{"id":12051,"date":"2017-11-13T12:29:31","date_gmt":"2017-11-13T11:29:31","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=12051"},"modified":"2025-02-09T17:52:59","modified_gmt":"2025-02-09T16:52:59","slug":"le-direktor","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2017\/11\/le-direktor\/","title":{"rendered":"Le Direkt\u00f8r"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le Direkt\u00f8r<\/h2>\n\n\n<p>D\u2019apr\u00e8s Lars von Trier (film) \/ Mise en sc\u00e8ne d\u2019Oscar G\u00f3mez Mata \/ Th\u00e9\u00e2tre de Vidy \/ du 8 au 11 novembre 2017 \/ Critiques par Aur\u00e9lien Maignant et Roberta Alberico.\u00a0<\/p>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La servitude involontaire<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>11 novembre 2017<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/aurelien-maignant\/\">Aur\u00e9lien Maignant<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"526\" height=\"346\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/11\/Direktor2.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-12049\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/11\/Direktor2.png 526w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/11\/Direktor2-250x164.png 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/11\/Direktor2-300x197.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 526px) 100vw, 526px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Steeve Iuncker<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Adaptation vaudevillesque d\u2019un film plus sombre qu\u2019il n\u2019y para\u00eet au premier abord,<\/em>&nbsp;Le Direkt\u00f8r&nbsp;<em>d\u2019Oscar G\u00f3mez Mata est une com\u00e9die qui s\u2019efforce de penser l\u2019absurdit\u00e9 d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019autorit\u00e9 de plus en plus invisible rend la servitude involontaire. Au-del\u00e0 de son apparente l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, la pi\u00e8ce est un tour de force qui embo\u00eete les niveaux de fiction et fait am\u00e8rement rire des r\u00f4les sociaux, affectifs et th\u00e9\u00e2traux. Un spectacle profond\u00e9ment intelligent.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Un acteur erre entre les rangs du public qui s\u2019installe et m\u2019interpelle&nbsp;: \u00ab&nbsp;Bonjour, je suis le directeur. \u2013 Vous \u00eates le directeur du th\u00e9\u00e2tre&nbsp;? \u2013 Ah non, je suis un acteur. \u2013 Un acteur de la pi\u00e8ce&nbsp;? \u2013 Non, un acteur dans la pi\u00e8ce.&nbsp;\u00bb Vous suivez&nbsp;? Non&nbsp;? Ne vous en faites pas, apr\u00e8s c\u2019est pire. \u00ab&nbsp;Je suis un acteur qui joue le directeur dans la pi\u00e8ce, et l\u00e0 je r\u00e9p\u00e8te mon texte. \u2013 Votre texte de la pi\u00e8ce&nbsp;? \u2013 Non, mon texte dans la pi\u00e8ce&nbsp;\u00bb&nbsp;: bienvenue dans le th\u00e9\u00e2tre d\u2019Oscar G\u00f3mez Mata.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon interlocuteur, d\u00e9j\u00e0 dans son personnage, se r\u00e9v\u00e8lera \u00eatre Kristoffer (David Gobet), un acteur au ch\u00f4mage r\u00e9cemment embauch\u00e9 par une petite entreprise d\u2019informatique danoise pour jouer, effectivement, le r\u00f4le de son directeur. Ravn (Christian Geffroy Schlittler), le fondateur et directeur v\u00e9ritable, n\u2019a jamais r\u00e9ussi \u00e0 assumer sa fonction aupr\u00e8s de ses employ\u00e9s et pr\u00e9texte depuis toujours l\u2019existence d\u2019un \u00ab&nbsp;directeur de tout&nbsp;\u00bb pour justifier ses d\u00e9cisions, notamment les plus impopulaires. La situation change lorsqu\u2019il d\u00e9cide de vendre son entreprise \u00e0 un acheteur islandais patibulaire qui exige de rencontrer le \u00ab&nbsp;vrai&nbsp;\u00bb directeur. Ainsi Kristoffer va-t-il devoir jouer au patron de PME et Ravn croiser les doigts pour que tout se passe comme pr\u00e9vu. G\u00f3mez Mata adapte ici une \u0153uvre de la filmographie du d\u00e9j\u00e0 culte Lars von Trier et s\u2019il reste, dans l\u2019ensemble, fid\u00e8le au