{"id":1133,"date":"2013-11-17T21:07:25","date_gmt":"2013-11-17T20:07:25","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=1133"},"modified":"2025-02-10T14:01:36","modified_gmt":"2025-02-10T13:01:36","slug":"deux-mouette","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2013\/11\/deux-mouette\/","title":{"rendered":"La Mouette"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"wp-block-post-title\">La Mouette<\/h2>\n\n<div class=\"wp-block-post-excerpt\"><p class=\"wp-block-post-excerpt__excerpt\">de Tchekhov \/ mise en sc\u00e8ne Jean-Michel Potiron \/ Th\u00e9\u00e2tre La Grange de Dorigny \u00e0 Lausanne \/ du 14 au 16 novembre 2013 \/ Critiques par Sabrina Roh, Jonas Guyot et Jehanne Denogent. <\/p><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>14 novembre 2013<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a title=\"Sabrina Roh\" href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/sabrina-roh\">Sabrina Roh<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Dix vies, dix drames<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"765\" height=\"425\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2013\/11\/Mouette1-1.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-21801\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2013\/11\/Mouette1-1.png 765w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2013\/11\/Mouette1-1-300x167.png 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2013\/11\/Mouette1-1-250x139.png 250w\" sizes=\"auto, (max-width: 765px) 100vw, 765px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 T. Steiger<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong><em>Hier soir, le Th\u00e9\u00e2tre de la Grange de Dorigny nous invitait \u00e0 entrer dans l\u2019intimit\u00e9 des personnages de La Mouette. Une mise en sc\u00e8ne de Jean-Michel Potiron qui surprend&nbsp;par sa vivacit\u00e9. Mais est-ce vraiment si \u00e9tonnant&nbsp;?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le lac. Le lac est partout, tout le monde en parle, tout le monde l\u2019observe. Tout le monde sauf le public. Le lac n\u2019est pas repr\u00e9sent\u00e9, il est sugg\u00e9r\u00e9. Il n\u2019est qu\u2019ambiance. L\u2019\u00e9crivain confirm\u00e9 se demande combien de poissons y vivent, l\u2019\u00e9crivain en devenir s\u2019inspire de sa beaut\u00e9 et la jeune fille hait l\u2019autre rive. Ils sont tous diff\u00e9rents mais le lac les rassemble. Un point d\u2019attache o\u00f9 les vies semblent se perdre.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en effet dans une maison au bord d\u2019un lac que se d\u00e9roule l\u2019intrigue de&nbsp;<em>La Mouette<\/em>, pi\u00e8ce \u00e9crite par Anton Tchekhov en 1896. Difficile de r\u00e9sumer l\u2019histoire. Sorine, le ma\u00eetre de maison, dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est le drame de ma vie&nbsp;\u00bb.&nbsp;<em>La Mouette<\/em>, c\u2019est en fait le drame de dix vies. Dix personnages, dix conceptions de la vie, dix histoires diff\u00e9rentes. C\u2019est l\u2019histoire de Nina, aim\u00e9e par Konstantin. La jeune fille r\u00eave de devenir actrice et s\u2019enfuit avec Trigorine, \u00e9crivain c\u00e9l\u00e8bre et amant de la m\u00e8re de Konstantin. Nina n\u2019essuiera que des \u00e9checs dans sa vie professionnelle comme dans sa vie personnelle. C\u2019est aussi l\u2019histoire de Konstantin, tiraill\u00e9 entre l\u2019envie de plaire \u00e0 sa m\u00e8re et celle d\u2019innover dans le th\u00e9\u00e2tre. Fou d\u2019envie de devenir \u00e9crivain et fou d\u2019amour pour Nina, il se d\u00e9sesp\u00e8re. Dans&nbsp;<em>La Mouette<\/em>, plus encore peut-\u00eatre que dans d\u2019autres pi\u00e8ces, Tchekhov interroge le statut de l\u2019artiste et de l\u2019art ainsi que le sens de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dans l\u2019intimit\u00e9 de&nbsp;<em>La Mouette<\/em>.