{"id":730,"date":"2025-06-07T11:35:46","date_gmt":"2025-06-07T09:35:46","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/?p=730"},"modified":"2026-03-27T17:14:43","modified_gmt":"2026-03-27T16:14:43","slug":"recherche-creation-sur-emair-de-la-solitude-em-de-gustave-roud-entre-poemes-et-photographies","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/recherche-creation-sur-emair-de-la-solitude-em-de-gustave-roud-entre-poemes-et-photographies\/","title":{"rendered":"Recherche-cr\u00e9ation sur <em>Air de la solitude<\/em> de Gustave Roud : entre po\u00e8mes et photographies"},"content":{"rendered":"\n<p><br>Dans le cadre de mon projet de recherche-cr\u00e9ation men\u00e9 \u00e0 partir du recueil <em>Air de la solitude<\/em> ([1945] 2022) de Gustave Roud, qui contient des textes et des photographies du po\u00e8te, je me suis questionn\u00e9e sur la place de l\u2019image photographique par rapport au texte et \u00e0 la po\u00e9sie en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trente-sept textes du recueil ont d\u2019abord paru en revue entre 1930 et 1944, accompagn\u00e9s de photographies. En 1945, une \u00e9dition de ces textes les rassemble en recueil, sous le nom d\u2019<em>Air de la solitude<\/em>, aux \u00e9ditions Mermod \u00e0 Lausanne. Cette \u00e9dition du recueil est d\u00e9pourvue de photographies. Or, dans l\u2019\u00e9dition de 2022 chez Zo\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve, sur laquelle je travaille, des photographies sont incluses. Celles-ci \u00ab&nbsp;suivent le choix op\u00e9r\u00e9 par Gustave Roud pour accompagner ses textes parus en revue, \u00e0 l\u2019exception de celle de la page 104, l\u2019image originale n\u2019ayant pas \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9e&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;9). Gustave Roud est aujourd\u2019hui reconnu en tant que po\u00e8te-photographe, mais sa photographie n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 institutionnalis\u00e9e de son vivant.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9ticence \u00e0 publier sa photographie au m\u00eame rang que ses textes po\u00e9tiques peut s\u2019expliquer en partie par la posture de Philippe Jaccottet, qui \u00e9dite les \u0153uvres de Gustave Roud apr\u00e8s sa mort, en \u00ab&nbsp;la cont[enant] au seuil de l\u2019\u0153uvre <em>purement<\/em> po\u00e9tique&nbsp;\u00bb (Kunz Westerhoff, 2015, p.&nbsp;102). Philippe Jaccottet affirme en effet, dans un entretien men\u00e9 par Antonio Rodriguez (2011), que Gustave Roud \u00ab&nbsp;reste d\u2019abord un grand po\u00e8te, et qu\u2019il ne faut pas mettre ces deux formes d\u2019expression, chez lui, sur le m\u00eame plan&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;6). Il s\u2019agit d\u2019une affirmation forte, qui m\u00e9rite discussion.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Air de la solitude<\/em> traite de la solitude du po\u00e8te, en lien avec ses tentatives de se connecter au r\u00e9el gr\u00e2ce \u00e0 des captures du paysage, m\u00e9di\u00e9es par l\u2019image po\u00e9tique et aussi par l\u2019image photographique, deux types d\u2019images que je souhaite explorer \u00ab&nbsp;sur le m\u00eame plan&nbsp;\u00bb, \u00e0 la diff\u00e9rence de Philippe Jaccottet. Dominique Kunz Westerhoff affirme que, \u00ab&nbsp;[l]oin de toute dichotomie entre l\u2019objectif et le po\u00e9tique, l\u2019image mat\u00e9rielle accomplit l\u2019image litt\u00e9raire&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;116). L\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00ab&nbsp;accomplissement&nbsp;\u00bb est stimulante et on peut se demander si elle est r\u00e9versible \u2013&nbsp;si l\u2019image litt\u00e9raire peut aider \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, l\u2019image mat\u00e9rielle, en l\u2019occurrence la photographie. Dans mon travail de cr\u00e9ation, je postule qu\u2019un lien existe entre l\u2019image et le texte et j\u2019aimerais m\u2019interroger sur les mani\u00e8res dont ce dernier peut mettre en \u00e9vidence l\u2019aspect po\u00e9tique de la photographie.