{"id":1297,"date":"2026-05-26T15:40:14","date_gmt":"2026-05-26T13:40:14","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/?p=1297"},"modified":"2026-05-26T15:40:14","modified_gmt":"2026-05-26T13:40:14","slug":"tuer-les-montagnes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/tuer-les-montagnes\/","title":{"rendered":"Tuer les montagnes"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a quelque chose de vertigineux dans l\u2019Anthropoc\u00e8ne, de difficilement approchable, qu\u2019Antoine Rubin met en r\u00e9cit en filtrant le temps, pour penser la naissance d\u2019une montagne ou l\u2019\u00e9ternit\u00e9 d\u2019une fleur en plastique d\u00e9corant une tombe humaine. Anthropologue de formation, il s\u2019int\u00e9resse avec <em>Calcaires<\/em>, son quatri\u00e8me roman \u2013 prim\u00e9 par un Prix suisse de litt\u00e9rature \u2013, au projet qui se cache sous la roche du massif du Jura, dans une ancienne usine \u00e0 chaux, tout proche d\u2019o\u00f9 il a grandi. En ao\u00fbt 2019, Rubin fait partie de la derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration d\u2019artistes \u00e0 r\u00e9sider dans cette ancienne usine \u00e0 Saint-Ursanne\u00a0; depuis lors, le lieu a \u00e9t\u00e9 rachet\u00e9 par la Conf\u00e9d\u00e9ration helv\u00e9tique pour \u00e9valuer si la montagne peut accueillir les d\u00e9chets nucl\u00e9aires d&rsquo;Uranium City, une ville fant\u00f4me perdue au c\u0153ur de la for\u00eat bor\u00e9ale du Canada, qui est pass\u00e9e de dix mille habitants \u00e0 une trentaine en quelques d\u00e9cennies. Une zone o\u00f9, depuis, la radioactivit\u00e9 agit, invisible, entre les myrtilles et les poissons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le roman entrelace plusieurs r\u00e9cits, d\u00e9velopp\u00e9s sous forme d\u2019enqu\u00eate. Ils r\u00e9pondent tous \u00e0 cet appel qui s\u2019est form\u00e9 dans le c\u0153ur du narrateur lorsque s\u2019est constitu\u00e9e la premi\u00e8re ZAD de Suisse, pour tenter d\u2019emp\u00eacher une multinationale de grignoter enti\u00e8rement le mont Montoux \u2013 fiction \u00e0 peine d\u00e9guis\u00e9e de la colline du Mormont, o\u00f9 s\u2019est install\u00e9e la ZAD de La Colline. C\u2019est un peu un repaire d\u2019universitaires \u2013 pas tr\u00e8s schlag, \u00e7a reste la Suisse \u2013, mais c\u2019est surtout un espace de communion, une for\u00eat de corps dormants. Dans un monde o\u00f9 l\u2019on a cru que les technologies pourraient combler nos besoins de pr\u00e9sence, la ZAD offre des envies qui vont au-del\u00e0 des d\u00e9chets que l\u2019humain jette \u00e0 la face du monde. On y plante, par exemple, de petits drapeaux rouges au sol pour signaler la pr\u00e9sence d\u2019esp\u00e8ces menac\u00e9es. Ce geste peut para\u00eetre insignifiant au regard des machines qui, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, avalent des blocs de roche entiers, mais il constitue d\u00e9j\u00e0 une proposition de faire monde autrement \u2013 avant que les fanions ne finissent \u00e9cras\u00e9s par des escouades de motards d\u00e9p\u00each\u00e9es pour violation de propri\u00e9t\u00e9, charg\u00e9es de transformer des activistes en criminels. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette ZAD, le narrateur se fait appeler Ours. Ours, c\u2019est aussi l\u2019animal de compagnie d\u2019un moine l\u00e9gendaire venu d\u2019Irlande au VI<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle de notre \u00e8re dans le but de d\u00e9boiser la sombre Europe\u00a0: voici l\u2019un des autres fils narratifs du roman, qui fictionnalise la naissance de notre rapport mortif\u00e8re au monde. Au c\u0153ur de cette for\u00eat primaire, ce moine, Ursanne, \u00ab\u00a0l\u2019ermite des ours\u00a0\u00bb (p. 140), b\u00e2tit \u00e0 grands coups de hache avant