{"id":12725,"date":"2018-06-05T11:15:05","date_gmt":"2018-06-05T09:15:05","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=12725"},"modified":"2025-02-09T17:36:23","modified_gmt":"2025-02-09T16:36:23","slug":"romeo-et-juliette-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2018\/06\/romeo-et-juliette-2\/","title":{"rendered":"Rom\u00e9o et Juliette"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"wp-block-post-title\">Rom\u00e9o et Juliette<\/h2>\n\n<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">De William Shakespeare \/ Mis en sc\u00e8ne par Camille Giacobino \/ Th\u00e9\u00e2tre du Gr\u00fctli \/ du 29 mai au 17 juin 2018 \/ Critique par Aur\u00e9lien Maignant. <\/p><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>29 mai 2018<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/aurelien-maignant\/\">Aur\u00e9lien Maignant<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">D\u00e9caler pour mieux dire<\/h2>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"696\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/06\/MG_1063-1024x696.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-12723\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/06\/MG_1063-1024x696.jpg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/06\/MG_1063-250x170.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/06\/MG_1063-294x200.jpg 294w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/06\/MG_1063-768x522.jpg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/06\/MG_1063-624x424.jpg 624w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/06\/MG_1063.jpg 1168w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Isabelle Meister<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>La saison 2018 du Gr\u00fctli s\u2019ach\u00e8ve en beaut\u00e9 avec la derni\u00e8re cr\u00e9ation de Camille Giacobino&nbsp;: une adaptation de l\u2019intemporel&nbsp;<\/em>Rom\u00e9o et Juliette,&nbsp;<em>pleine de sexe et de danger, de clownesque et de d\u00e9cadence. Un travail sur la tension et l\u2019\u00e9quilibre d\u2019une \u0153uvre dans une version modernis\u00e9e qui r\u00e9v\u00e8le subtilement un tragique inattendu<\/em>.&nbsp;<em>On conseille vivement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Rom\u00e9o et Juliette&nbsp;<\/em>c\u2019est jou\u00e9&nbsp;; tr\u00e8s jou\u00e9, peut-\u00eatre trop diront certains. Lorsqu\u2019elle est adapt\u00e9e de cette fa\u00e7on-l\u00e0, on voudrait pourtant revoir la pi\u00e8ce chaque saison. Les quelques libert\u00e9s prises avec le texte ouvrent des perspectives inattendues \u00e0 des r\u00e9pliques \u00e0 la sentimentalit\u00e9 parfois surann\u00e9e, on croirait presque entendre une \u00e9criture contemporaine&nbsp;: pour ce qui est d\u2019actualiser le texte, le pari est r\u00e9ussi. Comment s\u2019emparer encore de cette fable absolue dont l\u2019id\u00e9alit\u00e9 semble \u00e9cul\u00e9e&nbsp;? Que faire aujourd\u2019hui d\u2019un mythe si peu actuel \u2013 \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019id\u00e9e m\u00eame du mythique est un peu vide&nbsp;? La version de Camille Giacobino est une subversion, une adaptation qui cherche la dissonance et vise \u00e0 d\u00e9jouer le tragique de la pi\u00e8ce pour, finalement, lui rendre un lustre nouveau, une dimension qui parle au public contemporain.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019embl\u00e9e, la premi\u00e8re fois que Rom\u00e9o (Rapha\u00ebl Vachoux) essaie d\u2019atteindre le balcon de Juliette, il s\u2019\u00e9croule au sol&nbsp;et, avec lui, l\u2019image d\u2019\u00c9pinal du mandolinier romantique en pleine lamentation. Ce que le spectacle s\u2019ing\u00e9nie d\u2019abord \u00e0 faire dissoner, ce sont nos attentes. Le Rom\u00e9o des premiers actes joue la carte du tragique, d\u00e9borde d\u2019envol\u00e9es lyriques, transpire une id\u00e9alit\u00e9 qui jure avec le choix d\u2019un Benvolio (Adrien Mani) clownesque, dont la gestuelle et l\u2019emphase fr\u00f4lent le stand-up comique, et qui s\u2019assure la connivence du public par des regards appuy\u00e9s et une ironie m\u00e9taleptique permanente sur le romantisme de son