{"id":784,"date":"2025-06-18T08:47:26","date_gmt":"2025-06-18T06:47:26","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/?p=784"},"modified":"2026-03-27T17:07:13","modified_gmt":"2026-03-27T16:07:13","slug":"la-traduction-relais-dans-lhorlogerie-auctoriale-%e2%88%92-mishima","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/la-traduction-relais-dans-lhorlogerie-auctoriale-%e2%88%92-mishima\/","title":{"rendered":"La traduction-relais dans l\u2019horlogerie auctoriale : Mishima"},"content":{"rendered":"\n<p>En 1961, la maison d\u2019\u00e9dition Gallimard publie pour la premi\u00e8re fois, dans sa collection \u00ab&nbsp;Du monde entier&nbsp;\u00bb, la traduction en fran\u00e7ais d\u2019un livre de Yukio Mishima, <em>Le Pavillon d\u2019or<\/em>, cinq ans seulement apr\u00e8s sa publication originale en japonais. \u00c0 partir de cette date et jusqu\u2019en 1970, ann\u00e9e du suicide de Mishima, toutes les \u0153uvres de l\u2019auteur japonais publi\u00e9es chez Gallimard sont traduites directement depuis le japonais gr\u00e2ce au travail de plusieurs traducteurs&nbsp;: Marc M\u00e9cr\u00e9ant, Gaston Renondeau et Georges Bonmarchand. Puis, en janvier 1972, la publication en traduction-relais du livre <em>Confession d\u2019un masque<\/em> marque le d\u00e9but d\u2019une p\u00e9riode o\u00f9 toutes les traductions qui paraissent chez Gallimard se font toutes en traductions-relais, via les traduction anglaises des \u0153uvres de Mishima \u2013&nbsp;\u00e0 l\u2019exception de deux pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre en 1983 et 1984 \u2013, et cela jusqu\u2019en 1989. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, la traduction du roman <em>Les Amours interdites<\/em> est de nouveau r\u00e9alis\u00e9e directement \u00e0 partir du japonais&nbsp;; les traductions suivantes reprendront cette pratique. Il r\u00e9sulte ainsi que dans la proportion des \u0153uvres de Mishima qui ont \u00e9t\u00e9 traduites en fran\u00e7ais \u2013&nbsp;moins de 10&nbsp;% de son \u0153uvre totale selon Thomas Garcin&nbsp;\u2013, une bonne partie a \u00e9t\u00e9 traduite en relais depuis les traductions anglaises, dont certaines de ses \u0153uvres le plus populaires. Seule <em>Confession d\u2019un masque <\/em>a \u00e9t\u00e9 retraduite en 2019, directement depuis le japonais cette fois-ci, gr\u00e2ce au travail de Dominique Palm\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le domaine acad\u00e9mique et surtout dans celui de l\u2019\u00e9dition, et alors m\u00eame qu\u2019elle est tr\u00e8s courante en pratique, la traduction-relais souffre d\u2019une image n\u00e9gative qui participe bien souvent \u00e0 sa marginalisation ou \u00e0 son invisibilisation. Ainsi, m\u00eame s\u2019il n\u2019existe \u00e0 ce jour aucun document officiel et public qui en attesterait historiquement, cette p\u00e9riode d\u2019utilisation de traduction-relais est justifi\u00e9e par la maison Gallimard comme \u00e9tant motiv\u00e9e par le respect de la volont\u00e9 propre de l\u2019auteur&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-style-plain has-subtle-background-background-color has-background is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Les textes qui constituent cet ouvrage ont \u00e9t\u00e9 traduits du japonais en anglais. [\u2026] C\u2019est \u00e0 la demande expresse de Yukio Mishima que la traduction fran\u00e7aise a \u00e9t\u00e9 faite d\u2019apr\u00e8s le texte anglais<sup><a href=\"#1b\" id=\"1h\">1<\/a><\/sup>.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Partant de cette situation, j\u2019ai voulu dans mon travail \u00e9tudier la mani\u00e8re dont la traduction-relais impos\u00e9e par Mishima a pu jouer un r\u00f4le important, non seulement dans la circulation internationale de son \u0153uvre mais aussi dans l\u2019\u00e9laboration conjointe de la posture auctoriale, par l\u2019auteur japonais, ainsi que de sa \u00ab&nbsp;mythification&nbsp;\u00bb, notamment orchestr\u00e9e par ses \u00e9diteurs. J\u2019ai propos\u00e9 d\u2019envisager la traduction-relais comme une \u00ab&nbsp;complication&nbsp;\u00bb, selon une analogie en partie