{"id":902,"date":"2008-05-10T17:05:37","date_gmt":"2008-05-10T15:05:37","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=902"},"modified":"2010-11-12T11:45:39","modified_gmt":"2010-11-12T09:45:39","slug":"ceux-qui-ont-fait-mai-68-se-sont-construit-en-eux-memes-toute-une-mythologie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/ceux-qui-ont-fait-mai-68-se-sont-construit-en-eux-memes-toute-une-mythologie\/","title":{"rendered":"\u00abCeux qui ont fait Mai 68 se sont construit en eux-m\u00eames toute une mythologie\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><strong>Interview de Fran\u00e7ois Jequier, professeur honoraire de l\u2019UNIL et Sarah Minguet, assistante de recherche aux Archives de l\u2019UNIL.<\/strong><\/p>\n<p>Premi\u00e8re de ces constructions mythologiques: en Mai 68, Lausanne ne bougeait pas. En tout cas pas au m\u00eame rythme que Paris. A cette \u00e9poque, la contestation vaudoise est rest\u00e9e tr\u00e8s sage, et elle n\u2019a pris de l\u2019ampleur que dans les ann\u00e9es 1970. Interview d\u2019un professeur qui a v\u00e9cu ces \u00e9v\u00e9nements et d\u2019une jeune chercheuse qui travaille sur des documents d\u2019\u00e9poque, quarante ans plus tard&#8230;<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Fran\u00e7ois Jequier, vous \u00e9tiez assistant \u00e0 l\u2019universit\u00e9 en mai 1968. L\u2019Universit\u00e9 de Lausanne a-t-elle \u00abboug\u00e9\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9poque?<\/em><\/p>\n<p><strong>F. J.<\/strong> (Fran\u00e7ois Jequier): Tr\u00e8s peu en 1968. Les mouvements s\u2019affirment d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1970. Les actions se sont concentr\u00e9es dans les facult\u00e9s de sciences humaines, les Lettres, l\u2019histoire surtout, et les Sciences sociales et politiques. Il faut ici rappeler le contexte. C\u2019est l\u2019ancienne structure administrative de l\u2019UNIL qui pr\u00e9vaut alors et les pouvoirs n\u2019\u00e9taient pas concentr\u00e9s comme aujourd\u2019hui. De ce fait, les facult\u00e9s jouissaient d\u2019une certaine autonomie. Les effectifs \u00e9taient bien moindres aussi: environ 3000 \u00e9tudiants au total contre 12\u2019000 actuellement. Les Lettres, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, repr\u00e9sentaient quelques centaines d\u2019inscrits contre 2000 \u00e0 pr\u00e9sent. Enfin, toutes les facult\u00e9s \u00e9taient bas\u00e9es au coeur de Lausanne entre le Palais de Rumine et la Cit\u00e9. Donc le cadre \u00e9tait compl\u00e8tement diff\u00e9rent. Le climat social aussi. Vingt-trois ans seulement apr\u00e8s la fin de la guerre, nous vivions dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019ordre, la tradition, le respect des a\u00een\u00e9s \u00e9taient inscrits dans la vie quotidienne.<strong><br \/>\nS. M<\/strong>. (Sarah Minguet)<strong>:<\/strong> Le milieu universitaire dans son ensemble et la plupart des groupes \u00e9tudiants \u00e0 l\u2019\u00e9poque sont conservateurs, \u00e0 Lausanne. Les soci\u00e9t\u00e9s d\u2019\u00e9tudiants sont le plus souvent porteuses de rituels et de carri\u00e8res \u00e0 venir. L\u2019exception, c\u2019est peut-\u00eatre Belles-Lettres qui accueille quelques \u00abbelletriens progressistes\u00bb, c\u2019est\u00e0- dire de gauche, que l\u2019on voit \u00e9merger d\u00e8s les ann\u00e9es cinquante au travers de petits tracts contestataires.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Donc, au mois de mai 1968, rien ne bouge ou presque \u00e0 Lausanne&#8230;<\/em><\/p>\n<p><strong>F. J.:<\/strong> Cela viendra petit \u00e0 petit. Mai 68, c\u2019est Paris, et les Fran\u00e7ais ont tendance \u00e0 ramener la couverture sur leur ego historique. Pourtant, le mouvement est global. Il s\u2019exprime \u00e0 Berkeley, \u00e0 Tokyo, \u00e0 Mexico. En fait, le monde entier bouge. A cette \u00e9chelle, l\u2019\u00e9v\u00e9nement parisien repr\u00e9sente avant tout une flamb\u00e9e de violence urbaine et une extraordinaire prise de parole des mouvements contestataires.