{"id":939,"date":"2025-11-24T16:27:13","date_gmt":"2025-11-24T15:27:13","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/?p=939"},"modified":"2026-04-02T07:11:18","modified_gmt":"2026-04-02T05:11:18","slug":"la-fin-dun-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/la-fin-dun-monde\/","title":{"rendered":"La fin d&rsquo;un monde"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a d\u2019abord la lumi\u00e8re, celle du Beyrouth des ann\u00e9es 1960 et 1970, cit\u00e9 ouverte et cosmopolite qu\u2019on surnommait la \u00ab&nbsp;Suisse du Moyen-Orient&nbsp;\u00bb. Au c\u0153ur de la bourgeoisie libanaise cultiv\u00e9e et mondaine, le jeune Charif observe le monde avec une curiosit\u00e9 silencieuse, pr\u00e9f\u00e9rant aux jeux bruyants et aux querelles d\u2019enfants les r\u00eaveries o\u00f9 s\u2019entrem\u00ealent histoires et l\u00e9gendes. Il collectionne les noms de rois et d\u2019empereurs, les \u00e9num\u00e8re, les classe, les fait r\u00e9sonner comme les chants d\u2019une m\u00e9lop\u00e9e ancienne. Ce go\u00fbt des lign\u00e9es et des g\u00e9n\u00e9alogies devient une mani\u00e8re d\u2019habiter le langage, de cr\u00e9er des \u00e9pop\u00e9es presque intimes o\u00f9 l\u2019imagination a autant de poids que la r\u00e9alit\u00e9. Son enfance s\u2019\u00e9coule dans un pays qui semble hors du temps, fastueux, insouciant, aveugle aux catastrophes qui s\u2019annoncent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Trop occup\u00e9 par mes passions pour l\u2019\u00e9pop\u00e9e napol\u00e9onienne et les royaut\u00e9s barbares, je ne me souviens pas d\u2019avoir senti venir les grandes calamit\u00e9s qui allaient tout emporter.&nbsp;\u00bb Comme si, dans la ferveur du r\u00eave, l\u2019enfant n\u2019avait pas entendu les grondements annonciateurs de la catastrophe, ignorant encore que l\u2019Histoire, dans sa brutalit\u00e9 et son impr\u00e9visibilit\u00e9, se pr\u00e9parait \u00e0 frapper son monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis vient la fracture&nbsp;: 1975. La guerre civile \u00e9clate et, avec elle, tout s\u2019effondre, la ville, les certitudes, le sens de son monde dispara\u00eet. Ce que l\u2019enfant imaginait comme \u00e9pop\u00e9e devient brutalement r\u00e9el&nbsp;: l\u2019h\u00e9ro\u00efsme se change en peur, la gloire en absurdit\u00e9. La famille de Majdalani fuit Beyrouth pour se r\u00e9fugier dans les montagnes&nbsp;; le temps se fige et l\u2019adolescence s\u2019\u00e9crit dans l\u2019attente et la stupeur. Le roman bascule alors du souvenir lumineux au t\u00e9moignage grave. Il ne d\u00e9crit pas la guerre dans ses faits spectaculaires, mais dans son usure lente&nbsp;: celle d\u2019une vie quotidienne, des voix, des gestes ordinaires qui persistent dans un monde qui bascule dans les pires violences. Dans cette torpeur, il d\u00e9couvre pourtant l\u2019amiti\u00e9, le premier amour, et une m\u00e9lancolie qui forge la conscience, autant qu\u2019elle l\u2019expose aux vertiges de la d\u00e9sillusion.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout l\u2019int\u00e9r\u00eat du <em>Nom des rois<\/em> tient dans cette oscillation entre deux \u00e2ges et deux tons&nbsp;: le Liban presque idyllique de l\u2019enfance et celui, disloqu\u00e9, de la guerre&nbsp;; la langue des mythes et celle du r\u00e9el. L\u2019auteur construit un miroir entre ces mondes, comme si chaque \u00e9clat du pass\u00e9 trouvait son reflet dans la d\u00e9solation pr\u00e9sente. Le ton du roman s\u2019assombrit, le rythme se fait plus grave, la phrase plus nue. Dans ce mouvement, on per\u00e7oit la conscience aigu\u00eb d\u2019une perte. L\u2019\u00e9criture, ample et musicale, porte la trace de cette tension. Majdalani y insuffle un souffle int\u00e9rieur, presque proustien, qui fouille la m\u00e9moire jusqu\u2019aux sensations les plus pr\u00e9cises dans un style, discret mais cisel\u00e9, plein de nuance&nbsp;: il ne masque ni la fragilit\u00e9 ni la peur, mais les concentre, les rend palpables. Sa plume exprime une sensibilit\u00e9 rare \u00e0 la texture du temps, une mani\u00e8re d\u2019\u00e9crire non pour raconter, mais pour retenir ce qui s\u2019efface.