{"id":11614,"date":"2017-05-22T15:14:47","date_gmt":"2017-05-22T13:14:47","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=11614"},"modified":"2025-02-09T17:57:09","modified_gmt":"2025-02-09T16:57:09","slug":"chekhovs-first-play","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2017\/05\/chekhovs-first-play\/","title":{"rendered":"Chekhov\u2019s First Play"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Chekhov\u2019s First Play<\/h2>\n\n\n<p>D\u2019apr\u00e8s\u00a0<em>Platonov<\/em> d\u2019Anton Tchekhov \/ Par la compagnie Dead Centre \/ Th\u00e9\u00e2tre de Vidy \/ Du 17 au 20 mai 2017 \/ Critiques par Marek Chojecki et Laure-Elie Hoegen.<\/p>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">\u00catre Platonov<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>20 mai 2017<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/marek-chojecki\/\">Marek Chojecki<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"681\" height=\"448\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/05\/dsc02455_1_cb_i.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-11612\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/05\/dsc02455_1_cb_i.jpg 681w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/05\/dsc02455_1_cb_i-250x164.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/05\/dsc02455_1_cb_i-300x197.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/05\/dsc02455_1_cb_i-624x411.jpg 624w\" sizes=\"auto, (max-width: 681px) 100vw, 681px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Vidy<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Prenez vos \u00e9couteurs, asseyez-vous, votre si\u00e8ge vous appartient, faites comme chez vous&nbsp;: c\u2019est ainsi que la compagnie Dead Centre invite \u00e0 explorer la premi\u00e8re pi\u00e8ce d\u2019Anton Tchekhov,&nbsp;<\/em>Platonov<em>, une oeuvre complexe, proposant de riches r\u00e9flexions sur le th\u00e9\u00e2tre et sur nous-m\u00eames. Mais pas d\u2019inqui\u00e9tude&nbsp;: le metteur en sc\u00e8ne est l\u00e0 pour nous expliquer, en direct, cette pi\u00e8ce \u00ab&nbsp;bord\u00e9lique&nbsp;\u00bb\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Un casque audio pour chacun, un&nbsp;<em>Sound Check<\/em>, une pr\u00e9face au spectacle avec le metteur en sc\u00e8ne qui nous explique ses intentions. Pour la dur\u00e9e du spectacle, on l\u2019entendra dans nos casques, il sera notre guide, un commentateur, une sorte de voix interne qui souhaite expliquer pourquoi il faut appr\u00e9cier et aimer&nbsp;<em>Platonov<\/em>. L\u2019originalit\u00e9 de la formule tient donc d\u00e8s le d\u00e9part dans l\u2019int\u00e9gration du point de vue de l\u2019artiste \u00e0 celui des spectateurs. S\u2019ouvre le rideau, et nous voil\u00e0 embarqu\u00e9s dans le salon d\u2019 Anna Petrovna Vo\u00efntseva, une grande pi\u00e8ce avec une large table au milieu, quelques fauteuils dans les coins et une fa\u00e7ade de la maison en fond de sc\u00e8ne. Les nombreux convives aux noms russes complexes arrivent au fur et \u00e0 mesure. Ils attendent tous Platonov, qui est au c\u0153ur de toutes les discussions. Le dispositif des commentaires en direct permet de suivre facilement le d\u00e9roulement de l\u2019histoire qui semble&nbsp;<em>a priori<\/em>&nbsp;sans grand changement par rapport au texte de Tchekhov. Ces explications s\u2019attardent m\u00eame sur les diverses intentions du metteur en sc\u00e8ne, par exemple le souhait de mettre au fond de la sc\u00e8ne les personnages moins importants, plus isol\u00e9s et perdus.