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est sur ces questions que Jean-Michel Potiron s\u2019est pench\u00e9. Le metteur en sc\u00e8ne et com\u00e9dien fran\u00e7ais a mis l\u2019accent sur les relations entre les personnages plut\u00f4t que sur la situation historique et g\u00e9ographique de la pi\u00e8ce. Le d\u00e9cor est d\u2019ailleurs tr\u00e8s restreint, ce qui permet au texte de se d\u00e9velopper dans un univers d\u00e9pourvu d\u2019artifices, o\u00f9 les personnalit\u00e9s peuvent s\u2019affirmer. Pour Jean-Michel Potiron, directeur de la compagnie th\u00e9\u00e2trale ind\u00e9pendante \u00ab le Th\u00e9\u00e2tre \u00e0 tout Prix&nbsp;\u00bb, les liens des personnages sont fond\u00e9s sur un amour particulier, l\u2019amour selon Tchekhov. Non pas l\u2019amour id\u00e9alis\u00e9 mais l\u2019amour violent, que l\u2019on ne choisit pas, \u00e0 l\u2019image de l\u2019amour familial. Il lui a donc sembl\u00e9 judicieux de jouer avec des com\u00e9diens qui se connaissaient d\u00e9j\u00e0. Le metteur en sc\u00e8ne a compt\u00e9 sur un v\u00e9ritable amour pour transmettre la r\u00e9alit\u00e9 des sentiments qui caract\u00e9risent les pi\u00e8ces de Tchekhov.<\/p>\n\n\n\n<p>A ces pr\u00e9alables affinit\u00e9s, Jean-Michel Potiron a ajout\u00e9 une proximit\u00e9 spatiale entre les com\u00e9diens. La sc\u00e8ne est grande mais les personnages sont toujours assembl\u00e9s dans un espace restreint. Ainsi, leurs relations, leur id\u00e9e de la vie, de l\u2019art et leurs tourments cr\u00e9ent un v\u00e9ritable bouillon de diversit\u00e9. De plus, cette proximit\u00e9, pr\u00e9sente tout au long de la pi\u00e8ce, \u00e9volue de mani\u00e8re subtile&nbsp;: v\u00e9ritable coup de ma\u00eetre du metteur en sc\u00e8ne. Au d\u00e9but, nous assistons \u00e0 un spectacle dans le spectacle, le public est alors confront\u00e9 \u00e0 un autre public. Les personnages repr\u00e9sent\u00e9s en rangs serr\u00e9s sont tr\u00e8s proches les uns des autres mais se trouvent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la maison. Ils peuvent encore respirer et profiter de l\u2019ennui au soleil, repr\u00e9sent\u00e9 par une lumi\u00e8re douce et agr\u00e9able. Puis tous se retrouvent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. L\u2019espace se resserre. Un espoir pourtant&nbsp;: le d\u00e9part d\u2019Irina Nikolaevna et de Trigorine. Les habitants pourront-ils respirer \u00e0 nouveau&nbsp;? Pour le dernier acte, la lumi\u00e8re du jour fait place \u00e0 une ambiance bien plus sombre. La mort&nbsp;plane&nbsp;: le bureau de Konstantin sert de chambre \u00e0 Sorine, qui est tr\u00e8s malade. Pour ajouter du sordide \u00e0 la situation, tous se rassemblent dans cet espace d\u00e9limit\u00e9 par un seul tapis pour jouer au loto. Mais alors que l\u2019impression d\u2019\u00e9touffement est \u00e0 son paroxysme, Jean-Michel Potiron redonne un souffle de vie \u00e0 la mise en sc\u00e8ne en vidant tout-\u00e0-coup presque compl\u00e8tement les lieux&nbsp;: seuls Nina et Konstantin restent en place. Pourtant, ce calme ne pr\u00e9sage rien de bon. En effet, Nina part et le reste des com\u00e9diens revient en force pour tout remettre en place. La table de loto \u00e9crase sans \u00e9tat d\u2019\u00e2me les brouillons de Konstantin. La mouette s\u2019est envol\u00e9e, elle a eu un sursaut de vie. Konstantin, quant \u00e0 lui, pr\u00e9f\u00e8re s\u2019oublier et se faire oublier.