{"id":11893,"date":"2017-10-20T11:28:18","date_gmt":"2017-10-20T09:28:18","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=11893"},"modified":"2025-02-09T17:54:56","modified_gmt":"2025-02-09T16:54:56","slug":"erratiques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2017\/10\/erratiques\/","title":{"rendered":"Erratiques"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Erratiques<\/h2>\n\n\n<p>De Wolfram H\u00f6ll \/ Mise en sc\u00e8ne d\u2019Armand Delado\u00eby \/ Le Poche \/ du 16 octobre au 5 novembre 2017 \/ Critiques par Pierre-Paul Bianchi et Lucien Zuchuat.<\/p>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">M\u00e9moires meubles<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>20 octobre 2017<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/pierre-paul-bianchi\/\">Pierre-Paul Bianchi<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"522\" height=\"393\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/10\/295134_5\u00a9-Samuel-Rubio.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-11891\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/10\/295134_5\u00a9-Samuel-Rubio.jpg 522w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/10\/295134_5\u00a9-Samuel-Rubio-226x170.jpg 226w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/10\/295134_5\u00a9-Samuel-Rubio-266x200.jpg 266w\" sizes=\"auto, (max-width: 522px) 100vw, 522px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Samuel Rubio<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Au Poche de Gen\u00e8ve,&nbsp;<\/em>Erratiques&nbsp;<em>\u00e9voque les limites de l\u2019image et du langage face \u00e0 la m\u00e9moire, qui glisse avant qu\u2019on n\u2019ait pu la saisir.<\/em><em>&nbsp;&nbsp;<\/em><em>Le texte de Wolfram H\u00f6ll, dans la mise en sc\u00e8ne d\u2019Armand Delado\u00eby, raconte comment c\u2019est d\u2019\u00eatre un enfant face \u00e0 de grands bouleversements. Il en r\u00e9sulte &nbsp;une \u00ab&nbsp;force tranquille&nbsp;\u00bb qui, tout en d\u00e9pouillement, plonge le spectateur dans une introspection.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a sur sc\u00e8ne, vers le milieu du spectacle, un homme couch\u00e9. Il ressemble \u00e0 un adulte, interpr\u00e8te un enfant. Il construit avec lenteur un petit d\u00e9cor \u00e0 m\u00eame le sol, qui se compose \u2013 on s\u2019en aper\u00e7oit tardivement \u2013 de l\u2019esquisse fine d\u2019un immeuble carr\u00e9, de la silhouette juv\u00e9nile d\u2019un personnage en carton, d\u2019un arbre et d\u2019une voiture. Devant ce petit d\u00e9cor align\u00e9, aux pieds du public, il y a une l\u00e9g\u00e8re source de lumi\u00e8re rouge, qui en projette l\u2019ombre sur le mur&nbsp;; pendant un instant, la mise en sc\u00e8ne fait image. Le spectateur s\u2019\u00e9merveille \u00e9ventuellement, plus s\u00fbrement doute&nbsp;: la projection est de l\u2019ordre de la suggestion plut\u00f4t que de l\u2019explicite. Il y r\u00e8gne quelque chose d\u2019instable, d\u2019onirique. Car les traits demeurent flous, l\u2019\u00e9chelle est fausse, et l\u2019homme sur sc\u00e8ne, qui se tient entre le d\u00e9cor et le mur du fond, en emp\u00eache souvent m\u00eame la possibilit\u00e9&nbsp;: son ombre se d\u00e9marque sur fond rouge, fait de l\u2019ombre \u00e0 l\u2019image. Et puis celle-ci est comme un film photographique au soleil, qui s\u2019\u00e9vanouit dans trop de lumi\u00e8re. Le plateau est rapidement submerg\u00e9 par une clart\u00e9 nouvelle. Les formes visibles trahissent leur caract\u00e8re passager, instable par nature, disparaissent.