{"id":1047,"date":"2026-01-22T15:42:58","date_gmt":"2026-01-22T14:42:58","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/?p=1047"},"modified":"2026-03-27T16:56:26","modified_gmt":"2026-03-27T15:56:26","slug":"quand-la-memoire-devient-recit-voix-transmission-et-fragilite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/quand-la-memoire-devient-recit-voix-transmission-et-fragilite\/","title":{"rendered":"Quand la m\u00e9moire devient r\u00e9cit&nbsp;: voix, transmission et fragilit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>La mise en parall\u00e8le de ces trois romans ouvre un espace o\u00f9 mon geste critique trouve sa place. Mes lectures pr\u00e9alables du\u202f<em><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/la-fin-dun-monde\/\" data-type=\"post\" data-id=\"939\">Nom des rois<\/a><\/em>\u202fet de\u202f<em><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/dans-les-nuits-de-lhistoire\/\" data-type=\"post\" data-id=\"1034\">Passag\u00e8res de la nuit<\/a><\/em>, auxquelles s\u2019ajoutera bient\u00f4t la critique en cours de\u202f<em>Passage du soir<\/em>, nourrissent ce travail et permettent de pr\u00e9ciser ce que ces textes r\u00e9v\u00e8lent des formes de la m\u00e9moire et des modalit\u00e9s de sa transmission.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ma critique du\u202f<em>Nom des rois<\/em>, j\u2019ai insist\u00e9 sur la mani\u00e8re dont Charif Majdalani organise une oscillation entre deux r\u00e9gimes d\u2019exp\u00e9rience&nbsp;: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la r\u00eaverie solitaire et presque mythologique de l\u2019enfance&nbsp;; de l\u2019autre, l\u2019irruption brutale de la guerre civile qui d\u00e9chire cette continuit\u00e9 imaginaire. J\u2019y montrais comment l\u2019\u00e9criture \u00ab&nbsp;se tient dans l\u2019espace fragile entre la splendeur et la ruine&nbsp;\u00bb, comment la guerre fissure la fabrique narrative, et comment la phrase elle-m\u00eame porte les secousses de l\u2019Histoire. Le roman demeure extr\u00eamement ma\u00eetris\u00e9, ample et musical, mais sa force r\u00e9side moins dans une modernisation du traitement m\u00e9moriel que dans sa capacit\u00e9 \u00e0 faire sentir la vuln\u00e9rabilit\u00e9 du monde par la mati\u00e8re m\u00eame du langage. Si j\u2019ai relev\u00e9 certains effets peut-\u00eatre plus traditionnels dans sa construction, c\u2019\u00e9tait pour mieux faire appara\u00eetre la beaut\u00e9 d\u2019un r\u00e9cit suspendu entre l\u00e9gende et effondrement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019inverse, ma critique de\u202f<em>Passag\u00e8res de la nuit<\/em>\u202fsoulignait la puissance politique d\u2019une m\u00e9moire collective et descendante. Lahens ne se contente pas de repr\u00e9senter des trajectoires individuelles&nbsp;: elle active une constellation de voix f\u00e9minines qui, de la servitude \u00e0 l\u2019exil, traversent la violence coloniale et postcoloniale. Dans mon appr\u00e9ciation, j\u2019ai choisi d\u2019insister sur la fa\u00e7on dont cette polyphonie fait surgir une m\u00e9moire qui passe moins par les archives que par les corps, les gestes et la circulation de la parole. Lahens sollicite la m\u00e9moire comme un mat\u00e9riau vivant, charg\u00e9 d\u2019une intensit\u00e9 politique singuli\u00e8re&nbsp;: une m\u00e9moire qui, loin de se borner \u00e0 comm\u00e9morer, devient un v\u00e9ritable outil d\u2019empouvoirement, un espace o\u00f9 la dignit\u00e9 surgit malgr\u00e9 l\u2019effacement. C\u2019est, parmi les trois textes, celui qui mobilise le plus frontalement la m\u00e9moire comme force d\u2019\u00e9mancipation et comme r\u00e9cit fondateur d\u2019un sujet collectif.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ces deux lectures font d\u00e9j\u00e0 appara\u00eetre un axe essentiel&nbsp;: Majdalani et Lahens travaillent tous deux la m\u00e9moire dans un espace de tension, mais selon des orientations inverses. Chez Majdalani, l\u2019imaginaire se d\u00e9lite sous la pression de l\u2019Histoire&nbsp;; chez Lahens, c\u2019est au contraire la profusion des voix qui r\u00e9pare, ou du moins rend audible, une histoire cruellement lacunaire. Dans les deux cas, la litt\u00e9rature devient un outil pour penser la fragilit\u00e9 des mondes, mais aussi leur persistance \u00e0 travers la r\u00e9silience des individus.