{"id":13494,"date":"2019-05-01T15:08:59","date_gmt":"2019-05-01T13:08:59","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=13494"},"modified":"2025-02-10T12:17:15","modified_gmt":"2025-02-10T11:17:15","slug":"entretien-avec-jerome-richer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2019\/05\/entretien-avec-jerome-richer\/","title":{"rendered":"Entretien avec J\u00e9r\u00f4me Richer"},"content":{"rendered":"<p>Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/fanny-agostino\/\">Fanny Agostino<\/a><\/p>\n<p>Un entretien autour de la pi\u00e8ce\u00a0<em>Si les pauvres n&rsquo;existaient pas, faudrait les inventer<\/em> \/ De J\u00e9r\u00f4me Richer \/ Le 5 avril 2019 \/ <a href=\"https:\/\/lecourrier.ch\/app\/uploads\/2018\/09\/12-co-03.pdf\">Plus d&rsquo;infos<\/a><\/p>\n<figure id=\"attachment_13495\" aria-describedby=\"caption-attachment-13495\" style=\"width: 150px\" class=\"wp-caption alignright\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-13495 size-medium\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/04\/FJL2016_JeromeRicher_IsabelleMeister-225x300-150x200.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/04\/FJL2016_JeromeRicher_IsabelleMeister-225x300-150x200.jpg 150w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/04\/FJL2016_JeromeRicher_IsabelleMeister-225x300-128x170.jpg 128w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/04\/FJL2016_JeromeRicher_IsabelleMeister-225x300.jpg 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-13495\" class=\"wp-caption-text\">\u00a9 Isabelle Meister<\/figcaption><\/figure>\n<ul>\n<li><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2019\/05\/si-les-pauvres-nexistaient-pas-faudrait-les-inventer\/\">Critique sur la pi\u00e8ce <em>Si les pauvres n&rsquo;existaient pas, faudrait les inventer<\/em><\/a><\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans le bureau de J\u00e9r\u00f4me Richer (locaux de \u00ab Ressources urbaines \u00bb) \u00e0 Gen\u00e8ve.<\/p>\n<p><strong>Fanny Agostino, pour l&rsquo;Atelier Critique (FA) : <\/strong>Vous aviez d\u00e9j\u00e0 travaill\u00e9 le th\u00e8me de l\u2019exclusion sociale avec votre pi\u00e8ce <em>Tout ira bien<\/em>, consacr\u00e9e aux Roms. Dans <em>Si les pauvres n\u2019existaient pas, faudrait les inventer<\/em>, issu d\u2019une commande de la Ligue des droits de l\u2019homme, vous \u00e9voquez la pr\u00e9carit\u00e9 sous toutes ses formes. Pourquoi rendre compte de ces questions soci\u00e9tales au th\u00e9\u00e2tre\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JR<\/strong>\u00a0: C\u2019est une n\u00e9cessit\u00e9 pour moi. Le th\u00e9\u00e2tre se doit de parler du monde. L\u2019art, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, n\u2019est pas coup\u00e9 de la vie. Cela en fait partie. Alors que la forme de la pi\u00e8ce ne le laisse pas supposer, je reste \u00e9norm\u00e9ment influenc\u00e9 par le th\u00e9\u00e2tre grec qui \u00e9tait une cristallisation des rapports sociaux \u00e0 un moment donn\u00e9 et qui permettait de dire le monde dans lequel les gens vivaient. La fonction du th\u00e9\u00e2tre reste pour moi celle de prendre en charge une lecture du monde, un regard diff\u00e9rent et de c\u00f4t\u00e9 par rapport \u00e0 celui qui est offert par les politiques, les historiens, les sociologues, les journalistes\u2026. Cela r\u00e9pond \u00e0 une fonction de r\u00e9union, d\u2019\u00eatre ensemble donc un espace d\u2019\u00e9changes et de rencontres.<\/p>\n<p><strong>FA<\/strong> : Votre texte se compose de 27 \u00ab chapitres \u00bb. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une pi\u00e8ce \u00e0 intrigue &#8211; m\u00eame si l\u2019on voit \u00e9voluer certains protagonistes &#8211; , mais plut\u00f4t de fragments, des tranches de vie ou alors d\u2019anecdotes. Pourquoi avoir fait ce choix ?