{"id":1034,"date":"2026-01-22T15:20:48","date_gmt":"2026-01-22T14:20:48","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/?p=1034"},"modified":"2026-03-27T16:37:49","modified_gmt":"2026-03-27T15:37:49","slug":"dans-les-nuits-de-lhistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/dans-les-nuits-de-lhistoire\/","title":{"rendered":"Dans les nuits de l\u2019histoire"},"content":{"rendered":"\n<p>Le r\u00e9cit s\u2019ouvre dans les ann\u00e9es 1840, dans la Louisiane coloniale. Elizabeth Dubreuil, fille d\u2019affranchis d\u2019origine ha\u00eftienne, vit \u00e0 La Nouvelle-Orl\u00e9ans sous la tutelle du propri\u00e9taire blanc Maurice Parmentier. Ayant jet\u00e9 son d\u00e9volu sur elle, il tente \u00e0 deux reprises de la violer. Elizabeth, en qu\u00eate de justice et de dignit\u00e9, se venge&nbsp;: d\u00e9guis\u00e9e, elle l\u2019attaque et le blesse gri\u00e8vement. Cet acte de r\u00e9bellion pr\u00e9cipite son exil vers Ha\u00efti. Mais plus que le geste, ce sont ses r\u00e9sonances que scrute Lahens&nbsp;: \u00e0 travers celui-ci se d\u00e9ploie tout un h\u00e9ritage de domination, de silence et de violence sexuelle. <\/p>\n\n\n\n<p>Autour d\u2019Elizabeth gravitent d\u2019autres femmes&nbsp;: sa m\u00e8re Camille, enferm\u00e9e dans la maison familiale comme dans une cage dor\u00e9e&nbsp;; surtout, sa grand-m\u00e8re Florette, dont le r\u00e9cit remonte aux origines de la lign\u00e9e. Exil\u00e9e, viol\u00e9e, arrach\u00e9e \u00e0 sa m\u00e8re, Florette a connu la cale du bateau n\u00e9grier, la servitude et les avortements forc\u00e9s. Lahens refuse pourtant d\u2019en faire une figure sacrificielle&nbsp;: la douleur devient chez elle une lucidit\u00e9 aigu\u00eb, un savoir transmis de femme en femme. Dans cette m\u00e9moire descendante, la survie n\u2019a rien d\u2019h\u00e9ro\u00efque&nbsp;; elle est une r\u00e9sistance int\u00e9rieure, faite de dignit\u00e9 et d\u2019attention au monde&nbsp;: <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-style-plain is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-subtle-background-background-color has-background has-normal-font-size\">\u00ab&nbsp;Parce que le ma\u00eetre est persuad\u00e9 que tu ne sais rien, que tu n\u2019es rien. Alors tu le laisses \u00e0 sa foi trompeuse. Cette foi fait ton affaire. Son ignorance est ta force.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>En tissant ces voix, Lahens rejoint une g\u00e9n\u00e9alogie litt\u00e9raire o\u00f9 les femmes sont les gardiennes de la m\u00e9moire collective.\u202f<em>Passag\u00e8res de la nuit<\/em>\u202fs\u2019articule autour d\u2019une figure centrale des litt\u00e9ratures antillaises&nbsp;: le \u00ab&nbsp;poto-mitan&nbsp;\u00bb, cette femme-pilier qui maintient l\u2019\u00e9quilibre malgr\u00e9 la d\u00e9faite. Si l\u2019on retrouve chez elle le cr\u00e9ole, la pri\u00e8re et le rituel, Lahens s\u2019\u00e9carte du lyrisme \u00e9pique&nbsp;: elle \u00e9crit contre l\u2019h\u00e9ro\u00efsme masculin, au plus pr\u00e8s de la fatigue et du silence. <\/p>\n\n\n\n<p>La seconde partie du roman s\u2019ouvre \u00e0 Ha\u00efti, plusieurs d\u00e9cennies plus tard, sur la voix de R\u00e9gina Jean-Baptiste, qui, dans son lit de mort, revisite son existence. Fille de domestique, ancienne esclave devenue marchande, elle incarne une r\u00e9sistance plus discr\u00e8te, mais tout aussi in\u00e9branlable. Dans une longue adresse posthume \u00e0 son amant, le g\u00e9n\u00e9ral Corvaseau, fils d\u2019Elizabeth Dubreuil, R\u00e9gina d\u00e9roule sa vie entre oppression et d\u00e9sir, humiliation et amour. <\/p>\n\n\n\n<p>Ce r\u00e9cit, plus introspectif, adopte une langue po\u00e9tique, presque incantatoire. Les morts y parlent, les songes s\u2019entrelacent au r\u00e9el, et la m\u00e9moire devient un espace spirituel. Le merveilleux n\u2019adoucit rien&nbsp;: il souligne au contraire le tragique d\u2019une condition. En confrontant r\u00eave