{"id":13234,"date":"2019-03-11T14:03:41","date_gmt":"2019-03-11T13:03:41","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=13234"},"modified":"2025-02-09T17:27:35","modified_gmt":"2025-02-09T16:27:35","slug":"promothee-enchaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2019\/03\/promothee-enchaine\/","title":{"rendered":"Prom\u00e9th\u00e9e encha\u00een\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Prom\u00e9th\u00e9e encha\u00een\u00e9<\/h2>\n\n\n<p>D\u2019apr\u00e8s Heiner M\u00fcller \/ Mise en sc\u00e8ne de Vincent Bonillo \/ La Grange de Dorigny \/ du 5 au 10 mars 2019 \/ Critiques par Maxime Hoffmann et Julia Cela.\u00a0<\/p>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">L\u2019optimisme d\u00e9cha\u00een\u00e9<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>10 mars 2019<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/maxime-hoffmann\/\">Maxime Hoffmann<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"728\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-11-a\u0300-13.52.02-1024x728.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-13232\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-11-a\u0300-13.52.02-1024x728.png 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-11-a\u0300-13.52.02-239x170.png 239w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-11-a\u0300-13.52.02-281x200.png 281w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-11-a\u0300-13.52.02-768x546.png 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-11-a\u0300-13.52.02-624x444.png 624w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-11-a\u0300-13.52.02.png 1600w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 S\u00e9bastien Monachon<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>La mythologie servait autrefois de moyen r\u00e9flexif pour penser le monde. Le&nbsp;<\/em>Prom\u00e9th\u00e9e encha\u00een\u00e9<em>&nbsp;de Vincent Bonillo se situe dans la continuit\u00e9 des trag\u00e9dies d\u2019Eschyle et d\u2019Heiner M\u00fcller et utilise le potentiel critique du mythe pour d\u00e9noncer les in\u00e9galit\u00e9s et la supercherie du langage omnipr\u00e9sentes dans la vie moderne. Le spectacle s\u2019insurge contre le poids des mots, lourds maillons creux assembl\u00e9s en cha\u00eenes.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Devenu dieu des dieux apr\u00e8s s\u2019\u00eatre soulev\u00e9 contre les titans, Zeus d\u00e9cida de d\u00e9truire les humains pour marquer le passage \u00e0 une nouvelle \u00e8re. R\u00e9volt\u00e9 par cette perspective, Prom\u00e9th\u00e9e vola aux dieux le feu afin de le l\u00e9guer aux humains et il leur enseigna la m\u00e9tallurgie. Zeus, ayant appris cette trahison, exigea que son fils, H\u00e9pha\u00efstos, encha\u00een\u00e2t Prom\u00e9th\u00e9e \u00e0 un rocher, o\u00f9 il vivrait son immortalit\u00e9. Le don de Prom\u00e9th\u00e9e ne lui co\u00fbta pas la vie, mais rendit son existence mis\u00e9rable, et cela pour le bien des \u00ab&nbsp;\u00e9ph\u00e9m\u00e8res&nbsp;\u00bb. Cette intrigue inspira de nombreux auteurs au fil des temps, \u00e0 commencer par Eschyle<em>.<\/em>&nbsp;Heiner M\u00fcller, au XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, adapta cette trag\u00e9die antique pour critiquer le climat politique de son \u00e9poque en proie aux exactions de l\u2019URSS. Son adaptation tissait une analogie entre Zeus et Staline, tous deux persuad\u00e9s que leurs r\u00e9volutions effaceraient toutes traces du pass\u00e9. La mise en sc\u00e8ne de Vincent Bonillo actualise \u00e0 son tour les r\u00e9f\u00e9rences pour pointer les travers de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine&nbsp;: les fortes in\u00e9galit\u00e9s sociales et la manipulation par le langage.