<\/p>\n\n\n\n<p>Rapidement, ce dispositif commence \u00e0 se d\u00e9former, les commentaires divaguent de plus en plus, avec des d\u00e9tails hors sujet sur le casting, avec les doutes du metteur en sc\u00e8ne quant \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 de ses acteurs. Sur sc\u00e8ne aussi, le jeu de ces derniers est alt\u00e9r\u00e9 peu \u00e0 peu, ils semblent perdus dans le texte, des phrases sont r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, des entr\u00e9es sont fausses, et par-dessus tout on attend toujours Platonov qui, comme Godot, semble ne jamais devoir arriver. Les niveaux de fiction m\u00e9langent aussi&nbsp;: le metteur en sc\u00e8ne pr\u00e9cise que le mari de Sophie \u00c9gorovna Vo\u00efntseva a raison de remettre en cause sa fid\u00e9lit\u00e9, puisque lui-m\u00eame a couch\u00e9 avec l\u2019actrice. \u00c0 quel niveau sommes-nous, entre le personnage et l\u2019actrice&nbsp;? La pi\u00e8ce donne l\u2019impression de s\u2019\u00e9chapper peu \u00e0 peu d\u2019elle-m\u00eame, puis s\u2019effondre de mani\u00e8re remarquable&nbsp;\u2013 destruction, feu, musique, danse, et surtout&nbsp;: Platonov.<\/p>\n\n\n\n<p>On se d\u00e9lecte de ce chaos, \u00e0 travers lequel on est guid\u00e9 de mani\u00e8re si efficace, et qui questionne autant le r\u00f4le des acteurs sur sc\u00e8ne que celui des spectateurs dans la salle. Les probl\u00e9matiques s\u2019articulent \u00e0 diff\u00e9rents niveaux&nbsp;: le personnage de fiction s\u2019interroge lui-m\u00eame sur son existence dans le texte, mais l\u2019acteur aussi se pose des questions sur lui-m\u00eame et sur le personnage qu\u2019il incarne. A travers les \u00e9couteurs et cette voix qui lui parle comme sa voix int\u00e9rieure, le spectateur se questionne aussi presque malgr\u00e9 lui sur son r\u00f4le d\u2019observateur. Le d\u00e9roulement de l\u2019action accompagne ces r\u00e9flexions&nbsp;: les r\u00e9pliques s\u2019\u00e9cartent tant\u00f4t du texte de Tchekhov, tant\u00f4t y reviennent&nbsp;; des glissements surprenants ont lieu, par exemple lorsque l\u2019un des personnages \u00e9change sa place avec un spectateur. Qui est qui&nbsp;? Qui sommes-nous&nbsp;? Il semble que chaque sc\u00e8ne du spectacle cherche \u00e0 poser des questions existentielles complexes. Questions qui, de plus, ne sont pas d\u00e9plac\u00e9es, puisque le personnage de Platonov dans le texte de Tchekhov est bien un homme qui vit une grande remise en question et traverse une grave crise existentielle.<\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce affirme ouvertement sa volont\u00e9 de sortir ces questionnements au-del\u00e0 des murs du th\u00e9\u00e2tre, de propager ces r\u00e9flexions au spectateur qui les emportera avec lui. A la fin de la pi\u00e8ce de Tchekhov, Platonov meurt tu\u00e9 par balle. Ici, il y a bien un mort sur sc\u00e8ne, le pistolet est bien tir\u00e9, mais cet acte final se passe presque hors sc\u00e8ne, le rideau est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 moiti\u00e9 ferm\u00e9, seul le commentaire continue dans les \u00e9couteurs.&nbsp;Le d\u00e9roulement de la pi\u00e8ce elle-m\u00eame est comme assign\u00e9 \u00e0 un niveau moins important, on n\u2019est m\u00eame pas s\u00fbr de qui meurt, et cela n\u2019a pas d\u2019importance. Ce qui compte, c\u2019est les paroles qui persistent, les r\u00e9flexions de Platonov qui sont le c\u0153ur du spectacle et qui sont transmises au spectateur. Et le commentaire final le souligne encore avec une question simple&nbsp;:&nbsp;<em>quels vont \u00eatre vos premiers mots apr\u00e8s cette pi\u00e8ce&nbsp;<\/em>? Une belle invitation, \u00e0 travers laquelle la compagnie Dead Centre r\u00e9ussit avec brio \u00e0 faire vivre l\u2019action th\u00e9\u00e2trale dans la peau d\u2019un personnage du spectacle.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>20 mai 2017<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/marek-chojecki\/\">Marek Chojecki<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Entre carte blanche et carte d\u2019identit\u00e9<\/h3>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>20 mai 2017<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/laure-elie-hoegen\/\">Laure-Elie Hoegen<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"681\" height=\"448\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/05\/dsc01721_1_cb_i.