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une vivacit\u00e9 qui \u00e9tonne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>La Mouette<\/em>&nbsp;est donc un drame. Ou plut\u00f4t dix drames. Chacun des personnages a son lot de tourments. On aimerait que le jeu soit parfois plus int\u00e9rioris\u00e9 et un peu moins explosif pour traduire davantage la profondeur des sentiments. Lorsque Nina hurle \u00ab&nbsp;je suis une mouette&nbsp;\u00bb, c\u2019est intense, certes, mais un murmure n\u2019aurait-il pas suffi&nbsp;? Les fr\u00e9quents sanglots de la jeune fille ainsi que la repr\u00e9sentation du m\u00e9decin en crooner peuvent donc \u00e9tonner. Jean-Michel Potiron a mis\u00e9 sur une grande sobri\u00e9t\u00e9 dans le d\u00e9cor,&nbsp; il n\u2019en est pas de m\u00eame pour le jeu des com\u00e9diens. Chez Tchekhov, les personnages apparaissent comme des porte-paroles impassibles d\u2019un texte extr\u00eamement puissant. Ici, ils se battent et&nbsp;clament haut et fort leurs convictions. C\u2019est sans doute cet effet de redondance qui surprend. Reconnaissons cependant que ce parti pris par Jean-Michel Potiron est peut-\u00eatre un bon moyen de prouver que les pi\u00e8ces de Tchekhov ne sont pas des drames froids ou m\u00e9lancoliques mais qu\u2019elles sont vivantes et pleines d\u2019amour. On accepte alors que les personnages rient et s\u2019emportent&nbsp;: cette interpr\u00e9tation permet de rendre compte des passions qui animent chacun des personnages. Un jeu outr\u00e9 parfois donc, mais qui r\u00e9v\u00e8le la vivacit\u00e9 de la pi\u00e8ce de Tchekhov.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>14 novembre 2013<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a title=\"Sabrina Roh\" href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/sabrina-roh\">Sabrina Roh<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>14 novembre 2013<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a title=\"Jonas Guyot\" href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/jonas-guyot\/\">Jonas Guyot<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9flexion autour de l&rsquo;art dramatique<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"765\" height=\"425\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2013\/11\/Mouette1-1.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-21801\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2013\/11\/Mouette1-1.png 765w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2013\/11\/Mouette1-1-300x167.png 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2013\/11\/Mouette1-1-250x139.png 250w\" sizes=\"auto, (max-width: 765px) 100vw, 765px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 T. Steiger<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong><em>Jean-Michel Potiron est un habitu\u00e9 de la Grange de Dorigny. Il revient cette fois-ci avec une pi\u00e8ce d\u2019Anton Tchekhov qui interroge les diff\u00e9rentes formes que peuvent prendre le th\u00e9\u00e2tre. Le texte est admirablement servi par une mise sc\u00e8ne o\u00f9 r\u00e8gne la sobri\u00e9t\u00e9.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque la pi\u00e8ce commence, le spectateur d\u00e9couvre un espace sc\u00e9nique totalement vide. Peu \u00e0 peu, quelques \u00e9l\u00e9ments de mobilier y sont apport\u00e9s, mais le vide n\u2019est jamais totalement combl\u00e9. Le d\u00e9nuement sc\u00e9nique laisse toute leur place aux com\u00e9diens et au texte. Ce sont ces com\u00e9diens qui, entre chaque acte, changent les quelques \u00e9l\u00e9ments du d\u00e9cor dans la p\u00e9nombre, comme si la vie des personnages qu\u2019ils incarnent prenait elle-m\u00eame place dans une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;Un conflit entre amour et d\u00e9sir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans la pi\u00e8ce d\u2019Anton Tchekhov, on assiste \u00e0 des fragments de la vie d\u2019une dizaine de personnages qui se retrouvent, l\u2019espace de quelques jours, dans la propri\u00e9t\u00e9 champ\u00eatre de Piotr Nikola\u00ef\u00e9vitch Sorine, au bord d\u2019un lac. De ce lac nous ne