{"id":1041,"date":"2026-01-22T15:32:00","date_gmt":"2026-01-22T14:32:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/?p=1041"},"modified":"2026-03-27T16:37:24","modified_gmt":"2026-03-27T15:37:24","slug":"les-entrailles-de-la-violence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/les-entrailles-de-la-violence\/","title":{"rendered":"Les entrailles de la violence"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans la nuit du 4 juin 1967 dans la campagne fribourgeoise, cinq kilos d\u2019explosifs militaires d\u00e9rob\u00e9s font voler un immeuble en \u00e9clats. Carmen meurt. Alain, son fianc\u00e9, est arr\u00eat\u00e9, jug\u00e9, condamn\u00e9 \u00e0 sept ans de prison pour \u00ab&nbsp;crime passionnel&nbsp;\u00bb. Tout semble dit. Mais\u202f<em>D\u00e9truire tout<\/em>\u202fcommence pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 o\u00f9 cette \u00e9vidence se referme trop vite. Non pour combler un d\u00e9ficit d\u2019explication, mais pour interroger ce qui, dans un ordre social donn\u00e9, permet que la destruction soit pens\u00e9e, nomm\u00e9e, et finalement neutralis\u00e9e.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-style-plain is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-subtle-background-background-color has-background has-normal-font-size\">\u00ab\u00a0[C]\u2019est le rapport du geste et du milieu, du geste\u00a0et de la terrible attraction d\u2019un\u00a0pays sur\u00a0lui, d\u2019une famille, d\u2019une \u00e9poque, o\u00f9 tous font\u00a0tout pour\u00a0qu\u2019il\u00a0advienne dans\u00a0la caricature\u00a0du geste, en effet, qu\u2019il finit\u00a0par devenir, c\u2019est la distorsion de ces\u00a0mains musiciennes devant l\u2019\u00e9nigme de la beaut\u00e9 \u2013\u202fl\u2019impuissance hyst\u00e9rique de l\u2019homme viril, l\u2019hyst\u00e9rie masculine si\u00a0l\u2019on veut\u202f\u2013 et tout bancal que ce soit, c\u2019est cela qu\u2019il\u00a0convient\u00a0de\u00a0dire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le fait divers n\u2019est donc pas trait\u00e9 comme un \u00e9v\u00e9nement isol\u00e9, encore moins comme une \u00e9nigme \u00e0 r\u00e9soudre. Bernard Bourrit l\u2019aborde comme un point de condensation&nbsp;: une \u00e9poque, un pays, des habitudes de jugement s\u2019y trouvent pris ensemble. Il ne s\u2019agit ni d\u2019excuser ni de comprendre \u00ab&nbsp;l\u2019homme&nbsp;\u00bb, mais de d\u00e9placer le regard, de quitter l\u2019\u00e9v\u00e9nement pour observer les cadres sociaux, institutionnels et symboliques qui le rendent lisible, et donc supportable.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Autour d\u2019Alain, le r\u00e9cit d\u00e9plie un monde sans relief spectaculaire&nbsp;: l\u2019enfance \u00e0 la ferme, la pauvret\u00e9, l\u2019alcoolisme du p\u00e8re, les impasses scolaires, la modernisation subie, les f\u00eates de village, l\u2019entr\u00e9e dans le couple. Rien n\u2019est exceptionnel, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que le livre met en cause. La violence ne surgit pas comme une rupture, mais comme une continuit\u00e9. Alain n\u2019est ni h\u00e9ro\u00efs\u00e9 ni excus\u00e9&nbsp;; il appara\u00eet fa\u00e7onn\u00e9 par des assignations multiples, sans que cette inscription sociale n\u2019abolisse la responsabilit\u00e9 de l\u2019acte.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La relation entre Alain et Carmen cristallise cette critique. Le couple n\u2019est pas pr\u00e9sent\u00e9 comme un drame intime, mais comme un dispositif de normalisation. Sous les apparences de l\u2019amour et du choix individuel, s\u2019y rejouent des rapports de domination de genre et de classe. Carmen n\u2019est pas effac\u00e9e, mais le texte rend sensible la mani\u00e8re dont la rumeur, les non-dits et les discours judiciaires d\u00e9placent insidieusement la faute vers elle. Le mot \u00ab&nbsp;f\u00e9minicide&nbsp;\u00bb n\u2019appara\u00eet jamais, il n\u2019existait pas alors, et cette absence agit comme un r\u00e9v\u00e9lateur&nbsp;: ce que la langue ne nomme pas continue d\u2019organiser les regards.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Des photographies de presse jalonnent le r\u00e9cit. Visages, lieux, fragments d\u2019archives visuelles apparaissent sans l\u00e9gende, comme autant de points d\u2019arr\u00eat. Loin d\u2019\u00e9clairer les faits, elles en accentuent l\u2019\u00e9tranget\u00e9. Ces images, apparemment neutres, rappellent que le fait divers est d\u00e9j\u00e0 une mise en forme, un objet de regard et de jugement. En les int\u00e9grant au texte, Bourrit n\u2019accumule pas les preuves&nbsp;: il interroge les cadres m\u00e9diatiques et institutionnels qui produisent du sens, et parfois de l\u2019oubli.