{"id":8578,"date":"2018-01-25T08:17:20","date_gmt":"2018-01-25T06:17:20","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=8578"},"modified":"2020-07-23T09:15:14","modified_gmt":"2020-07-23T07:15:14","slug":"aymon-de-montfalcon-un-eveque-en-son-chateau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/aymon-de-montfalcon-un-eveque-en-son-chateau\/","title":{"rendered":"Aymon de Montfalcon, un \u00e9v\u00eaque en son ch\u00e2teau"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_8631\" aria-describedby=\"caption-attachment-8631\" style=\"width: 590px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-8631\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2018\/01\/aymon_1_68.jpg\" alt=\"\" width=\"590\" height=\"401\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2018\/01\/aymon_1_68.jpg 590w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2018\/01\/aymon_1_68-383x260.jpg 383w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2018\/01\/aymon_1_68-135x93.jpg 135w\" sizes=\"auto, (max-width: 590px) 100vw, 590px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-8631\" class=\"wp-caption-text\">Plafond peint. Au premier \u00e9tage du ch\u00e2teau, dans la \u00abchambre de l\u2019\u00e9v\u00eaque\u00bb, le monogramme \u00abAM\u00bb et des motifs floraux entour\u00e9s de la devise <em>si qua fata sinant<\/em>.<br \/>\u00a9 R\u00e9my Gindroz<\/figcaption><\/figure>\n<p><em>Le 14 avril, le ch\u00e2teau Saint-Maire f\u00eatera la fin de deux ans de travaux de restauration. Parmi les personnalit\u00e9s qui l\u2019ont habit\u00e9 figure Aymon de Montfalcon, \u00e9v\u00eaque de Lausanne entre 1491 et 1517. Gr\u00e2ce aux travaux de chercheurs de l\u2019UNIL, un portrait de cet homme aux nombreux talents se dessine.\u00a0<\/em><\/p>\n<p>Adieu, b\u00e2ches, grues et \u00e9chafaudages! Le ch\u00e2teau Saint-Maire arrive au bout d\u2019un chantier entam\u00e9 en 2015. Situ\u00e9 au nord de la Cit\u00e9, \u00e0 Lausanne, il a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 d\u2019apr\u00e8s l\u2019\u00e9v\u00eaque Marius d\u2019Avenches, qui v\u00e9cut au VI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Depuis sa construction, lanc\u00e9e en 1397, jusqu\u2019\u00e0 nos jours, ce s\u00e9v\u00e8re b\u00e2timent de molasse et de brique rouge a abrit\u00e9 les Autorit\u00e9s. Pr\u00e9lats, baillis bernois puis conseillers d\u2019Etat s\u2019y sont succ\u00e9d\u00e9 presque sans interruption, au fil des si\u00e8cles.<\/p>\n<p>Le 14 avril, un \u00e9v\u00e9nement public, qui comprend une partie officielle, ainsi que des visites du site et la frappe d\u2019une m\u00e9daille comm\u00e9morative, auront lieu dans cet \u00e9difice d\u2019ordinaire ferm\u00e9 aux curieux. Une occasion rare d\u2019admirer <em>in situ<\/em> les am\u00e9nagements Renaissance r\u00e9alis\u00e9s par l\u2019\u00e9v\u00eaque Aymon de Montfalcon (1443-1517).<\/p>\n<p>Ce personnage, c\u2019est un gouvernement \u00e0 lui tout seul. Diplomate au service de la Maison de Savoie, il traite avec les puissances voisines, comme la France, les Conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s et les d\u00e9j\u00e0 bouillants Valaisans. Ev\u00eaque de Lausanne, il fonde trois couvents. B\u00e2tisseur, il modifie la cath\u00e9drale voisine, lui adjoint un portail qui porte son nom et agr\u00e9mente \u00abson\u00bb ch\u00e2teau Saint-Maire, le centre de son pouvoir. Homme de son temps, il s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019imprimerie. Ami des arts, il se passionne pour la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale, passe moult commandes aux artisans, admire les ruines romaines d\u2019Avenches et r\u00e9dige des po\u00e8mes. Etre myst\u00e9rieux, il d\u00e9pose tel un r\u00e9bus sa devise m\u00e9lancolique <em>si qua fata sinant<\/em> (si les destin\u00e9es le permettent), ses armoiries parlantes et les lettres \u00abAM\u00bb en plusieurs lieux.