verrons rien, ni du th\u00e9\u00e2tre cens\u00e9 \u00eatre mont\u00e9 dans le jardin de la villa. Seul la puissance des mots permet aux spectateurs d\u2019imaginer les lieux. La haute soci\u00e9t\u00e9 russe rencontre \u00e0 la campagne des classes sociales moins \u00e9lev\u00e9es dans une atmosph\u00e8re d\u2019oisivet\u00e9. Dans la mise en sc\u00e8ne de Jean-Michel Potiron, on sent tr\u00e8s bien l\u2019ennui de ces riches personnages. En effet, il ne se passe absolument rien dans cette retraite champ\u00eatre&nbsp;: ils sont tant\u00f4t assis dans le jardin pour assister \u00e0 la repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale de Konstantin, le neveu de Sorine, tant\u00f4t allong\u00e9s sur des chaises longues.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, sous cette apparente banalit\u00e9, un drame se noue. Ces existences si tranquilles sont parcourues par de vives \u00e9motions. Tous ces personnages aspirent \u00e0 r\u00e9aliser leurs r\u00eaves et leurs d\u00e9sirs. Le jeune Konstantin aimerait devenir un grand dramaturge afin d\u2019apporter des formes nouvelles au th\u00e9\u00e2tre, mais il est sans cesse rabrou\u00e9 par sa m\u00e8re, la grande com\u00e9dienne Irina Nikola\u00efevna Arkadina. La com\u00e9dienne Dominique Bourquin endosse \u00e0 merveille le r\u00f4le de l\u2019\u00e9l\u00e9gante Irina, une femme plus obs\u00e9d\u00e9e par son succ\u00e8s que par l\u2019amour filial. Cet amour qui existe pourtant entre les personnages se heurte perp\u00e9tuellement \u00e0 leurs diverses aspirations, qui se trouvent par ailleurs d\u00e9\u00e7ues. La mise en sc\u00e8ne de Jean-Michel Potiron donne au spectateur un tr\u00e8s bel exemple de cette ambivalence, notamment dans la sc\u00e8ne qui suit la tentative de suicide de Konstantin. Ce dernier demande \u00e0 sa m\u00e8re de le soigner en lui bandant le visage. Dans un geste de tendresse, Irina prend la t\u00eate de son fils contre son ventre en lui caressant le visage, mais cet instant d\u2019amour ne dure pas&nbsp;: le conflit artistique qui les oppose refait imm\u00e9diatement surface. Dans cette petite soci\u00e9t\u00e9 se trouve \u00e9galement Boris Alex\u00e9evitch Trigorine, un \u00e9crivain de talent mais dont la gloire est effac\u00e9e par de plus illustres auteurs. Sans cesse d\u00e9go\u00fbt\u00e9 par ce qu\u2019il \u00e9crit lui-m\u00eame, il tente de trouver l\u2019inspiration dans la jeunesse et l\u2019amour. Le seul personnage qui semble ne pas sombrer dans ce naufrage g\u00e9n\u00e9ral est la jeune Nina, qui r\u00eave de devenir com\u00e9dienne. Malgr\u00e9 ses nombreuses d\u00e9sillusions et malheurs, elle s\u2019accroche \u00e0 ce d\u00e9sir. Jean-Michel Potiron a choisi de mettre en avant cette figure, en la distinguant des autres personnages, par sa joie, son dynamisme et ses tenues tr\u00e8s color\u00e9es. Elle am\u00e8ne ainsi un souffle de vie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une mise en abyme<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le conflit qui oppose la m\u00e8re et le fils, la perp\u00e9tuelle recherche de l\u2019inspiration par Trigorine, ainsi que le r\u00eave de Nina s\u2019inscrivent dans une r\u00e9flexion plus large sur l\u2019art dramatique. Konstantin est un jeune id\u00e9aliste qui veut rompre avec les g\u00e9n\u00e9rations pass\u00e9es, ce qui lui vaut d\u2019\u00eatre tax\u00e9 de \u00ab&nbsp;d\u00e9cadent&nbsp;\u00bb par sa m\u00e8re. Ce conflit artistique est repr\u00e9sent\u00e9 de mani\u00e8re tr\u00e8s subtile par Jean-Michel Potiron, notamment dans le premier acte. Avant que ne d\u00e9bute la pi\u00e8ce de son fils, Irina d\u00e9clame un extrait d\u2019<em>Hamlet<\/em>. Elle se place face au public constitu\u00e9 par les autres personnages. Nina, en jouant la pi\u00e8ce \u00e9crite et mise en sc\u00e8ne