux, marchant \u00e0 quatre pattes comme un b\u00e9b\u00e9. Le corps devient, en plus de la voix, un mat\u00e9riau n\u00e9cessaire \u00e0 la renaissance. Le fr\u00e8re d\u00e9couvre et apprend ce qu\u2019il n\u2019a que bri\u00e8vement connu et \u00e9prouv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas, lui non plus, tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise, avec la communication, notamment avec les labiales&nbsp;: il est incapable de prononcer les&nbsp;<em>b<\/em>&nbsp;et les&nbsp;<em>p<\/em>. Il n\u2019est toutefois pas ignorant&nbsp;: il renseigne sa (petite) s\u0153ur, d\u00e9tenant de nombreuses connaissances, non mat\u00e9rielles, mais m\u00e9taphysiques et transcendantes&nbsp;; il en sait bien plus qu\u2019elle sur la vie et surtout sur la mort (il explique par exemple, dans une longue tirade saisissante, \u00ab&nbsp;comment bien mourir&nbsp;\u00bb). Puis, de fil en aiguille, de discussion en discussion, la conversation entre les deux protagonistes prend de l\u2019assurance. Un r\u00e9el dialogue se met en place, avec toute une panoplie de situations communicationnelles ordinaires : question-r\u00e9ponse, h\u00e9sitation, parole coup\u00e9e, agacement, plaisanterie, moquerie, etc. Outre la parole, c\u2019est aussi le jeu corporel de la com\u00e9dienne qui \u00e9volue. Incertaine, d\u00e9contenanc\u00e9e dans un premier temps, elle finit par danser librement, s\u2019assoupir sur un lit improvis\u00e9 et jouer \u00e0 la course avec son fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Le questionnement sur le commencement, la venue au monde et la d\u00e9couverte \u2013 d\u00e9couverte du corps, d\u00e9couverte d\u2019une relation s\u0153ur-fr\u00e8re jusque-l\u00e0 inconnue et impossible \u2013 se manifeste aussi dans la sc\u00e9nographie. La chanson d\u2019Elton John annon\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 les couleurs&nbsp;: \u00ab&nbsp;you see I\u2019ve forgotten if they\u2019re green or they\u2019re blue&nbsp;\u00bb. Le vert, en effet, est omnipr\u00e9sent&nbsp;: un immense tissu vert recouvre la salle, Julia Perazzini a une tenue verte, tandis que les lumi\u00e8res, en plus du blanc, passent du vert au bleu. Comme pour symboliser les \u00e9tapes de la d\u00e9couverte, les projecteurs \u00e9clairent tant\u00f4t de face, tant\u00f4t lat\u00e9ralement, tant\u00f4t en contre-jour, avec diff\u00e9rents niveaux d\u2019intensit\u00e9, occasionnant des clairs-obscurs d\u00e9licats. Au gr\u00e9 des manipulations de la com\u00e9dienne, le tissu se fait jupe, couverture, lit, oreiller. Et, lorsqu\u2019elle se glisse en-dessous, deux formes ondulantes, en constante m\u00e9tamorphose, semblent se dessiner&nbsp;; les spectateurs et les spectatrices croient apercevoir un corps enfantin qui s\u2019anime et se d\u00e9bat pour exister. La sobri\u00e9t\u00e9 du d\u00e9cor donne par ailleurs un c\u00f4t\u00e9 atemporel au spectacle&nbsp;: o\u00f9 cette histoire pourrait-elle se passer, si ce n\u2019est dans un lieu ind\u00e9fini(ssable), entre deux mondes, entre deux exp\u00e9riences.<\/p>\n\n\n\n<p>La cr\u00e9ation, qui traite d\u2019un th\u00e8me fun\u00e8bre, n\u2019est n\u00e9anmoins pas d\u00e9nu\u00e9e d\u2019humour. Si elle parvient \u00e0 \u00eatre dr\u00f4le, c\u2019est aussi gr\u00e2ce \u00e0 une rupture de registre, un d\u00e9calage entre les questionnements m\u00e9taphysiques sur la mort et la situation imagin\u00e9e&nbsp;: un souper. \u00c9tant donn\u00e9 que la sc\u00e8ne ne comporte aucun objet, except\u00e9 le tissu, la com\u00e9dienne fait exister le repas en le verbalisant et en en faisant d\u00e9couvrir les aliments \u00e0 son fr\u00e8re invisible. De ce fait, le champ lexical de la nourriture traverse le spectacle, ramenant les questionnements existentiels \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments ordinaires, prosa\u00efques&nbsp;: la texture \u00e9tonnante de la burrata, la d\u00e9cortication des gambas, les maux de ventre provoqu\u00e9s par l\u2019exc\u00e8s de mousse au chocolat. Julia Perazzini r\u00e9ussit \u00e0 d\u00e9velopper, le temps d\u2019un repas, une relation intime et tendre avec son fr\u00e8re revenant.&nbsp;Ce faisant, elle contrevient \u00e0 un dicton populaire qui recommande \u2013 c\u2019est elle qui le rappelle \u2013 \u00ab de&nbsp;laisser les morts en paix&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>10 novembre 2019<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/emmanuel-jung\/\">Emmanuel Jung<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Habiter le vide par la voix<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>10 novembre 2019<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/jade-lambelet\/\">Jade Lambelet<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"835\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/73322114_2783205231730403_7029896612033855488_o-1024x835.