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la mesure o\u00f9 la photographie, dans <em>Air de la solitude<\/em>, n\u2019est pas d\u00e9crite par le texte \u2013&nbsp;texte que la photographie n\u2019illustre pas de mani\u00e8re \u00ab&nbsp;litt\u00e9rale&nbsp;\u00bb, m\u00eame si elle permet de montrer certains lieux et figures du recueil&nbsp;\u2013, ce lien entre image photographique et image textuelle se d\u00e9veloppe sur un plan sensible. On peut essayer d\u2019approcher et de qualifier ce dernier de plusieurs mani\u00e8res. Celle que j\u2019ai retenue correspond \u00e0 une exploration cr\u00e9ative, qui consiste en l\u2019\u00e9criture de po\u00e8mes en partant de photographies tir\u00e9es du recueil. Deux questions ont guid\u00e9 ma recherche. D\u2019une part, comment la po\u00e9sie \u00e9crite peut-elle rendre compte du <em>langage<\/em> propre au m\u00e9dium photographique&nbsp;? D\u2019autre part, comment faire ressortir la dimension <em>po\u00e9tique<\/em> de la photographie&nbsp;? Le projet croise ainsi un int\u00e9r\u00eat pour l\u2019interm\u00e9dialit\u00e9 (diff\u00e9rences texte-image) et pour la transm\u00e9dialit\u00e9 (identit\u00e9s texte-image) du po\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Profondeur de champ<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-gallery aligncenter has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"400\" height=\"525\" data-id=\"732\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/files\/2025\/06\/photographie-profondeur-de-champ-e1749649118123.png\" alt=\"photographie profondeur de champ\" class=\"wp-image-732\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Photographie de Gustave Roud dans <em>Air de la solitude<\/em> (2022, p.&nbsp;15).<\/figcaption><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<p>La photographie se situe en amont du premier texte, apr\u00e8s l\u2019\u00e9pigraphe. Les r\u00e9flexions autour de la mort m\u2019ont particuli\u00e8rement frapp\u00e9e dans ce premier texte intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Pr\u00e9sences \u00e0 Port-des-Pr\u00e9s&nbsp;\u00bb.&nbsp;Le sujet lyrique est happ\u00e9 par des pr\u00e9sences invisibles, auxquelles il se rend attentif par une posture de pr\u00e9sence dans le paysage, \u00ab&nbsp;l\u2019oreille ouverte au double abime, une main tendue \u00e0 ceux qui <em>savent<\/em> et qu\u2019un seul battement de nos c\u0153urs arrache \u00e0 l\u2019\u00e9ternel, de l\u2019autre cherchant en vain sous la houle temporelle, comme un plongeur aveugle, \u00e0 saisir ceux qui s\u2019appellent eux-m\u00eames les vivants&nbsp;\u00bb (Roud, p. 22-23).<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir lu le texte de prose po\u00e9tique d\u2019<em>Air de la solitude<\/em> pour m\u2019impr\u00e9gner de l\u2019univers de Gustave Roud, je repars de la photographie et d\u00e9cide que le sujet lyrique adoptera le point de vue de la profondeur de champ. Le paysan au premier plan en train de labourer son champ est figur\u00e9 dans une zone de nettet\u00e9 qui s\u2019\u00e9tend loin derri\u00e8re lui, jusqu\u2019au sommet du clocher du village au deuxi\u00e8me plan. Le contraste entre la zone de nettet\u00e9 et les parties sup\u00e9rieures et inf\u00e9rieures de la photographie, floues, m\u2019ont inspir\u00e9e \u2013&nbsp;en lien avec le th\u00e8me de la mort explor\u00e9 par Gustave Roud. Ce choix d\u2019installer la profondeur de champ comme \u00e9tant une \u00ab&nbsp;pr\u00e9sence&nbsp;\u00bb po\u00e9tique permet de partir du langage propre au m\u00e9dium photographique et, parall\u00e8lement, de l\u2019aborder \u00e0 travers le langage du po\u00e8me cr\u00e9\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-style-plain is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-subtle-background-background-color has-background\">Je suis coup\u00e9 deux fois. Les maisons s\u2019alignent