{"id":12207,"date":"2018-01-12T09:43:13","date_gmt":"2018-01-12T08:43:13","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=12207"},"modified":"2025-02-10T12:20:21","modified_gmt":"2025-02-10T11:20:21","slug":"entretien-avec-jose-lillo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2018\/01\/entretien-avec-jose-lillo\/","title":{"rendered":"Entretien avec Jos\u00e9 Lillo"},"content":{"rendered":"<p>Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/aurelien-maignant\/\">Aur\u00e9lien Maignant<\/a><\/p>\n<p>Un entretien autour de la pi\u00e8ce <em>Le Rapport Bergier<\/em>\u00a0\/ De Jos\u00e9 Lillo \/ D\u00e9cembre 2017 \/\u00a0<a href=\"https:\/\/www.lecourrier.ch\/151556\/jose_lillo_le_rapport_bergier\">Plus d&rsquo;infos<\/a><\/p>\n<figure id=\"attachment_12265\" aria-describedby=\"caption-attachment-12265\" style=\"width: 200px\" class=\"wp-caption alignright\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-12265\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/01\/unejose_lillojpds-200x200.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/01\/unejose_lillojpds-200x200.jpg 200w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/01\/unejose_lillojpds-170x170.jpg 170w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2018\/01\/unejose_lillojpds.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-12265\" class=\"wp-caption-text\">Jos\u00e9 Lillo<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ul>\n<li><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2018\/01\/nauseabond-edelweiss\/\">Critique sur <em>Le Rapport Bergier<\/em><\/a><\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2018\/01\/le-rapport-bergier-extrait\/\">Extrait du texte de la pi\u00e8ce <em>Le Rapport Bergier<\/em><\/a><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: left\"><em><br \/>\nAssis \u00e0 la terrasse d\u2019un caf\u00e9, \u00e0 Lausanne, le metteur en sc\u00e8ne et acteur genevois Jos\u00e9 Lillo revient avec nous sur l\u2019\u00e9criture et la mise en sc\u00e8ne de son <\/em>Rapport Bergier<em>, une cigarette \u00e0 la bouche. Apr\u00e8s trois semaines \u00e0 guichets ferm\u00e9s au Th\u00e9\u00e2tre de Poche de Gen\u00e8ve et quelques autres dates en Suisse, la pi\u00e8ce est aujourd\u2019hui en attente de publication.<\/em><\/p>\n<p><strong>Aur\u00e9lien Maignant, pour l&rsquo;Atelier critique (AM)<\/strong> : Qu\u2019est-ce qui vous a motiv\u00e9 \u00e0 \u00e9crire le <em>Rapport Bergier, <\/em>plus de quinze ans apr\u00e8s la parution d\u00e9finitive du rapport qui portait ce nom\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Jos\u00e9 Lillo (JL)<\/strong> : Je pensais en r\u00e9alit\u00e9 que le sujet avait \u00e9t\u00e9 trait\u00e9, fait, int\u00e9gr\u00e9 et puis je suis all\u00e9 voir une conf\u00e9rence organis\u00e9e par des gens qui avaient particip\u00e9 au rapport Bergier, dix ans apr\u00e8s. Ils t\u00e9moignaient qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 le texte avait \u00e9t\u00e9 mis au placard, que la Conf\u00e9d\u00e9ration n\u2019avait rien organis\u00e9 pour que l\u2019information circule. Alors certes, le texte est publi\u00e9, mais c\u2019est un pav\u00e9 monumental. Les documents sont disponibles en ligne mais personne ne les consulte, la population ne le sait pas. Dans certaines \u00e9coles les profs prennent l\u2019initiative de le diffuser, mais \u00e7a arrive assez peu. Ensuite, les journalistes se comportent comme s\u2019ils avaient trait\u00e9 le dossier, comme s\u2019il n\u2019y avait rien \u00e0 ajouter. C\u2019est ce que m\u2019ont racont\u00e9 les historiens\u00a0: ils voulaient du buzz, des gros \u00e9v\u00e9nements. Mais le rapport n\u2019a pas apport\u00e9 grand-chose aux rumeurs qui existaient d\u00e9j\u00e0. Les m\u00e9dias ont donc \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7us et les journalistes s\u2019en sont beaucoup plaints. Dans l\u2019id\u00e9ologie du pr\u00e9sent, l\u2019actualit\u00e9 domine et les d\u00e9couvertes disparaissent\u00a0: un travail de continuation \u00e9tait n\u00e9cessaire. Et quand nous l\u2019avons mont\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre, nous avons constat\u00e9 que les spectateurs ne connaissaient presque pas le sujet. Ils \u00e9taient choqu\u00e9s en d\u00e9couvrant tout \u00e7a. Et la troisi\u00e8me raison, c\u2019est que l\u2019UDC a fait un travail de sape consid\u00e9rable\u00a0: il y a vraiment eu des lobbys contre le rapport Bergier.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Et pourquoi au th\u00e9\u00e2tre\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : Parce que je pense qu\u2019aujourd\u2019hui nous sommes dans une id\u00e9ologie esth\u00e9tique, ou de divertissement. Le spectacle n\u2019avait pas un grand argumentaire esth\u00e9tique mais c\u2019\u00e9tait une prise de parole simple. Je ne suis pas sans esth\u00e9tique mais j\u2019\u00e9vite les d\u00e9monstrations et le spectaculaire car ce serait opposer les choses, construire des binarit\u00e9s, le visible et l\u2019invisible par exemple.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : En quoi parler du fascisme du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent fait sens aujourd\u2019hui\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : C\u2019est une bonne question. Mettre l\u2019histoire au pass\u00e9 est un pi\u00e8ge\u00a0: elle a eu lieu, elle n\u2019a plus lieu, ce n\u2019est pas comme \u00e7a qu\u2019il faut r\u00e9fl\u00e9chir. Il y a tout un cort\u00e8ge de valeurs qui sont n\u00e9es dans l\u2019apr\u00e8s-guerre, \u00ab\u00a0plus jamais \u00e7a\u00a0\u00bb et un refus clair du fascisme, mais en r\u00e9alit\u00e9 c\u2019est purement rh\u00e9torique. La po\u00e9sie permet de faire des liens, sans les forcer. Je n\u2019aime pas les v\u00e9rit\u00e9s ass\u00e9n\u00e9es. Je ne voulais pas produire un discours direct sur le pr\u00e9sent\u00a0: le discours c\u2019est une parole \u00e9labor\u00e9e, au carr\u00e9 presque, \u00e7a perd de sa force.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : M\u00eame si ce n\u2019\u00e9tait pas autant d\u2019actualit\u00e9 au moment de l\u2019\u00e9criture de votre <em>Rapport<\/em>, le lecteur d\u2019aujourd\u2019hui ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019y lire des allusions \u00e0 la crise des r\u00e9fugi\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>\u00a0JL<\/strong> : C\u2019est normal, j\u2019\u00e9cris le nez coll\u00e9 \u00e0 l\u2019actualit\u00e9. Je parle du probl\u00e8me des identit\u00e9s, de ceux qui fuient leurs pays, nazisme ou pas. Je crois \u00e0 l\u2019universalit\u00e9, du moins dans nos valeurs rh\u00e9toriques, j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019\u00e9crire de fa\u00e7on \u00e0 ce que \u00e7a vaille deux fois\u00a0: pour le moment historique trait\u00e9 et pour aujourd\u2019hui. Les phrases devaient contenir les deux.