<\/p>\n\n\n\n<p>Le public devra s\u2019en contenter. Pour le reste, l\u2019image passe par le langage. C\u2019est au spectateur de visualiser sur l\u2019espace quasiment vierge de la sc\u00e8ne les mots et les morts d\u2019un enfant, et il faut imaginer des paroles n\u00e9es d\u2019un r\u00e9cit morcel\u00e9. L\u2019histoire de tous et de soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il reste trois ans de vie au&nbsp;<em>mur gris de Berlin&nbsp;<\/em>lorsque Wolfram H\u00f6ll na\u00eet en 1986 \u00e0 Leipzig. Sur sc\u00e8ne, en 2017, c\u2019est un enfant qui parle d\u2019une \u00e9poque confuse, qui raconte, ou plut\u00f4t sugg\u00e8re, comment c\u2019est de vivre en Allemagne \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990. L\u2019opacit\u00e9 de ses souvenirs ne se laisse pas clarifier. L\u2019enfant tente d\u2019\u00e9chafauder \u2013 il ne saurait faire plus \u2013 une m\u00e9moire, celle de tous, \u00e0 l\u2019or\u00e9e d\u2019un grand bouleversement et \u00e0 sa suite. Sa m\u00e9moire, c\u2019est aussi celle d\u2019avant la fin de la communication, d\u2019avant la perte. L\u2019enfant est fissur\u00e9, son discours aussi. Il est orphelin ou presque. Sa m\u00e8re fait figure d\u2019absente, son p\u00e8re est l\u00e0, mais ne communique pas. Il lui reste un fr\u00e8re. Au Poche, le narrateur est dans une niche sur le c\u00f4t\u00e9 de la sc\u00e8ne, il ne fait pas corps&nbsp;<em>sur<\/em>&nbsp;le plateau avec son p\u00e8re et son fr\u00e8re, qu\u2019incarnent les deux autres acteurs. Il parle du dehors, \u00e9tablit la distance, suppose d\u00e9j\u00e0 l\u2019absence, le manque.<\/p>\n\n\n\n<p>Le texte rappelle le Faulkner de&nbsp;<em>The sound and the fury&nbsp;<\/em>: le monde est filtr\u00e9 par la conscience d\u2019un enfant qui souffre d\u00e9j\u00e0 de ne pas tout comprendre. Qui se sent ali\u00e9n\u00e9 trop t\u00f4t dans la vie&nbsp;: on lui dit \u00ab&nbsp;Tu n\u2019habites pas ici \/ tes parents ne t\u2019ont pas et \/ ne t\u2019ont jamais eu tu \/ n\u2019existes pas.&nbsp;\u00bb. Le texte se fait le reflet de cette conscience disparate et traumatique. On est face \u00e0 cela&nbsp;: la lutte du souvenir contre la mort. L\u2019enfant \u00e9voque timidement l\u2019isolement du p\u00e8re qui tente de r\u00e9parer un Super 8, en d\u00e9coupe et r\u00e9arrange les films, pour projeter l\u2019image de sa m\u00e8re absente&nbsp;; on ne verra pas sur sc\u00e8ne ce film.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas facile de verbaliser la perte. La diction le rappelle, qui est lente et confuse, qui b\u00e9gaye, fragmente la syntaxe des phrases au fil du flux de pens\u00e9e de l\u2019enfant. Ces d\u00e9coupages de la langue symbolisent le besoin de marquer un temps, devant l\u2019h\u00e9sitation \u00e0 se souvenir. Parfois, elles marquent l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 dire, comme lorsque le narrateur bloque sur les mots \u00ab&nbsp;elle appara\u00eet&nbsp;\u00bb, avant de passer \u00e0 autre chose sans avoir explicit\u00e9 l\u2019apparition. La voix est v\u00e9hicul\u00e9e par un \u00e9metteur-r\u00e9cepteur gr\u00e9sillant qui fait aussi figure de musicien&nbsp;: les bruits parasites servent de fond sonore \u00e0 la pi\u00e8ce et sugg\u00e8rent pr\u00e9cis\u00e9ment un \u00e9cran importun entre l\u2019\u00e9metteur et le r\u00e9cepteur, entre le narrateur et le public&nbsp;; on