{"id":8139,"date":"2017-05-11T08:08:59","date_gmt":"2017-05-11T06:08:59","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=8139"},"modified":"2020-07-23T10:48:31","modified_gmt":"2020-07-23T08:48:31","slug":"la-memoire-contre-lhistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/la-memoire-contre-lhistoire\/","title":{"rendered":"La m\u00e9moire contre l&rsquo;Histoire"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_8034\" aria-describedby=\"caption-attachment-8034\" style=\"width: 590px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-8034\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/04\/memoire_1_66.jpg\" alt=\"\" width=\"590\" height=\"393\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/04\/memoire_1_66.jpg 590w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/04\/memoire_1_66-390x260.jpg 390w\" sizes=\"auto, (max-width: 590px) 100vw, 590px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-8034\" class=\"wp-caption-text\">Emmanuel Macron. En f\u00e9vrier, le candidat \u00e0 la pr\u00e9sidentielle fran\u00e7aise a affirm\u00e9 que la colonisation avait \u00e9t\u00e9 \u00abun crime contre l\u2019humanit\u00e9\u00bb.<br \/>\u00a9 Stephane Mahe \/ Reuters<\/figcaption><\/figure>\n<p><em>Les prochains Myst\u00e8res de l\u2019UNIL ont lieu les 20 et 21 mai. Ils sont consacr\u00e9s \u00e0 la m\u00e9moire. C\u2019est l\u2019occasion de revenir sur \u00ab le devoir de m\u00e9moire \u00bb, et les d\u00e9bats tr\u00e8s vifs que ce concept a suscit\u00e9s entre les historiens, les juristes, les philosophes, les politiciens et tous ceux qui parlent au nom des victimes, quand ils n\u2019ont pas la m\u00eame vision du pass\u00e9.<\/em><\/p>\n<p>Emmanuel Macron a rallum\u00e9 une m\u00e8che dans la poudri\u00e8re. C\u2019\u00e9tait en f\u00e9vrier dernier, lors d\u2019un voyage en Alg\u00e9rie, quand le candidat En Marche! a expliqu\u00e9 que la colonisation avait \u00e9t\u00e9 \u00ab un crime contre l\u2019humanit\u00e9 \u00bb, et qu\u2019il a suscit\u00e9 la pol\u00e9mique que l\u2019on sait. C\u2019est la derni\u00e8re bataille en date dans le terrible conflit qui se livre depuis que, selon l\u2019expression de l\u2019historien Jacques Le Goff, on \u00ab a lanc\u00e9 la m\u00e9moire \u00e0 l\u2019assaut de l\u2019histoire \u00bb.<\/p>\n<p><strong>La m\u00e9moire, c\u2019est un devoir ?<\/strong><\/p>\n<p>Depuis que \u00ab la m\u00e9moire \u00bb est devenue \u00ab un devoir \u00bb, elle est en effet r\u00e9guli\u00e8rement invoqu\u00e9e par des arm\u00e9es de politiciens, de juristes, de philosophes, de moralistes et d\u2019associations de victimes en tous genres. Et cela pour qualifier un nombre croissant de grands drames du pass\u00e9. Dans les ann\u00e9es 90, quand les premi\u00e8res lois m\u00e9morielles ont \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9es, ces textes portaient essentiellement sur la Seconde Guerre mondiale. Mais la probl\u00e9matique s\u2019est vite \u00e9largie : \u00ab Au moment o\u00f9 le Parlement suisse discutait de l\u2019article 261 bis, qui vise notamment \u00e0 interdire de justifier ou de minimiser un g\u00e9nocide ou un crime contre l\u2019humanit\u00e9, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 interpell\u00e9e par une personne arm\u00e9nienne, chez qui ces d\u00e9bats avaient r\u00e9veill\u00e9 un sentiment d\u2019injustice. Elle m\u2019a demand\u00e9 quand est-ce qu\u2019on reconna\u00eetrait son drame \u00bb, se souvient Suzette Sandoz, professeure honoraire de droit \u00e0 l\u2019UNIL, qui si\u00e9geait \u00e9galement au Conseil national \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<figure id=\"attachment_8021\" aria-describedby=\"caption-attachment-8021\" style=\"width: 265px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-8021\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/04\/SuzetteSandoz_66.jpg\" alt=\"\" width=\"265\" height=\"393\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/04\/SuzetteSandoz_66.jpg 265w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/04\/SuzetteSandoz_66-175x260.jpg 175w\" sizes=\"auto, (max-width: 265px) 100vw, 265px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-8021\" class=\"wp-caption-text\">Suzette