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-11652\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/05\/dsc01721_1_cb_i.jpg 681w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/05\/dsc01721_1_cb_i-250x164.jpg 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/05\/dsc01721_1_cb_i-300x197.jpg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2017\/05\/dsc01721_1_cb_i-624x411.jpg 624w\" sizes=\"auto, (max-width: 681px) 100vw, 681px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Vidy<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Le Dead Center revisite Tchekhov \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un jus multi-vitamin\u00e9 et il y a de quoi enchanter chaque palais ! La g\u00e9n\u00e9ration Y est port\u00e9e aux nues avec un spectacle qui se passe tout pr\u00e8s de vos oreilles, dans des casques audio, o\u00f9 s\u2019\u00e9gr\u00e8nent les commentaires suivis du metteur en sc\u00e8ne sur le spectacle \u2013 ce qui amusera \u00e9galement les fines bouches de la m\u00e9ta-th\u00e9\u00e2tralit\u00e9\u2026 Les amateurs des chamboulements sur sc\u00e8ne, quant \u00e0 eux, seront tout aussi repus et la faim des enthousiastes de beaux textes sera rassasi\u00e9e d\u00e8s les premi\u00e8res r\u00e9pliques. Chacun en sortira requinqu\u00e9 !<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Anna Petrovna s\u2019\u00e9tend, se vautre sur une longue table, pr\u00eate \u00e0 accueillir des convives. Il y a du vin, des canap\u00e9s moelleux dans les coins de la pi\u00e8ce, la lumi\u00e8re est douce. De hautes fa\u00e7ades semblent sortir du parquet et Anna Petrovna s\u2019interroge sur son r\u00f4le dans tout ce d\u00e9cor. Elle s\u2019adresse \u00e0 ses h\u00f4tes \u2013 qui doivent encore arriver : \u00e0 quoi servons-nous ? Apr\u00e8s tout, le metteur en sc\u00e8ne, Ben Kidd, l\u2019avait annonc\u00e9 avant l\u2019ouverture du rideau rouge : chez Tchekhov, les riches s\u2019ennuient et ne savent pas pourquoi. Ben Kidd livre au public des \u00e9l\u00e9ments anecdotiques : une des habitudes de Tchekhov, nous dit-il par exemple, est de mentionner un pistolet dans chacune de ses pi\u00e8ces. On d\u00e9couvre alors avec amusement qu\u2019il y a un pistolet sur sc\u00e8ne, quelque part au milieu d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 russe lass\u00e9e par le vain divertissement de ces soir\u00e9es mondaines. Puis viennent \u00e9galement Ivan Ivanovitch Triletski, un colonel d\u00e9sormais \u00e0 la retraite, et Sophie \u00c9gorovna Vo\u00efntseva, mari\u00e9e \u00e0 Sergue\u00ef Vo\u00efntsev. Le commentateur s\u2019\u00e9tonne de la longueur des noms russes qui nous sont susurr\u00e9s, tant\u00f4t dans l\u2019oreille gauche, tant\u00f4t dans l\u2019oreille droite. Le micro fonctionne parfaitement, on continue.<\/p>\n\n\n\n<p>Les invit\u00e9s au manoir jactent et brassent de l\u2019air en attendant l\u2019arriv\u00e9e de Platonov, comme si tout gravitait autour de lui, et que sans lui, vraiment, rien ne ferait sens. \u00c9tonnamment, malgr\u00e9 tout ce vide, la densit\u00e9 de ce spectacle est ind\u00e9niable : on per\u00e7oit chaque respiration, g\u00e9missement ou petit commentaire souffl\u00e9 en apart\u00e9 gr\u00e2ce au casque audio, comme si le commentateur \u00e9tait une sorte de p\u00e8re protecteur, assis au bord de notre lit, en train de conter cette histoire. Le metteur en sc\u00e8ne a-t-il voulu faire une allusion directe au titre original de la pi\u00e8ce&nbsp;<em>Platonov&nbsp;<\/em>ou<em>&nbsp;le Fait social de ne pas avoir de