par Konstantin, se place quant \u00e0 elle dans une position inverse \u00e0 celle d\u2019Irina. Cette posture se comprend ici comme le signe du caract\u00e8re innovant de la mise en sc\u00e8ne du jeune dramaturge. Mais Jean-Michel Potiron va plus loin. Nina ne s\u2019adresse plus directement aux personnages de&nbsp;<em>La Mouette<\/em>&nbsp;dont la plupart ne sont pas enclins \u00e0 appr\u00e9cier cette nouvelle forme de th\u00e9\u00e2tre, mais pr\u00e9f\u00e8re se tourner vers le \u00ab&nbsp;vrai&nbsp;\u00bb public qui est le seul juge de sa prestation. Les fronti\u00e8res entre le public r\u00e9el et les personnages s\u2019estompent.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre ces diff\u00e9rentes instances s\u2019instaure alors un dialogue implicite sur le renouvellement de l\u2019art dramatique, sur l\u2019inspiration ou encore sur le statut du dramaturge et du com\u00e9dien. La mise en sc\u00e8ne simple mais subtile de Jean-Michel Potiron n\u2019est pas sans rappeler en r\u00e9alit\u00e9 celle que Konstantin appelle de ses v\u0153ux&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;En voil\u00e0 un th\u00e9\u00e2tre&nbsp;! Rideau, coulisse, seconde coulisse, et plus loin, un espace vide. Aucune esp\u00e8ce de d\u00e9cor.&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>14 novembre 2013<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a title=\"Jonas Guyot\" href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/jonas-guyot\/\">Jonas Guyot<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>14 novembre 2013<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a title=\"Jehanne Denogent\" href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/jehanne-genogent\">Jehanne Denogent<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Et si on parlait de Tchekhov ?<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"765\" height=\"425\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2013\/11\/Mouette1-1.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-21801\" style=\"width:300px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2013\/11\/Mouette1-1.png 765w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2013\/11\/Mouette1-1-300x167.png 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2013\/11\/Mouette1-1-250x139.png 250w\" sizes=\"auto, (max-width: 765px) 100vw, 765px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 T. Steiger<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong><em>A la Grange de Dorigny, pour mettre en sc\u00e8ne&nbsp;<\/em>La Mouette<em>&nbsp;de Tchekhov, Jean-Michel Potiron fait le pari de la sobri\u00e9t\u00e9.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a certaines voix que l\u2019\u00e9preuve du temps et celle de la mort n\u2019ont pas r\u00e9ussi \u00e0 faire taire, ni \u00e0 brouiller d\u2019ailleurs. Elles restent claires et puissantes, exer\u00e7ant encore leur influence magique, tel Raspoutine sur ses disciples ahuris. Les mots de Tchekhov, diss\u00e9min\u00e9s \u00e0 partir du sol russe il y a plus d\u2019un si\u00e8cle, continuent \u00e0 trouver terreau dans le th\u00e9\u00e2tre actuel. Jean-Michel Potiron s\u2019empare de l\u2019un des textes les plus fameux de l\u2019\u00e9crivain,&nbsp;<em>La Mouette<\/em>, pour l\u2019implanter sur le terrain fertile de l\u2019universit\u00e9, \u00e0 la Grange de Dorigny.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment faire face \u00e0 ces sp\u00e9cimens pr\u00e9cieux&nbsp;que sont les textes classiques ? Potiron semble chercher la r\u00e9ponse du c\u00f4t\u00e9 de la fid\u00e9lit\u00e9 au texte plut\u00f4t que de l\u2019originalit\u00e9&nbsp;: une simple valse au piano pour musique et quelques tabourets rustiques, c\u2019est tout. La simplicit\u00e9 fait \u00e9cho \u00e0 la petite sc\u00e8ne mont\u00e9e dans le r\u00e9cit : \u00ab&nbsp;Aucun d\u00e9cor. La vue s\u2019ouvre directement sur le lac et l\u2019horizon.