<\/p>\n<p><strong>JR<\/strong> : Il y avait d\u00e9j\u00e0 la question de la commande, la volont\u00e9 d\u2019y r\u00e9pondre sp\u00e9cifiquement. Il s\u2019agissait de parler des droits sociaux en Suisse, donc de tous ces droits qui n\u2019existent que si les autorit\u00e9s en garantissent l\u2019application. Cela peut \u00eatre le droit au logement, \u00e0 l\u2019\u00e9ducation, \u00e0 la sant\u00e9, \u00e0 la retraite, \u00e0 un travail, \u00e0 l\u2019assistance quand on n\u2019a pas de travail\u2026 La question qui se posait pour moi, c\u2019\u00e9tait de savoir comment rendre compte de ces situations sans faire une pi\u00e8ce \u00e0 th\u00e8se, sans trop limiter le questionnement. Tr\u00e8s vite, je me suis dit que j\u2019allais prendre appui sur un personnage \u00e0 identit\u00e9 multiple qu\u2019on verrait \u00e9voluer tout au long de la pi\u00e8ce, mais qui serait une d\u00e9clinaison du m\u00eame pr\u00e9nom. C\u2019est inspir\u00e9 du principe de la pi\u00e8ce de Martin Crimp <em>Atteinte \u00e0 sa vie<\/em>\u00a0qui est sous-titr\u00e9e \u00ab\u00a017 sc\u00e9narios pour le th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb o\u00f9 l\u2019on suit le parcours d\u2019un personnage qui s\u2019appelle \u00e0 tour de r\u00f4le Anne, Anna ou Anya mais qu\u2019on ne voit jamais, contrairement \u00e0 ma pi\u00e8ce. C\u2019est au spectateur de reconstituer ce que serait la vie de cette femme. Travailler sur ce personnage-monde \u00e0 identit\u00e9s multiples, cela m\u2019a permis d\u2019aborder diff\u00e9rents questionnements autour de la th\u00e9matique des droits sociaux. L\u2019id\u00e9e \u00e9tait de croiser des personnages issus d\u2019un milieu social tr\u00e8s d\u00e9favoris\u00e9 avec d\u2019autres plus proches de moi, que je pourrais c\u00f4toyer. Cela permet de cr\u00e9er suffisamment d\u2019accroches, de points d\u2019ancrages pour que le spectateur puisse s\u2019identifier \u00e0 eux. L\u2019id\u00e9e \u00e9tait \u00e9galement celle d\u2019ajouter \u00e0 la trame principale des moments o\u00f9 ce sont les com\u00e9diens qui prennent la parole. La question de l\u2019immersion dans le r\u00e9el au th\u00e9\u00e2tre est quelque chose qui touche. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 voir la passion pout tout ce qui est inspir\u00e9 de faits divers\u00a0\u2026 On a forc\u00e9ment une autre \u00e9coute, un autre regard sur ce que l\u2019on voit quand on a l\u2019impression que celui qui nous parle \u00e9voque sa propre histoire. Enfin, une troisi\u00e8me ligne de force cr\u00e9e des espaces de questionnement pour le spectateur. Ces espaces permettent de se questionner par rapport \u00e0 ce que l\u2019on est en train de voir. Pour moi, c\u2019est faire en sorte que le spectateur ne soit pas en situation passive mais active.<\/p>\n<p><strong>FA <\/strong>: S\u2019adresser de mani\u00e8re frontale au public, c\u2019est n\u00e9cessaire ?<\/p>\n<p><strong>JR <\/strong>: Si on revient au th\u00e9\u00e2tre grec, on a l\u2019histoire et le ch\u0153ur. Le ch\u0153ur est la symbolisation du spectateur ou du citoyen grec sur sc\u00e8ne. Aujourd\u2019hui, la soci\u00e9t\u00e9 est trop fragment\u00e9e pour avoir un ch\u0153ur unique avec une seule voix ; c\u2019est difficile de construire un discours qui peut convenir \u00e0 tous. Mais par contre, poser des questions communes, c\u2019est possible. Chacun doit y r\u00e9pondre pour soi sans amener le spectateur \u00e0 une conclusion d\u00e9finitive sur un \u00e9tat du monde ou de la soci\u00e9t\u00e9 suisse. Chercher cela, c\u2019\u00e9tait effectivement le but. C\u2019est rat\u00e9 si les gens disent qu\u2019ils ont pass\u00e9 un bon moment et s\u2019en vont, s\u2019il ne reste pas de traces, s\u2019il n\u2019y a pas des choses qui se diffusent lentement chez le spectateur. En tout cas, j\u2019essaie d\u2019offrir cette possibilit\u00e9. Uniquement avec le texte, c\u2019est un peu difficile \u00e0 montrer, mais avec le spectacle, c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s clair que c\u2019\u00e9tait le processus \u00e0 interroger. Les gens r\u00e9pondaient spontan\u00e9ment \u00e0 certaines questions, \u00e0 d\u2019autres pas, cela d\u00e9pendait des soirs.