<\/p>\n<p>Aymon de Montfalcon a fait l\u2019objet d\u2019un colloque organis\u00e9 par l\u2019UNIL l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier. Ev\u00e9nement dont les actes seront publi\u00e9s cette ann\u00e9e dans la <a href=\"https:\/\/www.unil.ch\/edl\/fr\/home.html\">revue <i>Etudes de Lettre<\/i>s<\/a>. Gr\u00e2ce \u00e0 plusieurs chercheurs impliqu\u00e9s dans ces projets, la personnalit\u00e9 complexe de l\u2019avant-dernier \u00e9v\u00eaque de Lausanne, en poste d\u00e8s 1491, se dessine.<\/p>\n<h3><strong>1 \u2013 Le diplomate incontournable<\/strong><\/h3>\n<p>Aymon de Montfalcon est n\u00e9 \u00e0 Flaxieu (aujourd\u2019hui dans l\u2019Ain), en 1443. A l\u2019\u00e9poque, cette r\u00e9gion \u2013 tout comme le territoire de l\u2019actuel canton de Vaud ainsi que le Bas-Valais \u2013 d\u00e9pend de la Maison de Savoie. Une dynastie que l\u2019\u00e9v\u00eaque a servie pendant pr\u00e8s de quarante ans (de 1471 \u2013 ou peut-\u00eatre m\u00eame avant \u2013 jusqu\u2019en 1509), en tant que conseiller et ambassadeur, et \u00e0 laquelle il doit sa mitre.<\/p>\n<p>\u00abSi la Savoie a v\u00e9cu une p\u00e9riode de paix et de faste relatifs dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, sous le r\u00e8gne d\u2019Am\u00e9d\u00e9e VIII, elle conna\u00eet ensuite un affaiblissement\u00bb, situe Eva Pibiri, ma\u00eetre d\u2019enseignement et de recherche en <a href=\"https:\/\/www.unil.ch\/hist\/fr\/home.html\">Section d\u2019histoire<\/a>. La guerre perdue du Milanais (1447-1450) lui co\u00fbte une fortune. Plusieurs dirigeants (et une r\u00e9gente) se succ\u00e8dent pour de br\u00e8ves p\u00e9riodes sur le tr\u00f4ne. La noblesse se r\u00e9volte.<\/p>\n<p>En 1475, les troupes de l\u2019\u00e9v\u00eaque de Sion gagnent la bataille de La Planta face aux Savoyards et, sur leur lanc\u00e9e, raflent plusieurs places fortes jusqu\u2019\u00e0 Saint-Maurice. Ce litige va beaucoup occuper Aymon de Montfalcon. La chute de l\u2019alli\u00e9 bourguignon, avec la mort de Charles le T\u00e9m\u00e9raire en 1477, place la Savoie dans une position d\u00e9licate: les Conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s gagnent du terrain et s\u2019affirment comme une puissance militaire au nord. Enfin, \u00e0 l\u2019ouest, il y a le Royaume de France&#8230; Le Duch\u00e9 conna\u00eet certes une reprise en main avec Charles II, duc de 1504 \u00e0 1553. Mais c\u2019est sous son r\u00e8gne que le pays de Vaud, conquis par les Bernois en 1536, est perdu pour de bon. Dans cette situation tendue, la Savoie a besoin de bons \u00e9missaires aupr\u00e8s de ses voisins pour maintenir son fragile \u00e9quilibre.<\/p>\n<p>A l\u2019\u00e9poque, les ambassades permanentes font figure d\u2019exception. \u00abIl s\u2019agit plut\u00f4t de missions temporaires, compos\u00e9es d\u2019une combinaison de personnalit\u00e9s m\u00fbrement choisies en fonction du but recherch\u00e9\u00bb, explique Eva Pibiri. Ces d\u00e9l\u00e9gations peuvent parfois compter plusieurs centaines de personnes (conseillers, nobles, pr\u00e9lats et magistrats) et encore davantage de montures.<\/p>\n<p>Les ambassades de prestige, qui consistent par exemple \u00e0 repr\u00e9senter la Savoie lors de mariages ou dans le contexte de trait\u00e9s de paix, forment une partie des t\u00e2ches de l\u2019\u00e9v\u00eaque de Lausanne. Mais c\u2019est l\u2019aspect \u00abpolitique\u00bb de son activit\u00e9 qui nous int\u00e9resse ici.