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Vous parlez beaucoup d\u2019universalit\u00e9. Le discours th\u00e9\u00e2tral doit \u00eatre universel\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : Oui, du moins c\u2019est un pari, un effort. En tout cas moi j\u2019y crois, m\u00eame si dans la th\u00e9orie contemporaine c\u2019est d\u00e9construit, invers\u00e9, con\u00e7u comme une valeur purement occidentale. Il y a du vrai dans ces arguments, mais il ne faut pas d\u00e9molir l\u2019universalit\u00e9 pour autant. J\u2019essaye d\u2019\u00e9crire en ce sens, puis la sc\u00e8ne fait \u00e9preuve\u00a0: est-ce que \u00e7a parle\u00a0? Est-ce que les valeurs se partagent\u00a0? Il me semble que \u00e7a a \u00e9t\u00e9 le cas pour <em>Le Rapport Bergier<\/em>. A d\u00e9construire l\u2019universalit\u00e9 nous perdons de la force. Il faut faire le tri, tout n\u2019est pas universalisable, mais pourquoi cette haine des valeurs des Lumi\u00e8res\u00a0? Elle est h\u00e9rit\u00e9e des penseurs postmodernes qui ont caricatur\u00e9 leur pens\u00e9e. Quand on se plonge dans les textes, on r\u00e9alise que c\u2019est bien diff\u00e9rent.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Les penseurs postmodernes ont souvent accompagn\u00e9 la d\u00e9construction de l\u2019universel d\u2019un retour au subjectif, \u00e0 l\u2019individu comme m\u00e8tre-\u00e9talon du monde. Que fait le <em>Rapport <\/em>du subjectif\u00a0?<\/p>\n<p><strong>\u00a0JL<\/strong> : Dans le <em>Rapport <\/em>j\u2019ai tout de m\u00eame essay\u00e9 de fonder le subjectif. Il y a des voix qui parlent, des avatars, m\u00eame s\u2019ils v\u00e9hiculent mes valeurs. Apr\u00e8s je les mets \u00e0 l\u2019\u00e9preuve\u00a0: ils n\u2019ont pas juste des opinions, pas juste des affirmations. Le collectif peut exister quand m\u00eame\u00a0: l\u2019id\u00e9e c\u2019est de montrer que les choses ne s\u2019opposent pas, que l\u2019un peut fonder l\u2019autre. Nous sommes des subjectivit\u00e9s, nous devons nous objectiver. Les choses ne s\u2019opposent pas.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : On sent quelque chose de paradoxal dans la vision que la pi\u00e8ce a de l\u2019individu. Il y est \u00e0 la fois membre un peu d\u00e9risoire de la communaut\u00e9 citoyenne \u00ab\u00a0\u00e9cras\u00e9 par la machine juridique\u00a0\u00bb et en m\u00eame temps le bastion de sa subjectivit\u00e9, presque irr\u00e9ductible.<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : Oui c\u2019est quelque chose qui m\u2019int\u00e9resse beaucoup. On retrouve ce paradoxe partout dans l\u2019actualit\u00e9, notamment avec la question de l\u2019immigration. La loi d\u00e9cide qu\u2019un immigr\u00e9 ne peut pas rester, qu\u2019il doit \u00eatre raccompagn\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re. Mais il reste un humain, une vie. La bureaucratie est un lieu commun pour nous mais nous ne la percevons pas comme une aberration. On la voit comme une n\u00e9cessit\u00e9, parfois une violence, mais toujours une fatalit\u00e9. Et la destruction juridique est grave. La loi jouit d\u2019un statut prot\u00e9g\u00e9, tant qu\u2019on la respecte tout va bien. Mais certaines lois emp\u00eachent la vie et donc, indirectement, tuent.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Dans le texte, trois voix portent le nom des acteurs et prennent la parole. Qui sont-elles\u00a0? Pourquoi trois voix plut\u00f4t qu\u2019une s\u2019il s\u2019agit seulement de porter un message direct\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : En r\u00e9alit\u00e9, le projet s\u2019est fait \u00e0 l\u2019envers. J\u2019avais une carte blanche du Th\u00e9\u00e2tre de Poche et je lisais des pi\u00e8ces contemporaines mais elles me tombaient un peu des mains. Puis nous nous sommes mis d\u2019accord sur la th\u00e9matique du rapport Bergier et j\u2019avais envie de travailler avec ces trois personnes. Je suis parti d\u2019eux, ils m\u2019ont inspir\u00e9. Maurice (<em>Ndlr\u00a0: <\/em>Maurice Aufair) d\u2019abord, du haut de ses 80 