<\/p>\n\n\n\n<p>Le roman devient ainsi une m\u00e9ditation sur la fragilit\u00e9 des civilisations et sur la pr\u00e9carit\u00e9 du bonheur et des r\u00eaveries d\u2019enfant. Ce qui se joue d\u00e9passe la trajectoire d\u2019un seul homme&nbsp;: c\u2019est le basculement d\u2019un pays, la perte d\u2019un monde. Majdalani \u00e9crit depuis la conscience aigu\u00eb que tout peut s\u2019effondrer, qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019Histoire, entre splendeur et ruine, il n\u2019y a parfois qu\u2019un souffle imperceptible. Ce battement fragile, presque inaudible, s\u00e9pare la grandeur du d\u00e9sastre. C\u2019est dans cet espace que se tient son \u00e9criture, comme un geste de r\u00e9sistance par le souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le Nom des rois<\/em> impose avec \u00e9l\u00e9gance son geste m\u00e9moriel&nbsp;: il refuse la nostalgie creuse comme la col\u00e8re pure, et c\u2019est entre distance et \u00e9motion que le texte trouve sa justesse. Majdalani ne cherche ni \u00e0 expliquer ni \u00e0 faire le deuil du pass\u00e9&nbsp;; il en recueille les traces, les voix, les \u00e9clats de lumi\u00e8re, dans une fid\u00e9lit\u00e9 pudique \u00e0 son propre v\u00e9cu. Les souvenirs prennent corps dans des d\u00e9tails et tout ce qui a disparu continue d\u2019exister \u00e0 travers ses mots. Sans grandiloquence, Majdalani \u00e9crit la perte avec une clart\u00e9 apais\u00e9e, comme si apprivoiser la ruine permettait de continuer \u00e0 faire vivre ces souvenirs fragiles que seule la litt\u00e9rature sait pr\u00e9server.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-wp-embed is-provider-l-039-atelier-comparatiste wp-block-embed-l-039-atelier-comparatiste\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"izf5026iTH\"><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/charles-chevalley\/\">Charles Chevalley<\/a><\/blockquote><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; visibility: hidden;\" title=\"\u00ab\u00a0Charles Chevalley\u00a0\u00bb &#8212; L&#039;Atelier comparatiste\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/charles-chevalley\/embed\/#?secret=jGq7YySUk8#?secret=izf5026iTH\" data-secret=\"izf5026iTH\" width=\"580\" height=\"327\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entre l\u2019\u00e9clat d\u2019un Liban prosp\u00e8re et sa chute dans la guerre, avec <em>Le Nom des rois<\/em>, Charif Majdalani signe une autofiction sensible o\u00f9 les r\u00eaveries de l\u2019enfance se heurtent \u00e0 l\u2019Histoire.<\/p>\n","protected":false},"author":1003081,"featured_media":940,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[3],"tags":[110],"class_list":{"0":"post-939","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-critique","8":"tag-majdalani-charif"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/939","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1003081"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=939"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/939\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":942,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/939\/revisions\/942"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media\/940"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=939"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=939"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=939"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}