{"id":12938,"date":"2018-10-25T23:25:46","date_gmt":"2018-10-25T21:25:46","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=12938"},"modified":"2025-02-09T17:32:08","modified_gmt":"2025-02-09T16:32:08","slug":"le-large-existe-mobile-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2018\/10\/le-large-existe-mobile-1\/","title":{"rendered":"Le Large existe (mobile 1)"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"wp-block-post-title\">Le Large existe (mobile 1)<\/h2>\n\n<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">D\u2019apr\u00e8s les textes de Marguerite Duras, Guillaume Dustan et Guillaume Poix \/ De Manon Kr\u00fcttli et Jonas B\u00fchler \/ Mise en sc\u00e8ne de Manon Kr\u00fcttli \/ Th\u00e9\u00e2tre populaire romand \/ du 23 au 27 octobre 2018 \/ Critiques par Jade Lambelet et Brice Torriani. <\/p><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>23 octobre 2018<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/jade-lambelet\/\">Jade Lambelet<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Les pantins du d\u00e9sir<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/10\/03-Le-Large-existe__Jonas-Buhler_3-1140x760-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-12935\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/10\/03-Le-Large-existe__Jonas-Buhler_3-1140x760-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/10\/03-Le-Large-existe__Jonas-Buhler_3-1140x760-250x167.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/10\/03-Le-Large-existe__Jonas-Buhler_3-1140x760-300x200.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/10\/03-Le-Large-existe__Jonas-Buhler_3-1140x760-768x512.jpg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/10\/03-Le-Large-existe__Jonas-Buhler_3-1140x760-624x416.jpg 624w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/10\/03-Le-Large-existe__Jonas-Buhler_3-1140x760.jpg 1140w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Jonas B\u00fchler<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Le large existe (mobile 1)<em>&nbsp;est le premier spectacle des&nbsp;<\/em>Belles complications<em>, un ensemble \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de trois artistes invit\u00e9 par le TPR pour l\u2019ouverture de sa nouvelle saison. Manon Kr\u00fcttli, la jeune metteure en sc\u00e8ne dipl\u00f4m\u00e9e de la Manufacture pose la premi\u00e8re pierre de cette collaboration. En s\u2019inspirant de la structure du mobile, elle recr\u00e9e une sculpture chor\u00e9graphique doubl\u00e9e d\u2019un assemblage textuel qui explore et exprime par le biais des corps et des mots les liens qui nous unissent aux autres.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Avant m\u00eame de prendre place dans la salle, le spectateur est invit\u00e9 \u00e0 rejoindre les ateliers du th\u00e9\u00e2tre pour une \u00ab&nbsp;mise en bouche&nbsp;\u00bb. Alors que les pieds fr\u00f4lent les amas de poussi\u00e8re et de sciure sur le sol, les regards se perdent dans cette vaste chambre de bois et d\u2019acier, cet espace de l\u2019entre-deux dont le d\u00e9cor est celui de tous les autres en attente d\u2019\u00eatre mont(r)\u00e9s. Et l\u2019endroit est en parfaite ad\u00e9quation avec ce qui nous y est dit&nbsp;: le temps d\u2019un quart d\u2019heure, la metteure en sc\u00e8ne revient sur sa d\u00e9marche cr\u00e9atrice, les id\u00e9es fondatrices de sa pi\u00e8ce et les intentions qu\u2019elle pr\u00eate \u00e0 son geste artistique. Nous p\u00e9n\u00e9trons dans les entrailles de la cr\u00e9ation et d\u00e9cortiquons le squelette du spectacle que nous nous appr\u00eatons \u00e0 voir. Cette d\u00e9marche, novatrice par le r\u00f4le qu\u2019elle conf\u00e8re ici \u00e0 la metteure en sc\u00e8ne elle-m\u00eame, s\u2019inscrit dans la tendance actuelle des arts sc\u00e9niques qui tendent \u00e0 bousculer les codes \u00e9tablis et brouiller les fronti\u00e8res entre la sc\u00e8ne et son public. C\u2019est aussi l\u2019occasion de partager franchement et ouvertement autour du th\u00e9\u00e2tre et de montrer qu\u2019il ne s\u2019agit plus l\u00e0 d\u2019un terrain obscur, r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 une certaine \u00e9lite.