<strong><br \/>\nS. M.:<\/strong> Les tracts et le journal \u00e9tudiant de l\u2019\u00e9poque, \u00abVoix Universitaires\u00bb, rapportent qu\u2019il y eut, en mai \u00e0 Lausanne, et sous l\u2019impulsion des \u00e9tudiants, une manifestation de solidarit\u00e9 en faveur des mouvements du Quartier latin. Cet \u00e9v\u00e9nement mobilisant largement les \u00e9tudiants, il ouvre une nouvelle p\u00e9riode de contestation. C\u2019est \u00e0 la rentr\u00e9e universitaire suivante que sont formul\u00e9es les revendications estudiantines proprement lausannoises. Les discussions sont divis\u00e9es entre les r\u00e9formistes incarn\u00e9s par le groupe Unir\u00e9forme, et les partisans d\u2019une refonte totale des structures universitaires par les Etudiants Progressistes (EP), groupe li\u00e9 aux Jeunesses Progressistes (JP). Les EP forment une Association Libre des Etudiants (ALE) en novembre 1968.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Dans quel creuset naissent les mouvements contestataires lausannois?<\/em><\/p>\n<p><strong>S. M.:<\/strong> La formation de groupes \u00e9tudiants de gauche \u00e9merge d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1950 avec l\u2019apparition des Etudiants Progressistes (EP) et de noms tels que ceux de Fran\u00e7ois Bernet puis Sylvain Gougeon. Ces groupes vont d\u00e9boucher sur des mouvements plus politis\u00e9s, li\u00e9s aux revendications syndicales. On parle surtout alors de d\u00e9mocratisation des \u00e9tudes, car le milieu ouvrier est tr\u00e8s peu repr\u00e9sent\u00e9, environ 3% en 1956. D\u00e8s cette ann\u00e9e d\u2019ailleurs, ce combat est repris par un autre groupe, le \u00abMouvement D\u00e9mocratique des Etudiants\u00bb (MDE). Le MDE ne veut pas \u00eatre affili\u00e9 \u00e0 une mouvance de gauche en particulier. Ses membres sont proches du POP, de la Nouvelle gauche \u00e0 Neuch\u00e2tel ou encore du Parti socialiste. Le MDE se montre tr\u00e8s actif dans le contexte de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie. Il soutient son combat pour l\u2019ind\u00e9pendance et accueille des \u00e9tudiants alg\u00e9riens r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 Lausanne.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Combien de personnes composent la sc\u00e8ne contestataire \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960 \u00e0 l\u2019UNIL?<\/em><\/p>\n<p><strong>F. J.:<\/strong> Ces gens sont une poign\u00e9e, ultraminoritaires, mais ils vont obtenir une visibilit\u00e9 extraordinaire.<strong><br \/>\nS. M.:<\/strong> Au total, il s\u2019agit d\u2019une soixantaine de personnes, tout au plus. A quoi s\u2019ajoutent les sympathisants qui assistaient volontiers aux conf\u00e9rences \u2013 les groupes invitaient parfois des intellectuels prestigieux de l\u2019\u00e9tranger. Si le th\u00e8me touchait l\u2019actualit\u00e9 internationale, l\u2019affluence \u00e9tait parfois tr\u00e8s importante car l\u2019\u00e9v\u00e9nement attirait des journalistes et le grand public.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Qui sont ces conf\u00e9renciers de l\u2019\u00e9tranger?<\/em><\/p>\n<p><strong>F. J.:<\/strong> Je me rappelle qu\u2019ils avaient invit\u00e9 des \u00abt\u00e9nors\u00bb parisiens comme Daniel Gu\u00e9rin ou Michael Loewy.