<\/p>\n<p>Conserv\u00e9 aux Archives cantonales vaudoises, un registre composite de plus de 100 documents, intitul\u00e9 <em>Affaires diplomatiques n\u00e9goci\u00e9es par Aymon de Montfalcon<\/em>, donne une id\u00e9e de son travail dans ses derni\u00e8res ann\u00e9es d\u2019activit\u00e9. Cet ensemble a \u00e9t\u00e9 rassembl\u00e9 par l\u2019archiviste Maxime Reymond vers 1915. Il s\u2019agit notamment de lettres &amp; d\u2019instructions re\u00e7ues du duc Charles II, de doubles de missives envoy\u00e9es par le pr\u00e9lat, de la copie d\u2019un message du roi de France Louis XII dat\u00e9e du 13 avril 1506, ainsi que de rapports de mission. \u00abD\u00e8s le d\u00e9part, la constitution d\u2019une telle documentation, destin\u00e9e \u00e0 faciliter de futures tractations, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9e par Aymon de Montfalcon lui-m\u00eame, ou peut-\u00eatre par sa chancellerie\u00bb, explique Eva Pibiri. De telles pratiques existent d\u00e9j\u00e0 au d\u00e9but du XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle en Savoie.<\/p>\n<figure id=\"attachment_8645\" aria-describedby=\"caption-attachment-8645\" style=\"width: 262px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-8645\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2018\/01\/EvaPibiri_68.jpg\" alt=\"\" width=\"262\" height=\"393\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2018\/01\/EvaPibiri_68.jpg 262w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2018\/01\/EvaPibiri_68-173x260.jpg 173w\" sizes=\"auto, (max-width: 262px) 100vw, 262px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-8645\" class=\"wp-caption-text\">Eva Pibiri. Ma\u00eetre d\u2019enseignement et de recherche en Section d\u2019histoire (Facult\u00e9 des lettres).<br \/>Nicole Chuard \u00a9 UNIL<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Malvoisie et prise de bec<\/strong><\/p>\n<p>Ce registre est une mine d\u2019or. Au printemps 1506, Aymon de Montfalcon est d\u00e9p\u00each\u00e9 pour la \u00e9ni\u00e8me fois \u00e0 Sion afin de n\u00e9gocier la restitution des places fortes du Bas-Valais. Il narre cette ambassade dans un rapport au duc Charles II. Le texte d\u00e9taill\u00e9 int\u00e8gre des \u00e9l\u00e9ments de discours indirect \u2013 une forme de mise en sc\u00e8ne \u2013, et offre ainsi une retranscription des dialogues avec l\u2019\u00e9v\u00eaque Mathieu Schiner. L\u2019envoy\u00e9 des Savoie \u00abexplique qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 re\u00e7u avec beaucoup de d\u00e9f\u00e9rence, qu\u2019il a entendu la messe avec son homologue s\u00e9dunois, puis bu de la malvoisie avant de participer \u00e0 une f\u00eate, raconte Eva Pibiri. Mais ces deux fortes personnalit\u00e9s se sont affront\u00e9es.\u00bb Mathieu Schiner a plusieurs fois coup\u00e9 la parole \u00e0 Aymon de Montfalcon alors que ce dernier, de plus en plus agac\u00e9, lui exposait les revendications de la Maison de Savoie.<\/p>\n<p>M\u00eame s\u2019il n\u2019obtient pas gain de cause <em>in fine<\/em>, le duc Charles II \u00aba fait le choix judicieux d\u2019envoyer un seigneur temporel et spirituel, parfaitement au courant des d\u00e9tails du dossier, n\u00e9gocier d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal avec Mathieu Schiner, voire m\u00eame lui tenir t\u00eate\u00bb, analyse Eva Pibiri.