<\/p>\n<p><strong>FA <\/strong>: Justement, les com\u00e9diens parlent de leur propre exp\u00e9rience de la pr\u00e9carit\u00e9, comme lorsque Aude \u00e9voque son astuce qui consiste \u00e0 se fabriquer une carte d\u2019\u00e9tudiante plut\u00f4t que de b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un rabais pour ch\u00f4meurs. Est-ce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 facile de faire \u00e9merger ces histoires personnelles ?<\/p>\n<p><strong>JR : <\/strong>C\u2019est comme questionner les spectateurs au sujet de situations qu\u2019ils ont pu vivre \u00e0 des moments divers de leur vie. J\u2019ai travaill\u00e9 \u00e0 partir d\u2019improvisations, c\u2019est-\u00e0-dire que la trame liant \u00ab les personnages \u00bb \u00e9tait \u00e9crite avant le d\u00e9but des r\u00e9p\u00e9titions. Le reste, cela s\u2019est vraiment \u00e9crit avec les com\u00e9diens. Apr\u00e8s, cela d\u00e9pendait un peu de chacun, de ce qu\u2019ils \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 donner pour le spectacle. Ce qui me pla\u00eet au th\u00e9\u00e2tre, ce ne sont pas forc\u00e9ment les \u00ab\u00a0personnages\u00a0\u00bb. Je ne veux pas dire qu\u2019ils ne m\u2019int\u00e9ressent pas mais ce que je trouve beaucoup plus touchant, c\u2019est la fronti\u00e8re entre eux et les com\u00e9diens, cet endroit de friction\u00a0: qu\u2019est-ce que les uns et les autres donnent\u00a0? J\u2019enregistrais les improvisations, je les s\u00e9lectionnais et celles qui me semblaient les plus int\u00e9ressantes, je les transcrivais. Dans un deuxi\u00e8me temps, je les r\u00e9\u00e9crivais jusqu\u2019\u00e0 obtenir le bon \u00e9quilibre, c\u2019est-\u00e0-dire ne pas d\u00e9multiplier ces exp\u00e9riences intimes mais trouver des moments qui pouvaient faire \u00e9cho avec ce qui est racont\u00e9 autour de ce personnage-monde.<\/p>\n<p><strong>FA :<\/strong> Avec ces diff\u00e9rents niveaux de narration, vous ne vous contentez pas de passer d\u2019une dimension \u00e0 l\u2019autre mais vous brouillez les fronti\u00e8res, notamment en faisant s\u2019interf\u00e9rer voix narrative et dialogues. Aussi, \u00ab les personnages \u00bb se rebellent contre cette instance narrative, comme Antoine par exemple [XVI]. C\u2019est un moyen de multiplier les points de vue internes et ext\u00e9rieurs sur cette pr\u00e9carit\u00e9 ?<\/p>\n<p><strong>JR<\/strong> : Il y avait un choix tr\u00e8s clair par rapport \u00e0 cela. La pi\u00e8ce commence par de la narration et progressivement, le personnage prend de l\u2019espace. D\u2019abord, il a juste droit \u00e0 deux ou trois petites r\u00e9pliques dans le processus de narration. Puis, pendant la sc\u00e8ne o\u00f9 il fait face \u00e0 sa situation de ch\u00f4meur, il se rebelle. Lors de la derni\u00e8re sc\u00e8ne, ce n\u2019est plus de la narration puisque c\u2019est le personnage qui parle. C\u2019est un moment o\u00f9 la situation de pr\u00e9carit\u00e9 est visible mais c\u2019est en m\u00eame temps le moment o\u00f9 le personnage est le plus acteur de sa narration, de sa vie. C\u2019\u00e9tait aussi cela qui m\u2019int\u00e9ressait. Trop souvent, dans ce questionnement autour de la pr\u00e9carit\u00e9 et de la pauvret\u00e9, les personnes qui sont confront\u00e9es \u00e0 cette situation sont narr\u00e9es par les autres. Les autorit\u00e9s, les assistantes sociales\u2026 tout l\u2019environnement qui les entoure. Elles n\u2019ont que tr\u00e8s peu de prises sur leur histoire. Je le sais d\u2019exp\u00e9rience parce que j\u2019\u00e9tais \u00e9ducateur sp\u00e9cialis\u00e9 dans une autre vie. Moi-m\u00eame, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 remplir de nombreux rapports sur les personnes que je prenais en charge. J\u2019ai bien vu qu\u2019elles subissaient leur vie ; qu\u2019elles subissaient la narration. J\u2019ai voulu construire un processus d\u2019ouverture progressive. La pi\u00e8ce se d\u00e9veloppe de mani\u00e8re empirique et le personnage prend le pas sur la narration. Il y avait une vraie r\u00e9flexion esth\u00e9tique et politique derri\u00e8re, donner une pleine autonomie aux personnages pour raconter leur vie.