avant de r\u00e9v\u00e9ler mon visage, le plus haut de mon corps. Presque horizon. J\u2019aurais aim\u00e9 \u00eatre plus grand mais je m\u2019\u00e9tire par le ventre. S\u2019emparant de la terre, des jus press\u00e9s \u00e0 l\u2019ancienne, des arbres et des parcelles color\u00e9es au printemps, mes bras sont infinis. L\u2019heure du labour a raison de mon incertain rivage. Je les entends, les pas saccad\u00e9s des chevaux. Je ne sens pas la main ni le chapeau sous le soleil de plomb, juste le mart\u00e8lement r\u00e9gulier de la roue qui s\u2019incline, au bord du lit d\u2019herbes coup\u00e9es. Partout \u00e0 la fois je pr\u00eate mon oreille au-devant du temps, sur le clocher qui perce le sommet de mon cr\u00e2ne, dans le noyau terrestre, les touffes de plus en plus floues, d\u00e9sorient\u00e9es, pr\u00eates \u00e0 mourir. Tant et si bien que je trace une ligne entre vous et le d\u00e9but du ciel, que je tire ma r\u00e9v\u00e9rence devant les pr\u00e9sences qui s\u2019avancent. <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le style que j\u2019utilise rejoint en partie celui de Gustave Roud&nbsp;: une prose po\u00e9tique descriptive et pr\u00e9cise de l\u2019ordinaire paysan, qui engage sur un second plan une dimension plus mystique. La profondeur de champ, s\u2019exprimant \u00e0 travers le \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb, devient un paysage masculin \u00e0 travers des m\u00e9taphores du corps, ayant un \u00ab&nbsp;ventre&nbsp;\u00bb, des \u00ab&nbsp;bras&nbsp;\u00bb, un \u00ab&nbsp;cr\u00e2ne&nbsp;\u00bb. Des \u00e9l\u00e9ments visuels fig\u00e9s par la photographie deviennent des images po\u00e9tiques mouvantes, \u00e0 travers \u00ab&nbsp;les pas saccad\u00e9s des chevaux&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;le mart\u00e8lement r\u00e9gulier de la roue qui s\u2019incline&nbsp;\u00bb. Le \u00ab&nbsp;lit d\u2019herbes coup\u00e9es&nbsp;\u00bb renvoie \u00e0 la fonction iconique du \u00ab&nbsp;langage po\u00e9tique&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;dans lequel le propos des mots est d\u2019\u00e9voquer, d\u2019exciter des images&nbsp;\u00bb (Ric\u0153ur, 1975, p.&nbsp;266).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un article, Hans Kristian Rustad (2020) se base notamment sur le projet artistique de David Jhade Johnston, <em>#1YearNoCam<\/em> (2014-2015), que ce dernier formule en ces termes&nbsp;: \u00ab&nbsp;Chaque fois que j\u2019aurai envie de prendre une photo, je d\u00e9crirai la photo par \u00e9crit, comme si je l\u2019avais prise. Je publierai ces \u00e9crits comme s\u2019il s\u2019agissait de photos&nbsp;\u00bb (cit.&nbsp;dans Rustad, \u00a7&nbsp;1). Hans Kristian Rustad parle de la figuration de la perception du sujet lyrique dans le po\u00e8me cr\u00e9\u00e9 comme \u00ab&nbsp;ajout[ant] une qualit\u00e9 relationnelle au po\u00e8me \u00e9crit et r\u00e9v[\u00e9lant] la position sujet-objet&nbsp;\u00bb (\u00a7&nbsp;6). Mon po\u00e8me, en imposant une nouvelle configuration temporelle, rend justement compte d\u2019un acte de perception du sujet lyrique. Celui-ci s\u2019\u00e9nonce en \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb et s\u2019identifie au paysage. Il s\u2019adresse \u00e0 un \u00ab&nbsp;vous&nbsp;\u00bb qu\u2019on peut imaginer \u00eatre le photographe qui cadre l\u2019image ou les destinataires de la photographie, ce qui ajoute aussi une dimension relationnelle \u00e0 un autre niveau.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Lumi\u00e8re<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-gallery aligncenter has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-2 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"348\" height=\"584\" data-id=\"733\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/files\/2025\/06\/photographie-lumiere.png\" alt=\"photographie lumie\u0300re\" class=\"wp-image-733\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/files\/2025\/06\/photographie-lumiere.png 348w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/files\/2025\/06\/photographie-lumiere-179x300.png 179w\" sizes=\"auto, (max-width: 348px) 100vw, 348px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Photographie de Gustave Roud dans <em>Air de la solitude<\/em> (2022, p.