<strong><br \/>\nS. M.:<\/strong> Au d\u00e9but des ann\u00e9es 70, le Comit\u00e9 Uni Br\u00e8che va aussi inviter Jacques Valier, le grand historien de la pens\u00e9e \u00e9conomique et du sous-d\u00e9veloppement \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Paris X\u2013Nanterre. Mais, contrairement \u00e0 aujourd\u2019hui, les conf\u00e9rences se donnaient \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des murs de l\u2019universit\u00e9. Or, la conf\u00e9rence de Valier est organis\u00e9e dans les b\u00e2timents de l\u2019ancienne acad\u00e9mie, sans autorisation. Le professeur doit alors se pr\u00e9senter \u00e0 la police cantonale de s\u00fbret\u00e9. Cette affaire a eu un large \u00e9cho dans la presse.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Les \u00e9tudiants \u00e9trangers se joignent-ils au mouvement contestataire grandissant?<\/em><\/p>\n<p><strong>S. M.:<\/strong> Tr\u00e8s peu, car les \u00e9tudiants \u00e9trangers, plus que les autres, sont interdits de toute action politique sous peine de renvoi. Donc, ils ne se montraient jamais \u00e0 titre officiel dans ces mouvements \u00e0 l\u2019instar du GES qui s\u2019affiche comme un groupe culturel.<strong><br \/>\nF. J.:<\/strong> Les \u00e9tudiants \u00e9trangers avaient tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 se tenir tranquilles. Car il \u00e9tait tr\u00e8s facile alors de couper les fonds d\u2019une bourse ou de renvoyer quelqu\u2019un. Mais, une fois encore, tous les gens dont nous parlons repr\u00e9sentent une quantit\u00e9 infime des effectifs universitaires.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Dans quels lieux ces groupes se retrouvaient-ils?<\/em><\/p>\n<p><strong>F. J.:<\/strong> Il y avait le Barbare, aux Escaliers du march\u00e9, bien situ\u00e9 \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 les \u00e9tudiants vivaient \u00e0 la Cit\u00e9. Ils allaient aussi \u00e0 l\u2019ancien Ev\u00each\u00e9, au bout du pont Bessi\u00e8res, et dans les caf\u00e9s de la rue Centrale.<strong><br \/>\nS. M.:<\/strong> Fran\u00e7oise Fornerod, dans \u00abLe Temps des audaces\u00bb (Payot, 1993), \u00e9voque tr\u00e8s bien cette culture d\u2019engagement et d\u00e9crit les foyers intellectuels \u00e0 Lausanne, notamment le th\u00e9\u00e2tre populaire avec Charles Apoth\u00e9loz et l\u2019apparition de nouvelles revues contestataires.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Dans le monde th\u00e9\u00e2tral et intellectuel, pr\u00e9cis\u00e9ment, qui d\u2019autre se distingue alors \u00e0 Lausanne?<\/em><\/p>\n<p><strong>F. J.:<\/strong> En fait, d\u00e8s 1969, c\u2019est surtout la Ligue marxiste r\u00e9volutionnaire (LMR) qui va occuper le terrain, notamment Charles-Andr\u00e9 Udry et Olivier Pavillon. La LMR est la t\u00eate de file des mouvements contestataires. Je recommande \u00e0 ce sujet la lecture de la belle \u00e9tude de Beno\u00eet Challand sur la LMR parue en l\u2019an 2000.<strong><br \/>\nS. M.:<\/strong> A l\u2019universit\u00e9 se forme en 1970 le Comit\u00e9 Uni-Br\u00e8che, cellule \u00e9tudiante de la LMR. Au contraire des mao\u00efstes de l\u2019\u00e9poque, ce mouvement, tr\u00e8s structur\u00e9, recrute dans le milieu acad\u00e9mique, notamment dans les facult\u00e9s des Lettres et SSP. Le groupe organise des conf\u00e9rences et des cours sur le marxisme. Ils r\u00e9digent un journal, \u00abUni-Br\u00e8che\u00bb, traitant \u00e0 la fois des probl\u00e8mes universitaires et de l\u2019actualit\u00e9 nationale et internationale.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Comment r\u00e9agissent les autorit\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9poque?