sc\u00e9nario d\u2019origine, il en propose une version profond\u00e9ment transform\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019entreprise selon Mata est r\u00e9tro, esth\u00e9tiquement d\u00e9glingu\u00e9e, affichant l\u2019\u00e9l\u00e9gance&nbsp;<em>hispter&nbsp;<\/em>d\u2019une table au design contemporain entour\u00e9e de chaises en plastique premier prix. D\u2019embl\u00e9e, on craint que le spectacle ne sacrifie quelque peu la profondeur de l\u2019\u0153uvre originale en faveur de sa propre photog\u00e9nie. Le metteur en sc\u00e8ne a voulu un jeu presque vaudevillesque, qui bien que port\u00e9 par des acteurs exceptionnels, inqui\u00e8te lui aussi quelque peu. La plupart des protagonistes se comportent en \u00e9lectrons libres, hurlent, lancent des meubles au hasard, se cognent sans raison dans le d\u00e9cor, tr\u00e9buchent quand ils parlent, traversent le public en grommelant des phrases incompr\u00e9hensibles ou des blagues potaches. Le comique tue dans l\u2019\u0153uf le r\u00e9alisme des personnages, la vraisemblance de la repr\u00e9sentation et rend souvent les quiproquos moins pr\u00e9cis que dans le film de von Trier car les personnages ne semblent pas croire un seul instant \u00e0 l\u2019existence de tout cela. Un certain go\u00fbt pour l\u2019absurde, notamment lorsque Heidi (Camille Mermet) r\u00e9p\u00e8te d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment les r\u00e9pliques des autres, plonge le public dans un malaise assez dr\u00f4le, mais \u00e9vacue ind\u00e9niablement le tragique des personnages. Evacu\u00e9 aussi le personnage de Kisser, ex-femme de Kristoffer, dont tout l\u2019arc narratif est supprim\u00e9, et qui permettait pourtant au film de donner une \u00e9paisseur et une vraisemblance aux dilemmes moraux de son personnage principal. Le moindre dialogue coh\u00e9rent devient assez vite impossible, un fragment d\u2019organisation auquel on s\u2019accroche, et qu\u2019on abandonne vite lorsqu\u2019un exhibitionniste v\u00eatu du c\u00e9l\u00e8bre bonnet noir des Welsh Gards entre en sc\u00e8ne, montre son sexe au mur du fond et repart comme il \u00e9tait arriv\u00e9. Bon. L\u2019adaptation ne risque-t-elle pas de transformer cette \u00ab&nbsp;com\u00e9die sans importance&nbsp;\u00bb, selon le mot ironique de la voix&nbsp;<em>off<\/em>&nbsp;qui conte le film, en com\u00e9die&nbsp;<em>v\u00e9ritablement&nbsp;<\/em>sans importance&nbsp;? L\u2019un des coups de g\u00e9nie de von Trier \u00e9tait de rendre possible un m\u00e9tath\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019image cin\u00e9matographique, effet qui, une fois adapt\u00e9 sur sc\u00e8ne, risque de perdre un peu de sa pertinence et de son originalit\u00e9. D\u2019embl\u00e9e ce jeu m\u00e9taleptique avec la fronti\u00e8re trac\u00e9e sur le sol de la sc\u00e8ne peut laisser craindre un certain d\u00e9j\u00e0-vu, ou du moins que la transposition ne fasse perdre de son impact au proc\u00e9d\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, pass\u00e9es ces premi\u00e8res inqui\u00e9tudes, on comprend que l\u2019abandon de la vraisemblance fabrique chez G\u00f3mez Mata un monde en roue libre dans lequel la com\u00e9die se d\u00e9passe elle-m\u00eame et, finalement, discute v\u00e9ritablement l\u2019autorit\u00e9 (presque l\u2019autoritarisme) du r\u00e9el. Devons-nous assumer les actions de ce qui n\u2019est qu\u2019un r\u00f4le&nbsp;que nous jouons ? Quelle autorit\u00e9 a l\u2019invisible sur le visible ? Qui est le sous-fifre, qui est le directeur&nbsp;? \u00ab&nbsp;On s\u2019en bat les couilles&nbsp;!&nbsp;\u00bb r\u00e9pondrait la sonnerie de l\u2019iPhone de Gorm (Vincent Fontannaz). De ce point de vue, la pi\u00e8ce s\u2019av\u00e8re par moments plus subtile que le film originel. Gomez Mata a l\u2019art de d\u00e9ranger jusqu\u2019au bout le rationnel, d\u2019extirper du d\u00e9l\u00e9t\u00e8re une stabilit\u00e9 \u00e9trange et de mettre v\u00e9ritablement en jeu notre libert\u00e9 dans la fiction.