p\u00e8re&nbsp;<\/em>? On a en effet l\u2019impression que chacun des personnages erre dans la soci\u00e9t\u00e9 sans but d\u00e9fini : le p\u00e8re aurait-il manqu\u00e9 \u00e0 son devoir d\u2019orientation dans le monde ? C\u2019est en effet gr\u00e2ce aux remarques du commentateur, par ailleurs inlassable, que chaque spectateur a un acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 aux pens\u00e9es des personnages et \u00e0 leur monde int\u00e9rieur, ou plut\u00f4t \u00e0 celui que le metteur en sc\u00e8ne leur pr\u00eate. C\u2019est en tout cas l\u2019effet d\u00e9clench\u00e9 par les casques audio&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, ce que les autres g\u00e9n\u00e9rations que la g\u00e9n\u00e9ration Y n\u2019avaient peut-\u00eatre pas discern\u00e9 \u00e0 ce point dans les lieux publics en dehors des th\u00e9\u00e2tres, se produit : une bulle se constitue o\u00f9 rien n\u2019entre de l\u2019ext\u00e9rieur. C\u2019est un t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec ce qu\u2019on \u00e9coute, c\u2019est un moment de gr\u00e2ce qui n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 nous. Ici cependant, une centaine de spectateurs partagent ce moment de fa\u00e7on simultan\u00e9e et cela cr\u00e9e un sentiment collectif inoubliable, au-del\u00e0 de chaque sph\u00e8re individuelle marqu\u00e9e par des gloussements et de courts bavardages qu\u2019on laisse \u00e9chapper plus facilement que d\u2019habitude, puisque l\u2019on se croit seul avec Anna Petrovna et ses acolytes. Les deux jeunes artistes Bush Moukarzel et Ben Kidd mixent non seulement la musique en fond sonore mais r\u00e9unissent aussi les g\u00e9n\u00e9rations autour de la technologie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le rythme de la pi\u00e8ce est parfaitement mesur\u00e9 et on l\u2019appr\u00e9cie : l\u2019ambiance tourne petit \u00e0 petit au vinaigre, les femmes s\u2019affrontent autour de leurs amours d\u00e9chues, les h\u00f4tes s\u2019agitent autour de la politique et passent du ga\u00e9lique au russe en grattant quelques notes sur la guitare. Et puis tous se remettent d\u2019aplomb lorsque Platonov \u2013 un heureux \u00e9lu du public \u00e0 la veste rouge \u2013 se retrouve enfin parmi les invit\u00e9s. Il devient le porte-parole des d\u00e9ceptions et l\u2019espoir des conqu\u00eates \u00e0 venir de ceux pour lesquels la vie n\u2019a plus vraiment de couleurs. Platonov, d\u2019un air nonchalant, est men\u00e9 de \u00e7\u00e0 et l\u00e0, gr\u00e2ce \u00e0 une oreillette qui le guide. Il passe d\u2019une main \u00e0 l\u2019autre, devient l\u2019interlocuteur d\u2019une chanson, puis l\u2019ancien amant de Sophie Vo\u00efntseva et le partenaire d\u2019une danse chor\u00e9graphi\u00e9e sur le&nbsp;<em>beat<\/em>&nbsp;de Moderat.&nbsp; Ce dispositif dramaturgique met en lumi\u00e8re l\u2019\u00e9chec de sa propre volont\u00e9 dans son rapport au monde ext\u00e9rieur. Platonov semble incapable de faire face aux projections des convives et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, incapable de penser et d\u2019agir seul, comme les autres personnages d\u2019ailleurs, qui l\u2019attendaient vainement. Et l\u00e0, comme pour apporter du piment \u00e0 cette masse humaine paresseuse, la technique passe soudain au premier plan. C\u2019est comme si l\u2019on avait donn\u00e9 carte blanche \u00e0 l\u2019\u00e9quipe pour les sons, les lumi\u00e8res et les costumes. Une \u00e9norme boule de feu fracasse les fa\u00e7ades, les lumi\u00e8res rutilent, les com\u00e9diens vrillent, on veut s\u2019\u00e9poumoner avec eux,&nbsp; le tout est d\u2019ailleurs soutenu par une musique entra\u00eenante qui se d\u00e9cha\u00eene dans nos oreilles. Le commentateur s\u2019est enfin tu et nous laisse entendre des bruits de circulation et d\u2019\u00e9lectro berlinoise. Anna et ses h\u00f4tes semblent quitter leur XIXe si\u00e8cle et, dot\u00e9s d\u2019une volont\u00e9 \u00e9cras\u00e9e par le monde de la technique, ils deviennent nos contemporains.