<\/p>\n\n\n\n<p>La sc\u00e8ne surprend les habitu\u00e9s de la Grange de Dorigny, car elle est sur\u00e9lev\u00e9e \u00e0 un m\u00e8tre du sol par de nombreux pilotis. Trois chaises de bois peintes en noir bordent chaque c\u00f4t\u00e9 du plateau. Lorsque la pi\u00e8ce commence, six com\u00e9diens apparaissent et vont s\u2019y asseoir. Ils demeurent un moment immobiles jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019un d\u2019entre eux, un homme v\u00eatu de noir et aux cheveux hirsutes, se l\u00e8ve, et entreprenne de d\u00e9ambuler sur sc\u00e8ne. Cette action dure et l\u2019attente augmente. Lorsqu\u2019enfin il se d\u00e9cide \u00e0 parler, il est r\u00e9prim\u00e9 par un \u00ab&nbsp;ta gueule&nbsp;\u00bb violent, lanc\u00e9 par un autre com\u00e9dien, assis, le plongeant ainsi dans le mutisme. Le brim\u00e9 se d\u00e9place, se laisse tomber \u00e0 terre et pose ses mains sur le sol, les paumes ouvertes vers le ciel. Le querelleur prend \u00e0 nouveau la parole, expliquant son refus des conventions dites \u00ab&nbsp;bien pensantes&nbsp;\u00bb, qui valorisent l\u2019\u00e9cologie, le respect des autres et les liens familiaux. Il se revendique \u00ab&nbsp;bourgeois&nbsp;fier de rouler en 4\u00d74&nbsp;\u00bb et son allure soign\u00e9e ainsi que son&nbsp;<em>pull-over<\/em>&nbsp;de cachemire gris clair connotent une vie ais\u00e9e. Soudain, il hurle. Il exige que l\u2019on encha\u00eene Prom\u00e9th\u00e9e. Impatient\u00e9, il hurle \u00e0 nouveau, et harangue H\u00e9pha\u00efstos&nbsp;; rappelant qu\u2019en tant que \u00ab&nbsp;collaborateur&nbsp;\u00bb, son fils se doit de trouver la \u00ab&nbsp;motivation&nbsp;\u00bb d\u2019agir, de vivre pleinement son \u00ab&nbsp;autonomie&nbsp;\u00bb, car il partage avec Zeus des \u00ab&nbsp;valeurs communes&nbsp;\u00bb&nbsp;: sa derni\u00e8re \u00ab&nbsp;\u00e9valuation&nbsp;\u00bb ne fut pas bonne. \u00ab&nbsp;On va t\u2019aider&nbsp;\u00bb, lui dit Zeus. Ces mots d\u00e9rangent par la mani\u00e8re apathique dont ils sont \u00e9nonc\u00e9s. Soumis, H\u00e9pha\u00efstos obtemp\u00e8re. \u00c0 l\u2019oreille de Prom\u00e9th\u00e9e, il t\u00e9moigne son empathie, \u00e2nonnant&nbsp;des bribes de phrases : \u00ab&nbsp;je vais essayer de te parler de\u2026&nbsp;\u00bb ou encore \u00ab&nbsp;l\u00e0, je te parle pour\u2026 pour te\u2026 tu vois&nbsp;\u00bb. Il ne trouve pas de mots. Puis il visse longuement le corps du condamn\u00e9 \u00e0 une plaque de fer.<\/p>\n\n\n\n<p>Les personnages sont \u00e0 la fois des dieux et des mortels. La pi\u00e8ce r\u00e9actualise les r\u00e9f\u00e9rences mythologiques, dans des basculements incessants entre la vie moderne et la fable du pass\u00e9. L\u2019homme riche, imbus de pouvoir, d\u00e9tourne les mots pour atteindre ses fins. Cet homme est aussi Zeus : \u00e0 la fois dieu d\u2019un panth\u00e9on et membre d\u2019une oligarchie moderne. Zeus, dieu des dieux, mais aussi cygne violeur et trompeur, se confond avec un chef d\u2019entreprise ou un leader politique. Surgit d\u00e8s lors la question&nbsp;: pourquoi un homme semblable \u00e0 nous serait-il consid\u00e9r\u00e9 comme un dieu&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce montre comment une lutte p\u00e9riclite lentement lorsque les mots sont utilis\u00e9s \u00e0 des fins de manipulation. Les termes de Zeus, emprunt\u00e9s au vaste monde de l\u2019entreprenariat, musellent en feignant la sympathie. Alors que l\u2019\u00e9motion d\u2019H\u00e9pha\u00efstos, per\u00e7ue comme sinc\u00e8re par les spectateurs, ne trouve pas de parole. Quand ce dernier actionne sa perceuse pour visser Prom\u00e9th\u00e9e, les hurlements de la vis qui attaque le fer et ceux du com\u00e9dien \u00e9veillent crainte et piti\u00e9. L\u2019injustice et la souffrance de la sc\u00e8ne saisissent chaque spectateur, alors que les personnages restent assis, indiff\u00e9rents \u00e0 sa douleur, t\u00e9moignant d\u2019une habitude toute humaine, celle de d\u00e9tourner le regard. L\u2019injustice et la souffrance s\u2019\u00e9tendent aussi bien au-del\u00e0 de l\u2019action physique ; la \u00ab&nbsp;libert\u00e9&nbsp;\u00bb, si ch\u00e8re \u00e0 ceux qui ont souffert les r\u00e9volutions, est maintenant acquise, mais cette notion, finalement sans r\u00e9f\u00e9rent r\u00e9el, et pourtant si ch\u00e8re \u00e0 l\u2019imaginaire commun, tombe de son pi\u00e9destal et se fane en un succ\u00e9dan\u00e9, \u00ab&nbsp;la libert\u00e9 d\u2019entreprendre&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les th\u00e9matiques abord\u00e9es sont si nombreuses qu\u2019il est parfois difficile de rendre raison de chacune d\u2019elles. L\u2019apathie de Zeus et la manipulation par le langage croisent la probl\u00e9matique de la liaison entre Zeus et Io, qui plonge