{"id":12370,"date":"2018-01-20T11:29:47","date_gmt":"2018-01-20T10:29:47","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=12370"},"modified":"2025-02-09T17:42:10","modified_gmt":"2025-02-09T16:42:10","slug":"monsieur-de-pourceaugnac","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2018\/01\/monsieur-de-pourceaugnac\/","title":{"rendered":"Monsieur de Pourceaugnac"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"wp-block-post-title\">Monsieur de Pourceaugnac<\/h2>\n\n<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">D\u2019apr\u00e8s Moli\u00e8re (texte) et Lully (musique) \/ Mise en sc\u00e8ne de\u00a0Cl\u00e9ment Hervieu-L\u00e9ger \/ Conception musicale de William Christie \/ Th\u00e9\u00e2tre du Reflet \/ le 16 janvier 2018 \/ Critique par Aur\u00e9lien Maignant. <\/p><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>16 janvier 2018<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/aurelien-maignant\/\">Aur\u00e9lien Maignant<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Bourreaux baroques<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"522\" height=\"393\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/01\/105440_4\u00a9-B.-Enguerand.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-12368\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/01\/105440_4\u00a9-B.-Enguerand.jpg 522w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/01\/105440_4\u00a9-B.-Enguerand-226x170.jpg 226w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/01\/105440_4\u00a9-B.-Enguerand-266x200.jpg 266w\" sizes=\"auto, (max-width: 522px) 100vw, 522px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 B. Enguerand<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>C\u00e9l\u00e9brant ses 150 ans cette saison, le th\u00e9\u00e2tre du Reflet accueille une com\u00e9die-ballet de Moli\u00e8re,&nbsp;<\/em>Monsieur de Pourceaugnac,&nbsp;<em>cr\u00e9\u00e9e en France par Cl\u00e9ment Hervieu-L\u00e9ger, r\u00e9sident de la Com\u00e9die Fran\u00e7aise et l\u2019ensemble des Arts Florissants dirig\u00e9 par William Christie, chef d\u2019orchestre et musicologue sp\u00e9cialis\u00e9 dans la musique baroque. Servie par une distribution d\u2019acteurs brillants, le spectacle joue avec les genres aussi bien qu\u2019avec nos \u00e9motions et interroge la violence qu\u2019il peut y avoir dans le comique. Nous rions beaucoup, mais jusqu\u2019o\u00f9 peut-on rire&nbsp;? et surtout, la victime est-elle bien celle que l\u2019on croit&nbsp;?&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Monsieur de Pourceaugnac,<\/em>&nbsp;pi\u00e8ce quelque peu \u00e9clips\u00e9e aujourd\u2019hui par ses cons\u0153urs plus c\u00e9l\u00e8bres, est une des nombreuses com\u00e9dies-ballet n\u00e9es de la collaboration entre Moli\u00e8re et Jean-Baptiste Lully&nbsp;: on leur attribue m\u00eame la paternit\u00e9 du genre. Si Moli\u00e8re remplit toujours les th\u00e9\u00e2tres, il est plus rare que les spectacles, comme celui de Hervieu-L\u00e9ger et Christie, soient mont\u00e9s avec un accompagnement musical bas\u00e9 sur les partitions originales du compositeur, ce qui est bien le cas de cette cr\u00e9ation.&nbsp;<em>Pourceaugnac<\/em>&nbsp;pr\u00e9sente la sp\u00e9cificit\u00e9 notable d\u2019\u00eatre la premi\u00e8re com\u00e9die-ballet \u00e0 utiliser les sc\u00e8nes chant\u00e9es, non en simples ornements, mais comme de v\u00e9ritables moments dramatiques, utiles \u00e0 la compr\u00e9hension de l\u2019histoire. On dit aussi, et Hervieu-L\u00e9ger ne l\u2019ignore pas, qu\u2019il s\u2019agirait de l\u2019une des pi\u00e8ces les plus cruelles de Moli\u00e8re qui aurait cherch\u00e9 dans le texte \u00e0 se venger d\u2019un gentilhomme limousin insultant \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p>Que la l\u00e9gende soit vraie ou non, il y a bien, dans la pi\u00e8ce, un gentilhomme de Province, Pourceaugnac (Gilles Privat), qui monte \u00e0 Paris pour la premi\u00e8re fois, dans l\u2019espoir d\u2019\u00e9pouser Julie (Juliette L\u00e9ger), promise \u00e0 lui par son p\u00e8re, Oronte (Alain Tr\u00e9tout). Mais le c\u0153ur de Julie bat pour Eraste (Guillaume Ravoir), jeune homme de basse naissance, et les deux amants d\u00e9cident de tout faire pour emp\u00eacher le mariage. Avec l\u2019aide d\u2019une entremetteuse, N\u00e9rine (Cl\u00e9mence Bouet), et d\u2019un faiseur d\u2019intrigue napolitain, Sbrigani (Daniel San Pedro), ils vont accueillir Pourceaugnac d\u00e8s son arriv\u00e9e dans la capitale et lui faire vivre un enfer, lui \u00ab&nbsp;jouer des pi\u00e8ces&nbsp;\u00bb. L\u2019homme sera tour \u00e0 tour tortur\u00e9 par une cohorte de m\u00e9decins \u00ab&nbsp;de la Facult\u00e9&nbsp;\u00bb qui lui administreront de multiples lavements, humili\u00e9 sous les yeux d\u2019Oronte par une paire de femmes qui l\u2019accusent toutes deux de les avoir abandonn\u00e9es avec leurs enfants respectifs, train\u00e9 en Justice et condamn\u00e9 \u00e0 la pendaison pour polygamie puis contraint finalement de quitter la ville d\u00e9guis\u00e9 en femme, manquant de se faire violer en chemin par deux soldats. Le texte, typique du comique des m\u0153urs, moque la na\u00efvet\u00e9 des ruraux, l\u2019intol\u00e9rance des citadins, la rigueur des m\u00e9decins ou la b\u00eatise des avocats et pourrait appara\u00eetre aussi bien comme un d\u00e9fouloir d\u2019auteur que comme un exutoire pour le public&nbsp;: rire d\u2019un sot et appr\u00e9cier le mariage final des deux amants.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais c\u2019\u00e9tait sans compter la mise en sc\u00e8ne de Hervieu-L\u00e9ger qui joue avec nos attentes, proposant une transposition de l\u2019action dans un Paris des ann\u00e9es 50 fait d\u2019angoissants blocs d\u2019ardoises noirs et de perspectives \u00e9touffantes. Si l\u2019on pouvait craindre que l\u2019ensemble baroque ne mus\u00e9ifie quelque peu le tout d\u2019un vernis classique d\u00e9sincarn\u00e9, ce n\u2019est finalement pas le cas&nbsp;: le contraste avec le dynamisme du jeu et l\u2019atmosph\u00e8re noire de la sc\u00e8ne conf\u00e8re aux instruments, et tout particuli\u00e8rement au clavecin, un r\u00f4le anxiog\u00e8ne qui accompagne \u00e0 merveille la d\u00e9gringolade de Pourceaugnac. L\u00e0 o\u00f9 de nombreux choix esth\u00e9tiques dessinent une sc\u00e9nographie proche de celle des films n\u00e9or\u00e9alistes italiens (les fiats, les bicyclettes, les spritz\u2026) et peuvent sembler un peu gratuits, on ne peut que se r\u00e9jouir du climat \u00e9prouvant qu\u2019am\u00e8nent les murmures, les rires infernaux plusieurs fois mis en \u00e9cho et les bruitages lourds, minimalistes et r\u00e9p\u00e9titifs, presque industriels, qui embaument certaines sc\u00e8nes d\u2019une malveillance travaill\u00e9e. A ce titre, le passage des m\u00e9decins est particuli\u00e8rement r\u00e9ussi. Que ce soient les sophismes du texte (\u00ab&nbsp;Il est fou, puisqu\u2019il dit qu\u2019il ne l\u2019est pas&nbsp;\u00bb), le jeu grand-guignolesque alternativement froid et excentrique des m\u00e9decins en habit noir ou les lumi\u00e8res blafardes qui transforment Pourceaugnac et sa camisole de force en ic\u00f4ne christique, tout \u00e9voque la violence qui peut naitre des consensus institutionnels lorsque s\u2019y aventure par hasard un individu hors de la norme. Le provincial mont\u00e9 \u00e0 Paris se retrouve bris\u00e9, tortur\u00e9 par l\u2019implacable machinerie m\u00e9dicale qui le transperce de tuyaux et lance parfois au public des regards qui semblent autant d\u2019appels \u00e0 l\u2019aide. Ce contraste fort entre la sinc\u00e9rit\u00e9 du jeu de Privat, qui refuse de briser l\u2019illusion th\u00e9\u00e2trale, et l\u2019artificialit\u00e9 exag\u00e9r\u00e9e des oppresseurs nous ram\u00e8ne \u00e0 notre position d\u2019observateurs, interroge notre voyeurisme, rappelle que les com\u00e9dies peuvent \u00eatre, avant tout, violentes.