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-13915\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/73322114_2783205231730403_7029896612033855488_o-1024x835.jpg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/73322114_2783205231730403_7029896612033855488_o-208x170.jpg 208w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/73322114_2783205231730403_7029896612033855488_o-245x200.jpg 245w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/73322114_2783205231730403_7029896612033855488_o-768x626.jpg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/73322114_2783205231730403_7029896612033855488_o-624x509.jpg 624w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/11\/73322114_2783205231730403_7029896612033855488_o.jpg 1080w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Yves No\u00ebl Genod<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Dans un monologue ventriloque, la com\u00e9dienne, performeuse et metteure en sc\u00e8ne Julia Perazzini, seule en sc\u00e8ne, redonne voix et corps \u00e0 son fr\u00e8re disparu.\u00a0<\/em>Le Souper<em>\u00a0auquel elle le convie fictivement lui permet de tisser avec l\u2019absent un dialogue imaginaire, une rencontre d\u00e9fiant toute logique temporelle et spatiale. Humour et douceur sont \u00e0 la carte de ce repas qui explore et sublime les failles de l\u2019identit\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Hors-d\u2019\u0153uvre&nbsp;: d\u00e9clinaison vocale<br><\/strong>D\u00e9licatement, la lumi\u00e8re glisse du public au plateau pour venir \u00e9clairer la com\u00e9dienne toute de vert v\u00eatue encore tapie dans l\u2019ombre du coin de la salle. Des bribes de paroles timidement murmur\u00e9es brisent le silence r\u00e9gnant. Ces r\u00e9pliques sans r\u00e9ponse d\u00e9cortiquent en le d\u00e9signant l\u2019espace du plateau, ses murs, son plafond comme pour s\u2019en emparer, se l\u2019approprier, l\u2019int\u00e9rioriser. Cet espace noir et vide, Julia Perazzini l\u2019habitera de sa voix qui deviendra multiple dans l\u2019exercice de ventriloquie auquel elle se livre durant l\u2019heure et demie de son spectacle. Cet habile d\u00e9doublement vocal lui permet de r\u00e9aliser le fantasme d\u2019une relation avec son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 disparu quelques ann\u00e9es avant qu\u2019elle ne naisse. Par l\u2019interm\u00e9diaire de son propre corps \u2013 plut\u00f4t que de celui d\u2019un autre com\u00e9dien qui aurait pu&nbsp;<em>incarner<\/em>&nbsp;ce fr\u00e8re manquant \u2013, elle lui donne naissance une seconde fois. Plus qu\u2019endosser un double r\u00f4le, elle para\u00eet lib\u00e9rer deux voix qui logeaient depuis toujours en elle&nbsp;: c\u2019est en partie autour de cette absence et de ce manque que s\u2019est forg\u00e9e sa propre identit\u00e9 qu\u2019elle vient explorer, interroger et peut-\u00eatre r\u00e9parer par la voix lors du spectacle. D\u2019embl\u00e9e elle formule le trouble qui accompagne l\u2019id\u00e9e du \u00ab&nbsp;nous&nbsp;\u00bb sens\u00e9 unir son \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb \u00e0 ce \u00ab&nbsp;tu&nbsp;\u00bb \u00e0 jamais inconnu. Pour pallier cette ignorance et pour tenter de r\u00e9soudre cette confusion identitaire, elle se fait l\u2019h\u00f4te d\u2019un souper qui s\u2019agr\u00e9mente des diff\u00e9rents questionnements qu\u2019a pu susciter en elle cette&nbsp;<em>inconnaissance<\/em>&nbsp;ainsi que des r\u00e9ponses imaginaires que pourrait lui confier son fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Entr\u00e9e&nbsp;: faire fondre le corps<br><\/strong>Si la voix double de la com\u00e9dienne se r\u00e9pand dans et rempli l\u2019espace de la salle, son corps semble s\u2019y dissoudre progressivement par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une imposante nappe de velours vert qui couvre presque int\u00e9gralement le sol. Les mouvements de cet unique \u00e9l\u00e9ment pr\u00e9sent sur le plateau marquent symboliquement les passages entre les diff\u00e9rentes parties du spectacle. Lorsqu\u2019elle est \u00e9tal\u00e9e, pli\u00e9e ou vrill\u00e9e, ses courbes et ses couches, \u00e0 l\u2019image d\u2019un palimpseste, font \u00e9cho aux s\u00e9dimentations laiss\u00e9es par le temps. La com\u00e9dienne joue de la plasticit\u00e9 de ce tissu comme de la temporalit\u00e9 (dont elle explose la chronologie en renouant avec un pass\u00e9 et des \u00eatres disparus) et de l\u2019espace (qu\u2019elle parcourt sur sc\u00e8ne \u00e0 reculons ou qu\u2019elle d\u00e9ploie vers des lieux imaginaires). Cette plasticit\u00e9 affecte jusqu\u2019au corps de la com\u00e9dienne qui se mue parfois en d\u2019autres formes et s\u2019efface pour plonger et s\u2019engouffrer dans la douceur de la nappe. Du rythme du spectacle aux mouvements corporels et mat\u00e9riels, tout dans&nbsp;<em>Le Souper<\/em>&nbsp;glisse