ami. Simultan\u00e9ment, \u00e0 l\u2019annonce de l\u2019identit\u00e9 de Juliette (Zo\u00e9 Schellenberg), Rom\u00e9o s\u2019effondre en larmes et Benvolio, toujours tourn\u00e9 vers la salle, \u00e9clate de rire, cloitrant l\u2019amant dans une th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 factice et soulignant par l\u00e0-m\u00eame, paradoxalement, l\u2019expressivit\u00e9 du jeu de Vachoux. Habilement, cette artificialit\u00e9 du jeu nous autorise peu \u00e0 peu une certaine compassion pour l\u2019exc\u00e8s auquel Rom\u00e9o s\u2019abandonne. L\u2019exc\u00e8s, c\u2019est sans doute l\u2019une des lignes de force de cette cr\u00e9ation, o\u00f9 la cour des Capulet arbore une plastique contemporaine \u2013 sorte de croisement hybride entre LaChapelle et Derevo \u2013 faite de piscines flashy, de masques de n\u00e9ons et de maquillages de clown barbouill\u00e9s. L\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 dans le domaine du visuel sert \u00e0 merveille la pluralit\u00e9 des registres en gardant le spectateur dans un \u00e9tonnement permanent&nbsp;: la fiole de poison sera-t-elle kitsch ou minimaliste ? Assisterons-nous \u00e0 un bal masqu\u00e9 de mus\u00e9e ou \u00e0 une performance de danse contemporaine&nbsp;? Juliette va-t-elle vraiment se suicider, ou tout cela ne sera-t-il qu\u2019une farce&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me fois que Rom\u00e9o essaie d\u2019atteindre le balcon de Juliette, il y arrive et ils font l\u2019amour, presque nus. Allant chercher dans le texte de quoi renverser le moralisme qui guette certaines lectures trop litt\u00e9rales (ou trop id\u00e9ales) du mythe, le spectacle dissone \u00e0 nouveau. En un sens, il n\u2019y a pas que les amants&nbsp;: tous les personnages sont presque nus, engonc\u00e9s dans des costumes qui sexualisent leurs corps. Torses apparents derri\u00e8re un filigrane de r\u00e9sille, d\u00e9collet\u00e9s coup\u00e9s au couteau, mini-shorts et chemises moulantes accompagnent une gestuelle \u00e9rotique \u2013 h\u00e9t\u00e9ro et homo \u2013 qui s\u2019inscrit \u00e0 merveille dans l\u2019atmosph\u00e8re h\u00e9doniste de cette V\u00e9rone et transforme ais\u00e9ment les provocations guerri\u00e8res en duels langoureux, les combats en parades, la niaiserie de Juliette en fronde d\u2019adolescente lib\u00e9r\u00e9e. Et, dans ce bal de sexualit\u00e9 sursignifi\u00e9e, le lyrisme des deux amants trouve petit \u00e0 petit une cr\u00e9dibilit\u00e9 nouvelle, justement parce qu\u2019il passe avant tout dans la chair&nbsp;: condition essentielle, on en conviendra, d\u2019un discours v\u00e9ritable sur l\u2019amour conjugu\u00e9 au pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a pas de troisi\u00e8me escalade, sinon celle de la violence, car c\u2019est l\u2019ultime renversement qui s\u2019insinue : du pathos d\u00e9jou\u00e9 et de la sexualisation des corps \u00e9merge progressivement un tragique v\u00e9ritable. Tout comme Rom\u00e9o s\u2019extirpe petit \u00e0 petit de son lyrisme monolithique, le spectacle \u00e9volue vers davantage de sinc\u00e9rit\u00e9 et de minimalisme, jusqu\u2019au suicide final, remarquable de sobri\u00e9t\u00e9, qui passe en un regard. Ce tragique, voil\u00e9 au d\u00e9part, s\u2019affirme lorsque le spectateur r\u00e9alise, sc\u00e8ne apr\u00e8s sc\u00e8ne, toute la violence que contenaient les gestes et les discours. A ce titre, la diction isole brillamment ce que la po\u00e9sie de Shakespeare peut avoir d\u2019effront\u00e9 ou de cruel. Une r\u00e9plique comme&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Viens, gentille nuit ; viens, ch\u00e8re nuit au front noir donne-moi mon Rom\u00e9o, et, quand il sera mort, prends-le et coupe-le en petites \u00e9toiles, et il rendra la face du ciel si splendide que tout l\u2019univers sera amoureux de la nuit et refusera son culte \u00e0 l\u2019aveuglant soleil\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>trouve une r\u00e9sonnance nouvelle lorsqu\u2019elle est port\u00e9e par un jeu furieux qui insiste violemment sur le \u00ab&nbsp;coupe-le&nbsp;\u00bb et transforme la m\u00e9taphore astronomique en \u00e9vocation d\u2019une boucherie. Plus la tension se noue, plus le spectateur r\u00e9alise que la sc\u00e9nographie s\u2019appuie en r\u00e9alit\u00e9 depuis le d\u00e9but sur une atmosph\u00e8re permanente de danger&nbsp;: la piscine, c\u2019est aussi un gouffre de deux m\u00e8tres au milieu de la sc\u00e8ne par-dessus lequel les acteurs doivent parfois sauter&nbsp;; et le balcon de Juliette est tout de m\u00eame un \u00e9chafaudage d\u2019une quinzaine de m\u00e8tres, en haut duquel elle balance lascivement ses jambes dans le vide et se montre souvent, en bon personnage tragique, au bord de la chute.