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il est l\u2019heure de passer \u00e0 table. Que nous r\u00e9serve ce festin aux parfums singuliers, osant m\u00e9langer des saveurs aussi composites, de la sculpture \u00e0 la danse, en passant, bien s\u00fbr, par le th\u00e9\u00e2tre (au sens du dialogue et des r\u00e9pliques)&nbsp;? Si l\u2019impulsion premi\u00e8re f\u00fbt d\u00e9clench\u00e9e par la fascination pour le mobile \u2013 un objet pourtant aux antipodes de l\u2019univers sc\u00e9nique \u2013 la cr\u00e9ation s\u2019est dirig\u00e9e peu \u00e0 peu vers une structure textuelle, fond\u00e9e par le remaniement et l\u2019assemblage de trois voix litt\u00e9raires&nbsp;: celles de Marguerite Duras, de Guillaume Dustan et de Guillaume Poix.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la salle, rien ne vient briser la proximit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 install\u00e9e entre les instances de r\u00e9ception et de cr\u00e9ation&nbsp;: la sc\u00e8ne se suffit d\u2019un socle blanc aux trois bords duquel prend place le public. Trois, tout comme sont triples les inspirations (sculpture, litt\u00e9rature, danse), les voix (Duras, Dustan, Poix), les histoires d\u2019amours perdues, les points de vue des spectateurs. La lumi\u00e8re diffuse du plateau accentue ce sentiment de coh\u00e9sion : nous sommes vus autant que nous voyons. Mue par une d\u00e9marche m\u00e9canique, la premi\u00e8re com\u00e9dienne d\u00e9ambule d\u00e9j\u00e0 sur sc\u00e8ne \u00e0 notre arriv\u00e9e. Elle est suivie de deux autres actrices et de trois autres acteurs (l\u00e0 encore, le sch\u00e9ma est ternaire). Les costumes, d\u2019apparences plut\u00f4t ordinaires, captent le regard de leurs vives couleurs et se d\u00e9marquent par quelques touches d\u2019excentricit\u00e9s, toujours po\u00e9tiques. Ils rappellent ostensiblement les \u00e9l\u00e9ments aux couleurs primaires des mobiles de Calder. Une sc\u00e9nographie dans laquelle rien n\u2019est laiss\u00e9 au hasard, o\u00f9 m\u00eame les vides et les absences (de paroles, de musique, de lumi\u00e8re) participent de cette grande m\u00e9canique tant\u00f4t joyeuse, tant\u00f4t tragique qui questionne, exprime et rejoue les liens qui nous unissent et nous d\u00e9sunissent.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de personnage, mais des com\u00e9diens simplement qui font don de leur corps et de leur voix \u00e0 cette \u00ab&nbsp;sculpture sc\u00e9nique&nbsp;\u00bb. Sans jamais se toucher, selon le principe transcendant qui agit sur les \u00e9l\u00e9ments d\u2019un mobile, les corps gravitent, s\u2019attirent et se repoussent dans une chor\u00e9graphie m\u00e9canique, cosmique mais sensuelle aussi. Les regards soutenus que s\u2019\u00e9changent les com\u00e9diens tracent les fils invisibles de la structure qui les relient et les maintient. D\u00e9pourvu d\u2019identit\u00e9 propre, chaque individu n\u2019existe qu\u2019au travers du d\u00e9sir qu\u2019il suscite chez l\u2019autre. Ce d\u00e9pouillement total et cet usage du corps dans sa pure mat\u00e9rialit\u00e9 n\u2019est pas sans rappeler les personnages beckettiens dont la seule existence d\u00e9pend des autres et se justifie par celle des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce sens,&nbsp;<em>Le large existe (mobile 1)<\/em>&nbsp;n\u2019invite pas \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation mais \u00e0 la contemplation. \u00c0 l\u2019\u00e9coute aussi&nbsp;: \u00e9coute de ces voix qui crient, qui hurlent leur solitude, leur passion et ces amours incommunicables. Car si les corps dans leurs mouvements expriment le d\u00e9sir et son impossible assouvissement, les mots