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La langue singuli\u00e8re de Bourrit participe pleinement de ce geste. Elle ne cherche pas la fluidit\u00e9 mais avance par reprises, par d\u00e9tours, et exprime les hypoth\u00e8ses successives avec maitrise. Cette \u00e9criture r\u00e9sistante emp\u00eache toute lecture confortable. Elle oblige \u00e0 demeurer dans l\u2019inconfort du doute, l\u00e0 o\u00f9 les r\u00e9cits trop assur\u00e9s ferment pr\u00e9matur\u00e9ment le sens.\u202f<em>D\u00e9truire tout<\/em>\u202fn\u2019explique pas&nbsp;: il expose, et le r\u00e9cit ne propose ni r\u00e9paration ni consolation. La violence demeure une impasse, le sympt\u00f4me d\u2019une d\u00e9possession plus vaste, celle des mots, du droit, des possibles.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-style-plain is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-subtle-background-background-color has-background has-normal-font-size\">\u00ab&nbsp;oui, tu calcules bien&nbsp;: vingt ans d\u2019emprisonnement&nbsp;+ prison \u00e0 vie&nbsp;= quinze ans d\u2019incarc\u00e9ration, qui font sept, \u00e0 la fin.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>La peine, d\u00e9risoire au regard du crime, ne referme rien&nbsp;: elle agit comme un r\u00e9v\u00e9lateur brutal de la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 institutionnelle avec laquelle cette violence est jug\u00e9e, nomm\u00e9e et, en grande partie, neutralis\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>D\u00e9truire tout<\/em>\u202fne se referme pas sur une r\u00e9solution, mais sur un trouble persistant. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que r\u00e9side sa force&nbsp;: dans sa capacit\u00e9 \u00e0 laisser le lecteur face \u00e0 ce qui r\u00e9siste, \u00e0 ce qui ne se pacifie pas. En refusant les cadres rassurants du r\u00e9cit explicatif ou de la morale, Bourrit impose une lecture exigeante, parfois inconfortable, mais profond\u00e9ment stimulante. La force du texte r\u00e9side dans cette tension m\u00eame&nbsp;: il ne cherche ni l\u2019adh\u00e9sion ni la consolation, mais engage une confrontation lucide avec la perception du lecteur, avec sa mani\u00e8re de juger et de tol\u00e9rer la violence, d\u00e9livrant ainsi une confrontation rare et percutante.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-wp-embed is-provider-l-039-atelier-comparatiste wp-block-embed-l-039-atelier-comparatiste\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"N69F83z0Yx\"><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/charles-chevalley\/\">Charles Chevalley<\/a><\/blockquote><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; visibility: hidden;\" title=\"\u00ab\u00a0Charles Chevalley\u00a0\u00bb &#8212; L&#039;Atelier comparatiste\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/charles-chevalley\/embed\/#?secret=9SFQWApXgg#?secret=N69F83z0Yx\" data-secret=\"N69F83z0Yx\" width=\"580\" height=\"327\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec\u202fson premier roman <em>D\u00e9truire tout<\/em>, Bernard Bourrit ne se contente pas de raconter un crime&nbsp;: il s\u2019attache aux conditions qui ont rendu une telle destruction possible.<\/p>\n","protected":false},"author":1003081,"featured_media":1042,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[3],"tags":[98],"class_list":{"0":"post-1041","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-critique","8":"tag-bourrit-bernard"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1041","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1003081"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1041"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1041\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1046,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1041\/revisions\/1046"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1042"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1041"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1041"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1041"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}