ans, est devenu sur sc\u00e8ne comme un t\u00e9moin. Il m\u2019a permis d\u2019ancrer la parole dans quelqu\u2019un qui avait v\u00e9cu les \u00e9v\u00e9nements. Les deux autres \u00e9taient plus jeunes et ont fonctionn\u00e9 en miroir. L\u2019\u00e2ge des acteurs, leur genre, tout \u00e7a a jou\u00e9 un r\u00f4le dans l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Vous utiliseriez le terme de personnage, en fait\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : Pas n\u00e9cessairement, c\u2019est un terme trop pol\u00e9mique. En tout cas ce n\u2019est pas une notion qui m\u2019encombre, ce sont des voix, \u00e7a me va parfaitement. Le texte pourrait \u00eatre un monologue, ou redistribu\u00e9 entre trente acteurs. Pourquoi pas.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Le texte se donne comme trois monologues, mais il y a pourtant quelques passages dans lesquels les voix se trouvent et interagissent. Une mani\u00e8re de cr\u00e9er des espaces d\u2019humanit\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : Oui les voix sont articul\u00e9es, parfois. En tout cas dans cette version. J\u2019ai fait \u00e7a pour essayer d\u2019all\u00e9ger l\u2019effet monologue. Mais j\u2019ai aussi voulu que le spectateur les sente exister, soit conscient d\u2019une pr\u00e9sence. L\u2019humanit\u00e9 c\u2019est important. Au d\u00e9but de son monologue, Lola interpelle un spectateur du premier rang, un adolescent si possible. L\u2019espace d\u2019un instant elle en fait son amoureux, le transpose, lui dit \u00ab\u00a0J\u2019aimerais pas que \u00e7a t\u2019arrive, \u00e0 toi. T\u2019as de la chance\u00a0\u00bb. Ce genre de petites articulations \u00e9taient importantes.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Quels ont \u00e9t\u00e9 vos choix de mise en sc\u00e8ne au Th\u00e9\u00e2tre de Poche\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : C\u2019\u00e9tait le dernier de mes soucis, en fait <em>(rires)<\/em>. L\u2019important c\u2019\u00e9tait d\u2019arriver \u00e0 cr\u00e9er une parole que les acteurs puissent s\u2019approprier, de trouver l\u2019interpr\u00e9tation juste. Ce n\u2019\u00e9tait pas toujours \u00e9vident pour eux. Ils h\u00e9sitent, ils ne savent pas s\u2019ils sont des personnages, des voix, quelle part d\u2019eux-m\u00eames ils doivent mettre. Il fallait aussi ne pas leur faire violence\u00a0: dans quelle mesure \u00e9taient-ils d\u2019accord de dire \u00e7a\u00a0? Nous avons beaucoup discut\u00e9 : leur propre subjectivit\u00e9 \u00e9tait-elle en accord avec le texte\u00a0? En tout cas, je n\u2019ai pas jou\u00e9 au patron. Nous avons travaill\u00e9 dans la douceur, sans affrontement. En fond de sc\u00e8ne, nous avions align\u00e9 des fauteuils de th\u00e9\u00e2tre, qui incarnaient une sorte de non-lieu. L\u2019id\u00e9e \u00e9tait de mettre la parole au centre, mais \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s abouti. Je ne voulais pas les poser comme des sp\u00e9cialistes mais comme des membres du public qui auraient eu tout \u00e0 coup l\u2019envie de dire \u00e7a aux autres.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Vous changeriez quoi aujourd\u2019hui\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : Avec un peu plus de moyens, je jouerais sur l\u2019aspect multim\u00e9dia. J\u2019aimerais bien mobiliser des archives sur sc\u00e8ne. Cr\u00e9er des images fantomatiques qui apparaitraient comme des r\u00e9miniscences, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la parole. J\u2019ai constat\u00e9 que se dire les choses ensemble, ce n\u2019\u00e9tait pas comme parler en priv\u00e9. Ensemble, la conversation peut devenir cathartique.