&nbsp;47).<\/figcaption><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<p>Je choisis de d\u00e9crire la photographie de la page 47 en abordant la notion de lumi\u00e8re, aspect explor\u00e9 \u00e0 travers la modalit\u00e9 visuelle de la photographie. Cette derni\u00e8re cl\u00f4t le texte \u00ab&nbsp;Lettre&nbsp;\u00bb adress\u00e9 \u00e0 Henry-Louis Mermod, dans lequel le sujet lyrique parle du mouvement r\u00e9p\u00e9titif de l\u2019ordinaire paysan \u2013&nbsp;mouvement qui le raccroche au temps, mais aussi \u00e0 son mod\u00e8le de pr\u00e9dilection, Fernand Cherpillod, dans le contexte de la guerre&nbsp;: \u00ab&nbsp;ce paysan \u00e9ternel qui est mon ami redevient le soldat revenu l\u2019autre jour en cong\u00e9&nbsp;\u00bb (Roud, p.&nbsp;45). La photographie fait figurer un portrait de Fernand, bien au centre, en tenue de guerre, sur son cheval.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans mon po\u00e8me, le sujet lyrique n\u2019adopte pas le point de vue de la lumi\u00e8re, cette fois-ci, mais je m\u2019impr\u00e8gne de la m\u00eame mani\u00e8re des \u00e9l\u00e9ments visuels de la photographie, dans une volont\u00e9 de traduire la dimension po\u00e9tique de la photographie, pour tenter de retracer ce qui connecte Roud au r\u00e9el gr\u00e2ce au paysage.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-style-plain has-subtle-background-background-color has-background is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Les veines du cheval se dessinent sur sa robe luisante, comme l\u2019\u00e9cume au lever du soleil. Il tient la bride fermement, \u00e0 l\u2019arr\u00eat. Aucune poussi\u00e8re ne virevolte, l\u2019ombre, seulement, tombe \u00e0 la lis\u00e8re entre le chemin et l\u2019herbe. Quand le regard se fixe sur une veine, il glisse autour, d\u2019un degr\u00e9 \u00e0 l\u2019autre, du plus clair au plus fonc\u00e9, du plus fonc\u00e9 au plus clair. Les mati\u00e8res sont des touches de piano, des notes diff\u00e9rentes sur la partition. Mes yeux se posent sur la crini\u00e8re, sur les \u00e9triers, sur le tissu du costume, alors je peux \u00e9couter la musique. Mais ce que fait la lumi\u00e8re sur les corps \u00e9chappe au regard tout en donnant forme. Sur les sabots, une ligne centrale, en diagonale, qui fait voir le temps pass\u00e9, l\u2019imperfection. Au centre de l\u2019\u0153il grand ouvert de l\u2019animal, un halo brillant \u00e9pouse la gravit\u00e9. Son maitre s\u2019\u00e9chappe de la lumi\u00e8re. Tenue de guerre sur le p\u00e9rissable, le regard au loin se perd dans le visage ensoleill\u00e9, pr\u00e9sence diffract\u00e9e.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Je souhaite capturer la dimension po\u00e9tique de la photographie dans ce po\u00e8me en tentant de me rapprocher du regard du photographe. Les diff\u00e9rents sens que rev\u00eat le mot \u00ab&nbsp;regard&nbsp;\u00bb au fil du po\u00e8me illustrent la transition dans la cr\u00e9ation entre un geste descriptif et un geste interpr\u00e9tatif. La prose po\u00e9tique mise en \u0153uvre ici tente de faire figurer les proc\u00e9d\u00e9s d\u2019artialisation du r\u00e9el convoqu\u00e9s par le po\u00e8te dans sa photographie, qui va bien plus loin qu\u2019une simple description du monde paysan.