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord, par sa conscience aigu\u00eb de l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre et des travaux de ses pairs, investie dans un&nbsp;<em>medley&nbsp;<\/em>impressionnant de r\u00e9f\u00e9rences (le personnage pirandellien, le catastrophisme de Spregelburg, le go\u00fbt d\u2019Ibsen pour la provocation) qui atteint sans doute son paroxysme dans une pique sublime, lorsque Kristoffer d\u00e9clare \u00ab&nbsp;Pour moi l\u2019Id\u00e9e, c\u2019est Dieu. M\u00eame si l\u2019id\u00e9e vient de Macaigne&nbsp;\u00bb (la r\u00e9plique originale, chez von Trier, \u00e9tant \u00ab&nbsp;Pour moi l\u2019Id\u00e9e c\u2019est Dieu. M\u00eame si l\u2019id\u00e9e vient de Hitler&nbsp;\u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, par l\u2019insistance de la mise en sc\u00e8ne sur l\u2019au-del\u00e0 des choses. Le maitre spirituel de Kristoffer, un dramaturge italien fictif r\u00e9pondant au nom de Gambini, insiste sur l\u2019importance de la \u00ab&nbsp;pause&nbsp;\u00bb, arguant, par la voix de son disciple, que c\u2019est davantage ce qu\u2019on ne voit pas que ce qu\u2019on voit qui fait le sens de la pi\u00e8ce. Et l\u2019on retrouve effectivement, au fil de la d\u00e9cousure du drame, des moments tr\u00e8s codifi\u00e9s \u2013 un grand carr\u00e9 vert s\u2019allume en Voie Royale \u2013 qui semblent bien des \u00ab&nbsp;pauses&nbsp;\u00bb. La luminosit\u00e9 diminue, la musique change profond\u00e9ment de registre, les dialogues disparaissent et laissent place \u00e0 des regards plus profonds, des gestes plus vraisemblables, le message est clair&nbsp;: finie la com\u00e9die. Sans un mot, une parenth\u00e8se de po\u00e9sie vient nous rappeler que derri\u00e8re l\u2019exc\u00e8s se cache une catastrophe beaucoup plus profonde \u2013 gambinienne peut-\u00eatre&nbsp;? \u2013 la catastrophe de la responsabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Car aucun des deux Direkt\u00f8rs n\u2019assume tout \u00e0 fait son autorit\u00e9. La hi\u00e9rarchie est ici con\u00e7ue comme profond\u00e9ment subjective, tropique et donc tout \u00e0 fait invisible. Au-del\u00e0 du Direkt\u00f8r, c\u2019est le metteur en sc\u00e8ne qui semble dispara\u00eetre et laisser \u00e0 ses personnages un trop-plein d\u2019espace dans lequel toute d\u00e9cision para\u00eet impossible.<\/p>\n\n\n\n<p>Qui sont d\u2019ailleurs vraiment ces personnages&nbsp;? Et qui sont ces acteurs qui n\u2019en font pas un peu trop, mais dix fois trop&nbsp;? Cette esth\u00e9tique de la roue libre nous confronte \u00e0 un spectacle qui semble en train de se monter&nbsp;: chacun doute en permanence du degr\u00e9 de jeu de l\u2019autre et voil\u00e0 la texture m\u00eame de la repr\u00e9sentation devenue irr\u00e9elle, le monde si horizontal que plus personne n\u2019y comprend grand-chose. Dans un joyeux paradoxe, le seul personnage jouissant d\u2019une certaine vraisemblance c\u2019est celui qui ne questionne pas sa fictionnalit\u00e9, lucide sur les r\u00f4les que la soci\u00e9t\u00e9 nous impose. \u00ab&nbsp;All the world\u2019s a stage&nbsp;\u00bb&nbsp;: c\u2019est tout le g\u00e9nie de l\u2019interpr\u00e9tation que livre G\u00f3mez Mata du film&nbsp;de Lars von Trier : le monde est une sc\u00e8ne comique, o\u00f9 il n\u2019y a que des textes pr\u00e9\u00e9crits, o\u00f9 la po\u00e9sie et le tragique ne peuvent r\u00e9sider que dans le non texte, presque le non langage et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019est toute la joie du monde. Aussi, cette com\u00e9die \u00ab&nbsp;tout ce qu\u2019il y a de plus inoffensive&nbsp;\u00bb est-elle profond\u00e9ment intelligente en ce qu\u2019elle nous confronte au paradoxe d\u2019une autorit\u00e9 qui nous demande de l\u00e2cher prise.