et s\u2019\u00e9tend. Cette atmosph\u00e8re fluide participe de la cr\u00e9ation d\u2019un univers sans lieu ni date, un monde de l\u2019<em>entre<\/em>, de l\u2019invisible. Au-del\u00e0 de la souplesse des mati\u00e8res et du corps, les lumi\u00e8res ponctuent d\u2019un m\u00eame vert les diff\u00e9rents moments du souper, allant jusqu\u2019\u00e0 reproduire le fameux tunnel de lumi\u00e8re dont t\u00e9moignent ceux qui ont fait l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une mort imminente. Quant \u00e0 la musique (compos\u00e9e par Samuel Pajand), elle tapisse le (faux) monologue de notes de guitare d\u00e9licates et rocailleuses qui rappellent la bande originale de&nbsp;<em>Dead Man<\/em>&nbsp;compos\u00e9e par Neil Young (le film, r\u00e9alis\u00e9 en 1995 par Jim Jarmusch, expose la ballade fun\u00e8bre et po\u00e9tique d\u2019un mort voyageant vers le monde de l\u2019au-del\u00e0).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Plat&nbsp;principal : croquer la mort \u00e0 pleines dents<br><\/strong>Bien que son th\u00e8me soit profond\u00e9ment m\u00e9lancolique, l\u2019ensemble du festin est parsem\u00e9 de notes savamment comiques&nbsp;: la surprise de la ventriloquie, l\u2019incongruit\u00e9 de la parole pr\u00eat\u00e9e au fr\u00e8re absent (son ton parfois trop mature ou, au contraire, trop innocent), l\u2019\u00e9trange originalit\u00e9 des r\u00e9flexions sur la mort. Au c\u0153ur du spectacle, Julia Perazzini plonge son public dans une s\u00e9quence m\u00e9ditative lors de laquelle il s\u2019agit d\u2019apprendre \u00ab&nbsp;\u00e0 mourir bien comme il faut&nbsp;\u00bb. La voix du fr\u00e8re prend le relais de celle de la com\u00e9dienne pour l\u2019aider \u2013 et les spectateur\u00b7trice\u00b7s avec elle \u2013 \u00e0 consentir \u00e0 l\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9 de cet \u00e9v\u00e8nement. Si l\u2019on ose se laisser aller \u00e0 l\u2019exercice, c\u2019est peut-\u00eatre cette s\u00e9quence qui parvient le mieux \u00e0 \u00e9tablir une r\u00e9elle osmose entre la performeuse et l\u2019ensemble de la salle&nbsp;: la voix, soutenue par un crescendo de musique et des \u00e9clats de lumi\u00e8res qui peu \u00e0 peu basculent au noir, s\u2019immisce comme un souffle apaisant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des t\u00eates.<strong>&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dessert&nbsp;: des sentiments aigres-doux<br><\/strong>Ce&nbsp;<em>Souper<\/em>&nbsp;laisse sur la langue des ar\u00f4mes candides et d\u00e9sopilants, un go\u00fbt piqu\u00e9 de rire et d\u2019ing\u00e9nuit\u00e9, un assemblage de saveurs pures et intimes. Sans pathos, Julia Perazzini parvient \u00e0 marier dans sa cuisine l\u2019amertume de la m\u00e9lancolie \u00e0 la douceur de l\u2019humour. Pour cela, elle se nourrit du creux qui se loge dans son ventre d\u2019o\u00f9 elle tire ces voix qu\u2019elle porte \u00e0 la sc\u00e8ne avec douceur et sinc\u00e9rit\u00e9. Si le geste de cr\u00e9ation est au d\u00e9part th\u00e9rapeutique, il se d\u00e9ploie sur sc\u00e8ne en un moment captivant et chaleureux, malgr\u00e9 la tristesse du sujet. Le spectacle r\u00e9gale par son intemporalit\u00e9, les alliages et les nuances in\u00e9dites qu\u2019il propose et l\u2019intense et brillante pr\u00e9sence sc\u00e9nique de sa cr\u00e9atrice.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>10 novembre 2019<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/jade-lambelet\/\">Jade Lambelet<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/arsenic.ch\/spectacle\/le-souper\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Voir la page du spectacle<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Conception, \u00e9criture et jeu par Julia Perazzini \/ Arsenic \u2013 Centre d\u2019art sc\u00e9nique contemporain \/ du 5 au 10 novembre 2019 \/ Critiques par Emmanuel Jung et Jade Lambelet.<\/p>\n","protected":false},"author":1001835,"featured_media":13899,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,3,38],"tags":[226,202],"class_list":["post-13898","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-theatre-de-larsenic","category-spectacle","tag-emmanuel-jung","tag-jade-lambelet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13898","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001835"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13898"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13898\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20309,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13898\/revisions\/20309"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/13899"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13898"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13898"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13898"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}