d\u2019\u00eatre rejoint par des fid\u00e8les qui tueront f\u00e9rocement son compagnon\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-subtle-background-background-color has-background is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aux troncs calcin\u00e9s qui tenaient encore debout, Ursanne nouait des branches \u00e0 la perpendiculaire pour fabriquer des crucifix. Les alentours de l\u2019ermitage se transformaient ainsi en champ emplis de petites croix noires et calcin\u00e9es sur le sol qui ne souffrait plus aucune pousse. (p. 141)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les pistes du calcaire conduisent l\u2019auteur-narrateur \u00e0 interroger nos mani\u00e8res d\u2019habiter le monde. Comme proposition, Antoine Rubin se souvient avec tendresse de cette \u00e9poque o\u00f9 il avait \u00e9lu domicile avec des amis dans une maison rest\u00e9e longtemps inhabit\u00e9e, rebaptis\u00e9e La Morille, d\u2019apr\u00e8s ce champignon rare qu\u2019il faut savoir d\u00e9nicher. Leur squat deviendra un espace culturellement bourdonnant et un abri pour ceux dans le besoin. De la maison et du jardin, il ne reste aujourd\u2019hui plus rien. Le narrateur sait qu\u2019en Suisse la politique hygi\u00e9niste n\u2019aime pas les feuilles au sol ni les murs couverts de lierre. Arbre, herbe, terre, couche d\u2019humus, tout ce qui vivait l\u00e0, jusqu\u2019\u00e0 la couche de calcaire\u00a0: ras\u00e9. \u00c9corcher la vie jusqu\u2019\u00e0 l&rsquo;os, pour y mettre \u00e0 la place des ascenseurs silencieux et des lumi\u00e8res automatiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est pour \u00ab remonter aux origines de [sa] col\u00e8re \u00bb (p. 155), celle de la maison arrach\u00e9e, de la criminalisation des zadistes et des essais sur la capacit\u00e9 de la roche \u00e0 accueillir des d\u00e9chets atomiques, que le narrateur se rend \u00e0 Uranium City. Parce qu\u2019une \u00ab\u00a0dr\u00f4le de couture se faufile entre les territoires et les \u00eatres \u00bb (p. 156). Il s\u2019agit de suivre ce triste fil d\u2019Ariane qui le m\u00e8ne jusqu&rsquo;\u00e0 Saskatoon, au Canada, puis plus loin, dans la for\u00eat bor\u00e9ale \u00ab gardienne du monde \u00bb (p. 179), qui lui rappelle que \u00ab la terre est vaste encore. Il est bon de se rappeler que la terre est vaste. Il est bon de l\u2019\u00e9prouver \u00bb (p. 179).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Andrew, qui l\u2019accueille, le pr\u00e9vient d\u2019embl\u00e9e qu\u2019il vaut mieux ne pas p\u00eacher plus d\u2019une fois par semaine dans l\u2019un des lacs entourant le village. Heureusement, il y a l\u2019Athabasca, o\u00f9 l\u2019on \u00ab peut capturer les plus grosses truites du monde sans trop s\u2019en faire, m\u00eame si c\u2019est vrai, on ne sait pas vraiment ce qui se trame dans les bas-fonds, ce que renferment les boues, \u00e0 l\u2019abri des lumi\u00e8res, dans le secret des g\u00e8nes en mutation \u00bb (p. 182). Sur les glaces de ce m\u00eame lac miroitent au loin des mousses ancestrales, mettant plus de cent ans \u00e0 repousser. On peut lire sur les troncs le passage d\u2019un \u00e9lan aux griffures laiss\u00e9es par ses bois. C\u2019est le c\u0153ur. \u00c7a palpite. C\u2019est l\u00e0 o\u00f9, avant, \u00ab\u00a0il y avait tout\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-subtle-background-background-color has-background is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au d\u00e9but il y avait la for\u00eat. La richesse dans la route migratoire des caribous, les baies, les champignons, les plantes, les orignaux, les poissons, l\u2019eau. Puis il n\u2019y a eu plus qu\u2019une seule mani\u00e8re de voir. Celle-l\u00e0 enseign\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole publique. U. Num\u00e9ro atomique 92. Isotope 