<\/p>\n\n\n\n<p>Le personnage chez von Trier \u00e9tait humain, trop humain, taill\u00e9 en pi\u00e8ce par le comique aigre de sa modernit\u00e9. Le personnage chez G\u00f3mez Mata rit tant de lui-m\u00eame qu\u2019il n\u2019a finalement plus envie d\u2019\u00eatre humain. Il pr\u00e9f\u00e8re devenir un cheval, ne pas parler puisque le langage est risible et galoper sur la sc\u00e8ne en sautant par-dessus des chaises, \u00e0 l\u2019image de Mette (Claire Deutsch) dans la sc\u00e8ne finale. Si la lisibilit\u00e9 de la structure fictionnelle s\u2019efface, c\u2019est sans doute pour nous faire comprendre que le v\u00e9ritable metteur en sc\u00e8ne, c\u2019est Gambini lui-m\u00eame. Et Gambini n\u2019existe pas.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>11 novembre 2017<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/aurelien-maignant\/\">Aur\u00e9lien Maignant<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Y a-t-il un directeur dans cette pi\u00e8ce?<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>11 novembre 2017<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/roberta-alberico\/\">Roberta Alberico<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"666\" height=\"438\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/11\/Direktor1.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-12046\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/11\/Direktor1.png 666w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/11\/Direktor1-250x164.png 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/11\/Direktor1-300x197.png 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/11\/Direktor1-624x410.png 624w\" sizes=\"auto, (max-width: 666px) 100vw, 666px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Steeve Iuncker<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;How do you feel today? \u00bb, \u00ab&nbsp;respire \u00bb, \u00ab&nbsp;focus \u00bb, \u00ab&nbsp;l\u00e2che prise&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;enjoy life&nbsp;\u00bb. Des slogans typiques du management twittero-instagramesque d\u00e9filent sur le flipchart d\u2019une entreprise X au rythme d\u2019un morceau deep-tech-house-electroclash. Lumi\u00e8res stroboscopiques&nbsp;: les employ\u00e9s se d\u00e9tendent, se contorsionnent, dansent fr\u00e9n\u00e9tiquement, entour\u00e9s d\u2019un mat\u00e9riel de bureau minimal, blanc. Blanc surtout. Alors un personnage s\u2019adresse au public&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vous ne devez pas r\u00e9fl\u00e9chir, croyez-moi. C\u2019est une com\u00e9die.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00cates-vous pr\u00eats \u00e0 vous tordre les m\u00e9ninges, \u00e0 faire des allers-retours d\u00e9lirants entre les niveaux de discours et les degr\u00e9s de fictionnalit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019absurde se fasse ?&nbsp;<em>Le&nbsp;Direkt\u00f8r<\/em>, spectacle d\u2019Oscar Gomez Mata, est une reprise du film du m\u00eame titre de Lars von Trier. Il met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve tout spectateur qui se croit capable de se rep\u00e9rer dans une intrigue alambiqu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Le spectacle repose sur un principe de narration fractale&nbsp;: l\u2019intrigue est ficel\u00e9e de sorte \u00e0 ce que quiproquos, malentendus et mises en abyme puissent s\u2019entrecroiser jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement presque combinatoire des possibles. Ravn (Christian Geffroy Schlittler), le PDG d\u2019une petite entreprise ne parvient pas, en dix ans, \u00e0 annoncer aux employ\u00e9s qu\u2019il en est le directeur car il est trop attach\u00e9 \u00e0 l\u2019image que ces derniers pourraient avoir de lui lors de prises de d\u00e9cision d\u00e9sagr\u00e9ables.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc \u00ab&nbsp;le directeur de tout \u00e7a&nbsp;\u00bb, depuis les \u00c9tats-Unis, terreau fertile aux grands directeurs, qui prend toutes les d\u00e9cisions impopulaires : licenciements, annulations des sorties d\u2019entreprises, suppressions de primes, etc. Le management doux et participatif revient \u00e0 Ravn, tandis que le management violent et sans piti\u00e9 incombe \u00e0 cet \u00eatre imaginaire. Le probl\u00e8me surgit lorsque ce dernier doit s\u2019incarner, au moment o\u00f9 Ravn veut vendre son entreprise et que l\u2019acheteur potentiel d\u00e9sire rencontrer le \u00ab&nbsp;directeur de tout \u00e7a&nbsp;\u00bb. Le tourbillon mythomane dans lequel Ravn s\u2019engouffre l\u2019am\u00e8ne \u00e0 embaucher un acteur, Kristoffer (David Gobet), qui lui permettrait de personnifier, en chair et en os, ce r\u00f4le qu\u2019il refuse d\u2019endosser.