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Vous croyez encore \u00e0 une fonction cathartique du th\u00e9\u00e2tre\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : Oui, clairement. Enfin, modeste hein <em>(rires)<\/em>\u00a0! Mais quand m\u00eame, des petits bouts arrach\u00e9s. Pendant un bref moment, quelque chose est possible. Malgr\u00e9 toutes les diff\u00e9rences politiques, g\u00e9n\u00e9rationnelles&#8230; tout \u00e0 coup, quelque chose peut faire sens commun.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : La pi\u00e8ce travaille \u00e9norm\u00e9ment le langage et se donne comme un objet polyphonique. Comment d\u00e9cririez-vous sa relation avec le v\u00e9ritable rapport Bergier\u00a0: une r\u00e9criture, une adaptation\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : C\u2019est une sorte de traduction, avec une licence totale. Au d\u00e9part je pensais faire un montage. Mais je me suis heurt\u00e9 \u00e0 la lourdeur de la langue de l\u2019historien, qui cherche l\u2019objectivit\u00e9 scientifique. Elle aurait \u00e9t\u00e9 compliqu\u00e9e \u00e0 faire exister telle quelle sur sc\u00e8ne. Je consid\u00e8re la po\u00e9sie comme une traductrice, j\u2019ai gard\u00e9 du rapport ce qui me frappait le plus. Nos connaissances sont produites par l\u2019historien, mais je voulais voir ici ce qu\u2019elles deviennent en nous et dans l\u2019espace public. C\u2019est d\u2019ailleurs typiquement le m\u00e9lange de la subjectivit\u00e9 et de l\u2019objectivit\u00e9\u00a0: dans ces mots il y a de la connaissance et de l\u2019individu. La parole est d\u00e9j\u00e0 une r\u00e9ception du savoir de l\u2019historien dans une subjectivit\u00e9 donn\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Tous les italiques dans le texte, ce sont des reprises textuelles du rapport\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : Du rapport ou d\u2019autres sources, le dictionnaire, des chansons, des discours politiques, etc. J\u2019aime assez mettre en exergue les \u00e9l\u00e9ments de langage de l\u2019histoire. C\u2019est une mani\u00e8re de faire le distinguo entre la reprise et la cr\u00e9ation verbale. L\u2019essentiel des italiques peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme la reprise de quelque chose qui ne serait pas imm\u00e9diatement l\u2019acte de parole sur sc\u00e8ne.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : A plusieurs endroits, la parole reprise est la parole fasciste (ou fascisante) elle-m\u00eame. Pourquoi la faire exister sur sc\u00e8ne\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : Pour l\u2019inciter \u00e0 compara\u00eetre. Les choses sont dites. L\u00e0, objectivement, pour le coup. M\u00eame la parole qui n\u2019est pas n\u00e9cessairement fascisante. C\u2019est le cas du discours de Villiger (<em>Ndlr\u00a0: le discours de pardon de Kaspar Villiger du 7 mai 1995<\/em>) que je reprends aussi pour montrer qu\u2019il inverse les faits. C\u2019est juste hallucinant ce discours. On se dit qu\u2019\u00e0 ce niveau-l\u00e0, devant les journalistes, les sp\u00e9cialistes et la Nation enti\u00e8re, c\u2019est impossible de dire des \u00e9normit\u00e9s pareilles. Personne ne nomme l\u2019erreur, on continue de le citer, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, dans les m\u00e9dias, comme un grand discours de l\u2019histoire. Il fait croire que le tampon \u00ab\u00a0J\u00a0\u00bb sur les passeports des juifs \u00e9tait une exigence de l\u2019Allemagne nazie alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 c\u2019est le gouvernement helv\u00e9tique qui l\u2019a express\u00e9ment demand\u00e9. Villiger fait croire que c\u2019est une \u00ab\u00a0concession\u00a0\u00bb pour laquelle il s\u2019excuse. Les mentalit\u00e9s se r\u00e9v\u00e8lent. Je trouve \u00e7a dingue.