oserait m\u00eame imaginer, entre le narrateur et lui-m\u00eame. Sa voix est potentiellement toujours d\u00e9j\u00e0 ali\u00e9n\u00e9e, \u00e0 l\u2019image de ses souvenirs brouill\u00e9s et fissur\u00e9s. On n\u2019est pas s\u00fbr qu\u2019il soit lui-m\u00eame en mesure d\u2019accuser r\u00e9ception de ses propres mots. Qui re\u00e7oit ses messages&nbsp;? Je, tu, nous. Lui, le p\u00e8re, le fr\u00e8re, le public, ou personne&nbsp;? La gestion sonore du spectacle concorde avec le contenu textuel. Mais nous voil\u00e0 encore face \u00e0 un morcellement : la langue comme l\u2019image peinent \u00e0 faire un sens d\u00e9finitif et s\u00fbr. Mais on y croit.<\/p>\n\n\n\n<p>La mise en sc\u00e8ne d\u2019Armand Delado\u00eby est minimale, d\u00e9pouill\u00e9e, clinique. Elle s\u2019efforce de dire beaucoup sans rien, et cela fonctionne. Le plateau n\u2019a gu\u00e8re plus de deux m\u00e8tres de profondeur, laisse le spectateur oppress\u00e9 \u2013 il n\u2019y a pas de ligne d\u2019horizon, pas de profondeur. Il ne s\u2019y trouve que trois petits blocs gris. On se souviendra pourtant de l\u2019effet troublant provoqu\u00e9 par la brillance du mat\u00e9riau employ\u00e9 pour recouvrir le sol et l\u2019arri\u00e8re-fond, qui fait muer l\u2019atmosph\u00e8re au gr\u00e9 des lumi\u00e8res. Obsessionnellement les mots \u00ab&nbsp;ombre, lumi\u00e8re, ombre, lumi\u00e8re \u00bb reviennent. La teinte grise de la sc\u00e8ne est n\u00e9anmoins la premi\u00e8re \u00e0 frapper. C\u2019est au public de construire sur cette surface les images fissur\u00e9es \u00e9chapp\u00e9es du langage. \u00ab&nbsp;Je vais \/ \u00e0 la maison. [\u2026] La maison \/ est un bloc d\u2019habitation&nbsp;\u00bb dit lentement l\u2019enfant. On s\u2019attache aux mots et on imagine que sur sc\u00e8ne, le gris pourrait \u00eatre la fa\u00e7ade de b\u00e9ton. On ne cesse pourtant de douter de soi, rien n\u2019est jamais explicite. Le d\u00e9pouillement est industriel&nbsp;: il n\u2019y pas l\u00e0 de luxe ni d\u2019abondance. Il s\u2019y trouve simplement la m\u00eame lenteur, la m\u00eame aphasie que dans les sentiments et les \u00e9vocations de l\u2019enfant. L\u2019image est forte quand le p\u00e8re traverse au ralenti la sc\u00e8ne, presque coll\u00e9 au mur \u2013 presque d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de sa corporalit\u00e9 et pourtant pr\u00e9cis dans ses gestes \u2013 et croise sur son chemin, sans le regarder, son fils qui vient en sens inverse, \u00e9loign\u00e9 du mur et beaucoup moins m\u00e9canique dans sa d\u00e9marche. Il n\u2019y pas de dialogue. Il y a l\u2019incapacit\u00e9 visuelle et textuelle de la rencontre. Comment reconstruire seul la m\u00e9moire des absents, lorsqu\u2019on est isol\u00e9 au c\u0153ur de nos proches&nbsp;? C\u2019est peut-\u00eatre ce que raconte ce spectacle.<\/p>\n\n\n\n<p>A Gen\u00e8ve, la rencontre entre Wolfram H\u00f6ll et Armand Delado\u00eby produit une symphonie poignante qui fait sens vers une cacophonie. Le titre cristallisait d\u00e9j\u00e0 cette instabilit\u00e9 et ces manques de rep\u00e8res qui suivent les bouleversements individuels et collectifs.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>20 octobre 2017<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/pierre-paul-bianchi\/\">Pierre-Paul Bianchi<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Plong\u00e9e dans les eaux troubles de l\u2019enfance<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>20 octobre 2017<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/lucien-zuchuat\/\">Lucien Zuchuat<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"522\" height=\"393\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/10\/159174_4\u00a9-Samuel-Rubio.