<\/p>\n<p><strong>La m\u00e9thode Aymon<\/strong><\/p>\n<p>Les sources mettent en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont Aymon de Montfalcon a exerc\u00e9 ses responsabilit\u00e9s. \u00abIl poss\u00e8de un vaste r\u00e9seau, sur lequel il peut s\u2019appuyer\u00bb, indique la chercheuse de l\u2019UNIL. Il collecte bon nombre d\u2019informations \u00e0 l\u2019avance. Comme en t\u00e9moignent ses notes de frais, l\u2019\u00e9v\u00eaque organise quantit\u00e9s de banquets, la table \u00e9tant le lieu id\u00e9al pour mener des n\u00e9gociations. Ainsi, en janvier 1498, \u00e0 Berne, il offre 192 repas aux membres du Conseil (les Autorit\u00e9s locales). Il donne de l\u2019argent aux personnalit\u00e9s dont il estime le soutien et l\u2019influence n\u00e9cessaires, comme par exemple Fran\u00e7ois Arsent, avoyer de Fribourg (l\u2019\u00e9quivalent du bourgmestre).<\/p>\n<p>Dans un cas document\u00e9, qui remonte \u00e0 1505, Aymon de Montfalcon va encore plus loin. \u00abLes membres du Conseil de Berne \u2013 dont les \u00e2mes d\u00e9pendent du dioc\u00e8se de Lausanne \u2013 avaient jur\u00e9 de ne pas accepter de pensions de la Cour de France. L\u2019\u00e9v\u00eaque les a d\u00e9li\u00e9s de leur serment, recourant \u00e0 sa charge spirituelle pour r\u00e9gler le probl\u00e8me\u00bb, note Eva Pibiri.<\/p>\n<p><strong>Ambassadeur pour deux Cours<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019exemple pr\u00e9c\u00e9dent montre qu\u2019Aymon de Montfalcon n\u2019a pas \u0153uvr\u00e9 seulement pour la dynastie des Savoie, dont il avait la confiance et le soutien, voire m\u00eame l\u2019affection. \u00abA plusieurs reprises, il a jou\u00e9 les interm\u00e9diaires entre la Couronne de France et les Conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s. En 1509 par exemple, dans un contexte tendu, une ambassade de Louis XII s\u2019est arr\u00eat\u00e9e au ch\u00e2teau de l\u2019\u00e9v\u00eaque \u00e0 Lausanne, n\u2019osant pas aller plus loin faute de sauf-conduit. C\u2019est le pr\u00e9lat qui a termin\u00e9 le travail en pr\u00e9sentant lui-m\u00eame aux Bernois un renouvellement d\u2019alliance \u00e9labor\u00e9 par la Cour de France\u00bb, pr\u00e9cise la chercheuse.<\/p>\n<p>Est-ce \u00e0 cause de la maladie ou de son \u00e2ge? C\u2019est \u00e9galement en 1509 qu\u2019Aymon de Montfalcon cesse son activit\u00e9 diplomatique, dont il a <em>in petto<\/em> mis les r\u00e9seaux au service de sa propre famille. Ainsi, sa ni\u00e8ce Jeanne a \u00e9pous\u00e9 \u00able meilleur parti de Berne en 1519. Il s\u2019agit de Christophe, fils de l\u2019avoyer Guillaume de Diesbach.\u00bb Deux ans apr\u00e8s sa mort, le nom de l\u2019\u00e9v\u00eaque est associ\u00e9 \u00e0 l\u2019une des puissances montantes de son \u00e9poque.<\/p>\n<h3><strong>2 \u2013 Le pr\u00e9lat b\u00e2tisseur<\/strong><\/h3>\n<p>Diplomate de talent au service de la Savoie, Aymon de Montfalcon est un homme d\u2019Eglise. Il a fond\u00e9 trois couvents aujourd\u2019hui disparus, \u00e0 Morges, \u00e0 Savigny et pr\u00e8s du Chalet-\u00e0-Gobet (Sainte-Catherine du Jorat). Une d\u00e9marche peu en vogue au tournant du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p>De plus, \u00abl\u2019\u00e9v\u00eaque a r\u00e9sid\u00e9 dans son dioc\u00e8se, alors que d\u2019autres n\u2019y mettaient jamais les pieds, remarque Bernard Andenmatten, professeur en <a href=\"https:\/\/www.unil.ch\/hist\/fr\/home.html\">Section d\u2019histoire<\/a>. Il a exerc\u00e9 un contr\u00f4le sur son clerg\u00e9 et s\u2019est souci\u00e9 des questions d\u2019orthodoxie.\u00bb Certes, le pr\u00e9lat n\u2019est \u00abni un saint ni un mystique\u00bb, image le chercheur. Toutefois, \u00abl\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019il a port\u00e9 \u00e0 sa fonction religieuse, un aspect peu explor\u00e9 par la recherche, doit \u00eatre r\u00e9\u00e9valu\u00e9\u00bb.