<\/p>\n<p><strong>FA :<\/strong> Pourtant, la voix narrative d\u00e9crit des sentiments des personnages qui ne sont pas audibles au sein du dialogue ou comme lorsqu\u2019elle raconte l\u2019impact traumatique du premier jour d\u2019\u00e9cole d\u2019Anton [VII].<\/p>\n<p><strong>JR<\/strong> : L\u2019id\u00e9e \u00e9tait vraiment qu\u2019ils prennent en charge leur destin, qu\u2019ils arrivent \u00e0 se d\u00e9barrasser de cette voix narrative qui les raconte, c\u2019est ce qui me semblait tr\u00e8s important. L\u2019autre projet c\u2019\u00e9tait aussi cette d\u00e9multiplication de personnages qui sont toujours un peu fluctuants. Vous avez utilis\u00e9 l\u2019expression \u00ab tranche de vie \u00bb mais je ne dirais pas cela, c\u2019est plut\u00f4t un instantan\u00e9 de vie. Le mot \u00ab tranche \u00bb a un c\u00f4t\u00e9 \u00ab je coupe des choses \u00bb qui ne me convient pas. Cela part aussi d\u2019une lecture d\u2019un livre d\u2019ATD Quart Monde <em>En finir avec les id\u00e9es fausses sur la pauvret\u00e9<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><strong>[1]<\/strong><\/a><\/em>. La mani\u00e8re de lutter contre ces pr\u00e9jug\u00e9s, c\u2019\u00e9tait de remettre de l\u2019humain\u00a0: derri\u00e8re les pauvres, il y a des individualit\u00e9s et pas une unique situation de pauvret\u00e9. \u00c0 partir du moment o\u00f9 on les d\u00e9crit, cela ne nous appara\u00eet plus comme un groupe social facile \u00e0 stigmatiser, cela redevient des humains. C\u2019est aussi une fonction du th\u00e9\u00e2tre. C\u2019est vraiment ce choix de m\u2019attacher \u00e0 ces d\u00e9tails de vies, \u00e0 les faire entendre et les relever. Cr\u00e9er suffisamment de d\u00e9tails et de mati\u00e8res pour sortir d\u2019une grande cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0les pauvres\u00a0\u00bb et d\u2019entrer dans ce qui fait l\u2019humain.<\/p>\n<p><strong>FA : <\/strong>La voix narrative s\u2019efface aussi parfois pour faire pleinement place \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 brute, frontale. C\u2019est le cas de la violence administrative o\u00f9 le dialogue parle de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p><strong>JR<\/strong> : J\u2019ai rencontr\u00e9 plus d\u2019une douzaine de personnes \u00e0 l\u2019aide sociale. Au d\u00e9part, c\u2019est un travail d\u2019enqu\u00eate que je dig\u00e8re par la suite. Je ne fais pas du th\u00e9\u00e2tre \u00ab documentaire \u00bb mais je le qualifie de \u00ab document\u00e9 \u00bb. Tout ce que je d\u00e9cris est r\u00e9el, malheureusement. En ayant discut\u00e9 de la pi\u00e8ce avec des spectateurs, on m\u2019a dit qu\u2019il fallait entendre la brutalit\u00e9 de ce langage, cette situation o\u00f9 deux langues se confrontent. Elles sont incompatibles. La langue administrative est extr\u00eamement ali\u00e9nante. Il s\u2019agissait de faire entendre cette langue en opposition avec la langue de l\u2019humain travers\u00e9e par des difficult\u00e9s et de montrer aussi \u00e0 quel point la langue est violente et enferme les gens dans un stigmate. Parfois, ils ne peuvent que la subir s\u2019ils n\u2019ont pas les outils pour s\u2019en lib\u00e9rer. Je crois que c\u2019est une des forces et des possibilit\u00e9s du th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p><strong>FA : <\/strong>Des auteurs comme Annie Ernaux, Edouard Louis ou Didier Eribon \u00e9voquent cette violence invisible. Les avez-vous lus ?