viennent consolider cette expression (avec Duras), la combler (avec Dustan) et l\u2019exalter (avec Poix). Et quel pari de r\u00e9unir des \u00e9critures aussi h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes que celles de ces trois auteurs&nbsp;! Par des glissements subtils (superpositions des voix, r\u00e9p\u00e9titions, \u00e9chos et reprises), la crudit\u00e9 et la f\u00e9brilit\u00e9 de Dustan cogne contre la labilit\u00e9 des paroles durassiennes. Quant \u00e0 la voix de Poix, elle \u00e9clate dans un monologue apoth\u00e9otique au c\u0153ur du spectacle. Entendons cet \u00e9difice textuel d\u2019apr\u00e8s la formule de Roland Barthes&nbsp;: \u00ab&nbsp;le langage est une peau : je frotte mon langage contre l\u2019autre&nbsp;\u00bb. Par les antagonismes forts qu\u2019ils provoquent, ces frottements d\u2019\u00e9critures plongent parfois le spectateur dans un sentiment troublant, tout au plus d\u00e9rangeant mais toujours percutant.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme l\u2019\u00e9criture de Duras, le travail de Manon Kr\u00fcttli et de Jonas B\u00fchler se niche au creux de ces espaces invisibles, infimes et pourtant si lourds. Il \u00e9tudie les interstices qui s\u00e9parent f\u00e9brilement ce qui ne parvient jamais \u00e0 se r\u00e9unir mais qui toujours tend vers l\u2019autre. Le mobile chor\u00e9graphique et textuel qui \u00e9mane de ces explorations vient habiter les gouffres et l\u2019implicite de Duras par l\u2019explicite et la corporalit\u00e9 du texte de Dustan. En v\u00e9ritable m\u00e9taphore des relations humaines,&nbsp;<em>Le large existe (mobile 1)&nbsp;<\/em>nous rappelle que, tout comme ces figures en mouvement, nous demeurons les pantins de nos d\u00e9sirs, de nos passions, de nos \u00e9motions et que, bien qu\u2019essentiellement seuls, nous ne pouvons nous extraire de cette vaste m\u00e9canique qui nous raccorde tous les uns aux autres.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>23 octobre 2018<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/jade-lambelet\/\">Jade Lambelet<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>23 octobre 2018<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/brice-torriani\/\">Brice Torriani<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La puissance de l\u2019instable<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1000\" height=\"895\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/10\/Le-Large-existe-3552-web.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-12944\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/10\/Le-Large-existe-3552-web.jpg 1000w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/10\/Le-Large-existe-3552-web-190x170.jpg 190w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/10\/Le-Large-existe-3552-web-223x200.jpg 223w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/10\/Le-Large-existe-3552-web-768x687.jpg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/10\/Le-Large-existe-3552-web-624x558.jpg 624w\" sizes=\"auto, (max-width: 1000px) 100vw, 1000px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Jonas B\u00fchler<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Le Th\u00e9\u00e2tre Populaire Romand de La Chaux-de-Fonds r\u00e9it\u00e8re l\u2019exp\u00e9rience des&nbsp;<\/em>Belles complications<em>, concept n\u00e9 en 2016 sous l\u2019impulsion d\u2019Anne Bisang, qui a form\u00e9 \u00e0 nouveau cette saison une troupe \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de six com\u00e9dien.ne.s, dirig\u00e9.e.s par trois metteures en sc\u00e8ne, pour autant de spectacles. Premi\u00e8re \u00e0 pr\u00e9senter son \u0153uvre, Manon Kr\u00fcttli transpose en orf\u00e8vre les m\u00e9canismes du mobile dans une danse hypnotique de corps et de mots. Avec la collaboration de Jonas B\u00fchler, elle offre une \u00ab&nbsp;sculpture&nbsp;sc\u00e9nique&nbsp;\u00bb puissante et enivrante, port\u00e9e par une bande sonore percutante et qui cristallise une tension n\u00e9e de l\u2019amour impossible, du d\u00e9sir et de l\u2019espace infini entre les corps.