<\/p>\n<p><strong>La mitre et la truelle<\/strong><\/p>\n<p>Entre foi et architecture, Aymon de Montfalcon a passablement transform\u00e9 la cath\u00e9drale de Lausanne. La \u00abgrande trav\u00e9e\u00bb, une rue qui autrefois coupait la cath\u00e9drale du nord au sud, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des tours, a \u00e9t\u00e9 mur\u00e9e. En parall\u00e8le, l\u2019\u00e9difice a \u00e9t\u00e9 ouvert dans la direction est-ouest et sa porte d\u2019origine supprim\u00e9e. Une op\u00e9ration qui l\u2019a allong\u00e9 d\u2019une vingtaine de m\u00e8tres.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, les visiteurs de la cath\u00e9drale peuvent apercevoir les armoiries parlantes de l\u2019\u00e9v\u00eaque (deux faucons, une mitre et une crosse) inscrites plusieurs fois dans la pierre sur le lieu m\u00eame des interventions. Pour le nouvel huis du b\u00e2timent, le pr\u00e9lat a commandit\u00e9 un portail de style gothique flamboyant, dont l\u2019histoire puis la restauration au tournant du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle est racont\u00e9e dans le beau livre <em>D\u00e9clinaisons gothiques<\/em>, paru l\u2019an dernier. Dans la tour nord, Aymon de Montfalcon a fait cr\u00e9er une chapelle familiale (visible derri\u00e8re une grille) qui abrite de splendides stalles de bois. Les curieux dot\u00e9s d\u2019une excellente vue peuvent s\u2019amuser \u00e0 chercher, dans leur partie sup\u00e9rieure, les lettres entrem\u00eal\u00e9es \u00abAM\u00bb. L\u2019homme d\u2019Eglise a \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9 en ces lieux en ao\u00fbt 1517, mais son monument fun\u00e9raire a disparu.<\/p>\n<h3><strong>3 \u2013 Le protecteur des arts<\/strong><\/h3>\n<p>Impossible d\u2019avoir le moindre doute quant \u00e0 la passion d\u2019Aymon de Montfalcon pour les arts, l\u2019artisanat et la culture. \u00abA sa Cour exer\u00e7aient des enlumineurs, des \u00e9crivains, des tailleurs de pierre, des verriers, des peintres, des artisans du bois, souvent de talent. L\u2019existence d\u2019un tel entourage est tr\u00e8s rare dans notre r\u00e9gion\u00bb, d\u00e9taille Brigitte Pradervand, historienne de l\u2019art.<\/p>\n<p>M\u00eame s\u2019il est le commanditaire d\u2019un portail de style gothique flamboyant \u2013 donc m\u00e9di\u00e9val \u2013 pour la cath\u00e9drale, l\u2019\u00e9v\u00eaque incarne une certaine transition vers la Renaissance, comme en t\u00e9moigne son go\u00fbt pour l\u2019Antiquit\u00e9. Sous forme de journal de bord fragmentaire, un manuscrit dat\u00e9 de d\u00e9cembre 1494 pr\u00e9sente son activit\u00e9 diplomatique de pacification des querelles \u00e0 Berne, Fribourg et Avenches. Le texte mentionne les ruines de la capitale de l\u2019Helv\u00e9tie romaine, qualifi\u00e9es par lui de \u00abmerveilles\u00bb.<\/p>\n<p>Int\u00e9ress\u00e9 par l\u2019histoire, le m\u00e9c\u00e8ne a fait r\u00e9diger une <em>Descendance des \u00e9v\u00eaques de Lausanne<\/em>. \u00abL\u2019importance du nouveau m\u00e9dia de son temps, l\u2019imprimerie, ne lui a pas \u00e9chapp\u00e9. Sous son \u00e9piscopat, entam\u00e9 en 1491, plusieurs livres ont \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9s \u00e0 Lausanne\u00bb, note Bernard Andenmatten.<\/p>\n<figure id=\"attachment_8632\" aria-describedby=\"caption-attachment-8632\" style=\"width: 443px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-8632\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2018\/01\/aymon_2_68.jpg\" alt=\"\" width=\"443\" height=\"590\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2018\/01\/aymon_2_68.jpg 443w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2018\/01\/aymon_2_68-195x260.jpg 195w\" sizes=\"auto, (max-width: 443px) 100vw, 443px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-8632\" class=\"wp-caption-text\">Peintures murales. Cette \u0153uvre de style Renaissance se trouve sur la paroi nord du couloir situ\u00e9 au rez-de-chauss\u00e9e du ch\u00e2teau.