et Histoire, Lahens montre le paradoxe d\u2019une libert\u00e9 arrach\u00e9e au prix d\u2019une nouvelle hi\u00e9rarchie sociale, celle de l\u2019\u00eele d\u2019Ha\u00efti au XIX\u1d49&nbsp;si\u00e8cle, un territoire marqu\u00e9 par la violence et les survivances coloniales  <\/p>\n\n\n\n<p>Lahens \u00e9crit ainsi contre le mythe d\u2019une r\u00e9publique noire unifi\u00e9e. Son roman r\u00e9v\u00e8le les fractures d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 n\u00e9e de la r\u00e9volution ha\u00eftienne, o\u00f9 la pigmentation, le lieu de naissance ou le degr\u00e9 d\u2019ascendance africaine orientent encore les destins. Le \u00ab&nbsp;miracle&nbsp;\u00bb ha\u00eftien s\u2019effrite, mais demeure la dignit\u00e9. R\u00e9gina, comme Florette et Elizabeth avant elle, appartient \u00e0 la lign\u00e9e des \u00ab&nbsp;passag\u00e8res de la nuit&nbsp;\u00bb&nbsp;: femmes sans gloire, mais non sans grandeur. <\/p>\n\n\n\n<p>Par la densit\u00e9 de son \u00e9criture, Lahens redonne chair \u00e0 une parole longtemps confisqu\u00e9e, et dans les nuits de l\u2019Histoire, ces voix murmurent, se souviennent, et de ce murmure na\u00eet une m\u00e9moire collective \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des violences les plus profondes. Lahens ne recoud pas le pass\u00e9&nbsp;: elle en \u00e9coute les tremblements, dans la chair, la parole et les silences. La douleur y retrouve ses nuances, et les femmes, leur pr\u00e9sence. <\/p>\n\n\n\n<p>En restituant \u00e0 l\u2019esclavage et \u00e0 l\u2019apr\u00e8s-esclavage leurs voix f\u00e9minines, Lahens accomplit un geste essentiel&nbsp;: rendre aux marges le droit de dire l\u2019Histoire. De la cale du bateau \u00e0 la maison Dubreuil, du march\u00e9 de Port-au-Prince au lit de mort de R\u00e9gina, la romanci\u00e8re tisse une polyphonie d\u2019ombres et dresse une m\u00e9moire sans monument. Dans cette nuit qu\u2019elles traversent, les femmes de Lahens ne demandent pas la lumi\u00e8re&nbsp;: elles la portent.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-wp-embed is-provider-l-039-atelier-comparatiste wp-block-embed-l-039-atelier-comparatiste\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"PzEpvgLtX1\"><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/charles-chevalley\/\">Charles Chevalley<\/a><\/blockquote><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; visibility: hidden;\" title=\"\u00ab\u00a0Charles Chevalley\u00a0\u00bb &#8212; L&#039;Atelier comparatiste\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/charles-chevalley\/embed\/#?secret=JCYXhLKSco#?secret=PzEpvgLtX1\" data-secret=\"PzEpvgLtX1\" width=\"580\" height=\"327\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec\u202f<em>Passag\u00e8res de la nuit<\/em>, Yanick Lahens offre bien plus qu\u2019une saga familiale&nbsp;: une travers\u00e9e po\u00e9tique de vies de femmes noires, o\u00f9 la douleur trouve ses mots et la m\u00e9moire, son chemin. <\/p>\n","protected":false},"author":1003081,"featured_media":1035,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[3],"tags":[99],"class_list":{"0":"post-1034","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-critique","8":"tag-lahens-yanick"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1034","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1003081"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1034"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1034\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1040,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1034\/revisions\/1040"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1035"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1034"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1034"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercomparatiste\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1034"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}