Sandoz. Professeure honoraire de Droit \u00e0 l\u2019UNIL. Nicole Chuard \u00a9 UNIL<\/figcaption><\/figure>\n<p>Les Arm\u00e9niens r\u00e9clament en effet depuis longtemps que les d\u00e9portations et les massacres de leurs anc\u00eatres par les Turcs en 1915 soient \u00e9galement qualifi\u00e9s de g\u00e9nocide. Et ils ne sont pas les seuls. On enregistre des demandes similaires \u00ab dans des domaines aussi divers que l\u2019esclavage, certains faits de guerre comme les bombardements des villes durant la Seconde Guerre mondiale, le travail forc\u00e9, la colonisation ou les guerres coloniales de la France \u00bb, rappelle le professeur honoraire d\u2019histoire de l\u2019UNIL Fran\u00e7ois Jequier, qui a multipli\u00e9 les \u00e9crits et les conf\u00e9rences sur ce qu\u2019il appelle les \u00ab m\u00e9moires in\u00e9gales face \u00e0 l\u2019histoire \u00bb.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es passant, cette notion de \u00ab devoir de m\u00e9moire \u00bb est m\u00eame devenue un enjeu de politique \u00e9trang\u00e8re. Alors que le concept invitait, \u00e0 l\u2019origine, les pays \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux pages les plus sombres de leur propre histoire, les nations l\u2019invoquent d\u00e9sormais pour des \u00e9pisodes historiques o\u00f9 elles n\u2019ont jou\u00e9 aucun r\u00f4le. Suzette Sandoz rel\u00e8ve ainsi que la Conf\u00e9d\u00e9ration, qui \u00ab ne s\u2019est engag\u00e9e qu\u2019avec r\u00e9serve dans la c\u00e9l\u00e9bration d\u2019\u00e9v\u00e9nements historiques suisses pourtant d\u00e9cisifs, comme les comm\u00e9morations des batailles de Morgarten et de Marignan, ou encore le Congr\u00e8s de Vienne de 1815, n\u2019a pas eu les m\u00eames scrupules au moment d\u2019inviter la Turquie \u00e0 op\u00e9rer un travail de m\u00e9moire collective sur son pass\u00e9, \u00e0 propos du g\u00e9nocide arm\u00e9nien de 1915 \u00bb.<\/p>\n<p>La Suisse n\u2019est pas la seule \u00e0 s\u2019ing\u00e9rer de la sorte dans les histoires des autres pays, puisque cette pratique est devenue un genre politique o\u00f9 chacun choisit ses causes. Les Am\u00e9ricains, pour ne prendre que cet exemple, ont ainsi choisi de reconna\u00eetre le g\u00e9nocide des Ukrainiens par les Sovi\u00e9tiques en 1932.<\/p>\n<p>On observera enfin que ces revendications m\u00e9morielles portent sur des p\u00e9riodes historiques de plus en plus \u00e9loign\u00e9es de notre temps. Alors que le concept de crime contre l\u2019humanit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans un Tribunal en 1945, \u00e0 Nuremberg, pour qualifier les crimes nazis, Emmanuel Macron n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 l\u2019utiliser pour la colonisation de l\u2019Alg\u00e9rie par la France, qui a d\u00e9but\u00e9 en juin 1830. Et d\u2019autres ont employ\u00e9 le terme de \u00ab g\u00e9nocide indien \u00bb pour qualifier la destruction des civilisations indig\u00e8nes qui vivaient sur le continent am\u00e9ricain avant l\u2019arriv\u00e9e des premiers Europ\u00e9ens, d\u00e8s 1492.<\/p>\n<p>Pourtant, face \u00e0 cette inflation des pol\u00e9miques m\u00e9morielles, certaines critiques ont commenc\u00e9 \u00e0 se faire entendre.<\/p>\n<p><strong>Les juges tirent le frein<\/strong><\/p>\n<p>Le premier grand coup de frein dans le d\u00e9veloppement rapide du \u00ab devoir de m\u00e9moire \u00bb est venu d\u2019o\u00f9 on ne l\u2019attendait pas : de la grande Chambre de la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme. Cette instance a estim\u00e9, en octobre 2015, que les tribunaux suisses \u00e9taient all\u00e9s trop loin en condamnant le Turc Dogu Perin\u00e7ek, qui a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 durant plusieurs conf\u00e9rences, notamment \u00e0 Lausanne, que le g\u00e9nocide arm\u00e9nien \u00ab \u00e9tait un mensonge international \u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019affaire \u00e9tant complexe et sensible, la Cour a longuement motiv\u00e9 sa d\u00e9cision. Si les juges se sont dits \u00ab compl\u00e8tement incomp\u00e9tents \u00bb quand il s\u2019agit de d\u00e9cider s\u2019il y a eu \u2013 ou non \u2013 un g\u00e9nocide en 1915, la Cour a quand m\u00eame estim\u00e9 que \u00ab nulle v\u00e9rit\u00e9 historique ne peut rester \u00e0 jamais grav\u00e9e dans le marbre (&#8230;) et que les discussions sur l\u2019histoire sont un volet essentiel de la libert\u00e9 d\u2019expression \u00bb.