<\/p>\n\n\n\n<p>Kristoffer est, dans la fiction, un acteur m\u00e9galomane toujours conscient de jouer sur une sc\u00e8ne, dont nous, public r\u00e9el, sommes les spectateurs. Il nous oublie rarement. Il nous regarde, nous charme, nous fait un clin d\u2019\u0153il\u2026 Ses poses sont toujours spectaculaires et \u00e0 chacune de ses r\u00e9pliques, il semble attendre de nous des applaudissements ou des signes d\u2019acquiescements, ce qui rend le personnage vaudevillesque et vraiment comique. Le double jeu est exprim\u00e9, expliqu\u00e9 et reformul\u00e9, mais jamais il ne lasse. Pour son jeu, Kristoffer applique les directives de Ravn oblig\u00e9 d\u2019assumer le r\u00f4le d\u2019un metteur en sc\u00e8ne&nbsp;: il doit tant\u00f4t adopter la posture du chef strict et brutal, tant\u00f4t celle du manager silencieux qui laisse faire les employ\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils comprennent d\u2019eux-m\u00eames leurs r\u00f4les. Les strat\u00e9gies de management se confondent avec les instructions de jeu.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019acteur, la t\u00e2che se complique lorsqu\u2019il comprend, en d\u00e9couvrant les mails que Ravn s\u2019appliquait \u00e0 \u00e9crire, que pendant ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es, son personnage a \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rent pour chacun des employ\u00e9s. Son identit\u00e9 fictionnelle doit alors devenir kal\u00e9idoscopique. Kristoffer en vient \u00e0 oublier le principe fondamental qu\u2019il r\u00e9p\u00e8te pourtant \u00e0 maintes reprises&nbsp;: la coh\u00e9rence du personnage.<\/p>\n\n\n\n<p>La manipulation et la d\u00e9magogie se montrent le propre de l\u2019acteur (et non seulement du directeur) qui module son caract\u00e8re et ses postures selon l\u2019effet qu\u2019il d\u00e9sire produire sur son auditoire. Appara\u00eet, par ce biais, une r\u00e9flexion sur l\u2019activit\u00e9 de l\u2019acteur et sur le regard que la soci\u00e9t\u00e9 porte sur lui : celui qui doit, \u00e0 chaque fiction, \u00eatre un&nbsp;<em>autre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ces r\u00f4les polys\u00e9miques neutralisent tout manich\u00e9isme. Les spectateurs doivent simplement faire face \u00e0 ces faux-semblants, \u00e0 ces comportements strat\u00e9giques et \u00e0 ces non-dits sans \u00eatre en mesure de juger l\u2019un ou l\u2019autre personnage.<\/p>\n\n\n\n<p>De cette absence de manich\u00e9isme \u00e9merge une insoutenable l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019\u00eatre qui imbibe tous les protagonistes du spectacle d\u2019un tragique ind\u00e9niable. N\u00e9cessaire \u00e0 la communication et \u00e0 l\u2019existence en soci\u00e9t\u00e9, le mensonge devient path\u00e9tiquement \u00e9vident, il coule de source et chacun des spectateurs se sent concern\u00e9. M\u00eame si \u00e0 un niveau moindre, nous identifions tr\u00e8s bien cette d\u00e9magogie propre \u00e0 la vie en soci\u00e9t\u00e9 qui brise notre identit\u00e9 en mille morceaux. Et quiconque s\u2019est d\u00e9j\u00e0 fait passer pour quelque chose qu\u2019il n\u2019est pas tout \u00e0 fait se souvient de ce sentiment de cataclysme imminent. Parano\u00efaque, il se sent d\u00e9voil\u00e9 \u00e0 tout instant. Dans&nbsp;<em>Le&nbsp;Direkt\u00f8r,&nbsp;<\/em>la com\u00e9die est d\u00e9traqu\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la com\u00e9die, elle y est d\u00e9mont\u00e9e pi\u00e8ce par pi\u00e8ce jusqu\u2019\u00e0 ce que sa substantifique moelle soit d\u00e9nud\u00e9e. Le comique par outrance d\u00e9truit le comique et on finit par&nbsp;<em>pleurer<\/em>&nbsp;de&nbsp;<em>rire<\/em>. Lars von Trier le disait \u00e0 propos de son film&nbsp;: \u00ab&nbsp;le but de la com\u00e9die n\u2019est-il pas justement celui de la d\u00e9voiler&nbsp;?