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 coup, bien qu\u2019embarqu\u00e9s dans ce d\u00e9cha\u00eenement des \u00e9l\u00e9ments \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 plut\u00f4t rare sur une sc\u00e8ne, on remarque que Platonov semble perdu parmi ces personnalit\u00e9s devenues en un tour de main tr\u00e8s inqui\u00e9tantes. \u00c0 la mani\u00e8re d\u2019un monde fantastique en rupture nette, le masque du personnage tombe. Au d\u00e9but de la pi\u00e8ce, le commentateur abordait de fa\u00e7on p\u00e9dagogique le th\u00e8me de l\u2019identit\u00e9 dans la pi\u00e8ce de Tchekhov, et celui de la propri\u00e9t\u00e9. A pr\u00e9sent, les com\u00e9diens se d\u00e9font de leurs costumes, comme si une main ext\u00e9rieure pelait leur identit\u00e9 premi\u00e8re, celle qu\u2019ils voulaient bien jusque-l\u00e0 montrer au public. Ici, on perd tout jusqu\u2019\u00e0 sa propre peau. Les costumes reposent sur des chaises, Planotov n\u2019aimera plus Sophie et elle en prend conscience&nbsp;; Alexandra, l\u2019\u00e9pouse de Platonov, avorte dans un violent spasme au milieu des verres encore remplis.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet habile renversement laisse sans voix. De quoi est donc constitu\u00e9e l\u2019identit\u00e9 des personnages ? N\u2019y-a-t-il, dans le monde que Tchekhov nous propose, que du toc, des billets et des beaux mots ? Le Dead Center ne choisit pas la voie de la trag\u00e9die, mais professe bien une renaissance des personnages et rel\u00e8gue au placard le d\u00e9sespoir avec lequel chacun ici s\u2019\u00e9tait habill\u00e9. Cette quintessence du com\u00e9dien mis \u00e0 nu m\u00e8ne le spectateur \u00e0 une r\u00e9flexion sur le devoir d\u2019\u00eatre vrai, d\u00e9pouill\u00e9 de tout :&nbsp; apparats et coiffures ostentatoires, mais aussi nos propres identit\u00e9s de personnages et de com\u00e9diens. Lorsque les marqueurs sociaux, tels des \u00e9cailles de plastique, tombent petit \u00e0 petit sur le sol et que Platonov nous confronte enfin au r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>20 mai 2017<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par&nbsp;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/lequipe\/laure-elie-hoegen\/\">Laure-Elie Hoegen<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/vidy.ch\/chekhovs-first-play\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Voir la page du spectacle<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019apr\u00e8s\u00a0Platonov d\u2019Anton Tchekhov \/ Par la compagnie Dead Centre \/ Th\u00e9\u00e2tre de Vidy \/ Du 17 au 20 mai 2017 \/ Critiques par Marek Chojecki et Laure-Elie Hoegen.<\/p>\n","protected":false},"author":784,"featured_media":11615,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,38,2],"tags":[189,188],"class_list":["post-11614","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-spectacle","category-theatre-de-vidy","tag-laure-elie-hoegen","tag-marek-chojecki"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11614","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/784"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11614"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11614\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20840,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11614\/revisions\/20840"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/11615"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11614"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11614"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11614"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}