235. Au d\u00e9but, il y avait tout et au bout du compte, il n\u2019y eut plus que l\u2019uranium. (p. 202)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, reprendre son souffle, partir marcher, au-del\u00e0 de la souillure, dans la joie ancestrale d\u2019avancer au milieu des troncs. L\u2019auteur conclut que, si nous mourions tous, les for\u00eats, elles, repousseraient encore et encore. Encore et encore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des strates tangibles du monde jusqu\u2019aux profondeurs du mythe, Antoine Rubin d\u00e9ploie un roman n\u00e9cessaire, d\u2019une po\u00e9sie qui r\u00e9siste au d\u00e9senchantement total, pour nous confronter aux questions contemporaines et aux avenirs possibles, au-del\u00e0 des paysages meurtris.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-wp-embed is-provider-l-039-atelier-comparatiste wp-block-embed-l-039-atelier-comparatiste\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"j5bd0mEy2H\"><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/elsa-scharrer\/\">Elsa Sch\u00e4rrer<\/a><\/blockquote><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; visibility: hidden;\" title=\"\u00ab\u00a0Elsa Sch\u00e4rrer\u00a0\u00bb &#8212; L&#039;Atelier comparatiste\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/elsa-scharrer\/embed\/#?secret=T5YT2KLfST#?secret=j5bd0mEy2H\" data-secret=\"j5bd0mEy2H\" width=\"580\" height=\"327\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec <em>Calcaires<\/em>, Antoine Rubin signe un livre m\u00e9morable qui affronte les cr\u00e9ations aux temporalit\u00e9s impossibles de l\u2019Anthropoc\u00e8ne. <\/p>\n","protected":false},"author":1003125,"featured_media":1298,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_seopress_robots_follow":"","_seopress_robots_imageindex":"","_seopress_robots_snippet":"","_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_robots_breadcrumbs":"","_seopress_robots_freeze_modified_date":"","_seopress_robots_custom_modified_date":"","_seopress_robots_canonical":"","_seopress_social_fb_title":"","_seopress_social_fb_desc":"","_seopress_social_fb_img":"","_seopress_social_fb_img_attachment_id":0,"_seopress_social_fb_img_width":0,"_seopress_social_fb_img_height":0,"_seopress_social_twitter_title":"","_seopress_social_twitter_desc":"","_seopress_social_twitter_img":"","_seopress_social_twitter_img_attachment_id":0,"_seopress_social_twitter_img_width":0,"_seopress_social_twitter_img_height":0,"_seopress_redirections_value":"","_seopress_redirections_enabled":"","_seopress_redirections_enabled_regex":"","_seopress_redirections_logged_status":"","_seopress_redirections_param":"","_seopress_redirections_type":0,"_seopress_analysis_target_kw":"","_seopress_news_disabled":"","_seopress_video_disabled":"","_seopress_video":[],"_seopress_pro_schemas_manual":[],"_seopress_pro_rich_snippets_disable_all":"","_seopress_pro_rich_snippets_disable":[],"_seopress_pro_schemas":[],"footnotes":""},"categories":[3,193],"tags":[74],"class_list":["post-1297","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-critique","category-critique-litteraire-2026","tag-rubin-antoine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1297","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1003125"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1297"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1297\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1299,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1297\/revisions\/1299"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1298"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1297"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1297"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1297"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}