horlog\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire comme un module additionnel \u2013 pratique, technique, esth\u00e9tique \u2013 qui complexifie l\u2019architecture interne de l\u2019\u0153uvre de Mishima ainsi que les modalit\u00e9s de sa r\u00e9ception. Plus la montre poss\u00e8de de complications, plus elle demande \u00e0 son constructeur une v\u00e9ritable virtuosit\u00e9 technique, et plus elle se rapproche de l\u2019\u0153uvre d\u2019art. Ainsi, si l&rsquo;on peut constater les inconv\u00e9nients de cette pratique de la traduction-relais pour la circulation des \u0153uvres de Mishima, on peut aussi voir qu&rsquo;elle offre des avantages, justement parce qu&rsquo;elle est l&rsquo;un des outils de sa mythification&nbsp;: elle participe \u00e0 le faire \u00ab&nbsp;auteur mondial&nbsp;\u00bb, pour reprendre l&rsquo;expression de Gis\u00e8le Sapiro (2024).<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce titre, j\u2019ai essay\u00e9 de d\u00e9velopper plusieurs id\u00e9es. La premi\u00e8re \u00e9tait d\u2019analyser l\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle la (demande de) traduction-relais avait pu \u00eatre utilis\u00e9e par Mishima comme un moyen de contr\u00f4ler la r\u00e9ception et la vision de son \u0153uvre \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Exercer ainsi son droit de regard permit \u00e0 Mishima de s\u2019assurer que le texte qui servirait de base aux traductions futures, dans une langue plus proche des principales langues occidentales que le japonais, refl\u00e8te fid\u00e8lement ce qu\u2019il voulait transmettre \u00e0 l\u2019international. Ainsi, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019id\u00e9e que la traduction-relais s\u2019\u00e9loigne du texte original et le trahit d\u2019autant plus, j\u2019ai propos\u00e9 l\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle parfois, au contraire, elle a tendance \u00e0 rester tr\u00e8s proche du texte traduit de peur justement de trahir l\u2019original \u2013&nbsp;auquel elle n\u2019a pas forc\u00e9ment acc\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Une deuxi\u00e8me id\u00e9e que j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9e dans mon travail est que l\u2019aspect de \u00ab&nbsp;contr\u00f4le&nbsp;\u00bb de la traduction-relais a permis \u00e0 Mishima de reconduire des images, des pistes d\u2019interpr\u00e9tations, des conceptions li\u00e9es \u00e0 son \u0153uvre \u00e0 l\u2019international. Il a ainsi men\u00e9 un travail sur des dichotomies, des \u00ab&nbsp;conjonction[s] rassurante[s]&nbsp;\u00bb (Thomas Garcin, 2021, p.&nbsp;430), auxquelles pouvaient facilement se rattacher le public occidental. Les nouvelles de <em>La Mort en \u00e9t\u00e9<\/em>, recueil construit pour une publication internationale, reconduisent ainsi des images et des th\u00e8mes pour lesquelles Mishima \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 reconnu mondialement.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, une derni\u00e8re id\u00e9e que j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9e, li\u00e9e \u00e0 la posture auctoriale, est que la mise en place de la traduction-relais a particip\u00e9 \u2013&nbsp;dans une certaine mesure et entre autres \u00e9l\u00e9ments&nbsp;\u2013 \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne de brouillage de la fronti\u00e8re entre l\u2019identit\u00e9 r\u00e9elle de Mishima et ses identit\u00e9s fictionnelles \u2013&nbsp;th\u00e9\u00e2trales, romanesques, m\u00e9diatique, cin\u00e9matographique, etc.&nbsp;\u2013 et \u00e0 fortiori \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un \u00ab&nbsp;mythe&nbsp;\u00bb Mishima.