<\/p>\n<p><strong>JR<\/strong> : Oui ! Le livre d\u2019Eribon <em>Retour \u00e0 Reims<\/em>, c\u2019est magnifique. Je suis un peu moins enthousiaste avec le premier ouvrage d\u2019\u00c9douard Louis m\u00eame si j\u2019ai bien aim\u00e9 <em>Histoire de la violence<\/em>. Annie Ernaux a une mani\u00e8re de diss\u00e9quer des situations, de mettre en jeu sa vie \u00e0 travers la langue avec un choix, une \u00e9pure pour dire les choses et pour faire ressortir la violence de certaines situations que je trouve incroyable. M\u00eame si je ne les ai pas eus en r\u00e9f\u00e9rence, on a besoin de se nourrir de cela. Heureusement qu\u2019il y a cette litt\u00e9rature qui se frotte \u00e0 cela, c\u2019est n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p><strong>FA <\/strong>: Bien que le th\u00e8me soit grave, il y a beaucoup d\u2019humour dans votre \u00e9criture. Notamment cette sc\u00e8ne o\u00f9 la technologie est mise au service de l\u2019espionnage. Un drone vient espionner Antonio, b\u00e9n\u00e9ficiaire de l\u2019AI, lorsqu\u2019il est chez lui sur son canap\u00e9. On en rit, mais cela pourrait devenir une r\u00e9alit\u00e9 au vu des r\u00e9sultats d\u2019une r\u00e9cente votation sur la surveillance des assur\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>JR<\/strong> : C\u2019est de plus en plus clair aujourd\u2019hui pour moi. Durant les repr\u00e9sentations, parfois les gens riaient et d\u2019autres pleuraient, parfois les deux. Le rire a une fonction. La question du th\u00e9\u00e2tre c\u2019est comment parler aux sens, comment contourner certaines d\u00e9fenses que chaque individu peut d\u00e9velopper par rapport \u00e0 certaines situations. Je trouve que l\u2019humour, c\u2019est une tr\u00e8s belle mani\u00e8re d\u2019amener une r\u00e9flexion. Cela peut permettre tout d\u2019un coup de d\u00e9tourner et d\u2019amener un discours autrement. Les gens trouvaient que le sujet de la pi\u00e8ce pouvait \u00eatre propice \u00e0 tout le mis\u00e9rabilisme possible. Pour moi d\u00e8s le d\u00e9part, cela n\u2019\u00e9tait pas le but. Si j\u2019avais eu un ton sans aucun humour je pense que j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 en dehors du cadre que je m\u2019\u00e9tais donn\u00e9. En termes d\u2019\u00e9criture, j\u2019ai eu besoin de traverser des \u00e9motions par diff\u00e9rents biais sans chercher \u00e0 tout prix \u00e0 faire la formule dr\u00f4le. J\u2019ai d\u00fb en couper car l\u2019exc\u00e8s peut faire perdre ce qu\u2019on est en train de raconter. Cela permet une meilleure ouverture et la possibilit\u00e9 que l\u2019autre se laisse surprendre. Si l\u2019on comprend tout d\u00e8s le d\u00e9but, je trouve qu\u2019il y a moins de plaisir \u00e0 suivre.<\/p>\n<p><strong>FA : <\/strong>Vous parodiez le show \u00ab La France a un incroyable talent \u00bb pour en faire une version \u00ab La Suisse a un incroyable pauvre \u00bb [XXIV]. Vous placez dans les r\u00e9pliques de sa pr\u00e9sentatrice un extrait d\u2019une chronique parue dans <em>Le Temps<\/em>, \u00ab\u00a0La mendicit\u00e9 ou l\u2019\u00e9pine dans le pied \u00bb qui disait son soulagement de ne plus voir des mendiants dans les rues de Lausanne apr\u00e8s l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9. Ce texte vous a-t-il r\u00e9volt\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JR<\/strong> : Oui. La pauvret\u00e9 est l\u00e0. Cela fait cinq ans que j\u2019habite \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une \u00e9picerie Caritas et j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019il y a trois fois plus de monde qui la fr\u00e9quente qu\u2019\u00e0 mon arriv\u00e9e. Ce n\u2019est pas en interdisant la mendicit\u00e9 qu\u2019elle va dispara\u00eetre. Quand je suis tomb\u00e9 sur cet article et que je l\u2019ai relu, je me suis dit que cela n\u2019\u00e9tait pas possible. J\u2019ai donc repris un bout de cette \u00ab opinion \u00bb parce que c\u2019est aberrant. Malheureusement, je crains que son expression corresponde \u00e0 la pens\u00e9e