cette derni\u00e8re dans la d\u00e9mence, le comportement d\u00e9brid\u00e9 des personnages f\u00e9minins qui les laisse ensuite dans un ennui profond, l\u2019indiff\u00e9rence au mal-\u00eatre d\u2019autrui, l\u2019oubli de soi dans la boisson, sans oublier l\u2019\u00e9cologie et l\u2019usage de la vid\u00e9osurveillance. La pi\u00e8ce est engag\u00e9e, mais elle lutte sur tellement de fronts que le message peine parfois \u00e0 \u00eatre saisi dans son ensemble. Au centre de ce tableau pessimiste et juste de la soci\u00e9t\u00e9 actuelle, Prom\u00e9th\u00e9e est pourtant bien celui qui \u00ab&nbsp;pr\u00e9voit&nbsp;\u00bb. Il offrit aux humains des comp\u00e9tences divines, et, lorsqu\u2019il pose ses paumes au sol, il accepte son ch\u00e2timent trahissant une \u00e2me apais\u00e9e plut\u00f4t que r\u00e9sign\u00e9e. Il souffre, le c\u0153ur assur\u00e9 de la r\u00e9ussite de son entreprise. La pi\u00e8ce, born\u00e9e \u00e0 une r\u00e9volution de soleil, laisse en suspens la fin heureuse qu\u2019annonce l\u2019attitude de Prom\u00e9th\u00e9e. Car le sacrifice du titan n\u2019est que le commencement d\u2019une longue route, qu\u2019il incombe aux \u00ab&nbsp;\u00e9ph\u00e9m\u00e8res&nbsp;\u00bb d\u2019endurer, et qui n\u2019est manifestement pas termin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>10 mars 2019<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/maxime-hoffmann\/\">Maxime Hoffmann<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Feu le mythe<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>10 mars 2019<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/julia-cela\/\">Julia Cela<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"725\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-26-a\u0300-19.54.35-1024x725.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-13294\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-26-a\u0300-19.54.35-1024x725.png 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-26-a\u0300-19.54.35-240x170.png 240w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-26-a\u0300-19.54.35-282x200.png 282w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-26-a\u0300-19.54.35-768x544.png 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-26-a\u0300-19.54.35-624x442.png 624w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2019\/03\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-03-26-a\u0300-19.54.35.png 1468w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 S\u00e9bastien Monachon<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>La Cie Voix Publique, sous la houlette de Vincent Bonillo, transpose le mythe de Prom\u00e9th\u00e9e dans une modernit\u00e9 am\u00e8re. Une proposition au rythme lancinant, m\u00ealant th\u00e9\u00e2tre et performance.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dieux en plastique<br><\/strong>La proposition de Vincent Bonillo montre du mythe de Prom\u00e9th\u00e9e un Olympe autiste et des Dieux en toc, anim\u00e9s d\u2019une puissance ridicule et pass\u00e9e que l\u2019on a du mal \u00e0 prendre au s\u00e9rieux. On regarde les puissants d\u00e9battre d\u2019un contenu que l\u2019on a du mal \u00e0 saisir. On assiste \u00e0 des dissensions sans substance, dont les partis sont anim\u00e9s par des attitudes qui se veulent punks, baignant dans un kitsch qui d\u00e9dramatise et caricature la mati\u00e8re mythique des deux textes \u00e0 l\u2019origine de la pi\u00e8ce:&nbsp;<em>Prom\u00e9th\u00e9e<\/em>&nbsp;de Heiner M\u00fcller, et&nbsp;<em>Prom\u00e9th\u00e9e encha\u00een\u00e9<\/em>&nbsp;d\u2019Eschyle.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Fronti\u00e8res<br><\/strong>Dans ce paysage, la parole fait toutes les r\u00e8gles et dessine de nettes limites symboliques. Les dieux ne font jamais la m\u00e9diation de leur parole. Elle parvient au public \u00e0 la mani\u00e8re du verbe divin ou du discours politique : verticalement et de mani\u00e8re autoritaire. La parole segmente le temps en intervenant, messianique, \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, d\u00e9coupant le spectacle en segments \u00e9gaux et instaurant un rythme engourdi et obs\u00e9dant&nbsp;: toutes les dix minutes, une rupture ouvrant un nouveau territoire du texte.