<\/p>\n<p>Comment, d\u00e8s lors, fixer une limite claire entre ce qui reste interdit \u2013 \u00ab nier la Shoah \u00bb, par exemple \u2013 et ce qui est d\u00e9sormais autoris\u00e9, comme taxer le g\u00e9nocide arm\u00e9nien \u00ab de mensonge international \u00bb. Dans ses conclusions qui s\u2019\u00e9talent sur pr\u00e8s de 133 pages, la Cour a livr\u00e9 une sorte de bo\u00eete \u00e0 outils. Les juges ont ainsi observ\u00e9 que Dogu Perin\u00e7ek, lors de ses conf\u00e9rences en Suisse, s\u2019\u00e9tait exprim\u00e9 face \u00e0 \u00ab un auditoire acquis \u00e0 ses convictions \u00bb. Ils ont estim\u00e9 que ses propos portaient sur \u00ab une pol\u00e9mique ancienne \u00bb et que le requ\u00e9rant \u00ab n\u2019a pas fait preuve de m\u00e9pris ou de haine \u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9gard des victimes de 1915, puisqu\u2019il a notamment \u00ab fait observer que les Turcs et les Arm\u00e9niens ont v\u00e9cu en paix pendant des si\u00e8cles \u00bb.<\/p>\n<p>Du coup, les juges ont d\u00e9cid\u00e9 de tenir compte du \u00ab contexte \u00bb, et ils ont propos\u00e9 une s\u00e9rie de questions permettant de d\u00e9terminer o\u00f9 se situe la limite \u00e0 ne pas franchir : 1. Y a-t-il \u00ab un consensus g\u00e9n\u00e9ral \u00bb sur les faits historiques concern\u00e9s ? 2. Le pays o\u00f9 l\u2019on parle a-t-il jou\u00e9 un r\u00f4le dans l\u2019\u00e9pisode historique \u00e9voqu\u00e9 ? 3. Y a-t-il \u00ab un d\u00e9calage dans le temps \u00bb entre les atrocit\u00e9s et \u00ab la r\u00e9surgence d\u2019un d\u00e9bat pol\u00e9mique \u00bb, sachant que le temps \u00ab en att\u00e9nue les cons\u00e9quences \u00bb ?<\/p>\n<p>En clair, les juges ont estim\u00e9 que, quand on a affaire \u00e0 des \u00e9pisodes controvers\u00e9s, qui ne concernent pas directement le pays o\u00f9 l\u2019on s\u2019exprime et qui sont suffisamment \u00e9loign\u00e9s dans le temps, on doit pouvoir en d\u00e9battre sans limites.<\/p>\n<p>Notons enfin que cet arr\u00eat de la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme est venu remettre un peu d\u2019ordre dans un domaine o\u00f9 r\u00e9gnait une confusion consid\u00e9rable. Notamment parce que les interdits varient sensiblement d\u2019un pays \u00e0 l\u2019autre, comme l\u2019a montr\u00e9 une \u00e9tude men\u00e9e par des chercheurs de l\u2019Institut suisse de droit compar\u00e9 (rattach\u00e9 \u00e0 la Conf\u00e9d\u00e9ration, et install\u00e9 sur le campus de l\u2019UNIL), qui est cit\u00e9e par les juges dans leur argumentaire.<\/p>\n<p>Mais aussi parce que les interdits concernant ces questions m\u00e9morielles ne sont pas toujours d\u00e9finis avec un maximum de pr\u00e9cision. En droit suisse, par exemple, \u00ab la loi ne parle jamais de devoir de m\u00e9moire, pr\u00e9cise Suzette Sandoz. Cette notion est parfois \u00e9voqu\u00e9e par le Parlement ou le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral. Au fond, la seule manifestation du devoir de m\u00e9moire, ce sont les dispositions du droit p\u00e9nal \u2013le fameux article 261 bis \u2013 qui visent celui qui cherchera \u00e0 justifier un g\u00e9nocide ou d\u2019autres crimes contre l\u2019humanit\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Pour la juriste de l\u2019UNIL, \u00ab la Cour europ\u00e9enne a donn\u00e9 un coup d\u2019arr\u00eat facile \u00e0 l\u2019extension du devoir de m\u00e9moire, parce que le g\u00e9nocide arm\u00e9nien pose plusieurs probl\u00e8mes politiques. Les juges de Strasbourg, qui sont tr\u00e8s politis\u00e9s, savent bien que ce proc\u00e8s pose encore la question de nos relations avec la Turquie et avec le monde musulman, analyse Suzette Sandoz. C\u2019est aussi l\u2019\u00e9chec d\u2019une tentative d\u2019utiliser la loi pour \u00e9duquer les foules, ce qui est toujours mauvais, parce que le droit doit suivre, et pas pr\u00e9c\u00e9der. \u00bb<\/p>\n<figure id=\"attachment_8005\" aria-describedby=\"caption-attachment-8005\" style=\"width: 