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-11887\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/10\/159174_4\u00a9-Samuel-Rubio.jpg 522w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/10\/159174_4\u00a9-Samuel-Rubio-226x170.jpg 226w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/10\/159174_4\u00a9-Samuel-Rubio-266x200.jpg 266w\" sizes=\"auto, (max-width: 522px) 100vw, 522px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Samuel Rubio<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Dans une qu\u00eate hallucin\u00e9e et musicale, Wolfram H\u00f6ll, jeune surdou\u00e9 de la dramaturgie germanophone, rappelle par bribes une enfance berlinoise \u00e0 la crois\u00e9e de l\u2019Est et de l\u2019Ouest, des r\u00eaves de lumi\u00e8re et de la rudesse du b\u00e9ton. Au POCHE (GE), sous la direction satin\u00e9e d\u2019Armand Delado\u00eby, le texte se murmure dans la p\u00e9nombre. Et c\u2019est bouleversant.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Vous avez dit \u00ab&nbsp;sloop&nbsp;\u00bb&nbsp;? C\u2019est la sp\u00e9cialit\u00e9 de la maison&nbsp;: un assemblage de deux, trois, quatre pi\u00e8ces, jou\u00e9es seules ou par paire au gr\u00e9 des soirs, partageant le m\u00eame d\u00e9cor, \u00e9changeant leurs com\u00e9dien(ne)s, se r\u00e9pondant par la th\u00e9matique ou la forme. Le programme, ainsi, se module \u00e0 loisir, l\u2019affiche change sans cesse et les textes se font \u00e9cho, se m\u00ealent, se r\u00e9pondent selon une alchimie complexe et toujours renouvel\u00e9e. Le seul inconditionnel \u00e9tant que la spectatrice (puisque tout est f\u00e9minis\u00e9 cette saison dans la communication du POCHE) n\u2019en sorte pas indiff\u00e9rente, qu\u2019elle op\u00e8re ce mouvement de recul, essentiel \u00e0 l\u2019art, auquel elle est doucement invit\u00e9e. Et \u00e7a marche, on vous assure.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce quatri\u00e8me sloop, intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;murmures&nbsp;\u00bb, que propose le POCHE depuis que Mathieu Bertholet en a pris la direction en 2015, il revient \u00e0 quatre monologues d\u2019\u00e9voquer, avec force douceur, l\u2019exil, la chute, les vertiges. Si le texte est roi tout au long du parcours, la th\u00e9matique se nuance \u00e0 l\u2019infini: on a vu d\u2019abord la fr\u00e9n\u00e9sie des sommets rendue dans une poignante \u00ab&nbsp;conf\u00e9rence intime&nbsp;\u00bb (<em>Les voies sauvages<\/em>&nbsp;de R\u00e9gis Duqu\u00e9), puis le d\u00e9sespoir face \u00e0 la violence d\u2019un monde, le n\u00f4tre, dans lequel tout se marchande (rendue par la po\u00e9sie sonore et \u00e9lectrique de Philippe Malone dans&nbsp;<em>Krach<\/em>) et, enfin, le frisson d\u2019une rencontre in\u00e9dite, presque sauvage tant elle \u00e9tait tiss\u00e9e de v\u00e9rit\u00e9 brute (<em>Votre regard<\/em>&nbsp;de C\u00e9dric Bonfils).