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Un pari ambitieux, un proc\u00e9d\u00e9 cr\u00e9atif ing\u00e9nieux et une mise en \u0153uvre m\u00e9ticuleuse, telles sont les pi\u00e8ces qui composent l\u2019\u00e9tonnante machine qui nous est pr\u00e9sent\u00e9e. Le processus cr\u00e9atif se base sur le concept du mobile, structure invent\u00e9e par le sculpteur Alexander Calder qui se compose d\u2019\u00e9l\u00e9ments \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre instable. A l\u2019aide d\u2019un \u00ab&nbsp;mobile-machine \u00e0 \u00e9crire&nbsp;\u00bb, d\u00e9velopp\u00e9 sp\u00e9cialement pour l\u2019occasion, les deux concepteurs ont pu \u00e9crire, analyser puis d\u00e9couper en diff\u00e9rentes partitions les mouvements concrets et impr\u00e9visibles de ce type de sculptures. Ces partitions servent alors \u00e0 chor\u00e9graphier les mouvements des com\u00e9dien.ne.s, mais aussi ceux de la musique et des lumi\u00e8res ainsi que l\u2019agencement des textes.<\/p>\n\n\n\n<p>Si les inspirations li\u00e9es au principe du mobile sont multiples, on retient surtout la mani\u00e8re dont se partage l\u2019espace, par des interactions n\u00e9es de la mise sur papier de ces trajectoires al\u00e9atoires. Les com\u00e9dien.ne.s tournent et virevoltent sans cesse, sans jamais se toucher. Comme des plan\u00e8tes mues par leur attraction et r\u00e9pulsion mutuelles, ils \u00e9voluent dans un espace immacul\u00e9, vide de d\u00e9cor dans un rapport tri-frontal avec le public. Ce dernier soumet involontairement des impulsions aux mouvements des personnages d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e en salle, au m\u00eame titre que le feront par la suite les dialogues et variations du texte. Tout est sujet au mouvement. M\u00eame lorsque la sc\u00e8ne se vide pour ne laisser qu\u2019un com\u00e9dien immobile en son fond, lumi\u00e8res et sons prennent le relai, mimant les m\u00eames partitions et ber\u00e7ant nos sens comme ceux d\u2019un enfant devant son mobile enchanteur. Cette constante agitation est \u00e9prouvante, tant en dehors que sur la sc\u00e8ne, mais elle participe \u00e0 cette tension monstrueuse, cette machine puissante qui prend vie dans la salle.<\/p>\n\n\n\n<p>Le texte de Marguerite Duras \u2013&nbsp;<em>Les Yeux bleus cheveux noirs<\/em>&nbsp;\u2013 motive les d\u00e9placements, leur donne un poids, une vitesse, un axe de rotation. Le narrateur sert d\u2019abord de pivot aux personnages incarnant un couple \u00e0 l\u2019histoire d\u2019amour impossible et perdu. Quand l\u2019hyst\u00e9rie de celle qui cherche des r\u00e9ponses rencontre la passivit\u00e9 de celui qui s\u2019abandonne \u00e0 la r\u00e9signation, le texte narratif orchestre les mouvements de l\u2019ensemble. S\u2019il est port\u00e9 en premier lieu par le charisme puissant de la com\u00e9dienne Jeanne De Mont, il est ensuite divis\u00e9 pour \u00e9clater cette structure comme si les forces qui quittent l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments se r\u00e9pandaient dans les autres. Les insertions spasmodiques des textes crus et explicites de Guillaume Dustan redonnent de l\u2019\u00e9lan \u00e0 la pi\u00e8ce. Elles comblent ce qui ne peut se dire chez Duras, tout en secouant les \u00e9l\u00e9ments du mobile lorsqu\u2019ils s\u2019appr\u00eatent \u00e0 s\u2019arr\u00eater. Car comme les personnages durassiens s\u2019\u00e9chappent sans cesse de cette mort vers laquelle ils tendent, le mobile ne peut retrouver cet \u00e9quilibre qu\u2019il recherche en tout temps.