<\/em><\/p>\n<p><strong>S. M.:<\/strong> La commission universitaire s\u2019inqui\u00e8te de l\u2019apparition de ces mouvements de gauche. D\u00e8s 1953, l\u2019article 35 est modifi\u00e9 et interdit toute activit\u00e9 politique et toute reconnaissance d\u2019association politique \u00e0 l\u2019universit\u00e9. En 1960 appara\u00eet l\u2019art 96 bis qui stipule que \u00abtoute propagande politique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 est interdite sous quelque forme que ce soit\u00bb. Il interdit \u00e9galement l\u2019affichage dans l\u2019enceinte de l\u2019alma mater. Le climat d\u2019alors est fortement anticommuniste, et, suite aux \u00e9v\u00e9nements de Mai 68, le Rectorat instaure une commission de discipline et le Conseil d\u2019Etat vaudois met en place une commission secr\u00e8te des troubles estudiantins de 1968 \u00e0 1974. Ces diff\u00e9rentes r\u00e9actions coercitives illustrent l\u2019atmosph\u00e8re de suspicion qui r\u00e8gne alors.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>De quels milieux sont issus les jeunes contestataires?<\/em><\/p>\n<p><strong>F. J.:<\/strong> La contestation en Suisse romande, \u00e0 cette \u00e9poque comme \u00e0 toutes les \u00e9poques, vient de la bourgeoisie. Le communisme vaudois, c\u2019est Andr\u00e9 Muret (une grande famille vaudoise), c\u2019est aussi Auguste Forel, le fils d\u2019Oscar Forel, le grand psychiatre. A cet \u00e9gard, lorsqu\u2019on lit aujourd\u2019hui les t\u00e9moignages de ces anciens contestataires, force est de constater le d\u00e9ni de r\u00e9alit\u00e9. Ils se pr\u00e9sentent comme d\u2019authentiques r\u00e9volutionnaires alors qu\u2019ils sont issus de grandes familles. Cette observation est patente dans le m\u00e9moire d\u2019Yvan Gratzl que j\u2019ai dirig\u00e9 l\u2019an pass\u00e9 (\u00ab1966-1972: de la passion \u00e0 la raison. Trajectoires de militants lausannois. La parole aux t\u00e9moins\u00bb). Et puis, la jeunesse de l\u2019\u00e9poque baigne dans une conjoncture exceptionnelle. Dans les ann\u00e9es 1960, il n\u2019y a pas de ch\u00f4mage et \u00e0 la sortie de l\u2019universit\u00e9, les \u00e9tudiants ont l\u2019embarras du choix pour trouver du travail. Nous avions une chance inou\u00efe et Alain Tourraine a raison de parler de \u00abla contestation de nantis\u00bb.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Les autorit\u00e9s ont d\u00e9plac\u00e9 l\u2019universit\u00e9 hors de la ville dans les ann\u00e9es 1970 et 1980. Cette d\u00e9cision a-t-elle un rapport avec les craintes suscit\u00e9es par les mouvements de Mai 68?<\/em><\/p>\n<p><strong>F. J.:<\/strong> Non, je ne pense pas. Il n\u2019y avait plus assez de place en ville, et c\u2019est pourquoi l\u2019on a choisi un site \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. En revanche, les autorit\u00e9s politiques de l\u2019\u00e9poque ont \u00e9cart\u00e9, en effet, l\u2019id\u00e9e de construire un v\u00e9ritable campus et des logements pour \u00e9tudiants pour les raisons que vous \u00e9voquez. Le premier b\u00e2timent de la Facult\u00e9 des sciences humaines (BFSH1) est inaugur\u00e9 \u00e0 Dorigny en 1977 et le second (BFSH2), dix ans plus tard. C\u2019est une p\u00e9riode o\u00f9 le mouvement de revendication \u00abL\u00f4zane bouge\u00bb, inspir\u00e9 de Mai 68, est tr\u00e8s actif.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Sur le plan des id\u00e9es, que laisse l\u2019\u00e8re 68 en h\u00e9ritage \u00e0 Lausanne?<\/em><\/p>\n<p><strong>F. J.:<\/strong> L\u00e0 encore, les grands changements viennent apr\u00e8s, comme, par exemple, l\u2019\u00e9mancipation des femmes. En Mai 68, dans les groupes militants, ce sont encore les femmes qui font le caf\u00e9, tapent les proc\u00e8s-verbaux. Le Mouvement de Lib\u00e9ration des Femmes (MLF) na\u00eetra deux ans plus tard en France tandis qu\u2019en Suisse, elles n\u2019ont m\u00eame pas le droit de vote. Elles ne l\u2019obtiendront qu\u2019en 1971. C\u2019est la grande \u00e9poque du structuralisme de Foucault et de Bourdieu. Les sciences humaines sont domin\u00e9es par une vision globale de la soci\u00e9t\u00e9, inspir\u00e9e par le marxisme.