&nbsp;\u00bb Sur le plateau, le regard va au-del\u00e0, sur&nbsp; notre imagination.<\/p>\n\n\n\n<p>Garder une ligne \u00e9pur\u00e9e, c\u2019est donner \u00e0 voir la substance du texte et lorsqu\u2019on parle de&nbsp;<em>La Mouette<\/em>, on touche \u00e0 une substance sublime, diamant noir aux angles fins et infinis. Pendant quatre actes, le spectateur de Tchekhov s\u2019immisce toujours plus profond\u00e9ment \u00e0 travers les couches de relations aussi fragiles que complexes. Arkadina, \u00e9toile dans le monde du th\u00e9\u00e2tre, revient dans sa maison de campagne, suivie de son indolent compagnon Trigorine. A cette occasion, son fils Constantin a mont\u00e9 une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre avec son amoureuse, Nina. Il ne vit que pour l\u2019approbation d\u2019Arkadina, qui, trop perdue dans son narcissisme, a oubli\u00e9 ce qu\u2019\u00e9tait d\u2019\u00eatre m\u00e8re. Quant \u00e0 Nina, fille du paysan d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, sa premi\u00e8re exp\u00e9rience des planches lui donnera le go\u00fbt du monde brillant des artistes. Jusqu\u2019\u00e0 s\u2019en br\u00fbler les ailes.<\/p>\n\n\n\n<p>La simplicit\u00e9 de la sc\u00e9nographie resserre la consistance de la pi\u00e8ce autour des acteurs, fil \u00e9l\u00e9mentaire garant de tension et de force. Ils ont pour responsabilit\u00e9 de tisser, patientes araign\u00e9es, la fine toile des relations. Ce sont des liens t\u00e9nus, subtils et parfois bien tordus qui relient le destin des dix personnages. Pour composer cela, Jean-Michel Potiron a choisi de travailler avec une troupe de com\u00e9diens d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9e. La constellation qui les unit vient se superposer \u00e0 celle du texte pour un r\u00e9sultat dense et lumineux. Moins d\u2019exub\u00e9rance n\u2019aurait toutefois pas nui \u00e0 l\u2019expression de sentiments si vari\u00e9s. Le suspens n\u2019en est pas moins tenu, jusqu\u2019aux derni\u00e8res paroles de Nina: \u00ab&nbsp;Je suis une mouette\u2026 Ce n\u2019est pas \u00e7a\u2026&nbsp;\u00bb. Sa voix continuera \u00e0 nous hanter, blanche et hypnotique.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>14 novembre 2013<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a title=\"Jehanne Denogent\" href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/jehanne-genogent\">Jehanne Denogent<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n<\/div><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>de Tchekhov \/ mise en sc\u00e8ne Jean-Michel Potiron \/ Th\u00e9\u00e2tre La Grange de Dorigny \u00e0 Lausanne \/ du 14 au 16 novembre 2013 \/ Critiques par Sabrina Roh, Jonas Guyot et Jehanne Denogent.<\/p>\n","protected":false},"author":784,"featured_media":21801,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[32,34,5,38],"tags":[22,24,29],"class_list":["post-1133","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-expired","category-la-grange","category-spectacle","tag-jehanne-denogent","tag-jonas-guyot","tag-sabrina-roh"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1133","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/784"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1133"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1133\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":21802,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1133\/revisions\/21802"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/21801"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1133"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1133"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1133"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}