<\/p>\n\n\n\n<p>Gustave Roud fait figurer Fernand dans une pose s\u00e9rieuse, o\u00f9 tout l\u2019espace est occup\u00e9 par sa pr\u00e9sence concentr\u00e9e, le regard qui invite \u00e0 imaginer le hors champ. Le regard du photographe l\u2019extrait de son milieu et le pousse dans un autre par les choix formels effectu\u00e9s, au-del\u00e0 d\u2019indices simples (comme les v\u00eatements militaires). Pour Philippe Ortel (2002), l\u2019\u00ab&nbsp;outil&nbsp;\u00bb de la photographie \u00ab&nbsp;n\u2019est pas uniquement le m\u00e9dium de la repr\u00e9sentation&nbsp;; il est aussi la trame, ou le filtre \u00e0 partir duquel la r\u00e9alit\u00e9 est per\u00e7ue, et il op\u00e8re, de ce fait, une certaine modalisation du r\u00e9el&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;229). De m\u00eame, dans \u00ab&nbsp;Livres d\u2019images&nbsp;\u00bb (1930), Gustave Roud parle en effet du \u00ab&nbsp;moment [\u2026] o\u00f9 l\u2019image \u2013&nbsp;l\u2019image photographique&nbsp;\u2013 se s\u00e9pare du sujet qu\u2019elle repr\u00e9sente et commence \u00e0 vivre sa propre vie&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;2). \u00c0 cet \u00e9gard, on peut postuler que le travail photographique de Gustave Roud rejoint sa vision du \u00ab&nbsp;don du po\u00e8te, qui est de ne jamais revoir mais de toujours d\u00e9couvrir&nbsp;\u00bb, ainsi qu\u2019il l\u2019explique dans un entretien (2017, p.&nbsp;23).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Revenir aux photographies et r\u00e9fl\u00e9chir autrement au lien texte image <\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En termes de dispositif final du projet, je propose de relire <em>Air de la solitude <\/em>\u00e0 la lumi\u00e8re des po\u00e8mes cr\u00e9\u00e9s \u00e0 partir des photographies. J\u2019esp\u00e8re susciter des questionnements chez le lecteur ou la lectrice, en l\u2019invitant \u00e0 d\u00e9passer une pure lecture de l\u2019image par le texte, qui n\u2019irait que dans un sens, pour se plonger dans les dialogues possibles entre la prose po\u00e9tique de Gustave Roud et ses photographies, toujours \u00e0 partir de l\u2019image photographique pour la regarder autrement, \u00e0 travers une lecture sensible.<\/p>\n\n\n\n<p>Une citation de Roland Barthes tir\u00e9e de <em>L\u2019Empire des signes <\/em>([1970] 2014) illustre bien la finalit\u00e9 de mon travail de recherche-cr\u00e9ation&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-style-plain has-subtle-background-background-color has-background is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Le texte ne \u00ab&nbsp;commente&nbsp;\u00bb pas les images. Les images n\u2019\u00ab&nbsp;illustrent&nbsp;\u00bb pas le texte&nbsp;: chacune a \u00e9t\u00e9 seulement pour moi le d\u00e9part d\u2019une sorte de vacillement visuel, analogue peut-\u00eatre \u00e0 cette perte de sens que le Zen appelle un satori&nbsp;; texte et images, dans leur entrelacs, veulent assurer la circulation, l\u2019\u00e9change de ces signifiants&nbsp;: le corps, le visage, l\u2019\u00e9criture, et y lire le recul des signes (p.&nbsp;9).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>En effet, le texte de Gustave Roud dans <em>Air de la solitude<\/em> fait plus que \u00ab&nbsp;commenter&nbsp;\u00bb les images&nbsp;: il les prolonge dans les images du langage po\u00e9tique et \u00e0 travers une nouvelle temporalit\u00e9. Quant aux images, elles n\u2019\u00ab&nbsp;illustrent&nbsp;\u00bb pas simplement le texte. Il existe une dimension po\u00e9tique dans le recueil qui peut \u00eatre extraite de la photographie, puis lue en dialogue avec le texte de Roud.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Bibliographie <\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u0152uvres et sources<\/strong><strong><\/strong><\/h5>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>JACCOTTET Philippe et RODRIGUEZ Antonio, 2011, \u00ab&nbsp;\u00c0 Grignan, l\u2019apr\u00e8s-midi avec Philippe Jaccottet&nbsp;\u00bb, <em>La plaine, la po\u00e9sie&nbsp;:<\/em> <em>bulletin annuel de l\u2019association des amis de Gustave Roud<\/em>, n<sup>o<\/sup>&nbsp;2, p.&nbsp;3-6&nbsp;; disponible en ligne&nbsp;: <a href=\"https:\/\/crypto.unil.ch\/documents\/,DanaInfo=www.gustave-roud.ch,SSL+la-plaine-la-poesie\">https:\/\/www.gustave-roud.ch\/documents\/la-plaine-la-poesie<\/a>.<\/li>\n\n\n\n<li>JHAVE JOHNSTON David, 2014-2015, <em>#1YearNoCam<\/em>&nbsp;: <a href=\"https:\/\/crypto.unil.ch\/2014\/1YearNoCam\/,DanaInfo=glia.ca,SSL+\">https:\/\/glia.ca\/2014\/1YearNoCam\/<\/a>.