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Comment la g\u00e9n\u00e9ration actuelle d\u2019\u00e9tudiants per\u00e7oit-elle Mai 68?<\/em><\/p>\n<p><strong>F. J.:<\/strong> Une chose m\u2019a frapp\u00e9 au cours du s\u00e9minaire que j\u2019ai donn\u00e9 sur Mai 68: pour de nombreux \u00e9tudiants, cette date est d\u00e9sormais lointaine. On pourrait parler de la Commune de Paris en 1871, ce serait un peu pareil. L\u2019autre aspect est celui des \u00abm\u00e9moires in\u00e9gales\u00bb, th\u00e8me de ma le\u00e7on d\u2019adieu \u00e0 l\u2019universit\u00e9. Je constate que ceux qui ont fait 1968 se sont construit en eux-m\u00eames toute une mythologie. Deux soixante-huitards qui parlent du pass\u00e9 partageront rarement la m\u00eame vision, sinon des souvenirs d\u2019\u00abanciens combattants\u00bb.<strong><br \/>\nS. M.:<\/strong> Personnellement, je n\u2019ai pas connu Mai 68, je suis n\u00e9e bien apr\u00e8s. Mais dans ma perception, j\u2019y vois surtout un d\u00e9sir de libert\u00e9. Celui pour la jeunesse de se trouver une place dans une soci\u00e9t\u00e9 conservatrice o\u00f9 elle n\u2019est pas reconnue. C\u2019est tr\u00e8s perceptible dans les ann\u00e9es 1960. A l\u2019universit\u00e9 par exemple, il n\u2019y a pas de service social, et c\u2019est le mouvement \u00e9tudiant qui porte les th\u00e8mes concernants. Malgr\u00e9 tout, ces mouvements ne sont reconnus ni par le Rectorat, ni par le Grand Conseil. Quelques politiciens se r\u00e9approprient parfois leurs id\u00e9es, mais, politiquement, les p\u00e9titions sont peu relay\u00e9es. Ancienne lyc\u00e9enne \u00e0 Paris, je me rappelle des manifestations d\u2019automne 1998 contre les r\u00e9formes du ministre de l\u2019\u00e9ducation Claude All\u00e8gre. Ce qui m\u2019a frapp\u00e9e alors, c\u2019est cette r\u00e9f\u00e9rence permanente \u00e0 Mai 68, dans les slogans, dans l\u2019attitude. A la lecture d\u2019une th\u00e8se sur l\u2019anarchiste Auguste Blanqui, j\u2019ai retenu cette phrase qui, je crois, traduit assez bien l\u2019esprit de Mai 68: \u00abIls ne savent pas o\u00f9 ils vont, mais ils y vont avec passion.\u00bb<strong><br \/>\nF. J.:<\/strong> C\u2019est une belle formule et elle convient bien, c\u2019est vrai. Ce point me fait penser \u00e0 une autre th\u00e8se, celle de Daniel Tartakowsky, sur la notion m\u00eame de manifestation prise dans son \u00e9volution: \u00abLes manifestations de rue en France: 1918 &#8211; 1968\u00bb (Paris, Publications de la Sorbonne, 1997). Au XIXe si\u00e8cle, lorsque les gens manifestaient, les forces de l\u2019ordre tiraient sur le peuple et il y avait des morts. Au fil du temps, la manifestation s\u2019est int\u00e9gr\u00e9e dans la vie politique et s\u2019est \u00abcivilis\u00e9e \u00bb. D\u00e9sormais, les manifestants ont leur parcours, leurs lieux mythiques, leurs habitudes. Le processus s\u2019est ritualis\u00e9 aussi, jusque dans l\u2019appr\u00e9ciation variable de l\u2019affluence, selon les manifestants et selon la police. Cette institutionnalisation de la protestation doit beaucoup \u00e0 Mai 68, en France comme en Suisse romande. Mai 68 a ouvert la vanne de la manifestation publique en ville et de ce mode de contestation pour donner une visibilit\u00e9 aux revendications. Aujourd\u2019hui, toute la soci\u00e9t\u00e9 manifeste: les \u00e9tudiants, mais aussi les fonctionnaires et m\u00eame les m\u00e9decins!<\/p>\n<p style=\"text-align: right\">Propos recueillis par Michel Beuret<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Interview de Fran\u00e7ois Jequier, professeur honoraire de l\u2019UNIL et Sarah Minguet, assistante de recherche aux Archives de l\u2019UNIL. 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