<br \/>\u00a9 R\u00e9my Gindroz<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Amour courtois<\/strong><\/p>\n<p>Deux textes d\u2019Aymon de Montfalcon lui-m\u00eame nous sont parvenus, dont un po\u00e8me consacr\u00e9 \u00e0 un amour de jeunesse. \u00abL\u2019\u00e9v\u00eaque poss\u00e9dait une certaine ferveur pour la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale, explique Jean-Claude M\u00fchlethaler, professeur honoraire en Section de fran\u00e7ais. Son <em>Proc\u00e8s du banni \u00e0 jamais du Jardin d\u2019Amour contre la volont\u00e9 de sa Dame<\/em> s\u2019inscrit dans le sillage du <em>Roman de la Rose <\/em>(XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle) et de <em>La Belle dame sans mercy<\/em> d\u2019Alain Chartier (v. 1385 \u2013 v. 1430), deux grands succ\u00e8s de la litt\u00e9rature courtoise.\u00bb<\/p>\n<p>Le ch\u00e2teau Saint-Maire porte aujourd\u2019hui les marques de la culture litt\u00e9raire \u00e9tendue de son locataire d\u2019il y a cinq si\u00e8cles. Au rez-de-chauss\u00e9e, deux peintures murales hautes d\u2019un peu plus de 3 m\u00e8tres et longues de 16 se font face. Elles datent du d\u00e9but des ann\u00e9es 1500. Au sud se trouvent des figures f\u00e9minines de style Renaissance ainsi que des textes issus du <em>Br\u00e9viaire des nobles<\/em>, d\u2019Alain Chartier. \u00abCe po\u00e8me fut le livre de chevet de la noblesse, car il d\u00e9fendait sa position et mettait en valeur ses vertus. Son succ\u00e8s perdurera jusqu\u2019\u00e0 la fin du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00bb, explique Jean-Claude M\u00fchlethaler.<\/p>\n<p>La partie nord accueille \u00e9galement un m\u00e9lange de textes et de personnages f\u00e9minins. Il s\u2019agit d\u2019une suite de pi\u00e8ces lyriques, les \u00abEnseignes\u00bb des <em>Douze Dames de rh\u00e9torique.<\/em> R\u00e9dig\u00e9e en 1463, l\u2019\u0153uvre prend la forme d\u2019un \u00e9change entre les \u00e9crivains George Chastelain et Jean Robertet, et implique Jean de Montferrant.<\/p>\n<p>Ce face \u00e0 face ne doit rien au hasard. \u00abAlain Chartier est le repr\u00e9sentant majeur de la litt\u00e9rature de la Cour de France. George Chastelain est l\u2019auteur central de la Cour de Bourgogne. Or, ce dernier a reproch\u00e9 aux Fran\u00e7ais leur attitude face au Bourguignon Charles le T\u00e9m\u00e9raire, en conflit avec Louis XI.\u00bb L\u2019opposition entre ces deux camps est ainsi concr\u00e9tis\u00e9e dans le couloir. Toutefois, \u00aben les pla\u00e7ant en vis-\u00e0-vis, Aymon de Montfalcon plaide pour une entente retrouv\u00e9e entre les deux filons de la litt\u00e9rature du XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.\u00bb<\/p>\n<p>Dans ce contexte, \u00abl\u2019\u00e9v\u00eaque se donne une image d\u2019orateur, selon la formule attribu\u00e9e \u00e0 Caton <em>Vir bonus, dicendi peritus\u00a0<\/em>(un homme de bien, \u00e9loquent). Il se pr\u00e9sente aussi comme un noble qui respecte les valeurs transmises par Alain Chartier\u00bb, ajoute Jean-Claude M\u00fchlethaler. Ces peintures murales proposent un mod\u00e8le \u2013 ou un miroir \u2013\u00a0 aux visiteurs et aux courtisans. La devise de l\u2019\u00e9v\u00eaque, <em>si qua fata sinant<\/em> (si les destin\u00e9es le permettent) est r\u00e9p\u00e9t\u00e9e plusieurs fois, en hauteur. Cette sentence latine, prononc\u00e9e par Junon dans <em>l\u2019En\u00e9ide<\/em>, s\u2019applique \u00e0 Carthage. Elle exprime le d\u00e9sir, \u00e9mis par la d\u00e9esse, de voir cette cit\u00e9 qu\u2019elle ch\u00e9rissait r\u00e9gner sur les autres nations. Mais cela n\u2019est jamais arriv\u00e9, ce qui donne une tonalit\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement funeste \u00e0 la citation.