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Finalement, Jean-Fran\u00e7ois Bergier, c\u2019est le vrai h\u00e9ros de la pi\u00e8ce\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : Oui, certainement. Il a eu une histoire un peu tragique. Ce n\u2019\u00e9tait pas quelqu\u2019un qui avait une image n\u00e9gative de la Suisse au moment o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 mandat\u00e9 pour le rapport. Plut\u00f4t un homme de droite, pas du tout un gauchiste revanchard ou autre. En revanche, il \u00e9tait fondamentalement int\u00e8gre. Et il s\u2019est tellement fait injurier, humilier, attaquer&#8230; Il a eu une fin de vie difficile. Il est mort peu apr\u00e8s la publication. J\u2019ai voulu la pi\u00e8ce comme un hommage. C\u2019est une figure qui m\u2019a beaucoup touch\u00e9. Quelqu\u2019un qui n\u2019\u00e9tait pas dans l\u2019id\u00e9ologie et qui est rest\u00e9 int\u00e8gre jusqu\u2019\u00e0 la fin. Il y aurait une pi\u00e8ce \u00e0 \u00e9crire sur lui.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Quelles sont vos influences en termes d\u2019\u00e9criture\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : Sur ce texte particuli\u00e8rement, Karl Kraus, un satiriste autrichien dont j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 mis en sc\u00e8ne un texte <em>La Troisi\u00e8me Nuit de Walpurgis<\/em>, qui parlait \u00e9galement du nazisme. C\u2019est pour moi l\u2019une des plus belles plumes de langue allemande, il avait l\u2019art de passer en jugement son \u00e9poque et, d\u00e8s 1933, il en appelait \u00e0 une intervention europ\u00e9enne. C\u2019est hallucinant. Malheureusement on le conna\u00eet assez peu aujourd\u2019hui. Sinon, un de mes grands \u00e9blouissements a \u00e9t\u00e9 Antonin Artaud, l\u2019antith\u00e8se totale de Kraus. J\u2019aime aussi beaucoup Ramuz, C\u00e9line, les \u00e9critures fortes, tr\u00e8s caract\u00e9ris\u00e9es. Il y a d\u2019ailleurs beaucoup de respirations dans le texte, d\u2019espacements qui cherchent \u00e0 briser la continuit\u00e9 de la parole et \u00e0 cr\u00e9er une scansion. Je veux que les acteurs \u00e9vitent d\u2019appr\u00e9hender le texte comme une lin\u00e9arit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Il y a une continuit\u00e9 entre votre derni\u00e8re mise en sc\u00e8ne, <em>Le Gorgias<\/em>, et le <em>Rapport Bergier\u00a0<\/em>?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : Oui, carr\u00e9ment m\u00eame. Avec Kraus aussi. Ce qui m\u2019a marqu\u00e9 avec le discours de Villiger, c\u2019est qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9-\u00e9crit par toute une \u00e9quipe de sp\u00e9cialistes, non pas en histoire, mais en marketing politique. Les excuses du pays ont \u00e9t\u00e9 pens\u00e9es par des strat\u00e8ges de la parole. Dans le <em>Gorgias <\/em>on peut lire quelque chose comme \u00ab\u00a0l\u2019orateur sera toujours plus convaincant que le sp\u00e9cialiste\u00a0\u00bb. Face \u00e0 un m\u00e9decin, si je parle de m\u00e9decine, les gens vont me donner raison, m\u00eame si je n\u2019y connais rien. Ce texte a deux mille ans mais il est toujours d\u2019actualit\u00e9. La sophistique est encore tr\u00e8s pr\u00e9sente. Moi j\u2019essaie de parler de la parole comme d\u2019un \u00e9tat corporel et mental. Comment affirmer sans assener\u00a0? Il est fondamental d\u2019arriver \u00e0 trouver une posture de parole publique. Un corps dans un espace, mais qui ne soit pas spectaculaire, ultra-visible.