d\u2019une grande partie des gens. L\u2019amener dans la pi\u00e8ce sous cet aspect chaud en le liant au pr\u00e9ambule de la constitution suisse, c\u2019est une mani\u00e8re de garder une ouverture au monde qui m\u2019entoure. D\u2019ailleurs, ce passage-l\u00e0 marchait tr\u00e8s bien. On en revient \u00e0 l\u2019emploi des mots. Je crois que toute personne qui est amen\u00e9e \u00e0 s\u2019exprimer dans l\u2019espace public a une responsabilit\u00e9. Il peut essayer de s\u2019en d\u00e9fausser autant qu\u2019il le veut, il a une responsabilit\u00e9. Les mots ne sont pas neutres et ont un impact, une force, une puissance. Il suffit de voir aujourd\u2019hui tout ce ph\u00e9nom\u00e8ne des \u00ab\u00a0<em>fake news\u00a0<\/em>\u00bb c\u2019est-\u00e0-dire comment les mots cr\u00e9ent de la r\u00e9alit\u00e9. Cette r\u00e9alit\u00e9 s\u2019imprime. Quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire ma pi\u00e8ce \u00ab\u00a0Tout ira bien\u00a0\u00bb, l\u2019une de ses origines, c\u2019est ma m\u00e8re qui quand j\u2019\u00e9tais enfant me disait pour que je range ma chambre\u00a0: \u00ab\u00a0ici, on n\u2019est pas chez les Boh\u00e9miens\u00a0\u00bb. C\u2019est pour cela que je dis que le th\u00e9\u00e2tre doit se frotter au r\u00e9el, pour le mettre en forme et parfois en \u00e9prouver les contradictions.<\/p>\n<p><strong>FA : <\/strong>\u00c0 la fin du texte, et en d\u00e9pit de tous ces non-dits, c\u2019est une femme, Antonia, qui finit par se r\u00e9volter. Sa col\u00e8re est exprim\u00e9e directement \u00e0 son interlocuteur, sans passer par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un autre point de vue. Antonia, c\u2019est la solution \u00e0 cette pr\u00e9carit\u00e9 ?<\/p>\n<p><strong>JR : <\/strong>En tout cas, c\u2019est la lib\u00e9ration. \u00catre acteur de sa vie, pouvoir la prendre en charge et ne pas la subir. Si l\u2019on n\u2019a pas les ressources pour le faire, c\u2019est compliqu\u00e9. Il y a une voie possible, un accompagnement. Une mani\u00e8re de faire autrement. C\u2019est un combat de la vie de tous les jours, pour moi aussi. Si j\u2019\u00e9cris, c\u2019est que je n\u2019ai de le\u00e7on \u00e0 donner \u00e0 personne. Comment agir\u00a0? Comment \u00eatre capable de dire non\u00a0? Dire ce \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb, pour le personnage d\u2019Antonia, c\u2019est une force. Cr\u00e9er et donner son opposition. C\u2019est une lib\u00e9ration car on en a besoin, besoin d\u2019une parole diff\u00e9rente que celle qui englobe et stigmatise autour de la pauvret\u00e9. Mettre en contradiction le syst\u00e8me par le dialogue en fait partie. Il faut remettre de l\u2019humain.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> <a href=\"https:\/\/www.atd-quartmonde.fr\/produit\/en-finir-avec-les-idees-fausses-sur-les-pauvres-et-la-pauvrete\/\">https:\/\/www.atd-quartmonde.fr\/produit\/en-finir-avec-les-idees-fausses-sur-les-pauvres-et-la-pauvrete\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Fanny Agostino . <\/p>\n","protected":false},"author":1001835,"featured_media":13495,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[221],"class_list":["post-13494","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-entretien","tag-fanny-agostino"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13494","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001835"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13494"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13494\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":22762,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13494\/revisions\/22762"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/13495"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13494"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13494"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13494"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}