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, les dissonances qui sous-tendent le spectacle apparaissent essentielles pour installer ce&nbsp;<em>fatum&nbsp;<\/em>diffus qui tracte irr\u00e9m\u00e9diablement les protagonistes vers leur annihilation. Et la violence fait \u00e9cho, r\u00e9pare presque la disharmonie ou du moins cherche \u00e0 saisir l\u2019espace laiss\u00e9 vide par le d\u00e9calage. C\u2019est le cas de la sc\u00e8ne de la mort de Mercutio o\u00f9, le personnage \u00e9pandant son sang sur la sc\u00e8ne, on ne sait plus comment jouer&nbsp;: le bouffon Benvolio, choqu\u00e9 par l\u2019impossibilit\u00e9 du comique, rit nerveusement, l\u2019inamovible Rom\u00e9o, choqu\u00e9 d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 si romantique, tourne de l\u2019\u0153il et sombre dans la fureur. Quelque chose dans la caract\u00e9risation des r\u00f4les semble toucher une limite que le spectacle veut travailler et cet effondrement semble signifier le retour \u00e0 un tragique de la d\u00e9sorganisation. La possibilit\u00e9 d\u2019une purge des passions viendrait alors justement des rep\u00e8res que le spectateur aurait perdu et qu\u2019on l\u2019obligerait \u00e0 retrouver lorsque la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9clate : il ne reste sur les planches qu\u2019un couple sacrificiel d\u2019amants martyrs, incapable de r\u00e9sister \u00e0 la cruaut\u00e9 du groupe, mais dont la mort pourra r\u00e9tablir la paix, comme un traitement de choc que l\u2019humanit\u00e9 s\u2019infligerait elle-m\u00eame pour survivre \u00e0 sa propre violence.<\/p>\n\n\n\n<p>On ressort du&nbsp;<em>Rom\u00e9o et Juliette&nbsp;<\/em>de Giacobino avec l\u2019\u00e9trange impression d\u2019avoir travers\u00e9 une vall\u00e9e de l\u2019\u00e9trange, faite d\u2019explorations textuelles, gestuelles et sc\u00e9niques, d\u2019attentes d\u00e9\u00e7ues, rejou\u00e9es et auxquelles le spectacle r\u00e9pond finalement, mais pas avec les mots que nous attendions \u2013 c\u2019est tout l\u2019enjeu, et cela suffit pour clore superbement la saison du Gr\u00fctli.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>29 mai 2018<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/aurelien-maignant\/\">Aur\u00e9lien Maignant<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.grutli.ch\/spectacles\/view\/160\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Voir la page du spectacle<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De William Shakespeare \/ Mis en sc\u00e8ne par Camille Giacobino \/ Th\u00e9\u00e2tre du Gr\u00fctli \/ du 29 mai au 17 juin 2018 \/ Critique par Aur\u00e9lien Maignant.<\/p>\n","protected":false},"author":1001607,"featured_media":12726,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,38,125],"tags":[194],"class_list":["post-12725","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-spectacle","category-teatre-du-grutli","tag-aurelien-maignant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12725","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001607"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12725"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12725\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20664,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12725\/revisions\/20664"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/12726"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12725"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12725"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12725"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}