&nbsp;\u00bb. La d\u00e9voiler, c\u2019est pr\u00e9lever chacune de ses incoh\u00e9rences et les mettre en sc\u00e8ne&nbsp;: le genre est fabriqu\u00e9 comme nos r\u00f4les en soci\u00e9t\u00e9. Le spectateur le sait donc&nbsp;: le&nbsp;<em>happy end<\/em>&nbsp;qu\u2019il esp\u00e8re est impossible.<\/p>\n\n\n\n<p>Car plus le spectacle avance, plus le rire est catastrophique face \u00e0 un d\u00e9nouement qui refuse sans cesse d\u2019avoir lieu. Mais le rire est toujours entretenu m\u00eame lorsque les personnages se montrent ext\u00e9nu\u00e9s, tout comme les spectateurs, de leurs propres jeux. Ravn, pris d\u2019une crise de nerfs, s\u2019adresse au public \u00ab&nbsp;J\u2019en peux plus moi&nbsp;! Th\u00e9\u00e2tre&nbsp;? Pas th\u00e9\u00e2tre&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Et les choses empirent de plus en plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Les autres personnages semblent coinc\u00e9s dans un monde parall\u00e8le auquel nous avons parfois de la peine \u00e0 acc\u00e9der. Ils paraissent presque tous d\u00e9nu\u00e9s d\u2019un quelconque sens logique ou en pleine croisi\u00e8re stup\u00e9fiante. Pendant que Heidi (Camille Mermet) regarde fixement le mur, Nelle (Aur\u00e9lien Patouillard) s\u2019allonge sur le sol sans raison, Mette (Claire Deutsch) trotte comme un cheval de cirque et Lise (Valeria Bertolotto) se contorsionne avec une lubricit\u00e9 exag\u00e9r\u00e9e. Malgr\u00e9 leur invraisemblance, chacun d\u2019entre eux a une logique incarn\u00e9e dans un jeu (excellent) qui lui est propre. C\u2019est peut-\u00eatre ce qui fait la force des personnages d\u2019Oscar G\u00f3mez Mata.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc une r\u00e9flexion virtuose sur la libert\u00e9, la responsabilit\u00e9 et l\u2019identit\u00e9 qui est propos\u00e9e par Oscar G\u00f3mez Mata. Saluons la clart\u00e9 qu\u2019il a su donner \u00e0 un propos complexe, d\u00e9montrant une envie de s\u2019adresser au plus grand nombre&nbsp;: les questions abord\u00e9es, rarement laiss\u00e9es en suspens ou cach\u00e9es, sont explicites sans jamais devenir lourdes. Mais aussi l\u2019humilit\u00e9 des choix de mise en sc\u00e8ne&nbsp;: pas question de le\u00e7on de morale, de m\u00e9priser ou de montrer du doigt. Nous rions et pensons&nbsp;<em>avec&nbsp;<\/em>la troupe Alakran.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>11 novembre 2017<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/roberta-alberico\/\">Roberta Alberico<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/vidy.ch\/le-direktor\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Voir la page du spectacle<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019apr\u00e8s Lars von Trier (film) \/ Mise en sc\u00e8ne d\u2019Oscar G\u00f3mez Mata \/ Th\u00e9\u00e2tre de Vidy \/ du 8 au 11 novembre 2017 \/ Critiques par Aur\u00e9lien Maignant et Roberta Alberico.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"author":1001607,"featured_media":12052,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,38,2],"tags":[194,190],"class_list":["post-12051","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-spectacle","category-theatre-de-vidy","tag-aurelien-maignant","tag-roberta-alberico"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12051","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001607"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12051"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12051\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20762,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12051\/revisions\/20762"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/12052"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12051"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12051"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12051"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}