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019impossible cr\u00e9e la tension&nbsp;; le contraste le mouvement. Et lorsqu\u2019en cours de spectacle, un nouveau com\u00e9dien apparait, statique, sur une sc\u00e8ne abandonn\u00e9e des autres, une \u00e9nergie contenue grandit jusqu\u2019\u00e0 envahir la salle enti\u00e8re. Le monologue clam\u00e9 comme d\u2019un seul souffle par Fran\u00e7ois Karlen installe ce qui sera le climax de la pi\u00e8ce. Le texte de Guillaume Poix, command\u00e9 sp\u00e9cialement pour la cr\u00e9ation, se d\u00e9verse dans un flux saccad\u00e9 de parole d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment maladroite, qui rappelle la po\u00e9sie cinglante et adolescente du rappeur&nbsp;<em>Fuzati<\/em>&nbsp;dans ses premi\u00e8res ann\u00e9es. La sinc\u00e9rit\u00e9 na\u00efve du discours, la banalit\u00e9 de cet amour dramatique et irr\u00e9alis\u00e9 car cont\u00e9 au conditionnel nous transporte dans une fr\u00e9n\u00e9sie grandissante, qui fait parfaitement \u00e9cho au texte de Duras et fait exploser cette tension tiss\u00e9e jusqu\u2019alors.<\/p>\n\n\n\n<p>Celle-ci ne serait que l\u2019ombre d\u2019elle-m\u00eame sans la composition musicale de Charlie Bernath et Louis Jucker. Elle maintient, par sa discr\u00e9tion, une tension constante sur les fils invisibles qui meuvent les com\u00e9dien.ne.s. Lors des moments forts, elle disloque les liens par une symphonie dissonante de m\u00e9tal froid, et ouvre notre vision vers les horizons vastes du folk. Car si le mobile est une repr\u00e9sentation des rencontres impossibles, il invite aussi \u00e0 voir au-del\u00e0, vers ce large qui autorise l\u2019\u00e9vasion de cette machinerie monstrueuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi la prestation sc\u00e9nique reste toujours empreinte d\u2019une \u00e9nergie positive, d\u2019une recherche de l\u2019autre et de son regard, d\u2019une lib\u00e9ration par le geste ou le cri. Cette \u00e9nergie, communiqu\u00e9e par la performance des com\u00e9dien.ne.s, extraordinaires par leur rigueur et leur application \u00e0 s\u2019ouvrir vers le public malgr\u00e9 les contraintes de la chor\u00e9graphie, fait de ce spectacle un \u00e9v\u00e9nement des plus marquant pour qui veut bien se laisser entra\u00eener dans ses rouages. Cette prestation de haut rang, tant dans conception que sa r\u00e9alisation, inaugure donc avec brio ce nouvel&nbsp;<em>opus<\/em>&nbsp;des&nbsp;<em>Belles complications<\/em>, qui nous promettent encore d\u2019excellentes surprises.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>23 octobre 2018<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/brice-torriani\/\">Brice Torriani<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.tpr.ch\/spectacle2018_2019\/le-large-existe-mobile-1\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Voir la page du spectacle<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019apr\u00e8s les textes de Marguerite Duras, Guillaume Dustan et Guillaume Poix \/ De Manon Kr\u00fcttli et Jonas B\u00fchler \/ Mise en sc\u00e8ne de Manon Kr\u00fcttli \/ Th\u00e9\u00e2tre populaire romand \/ du 23 au 27 octobre 2018 \/ Critiques par Jade Lambelet et Brice Torriani.<\/p>\n","protected":false},"author":1001835,"featured_media":12939,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,38,169],"tags":[211,202],"class_list":["post-12938","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-spectacle","category-tpr-la-chaux-de-fonds","tag-brice-torriani","tag-jade-lambelet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12938","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001835"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12938"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12938\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20641,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12938\/revisions\/20641"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/12939"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12938"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12938"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12938"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}