<\/li>\n\n\n\n<li>ROUD Gustave, 2022, <em>Air de la solitude<\/em> (1945), Gen\u00e8ve, Zo\u00e9, coll.&nbsp;\u00ab&nbsp;Poche&nbsp;\u00bb.<\/li>\n\n\n\n<li>ROUD Gustave, 2017, <em>Entretiens<\/em>, \u00e9d.&nbsp;\u00c9milien Sermier, Paris, Fario.<\/li>\n\n\n\n<li>ROUD Gustave, 1930, \u00ab&nbsp;Livres d\u2019images&nbsp;\u00bb, <em>Aujourd\u2019hui<\/em>, n<sup>o<\/sup>&nbsp;36, p.&nbsp;2.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><strong>Travaux<\/strong><\/h5>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>BARTHES Roland, 2014, <em>L\u2019Empire des signes<\/em> (1970), Paris, Points, coll.&nbsp;\u00ab&nbsp;Essais&nbsp;\u00bb.<\/li>\n\n\n\n<li>KUNZ WESTERHOFF Dominique, 2015, \u00ab&nbsp;\u201cQuant \u00e0 la photographie\u2026\u201d&nbsp;: d\u2019une image \u00e0 l\u2019autre, la pratique photographique du po\u00e8te promeneur&nbsp;\u00bb, dans Daniel Maggetti et Philippe Kaenel (dir.), <em>Gustave Roud. La plume et le regard<\/em>, Gollion, Infolio, p.&nbsp;101-118.<\/li>\n\n\n\n<li>ORTEL Philippe, 2002, <em>La Litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019\u00e8re de la photographie. Enqu\u00eate sur une r\u00e9volution invisible<\/em>, N\u00eemes, Jacqueline Chambon, coll.&nbsp;\u00ab&nbsp;Rayon Photo&nbsp;\u00bb.<\/li>\n\n\n\n<li>RIC\u0152UR Paul, 1975, <em>La M\u00e9taphore vive<\/em>, Paris, Seuil.<\/li>\n\n\n\n<li>RUSTAD Hans Kristian, 2020, \u00ab&nbsp;Comme en prenant des photographies. La po\u00e9sie contemporaine au-del\u00e0 de l\u2019ekphrasis moderne&nbsp;\u00bb, trad. Philip Lindholm, <em>Th\u00e9ories du lyrique. Une anthologie de la critique mondiale de la po\u00e9sie<\/em>, n<sup>o<\/sup>&nbsp;1, \u00ab&nbsp;L\u2019appel lyrique&nbsp;: alt\u00e9ration et alt\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb, dir.&nbsp;Antonio Rodriguez, en ligne&nbsp;: <a href=\"https:\/\/crypto.unil.ch\/10.26034\/,DanaInfo=doi.org,SSL+la.tdl.2020.559\">https:\/\/doi.org\/10.26034\/la.tdl.2020.559<\/a>.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p><a id=\"_msocom_1\"><\/a><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-wp-embed is-provider-l-039-atelier-comparatiste wp-block-embed-l-039-atelier-comparatiste\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"AYZbHl9p5h\"><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/agathe-magand\/\">Agathe Magand<\/a><\/blockquote><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; visibility: hidden;\" title=\"\u00ab\u00a0Agathe Magand\u00a0\u00bb &#8212; L&#039;Atelier comparatiste\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/agathe-magand\/embed\/#?secret=cjeidy04do#?secret=AYZbHl9p5h\" data-secret=\"AYZbHl9p5h\" width=\"580\" height=\"327\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une lecture sensible, en po\u00e9sie, des photographies du po\u00e8te-photographe romand\u00a0; une tentative d\u2019\u00e9clairer ce que l\u2019image prolonge par les mots.<\/p>\n","protected":false},"author":1002993,"featured_media":752,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[10,182,183,184,181],"tags":[],"class_list":{"0":"post-730","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-creation","8":"category-photographie","9":"category-poesie","10":"category-recherche-creation","11":"category-roud-gustave"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/730","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002993"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=730"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/730\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":839,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/730\/revisions\/839"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media\/752"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=730"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=730"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=730"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}