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La critique de\u202f<em>Passage du soir<\/em>, encore en cours d\u2019\u00e9laboration, s\u2019inscrit dans cette continuit\u00e9 tout en la d\u00e9pla\u00e7ant. Adrover propose un troisi\u00e8me r\u00e9gime m\u00e9moriel, fond\u00e9 sur une transmission explicitement ritualis\u00e9e. La m\u00e9moire y existe comme relation premi\u00e8re, comme pacte narratif entre celles qui savent et celles qui re\u00e7oivent. L\u00e0 o\u00f9 Majdalani fait r\u00e9sonner l\u2019enfance solitaire et Lahens les voix collectives f\u00e9minines, Adrover met en sc\u00e8ne un passage conscient&nbsp;: un fil confi\u00e9, un geste d\u2019adresse qui devient la condition m\u00eame du r\u00e9cit. Certains choix formels et le d\u00e9roulement narratif, sans doute li\u00e9s au fait qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un premier roman, apparaissent moins ma\u00eetris\u00e9s que chez les deux autres auteurs, mais cette spontan\u00e9it\u00e9 participe aussi de la sinc\u00e9rit\u00e9 et de l\u2019\u00e9nergie du texte. Cette dimension relationnelle souligne que la m\u00e9moire n\u2019existe jamais isol\u00e9e&nbsp;: elle circule, se fragmente, se recombine et se r\u00e9invente dans un espace partag\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, mon geste critique se d\u00e9ploie \u00e0 travers ces lectures. Il consiste \u00e0 observer comment chaque texte de ce corpus \u00e9labore un r\u00e9gime m\u00e9moriel singulier et \u00e0 quelles fins esth\u00e9tiques il le mobilise. La lecture conjointe de ces trois romans, qui partagent un m\u00eame horizon m\u00e9moriel tout en s\u2019appuyant sur des dispositifs narratifs profond\u00e9ment distincts, permet de saisir la fragilit\u00e9 des r\u00e9cits, leur capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 l\u2019effacement, et la mani\u00e8re dont la litt\u00e9rature rend sensibles les enjeux de la m\u00e9moire. Un regard comparatiste sur ces \u0153uvres ne vise donc pas seulement \u00e0 rep\u00e9rer des similitudes et des \u00e9carts&nbsp;: il \u00e9claire la fa\u00e7on dont la m\u00e9moire devient un agent narratif, un moteur \u00e9thique et un espace politique, tout en r\u00e9v\u00e9lant ce que les r\u00e9cits cherchent \u00e0 pr\u00e9server.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"959\" height=\"753\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/files\/2026\/01\/960px-paul_klee_swiss_-_fish_magic_-_google_art_project.jpeg\" alt=\"Le tableau de Klint : sombre, avec des poissons de multiples couleurs, des formes g\u00e9om\u00e9triques, un bouquet de fleurs, une horloge.\" class=\"wp-image-1048\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/files\/2026\/01\/960px-paul_klee_swiss_-_fish_magic_-_google_art_project.jpeg 959w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/files\/2026\/01\/960px-paul_klee_swiss_-_fish_magic_-_google_art_project-300x236.jpeg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/files\/2026\/01\/960px-paul_klee_swiss_-_fish_magic_-_google_art_project-768x603.jpeg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 959px) 100vw, 959px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Paul Klee&nbsp;: \u00ab\u00a0Fish Magic\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Fischmagie\u00a0\u00bb), 1925, Philadelphia Museum of Art. Domaine public.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-wp-embed is-provider-l-039-atelier-comparatiste wp-block-embed-l-039-atelier-comparatiste\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"zEenPQEvE6\"><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/charles-chevalley\/\">Charles Chevalley<\/a><\/blockquote><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; visibility: hidden;\" title=\"\u00ab\u00a0Charles Chevalley\u00a0\u00bb &#8212; L&#039;Atelier comparatiste\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/charles-chevalley\/embed\/#?secret=E5OKDE2Q91#?secret=zEenPQEvE6\" data-secret=\"zEenPQEvE6\" width=\"580\" height=\"327\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Trois romans, trois dispositifs narratifs, pour penser la m\u00e9moire comme exp\u00e9rience fragile, transmission collective ou geste ritualis\u00e9. Une lecture comparatiste qui \u00e9claire la mani\u00e8re dont la litt\u00e9rature r\u00e9siste \u00e0 l\u2019effacement et politise le souvenir. <\/p>\n","protected":false},"author":1003081,"featured_media":1050,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[11,146,147],"tags":[],"class_list":{"0":"post-1047","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-analyses","8":"category-critique-comparee","9":"category-critique-litteraire"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1047","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1003081"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1047"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1047\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1051,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1047\/revisions\/1051"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1050"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1047"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1047"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1047"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}