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Il y avait une part de provocation dans vos intentions d\u2019\u00e9criture\u00a0? Certaines r\u00e9pliques sont fortes. Vous accusez par exemple la Suisse d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0une exception au c\u0153ur de l\u2019Europe, d\u00e9shumanis\u00e9e\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : Oui, \u00e9videmment, mais avec mesure. Je ne veux pas cr\u00e9er du scandale pour cr\u00e9er du scandale. Sans en faire trop, en restant libre, c\u2019est-\u00e0-dire sans malmener l\u2019autre, il faut creuser l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a fait mal. Alors \u00e7a glousse dans la salle. Ils n\u2019ont pas aim\u00e9 <em>(rires)<\/em>. C\u2019est comme l\u2019avion, il y a des secousses, mais on arrive \u00e0 bon port, tous ensemble. Malgr\u00e9 le c\u00f4t\u00e9 exp\u00e9rimental, il n\u2019y a eu aucun d\u00e9part. J\u2019aurais peut-\u00eatre pu pousser le bouton davantage <em>(rires)<\/em>. J\u2019avais un peu peur, peur d\u2019\u00eatre contreproductif, que l\u2019exc\u00e8s me fasse perdre l\u2019\u00e9coute et l\u2019attention. C\u2019\u00e9tait un pari.<\/p>\n<p><strong>AM<\/strong> : Pour vous donner le mot de la fin\u00a0: le th\u00e9\u00e2tre aujourd\u2019hui\u00a0? A quoi \u00e7a sert\u00a0?<\/p>\n<p><strong>JL<\/strong> : C\u2019est compliqu\u00e9 ton histoire <em>(rires)<\/em>. Ce qui m\u2019\u00e9tonne c\u2019est l\u2019enjeu culturel que c\u2019est devenu. Dans un monde qui continue \u00e0 \u00eatre catastrophique, qui se d\u00e9grade de jour en jour, on devrait se poser plus de questions. Le th\u00e9\u00e2tre aujourd\u2019hui a trop peu d\u2019impact sur le r\u00e9el. Mais c\u2019est tr\u00e8s compliqu\u00e9 hein, la culture. Nous-m\u00eames on a un rapport culturel \u00e0 la culture. Je l\u2019ai d\u00e9couvert en dirigeant les acteurs. Il faut faire avec le rapport qu\u2019ils ont eux-m\u00eames au th\u00e9\u00e2tre. Parfois des bons professionnels, qui font leur boulot, mais qui se voient comme spectaculaires\u00a0: j\u2019aimerais qu\u2019\u00e0 l\u2019avenir, nous tous, nous nous focalisions plus sur le contenu. Je n\u2019ai pas envie de voir le th\u00e9\u00e2tre devenir une esp\u00e8ce de messe culturelle. Nous ne sommes pas des religieux, on n\u2019est pas l\u00e0 pour convertir les autres, ou pire, les cultiver&#8230; Voil\u00e0, j\u2019ai trouv\u00e9 ce que je cherche \u00e0 dire <em>(rires)<\/em>\u00a0: j\u2019aimerais qu\u2019il y ait plus de contradiction dans ce que nous faisons.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Aur\u00e9lien Maignant . <\/p>\n","protected":false},"author":1001607,"featured_media":12265,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_seopress_analysis_target_kw":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[194],"class_list":["post-12207","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-entretien","tag-aurelien-maignant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12207","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001607"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12207"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12207\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":22768,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12207\/revisions\/22768"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/12265"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12207"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12207"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12207"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}