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me semble que la traduction-relais, envisag\u00e9e comme complication, offre la possibilit\u00e9 d\u2019ajouter une dimension suppl\u00e9mentaire \u00e0 la construction de la figure de l\u2019auteur, et permet ainsi d\u2019\u00e9clairer les ph\u00e9nom\u00e8nes et les dynamiques de co-construction multiples de sa position. Elle constitue un m\u00e9canisme fascinant qui accentue encore l\u2019int\u00e9r\u00eat que peut susciter l\u2019\u0153uvre de Mishima et toute la complexit\u00e9 des modalit\u00e9s de sa circulation \u00e0 l\u2019\u00e9chelle internationale. Ce travail pourrait \u00eatre approfondi par la publication de retraductions des textes de Mishima qui ont \u00e9t\u00e9 traduits en traduction-relais ; une telle entreprise \u2013 en plus de se justifier par des consid\u00e9rations esth\u00e9tiques \u2013 pr\u00e9senterait un grand int\u00e9r\u00eat pour une analyse compar\u00e9e des traductions \u00ab classiques \u00bb et des traduction-relais, permettant ainsi de mieux saisir les m\u00e9canismes de la r\u00e9ception de Mishima et du d\u00e9veloppement de son image auctoriale \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h6>\n\n\n\n<p>GARCIN Thomas, \u00ab&nbsp;Par-del\u00e0 l\u2019exotisme&nbsp;: lire et traduire Mishima en France&nbsp;\u00bb, 2021, <em>Critique<\/em>, n\u00b0&nbsp;888, \u00ab&nbsp;Le Japon, une culture globale&nbsp;?&nbsp;\u00bb, p.&nbsp;421-433. <\/p>\n\n\n\n<p>MISHIMA Yukio, 1983, <em>La Mort en \u00e9t\u00e9. Nouvelles<\/em>, trad.&nbsp;Dominique Aury (trad.), Paris, Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p>SAPIRO Gis\u00e8le, 2024, <em>Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un auteur mondial&nbsp;? Le champ litt\u00e9raire transnational<\/em>, Paris, Seuil, coll.&nbsp;\u00ab&nbsp;Hautes \u00e9tudes&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes<\/strong><\/h6>\n<p id=\"ib\"><a href=\"1h\">1.<\/a>Commentaire de Dominique Aury dans <em>La Mort en \u00e9t\u00e9<\/em>. <\/p>\n\n\n<p><!-- \/wp:post-content --><\/p>\n<p><!-- wp:footnotes \/--><\/p>\n<p><!-- wp:separator --><\/p>\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n<!-- \/wp:separator --><\/p>\n<p><!-- wp:embed {\"url\":\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/titouan-menetrey\/\",\"type\":\"wp-embed\",\"providerNameSlug\":\"l-039-atelier-comparatiste\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-wp-embed is-provider-l-039-atelier-comparatiste wp-block-embed-l-039-atelier-comparatiste\">\n<div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"Q8fSUkxgko\"><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/titouan-menetrey\/\">Titouan Men\u00e9trey<\/a><\/blockquote><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; visibility: hidden;\" title=\"\u00ab\u00a0Titouan Men\u00e9trey\u00a0\u00bb &#8212; L&#039;Atelier comparatiste\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/titouan-menetrey\/embed\/#?secret=AnMzaENuJC#?secret=Q8fSUkxgko\" data-secret=\"Q8fSUkxgko\" width=\"580\" height=\"327\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe>\n<\/div>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:embed --><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La traduction-relais ajoute une dimension \u00e0 la construction de la figure de l\u2019auteur, et permet d\u2019\u00e9clairer les ph\u00e9nom\u00e8nes et les dynamiques de co-construction multiples de sa position\u00a0: exemple chez Mishima.<\/p>\n","protected":false},"author":1003002,"featured_media":785,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":"[{\"id\":\"c945354a-e13a-4e53-b2c9-bde295dc5516\",\"content\":\"Commentaire de Dominique Aury dans <em>La Mort en \\u00e9t\\u00e9<\\\/em>.\"}]"},"categories":[11,156,157,158,153],"tags":[],"class_list":{"0":"post-784","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-analyses","8":"category-canon","9":"category-edition","10":"category-mishima-yukio","11":"category-traduction-analyses"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/784","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1003002"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=784"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/784\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":834,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/784\/revisions\/834"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media\/785"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=784"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=784"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=784"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}