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Au loin, les envo\u00fbtants murmures de l\u2019enfance<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce d\u00e9licat paysage de l\u2019intime,&nbsp;<em>Erratiques<\/em>&nbsp;progresse sur un mode mineur, comme une qu\u00eate int\u00e9rieure, secr\u00e8te, s\u2019inventant sur les b\u00e9gaiements du souvenir. Car si le verbe de Wolfrahm H\u00f6ll (dont les trois \u0153uvres, tout juste traduites en fran\u00e7ais, para\u00eetront cette semaine \u00e0 l\u2019Arche) est aussi dense, qu\u2019il imprime un rythme si particulier empruntant \u00e0 la comptine, douce et rassurante musique de nos premiers jours, qu\u2019il \u00e9volue de mani\u00e8re d\u00e9cousue dans un labyrinthe d\u2019images, de flashs, c\u2019est aussi qu\u2019il se veut r\u00e9cit de l\u2019enfance, racont\u00e9 depuis l\u2019enfance.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire qu\u2019on \u00e9voque ici est toute simple, mais rien n\u2019est arr\u00eat\u00e9, rien n\u2019est \u00e9clair\u00e9 de mani\u00e8re frontale dans ce texte-fleuve aux innombrables points de fuite&nbsp;: entre trois \u00e9normes rochers qu\u2019un glacier a charri\u00e9s il y a bien longtemps, pas si loin de la ville, on a construit un quartier-cit\u00e9, quatre blocs de b\u00e9ton. C\u2019est l\u00e0, au \u00ab&nbsp;premier-deuxi\u00e8me&nbsp;\u00bb, que se trouve le p\u00e8re, devant son \u00ab&nbsp;\u00e9metteur-r\u00e9cepteur&nbsp;\u00bb, sa \u00ab&nbsp;bo\u00eete noire avec mille voix dedans&nbsp;\u00bb, passant ses journ\u00e9es \u00e0 rabibocher de vieilles pellicules de film qu\u2019il projette, la nuit venue, sur les blocs voisins. On les devine alors sans peine, l\u2019enfant, le fr\u00e8re, le p\u00e8re, \u00e9merveill\u00e9s devant leur propre image, devenus&nbsp;g\u00e9ants de lumi\u00e8re sous la noirceur du ciel, chaloupant, dans une superposition grossi\u00e8re qui ne semble duper personne, avec \u00ab&nbsp;elle&nbsp;\u00bb. Elle, la grande absente de cette masculine triade. Elle, dont le nom n\u2019est jamais prononc\u00e9, mais dont le souvenir est encore assez br\u00fblant pour d\u00e9vorer les journ\u00e9es du p\u00e8re et raviver, le temps d\u2019un soir, le r\u00eave projet\u00e9 d\u2019une union paisible et invaincue.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>47 minutes chrono d\u2019immersion<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On pouvait craindre que la magie subtile du texte de H\u00f6ll ne r\u00e9siste pas \u00e0 un double proc\u00e9d\u00e9 de traduction (vers le fran\u00e7ais puis vers la sc\u00e8ne). Il n\u2019en est rien. L\u2019allemand est rendu par le verbe impeccable de Laurent Mulheisen, conseiller litt\u00e9raire de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise, qui rapporte avec finesse et pr\u00e9cision \u00e0 la fois l\u2019imaginaire des cit\u00e9s d\u00e9laiss\u00e9es et la po\u00e9sie insigne du texte, ses variantes rythmiques envo\u00fbtantes (\u00ab&nbsp;si silencieuse, si silencieuse&nbsp;\u00bb), la na\u00efvet\u00e9 propre \u00e0 la narration du tout jeune gar\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n<p>Et la sc\u00e8ne, de son c\u00f4t\u00e9, s\u2019en empare avec une intense retenue. Car c\u2019est le parti du minimalisme, des microvariations \u00e0 l\u2019ampleur infinie, de la vibrante sous-ench\u00e8re que prennent Armand Delado\u00eby et ses trois com\u00e9diens. La sc\u00e8ne, une mani\u00e8re de rampe dont les courbes gris-or s\u2019\u00e9ploient en longueur, n\u2019offre rien \u00e0 la vue que trois gros cailloux de papier m\u00e2ch\u00e9 \u2013 les fameux \u00ab&nbsp;erratiques&nbsp;\u00bb, seule concession physique \u00e0 un imaginaire avant tout verbal (la majeure partie du spectacle \u00e9tant en effet lue texte en main).