<\/p>\n<h3><strong>4 \u2013 Le myst\u00e8re Aymon<\/strong><\/h3>\n<p>Tout pr\u00e8s, toujours au rez-de-chauss\u00e9e du b\u00e2timent cantonal, un aper\u00e7u de la vie priv\u00e9e d\u2019Aymon de Montfalcon nous est offert. Une peinture murale de style Renaissance, assez sombre et endommag\u00e9e, montre une femme nue sur un cheval, qui galope en direction d\u2019un rocher au risque de s\u2019y fracasser. Jean-Claude M\u00fchlethaler est parvenu \u00e0 identifier cette all\u00e9gorie, dont le mod\u00e8le probable se trouve dans un manuscrit fran\u00e7ais conserv\u00e9 \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale de France.<\/p>\n<p>Avant tout, cette repr\u00e9sentation illustre les dangers qui guettent la folle jeunesse sur son chemin vers l\u2019\u00e2ge m\u00fbr. Mais elle en dit davantage. Ainsi, dans la mythologie romaine, le rocher renvoie \u00e0 la divinit\u00e9 Fortuna, le sort ou le hasard. Cette notion r\u00e9sonne avec la devise de l\u2019\u00e9v\u00eaque. \u00abRemarquez la diff\u00e9rence de registre entre la fortune, d\u2019ordre proverbial et courant, et <em>si qua fata sinant<\/em>, d\u2019ordre \u00e9pique\u00bb, souligne le professeur.<\/p>\n<p>De mani\u00e8re terre \u00e0 terre et plaisante, cette \u0153uvre comporte un quatrain. \u00abCelui-ci pr\u00e9cise que la figure f\u00e9minine avance <em>sans selle ne sans frain<\/em>. Or, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, chevaucher sans selle d\u00e9signait l\u2019acte sexuel. Cette allusion grivoise, situ\u00e9e dans un lieu priv\u00e9, offre un contraste saisissant avec le cycle de peintures murales qui orne le couloir central, un espace public.\u00bb S\u2019agit-il d\u2019une allusion \u00e0 des souvenirs de jeunesse? Ladite \u00abChambre de l\u2019\u00e9v\u00eaque\u00bb se trouve au premier \u00e9tage du ch\u00e2teau Saint-Maire. Une chemin\u00e9e monumentale porte deux fois, et en rouge, la devise <em>si qua fata sinant.<\/em> Cette phrase est \u00e9galement visible sur le spectaculaire plafond peint. Ce dernier m\u00eale des motifs floraux sur un fond sombre et le monogramme \u00abAM\u00bb en couleur, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 de nombreuses fois.<\/p>\n<p>M\u00eame si ce point ne fait pas l\u2019unanimit\u00e9 parmi les historiens, la lecture du <em>Proc\u00e8s du banni \u00e0 jamais du Jardin d\u2019Amour contre la volont\u00e9 de sa Dame<\/em>, \u00e9crit par Aymon de Montfalcon dans les ann\u00e9es 1470, peut donner lieu \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation suivante. Les lettres entrelac\u00e9es \u00abAM\u00bb ne renverraient pas aux initiales de l\u2019\u00e9v\u00eaque, mais plut\u00f4t aux pr\u00e9noms de deux amants devant se s\u00e9parer.<\/p>\n<p>De la cath\u00e9drale au ch\u00e2teau, Aymon de Montfalcon \u00aba plac\u00e9 bien des signes tangibles de son action et de sa personnalit\u00e9. Ses armoiries parlantes, ses initiales ou encore sa devise se retrouvent dans plusieurs lieux, sous plusieurs formes et \u00e0 destination de publics diff\u00e9rents. Ces \u00e9l\u00e9ments ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9s sciemment, et il nous revient de chercher la cl\u00e9 du myst\u00e8re\u00bb, conclut l\u2019historienne de l\u2019art Brigitte Pradervand. Cinq si\u00e8cles apr\u00e8s son tr\u00e9pas, le jeu de piste laiss\u00e9 par l\u2019\u00e9v\u00eaque n\u2019est pas encore termin\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 14 avril, le ch\u00e2teau Saint-Maire f\u00eatera la fin de deux ans de travaux de restauration. 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