<\/p>\n\n\n\n<p>La parole s\u00e9pare aussi les espaces, par des adresses souvent orient\u00e9es vers les coulisses \u00e0 vue install\u00e9es \u00e0 cour et \u00e0 jardin. La projection de la voix s\u2019organise ainsi souvent de mani\u00e8re lat\u00e9rale, accentuant les effets de hi\u00e9rarchie et de pouvoir entre le plateau devenu Panth\u00e9on et le public, monde terrestre. Et m\u00eame lorsque les personnages s\u2019adressent au public, leur parole nous survole. Sur le plateau, devenu l\u2019Olympe contemporaine, les Dieux s\u2019arrachent le sort des \u00ab&nbsp;\u00e9ph\u00e9m\u00e8res&nbsp;\u00bb, sans jamais pourtant ouvrir leur attention au spectateur mis\u00e9rable, faisant figure de mortel, muet et d\u00e9laiss\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette image d\u2019un monde de pouvoir est parachev\u00e9e par une nette s\u00e9paration des r\u00f4les et attributs des sexes. Zeus et Prom\u00e9th\u00e9e sont tous deux gorg\u00e9s d\u2019une virilit\u00e9 qu\u2019on serait contents de voir cantonn\u00e9e \u00e0 l\u2019Antiquit\u00e9. Les personnages f\u00e9minins sont soit pr\u00e9sent\u00e9s comme des faire-valoir hyst\u00e9riques, ou comme des victimes absolues du pouvoir masculin. Le Ch\u0153ur, personnage neutre et m\u00e9diateur dans le texte de M\u00fcller, est ici d\u00e9doubl\u00e9 et f\u00e9minis\u00e9. Sa parole est uniquement mise au service du discours des autres Dieux, au masculin pluriel.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Il\u00f4t<br><\/strong>Au centre de la pi\u00e8ce, pourtant, tout se suspend. Io vient d\u2019entrer en sc\u00e8ne et raconte son interminable fuite loin de Zeus dans un monologue douloureux et grotesque. Elle lutte contre son propre corps, celui d\u2019une vache, pour trouver sa voix propre et offrir au public un discours aussi bouffon que d\u00e9chirant. Soudain, on regarde et on \u00e9coute autrement. La parole d\u2019Io perce le voile de l\u2019indiff\u00e9rence et passe la fronti\u00e8re du bord de sc\u00e8ne pour \u00e9veiller enfin les sensations d\u2019un spectateur de trag\u00e9die. Tout du discours d\u2019Io \u00e9veille peine, horreur et piti\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p>Puis c\u2019est termin\u00e9. Les jeux de pouvoirs reprennent leur cours: on \u00e9voque Bolsonaro, le cyclo de plastique tombe, on nous fait voir des images de villes, entendre un texte de Julien Mages, sur fond de d\u00e9cor banlieusard. On pardonne \u00e0 demi \u00e0 Zeus, la r\u00e9volte s\u2019\u00e9teint, le spectacle est fini. Dans la salle, on conserve pourtant une discr\u00e8te empreinte du mythe de Prom\u00e9th\u00e9e&nbsp;: ce sont les \u00e9chos de la voix tortur\u00e9e d\u2019Io.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>10 mars 2019<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/julia-cela\/\">Julia Cela<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/grangededorigny\/evenement\/promethee-enchaine\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Voir la page du spectacle<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019apr\u00e8s Heiner M\u00fcller \/ Mise en sc\u00e8ne de Vincent Bonillo \/ La Grange de Dorigny \/ du 5 au 10 mars 2019 \/ Critiques par Maxime Hoffmann et Julia Cela.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"author":1001835,"featured_media":13231,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,5,38],"tags":[155,199],"class_list":["post-13234","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-la-grange","category-spectacle","tag-julia-cela","tag-maxime-hoffmann"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13234","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001835"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13234"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13234\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20561,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13234\/revisions\/20561"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/13231"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13234"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13234"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13234"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}