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019apparait ensuite Sbrigani, d\u00e9guis\u00e9 en torero, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 reprend le pas et la pi\u00e8ce poursuit son itin\u00e9raire entre les genres. Le limousin, taureau dans l\u2019ar\u00e8ne, retrouve son burlesque, recommence \u00e0 boire et redevient le bourgeois imbu de lui-m\u00eame que nous souhaitons, sans doute, qu\u2019il soit. Car, si la pi\u00e8ce joue avec nos affects, c\u2019est parce qu\u2019elle r\u00e9ussit, par moment, \u00e0 nous faire oublier qu\u2019il y a du \u00ab&nbsp;pourceau&nbsp;\u00bb dans Pourceaugnac, que le gentilhomme de province demeure malgr\u00e9 tout mont\u00e9 \u00e0 Paris pour \u00e9pouser, de force, une jeune fille offerte par son p\u00e8re. Cons\u00e9quence appr\u00e9ciable de la transposition temporelle, dans la France d\u2019apr\u00e8s-Guerre, o\u00f9 les mariages forc\u00e9s sont encore monnaies courantes, le personnage de Julie \u00e9voque ces jeunes filles qui r\u00e9sistent de plus en plus aux violences de la tradition. La proximit\u00e9 historique et un certain naturel dans le jeu de Juliette L\u00e9ger nous la rendent plus famili\u00e8re et facilitent notre attachement, notre implication dans sa r\u00e9sistance. Le passage o\u00f9 Julie se languit sur le capot, dans lequel elle joue de sa f\u00e9minit\u00e9 pour manipuler les r\u00e9flexes patriarcaux d\u2019Oronte et Pourceaugnac \u00e0 son avantage, est significatif de cet esprit de libert\u00e9 et de r\u00e9volte insuffl\u00e9 aux amants, entre autres, par la r\u00e9actualisation du classique dans un contexte plus contemporain. La mise en sc\u00e8ne d\u00e9tourne all\u00e8grement le clich\u00e9 de la femme sur la voiture en une fausse parade galante qui moque aussi bien les pr\u00e9jug\u00e9s du p\u00e8re que ceux du mari, invers\u00e9s par le quiproquo&nbsp;: tout cela n\u2019\u00e9tant au final qu\u2019une pi\u00e8ce que la jeune g\u00e9n\u00e9ration joue pour s\u2019affranchir de la vieille.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en d\u00e9finitive la suite d\u2019emboitements dans l\u2019\u00e9criture dramatique de Moli\u00e8re qui sert ce jeu sur nos r\u00e9flexes empathiques. L\u2019ensemble des personnages jouent une pi\u00e8ce dans la pi\u00e8ce, et il arrive que la supercherie orchestr\u00e9e par les amants pour d\u00e9fendre leur libert\u00e9 se change en violence collective. &nbsp;Au-del\u00e0 de la question de la victime, le spectacle nous parle du conflit. Il ne tranche pas. A travers le jeu des genres la pi\u00e8ce \u00e9vite les cat\u00e9gories et perturbent les n\u00f4tres&nbsp;: la supercherie est aussi bien une r\u00e9volte qu\u2019une cruaut\u00e9, et le th\u00e9\u00e2tre dans le th\u00e9\u00e2tre est au service d\u2019une exp\u00e9rience de r\u00e9actualisation comique assez innovante.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>16 janvier 2018<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/aurelien-maignant\/\">Aur\u00e9lien Maignant<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/vd.leprogramme.ch\/theatre\/monsieur-de-pourceaugnac-1\/vevey\/le-reflet-theatre-de-vevey\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Voir la page du spectacle<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019apr\u00e8s Moli\u00e8re (texte) et Lully (musique) \/ Mise en sc\u00e8ne de\u00a0Cl\u00e9ment Hervieu-L\u00e9ger \/ Conception musicale de William Christie \/ Th\u00e9\u00e2tre du Reflet \/ le 16 janvier 2018 \/ Critique par Aur\u00e9lien Maignant.<\/p>\n","protected":false},"author":1001607,"featured_media":12368,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,145,38],"tags":[194],"class_list":["post-12370","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-le-reflet","category-spectacle","tag-aurelien-maignant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12370","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001607"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12370"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12370\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20715,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12370\/revisions\/20715"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/12368"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12370"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12370"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12370"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}