<\/p>\n\n\n\n<p>Pour le reste, la m\u00e9canique rel\u00e8ve de la plus pure simplicit\u00e9&nbsp;: l\u2019un des trois com\u00e9diens (Fred Jacot-Guillermod), repli\u00e9 dans un coin derri\u00e8re sa partition, assume une narration fr\u00e9n\u00e9tique que rythme la danse ondoyante de ses doigts de souris : voici l\u2019enfant. L\u2019autre (C\u00e9dric Dj\u00e9dj\u00e9) endosse la partition de l\u2019immobilisme, de la force boudeuse, la violence d\u2019une pr\u00e9sence en retrait&nbsp;: voici le fr\u00e8re. Et le troisi\u00e8me (C\u00e9dric Juliens) d\u2019assurer la partition du p\u00e8re, avec ses mouvements emprunt\u00e9s de g\u00e9ant dans une maison de poup\u00e9e, sa voix rassurante et la puissance bienveillante de son sourire. Plong\u00e9s dans la p\u00e9nombre, plus trism\u00e9gistes que n\u00e9cromanciens, ils transforment l\u2019or du monologue de H\u00f6ll en broderie de sens, d\u2019images fortes et sombres qui \u00e9voquent toute la gravit\u00e9 de l\u2019enfance, ses urgences et ses drames.<\/p>\n\n\n\n<p>Seule la bande-son, les riches improvisations de Vincent H\u00e4nni qui drapent \u00e9nergiquement le texte de bout en bout dans un hypnotique tango, peut parfois sembler redondante, voire m\u00eame \u00e9touffante, les rythmes confinant par moment \u00e0 l\u2019anxiog\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais c\u2019est un d\u00e9tail. Car la houle inarr\u00eat\u00e9e des mots, la musique magistrale du po\u00e8me servie par un jeu sensible et habit\u00e9, emporte d\u00e8s l\u2019abord. A-t-on m\u00eame clign\u00e9 des yeux durant ces 47 minutes chrono d\u2019immersion totale&nbsp;? Transies, boulevers\u00e9es, d\u2019avoir saisi dans la p\u00e9nombre la difficult\u00e9 de se d\u00e9faire de ces roches erratiques qui nous habitent toutes, on se dit que la magie tient sans doute du ressouvenir&nbsp;: les drames de cet enfant, ses deuils inassouvis, sont aussi ceux de notre enfance \u00e0 nous.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>20 octobre 2017<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/lucien-zuchuat\/\">Lucien Zuchuat<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/poche---gve.ch\/spectacle\/erratiques\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Voir la page du spectacle<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De Wolfram H\u00f6ll \/ Mise en sc\u00e8ne d\u2019Armand Delado\u00eby \/ Le Poche \/ du 16 octobre au 5 novembre 2017 \/ Critiques par Pierre-Paul Bianchi et Lucien Zuchuat.<\/p>\n","protected":false},"author":1001607,"featured_media":12016,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,171,38],"tags":[197,191],"class_list":["post-11893","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-le-poche","category-spectacle","tag-lucien-zuchuat","tag-pierre-paul-bianchi"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11893","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001607"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11893"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11893\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20802,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11893\/revisions\/20802"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/12016"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11893"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11893"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11893"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}