260px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-8005\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/04\/memoire_2_66.jpg\" alt=\"\" width=\"260\" height=\"393\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/04\/memoire_2_66.jpg 260w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/04\/memoire_2_66-172x260.jpg 172w\" sizes=\"auto, (max-width: 260px) 100vw, 260px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-8005\" class=\"wp-caption-text\">Esclavage. Chasse aux esclaves fugitifs dans le sud des Etats-Unis. Gravure du XIXe si\u00e8cle. \u00a9 Granger NYC\/Rue des Archives<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Les historiens \u00e9chappent aux proc\u00e8s<\/strong><\/p>\n<p>Ceux qui ont le plus soupir\u00e9 de soulagement en d\u00e9couvrant le jugement de la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme, ce sont probablement les historiens. Surtout ceux qui travaillaient sous la menace permanente des proc\u00e8s. L\u2019affaire Olivier Grenouilleau en t\u00e9moigne, comme le rappelle volontiers le professeur Jequier. Cet historien fran\u00e7ais est notamment l\u2019auteur d\u2019un ouvrage sur Les traites n\u00e9gri\u00e8res. Essai d\u2019histoire globale, qui confronte ses recherches personnelles \u00e0 celles de nombreux confr\u00e8res am\u00e9ricains et anglais. Le livre a re\u00e7u de nombreux prix, notamment de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, et pourtant, cet historien s\u00e9rieux a \u00e9t\u00e9 accus\u00e9 par un collectif d\u2019Antillais, Guyanais, R\u00e9unionnais de \u00ab n\u00e9gation de crime contre l\u2019humanit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p><strong>La faute d\u2019Olivier Grenouilleau<\/strong><\/p>\n<p>Il a d\u00e9clar\u00e9 dans une interview accord\u00e9e au <em>Journal du dimanche,<\/em> que \u00ab l\u2019esclavage s\u2019est \u00e9tendu sur 13 si\u00e8cles, et que les traites n\u00e9gri\u00e8res ne sont pas des g\u00e9nocides, car elles n\u2019avaient pas pour but d\u2019exterminer un peuple. L\u2019esclave \u00e9tait un bien qui avait une valeur marchande et qu\u2019on voulait faire travailler le plus possible. Le g\u00e9nocide juif et la traite n\u00e9gri\u00e8re sont des processus diff\u00e9rents. Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9chelle de Richter des souffrances. \u00bb<\/p>\n<p>Sur la base de cette d\u00e9claration, le collectif a demand\u00e9 que le chercheur soit suspendu de ses fonctions universitaires pour r\u00e9visionnisme, avant de retirer la plainte, quand le collectif a d\u00e9couvert \u00e0 quel point la d\u00e9marche \u00e9tait mal accueillie par des historiens de tous bords politiques, qui ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e8s de 600 \u00e0 r\u00e9clamer la libert\u00e9 pour les recherches scientifiques, dans un appel publi\u00e9 par le quotidien <em>Lib\u00e9ration<\/em>.<\/p>\n<p>Pour Fran\u00e7ois Jequier, cette affaire t\u00e9moigne \u00ab d\u2019un malentendu classique \u00bb, parce que \u00ab l\u2019histoire n\u2019est pas la m\u00e9moire \u00bb. Les prestigieux signataires de l\u2019appel paru dans <em>Lib\u00e9ration<\/em> ne disent pas autre chose. D\u2019Elisabeth Badinter \u00e0 Marc Ferro ou Pierre Nora, ils rappellent que \u00ab l\u2019histoire n\u2019est pas la morale. Elle n\u2019a pas pour r\u00f4le d\u2019exalter ou de condamner, elle explique. L\u2019histoire n\u2019est pas non plus la m\u00e9moire. L\u2019historien, dans une d\u00e9marche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces et \u00e9tablit les faits. L\u2019histoire tient compte de la m\u00e9moire, elle ne s\u2019y r\u00e9duit pas. \u00bb<\/p>\n<p>Notamment parce que \u00ab chaque individu a un rapport particulier \u00e0 la m\u00e9moire, poursuit Fran\u00e7ois Jequier. Aujourd\u2019hui, le devoir de m\u00e9moire fait recette, mais de quelle m\u00e9moire parle-t-on ? \u00bb Et le professeur honoraire de citer l\u2019exemple complexe du g\u00e9n\u00e9ral Dumas, p\u00e8re de l\u2019\u00e9crivain Alexandre Dumas, qui \u00ab \u00e9tait \u00e0 la fois le fils d\u2019une esclave et du ma\u00eetre de cette esclave, le marquis Davy de la Pailleterie. Le g\u00e9n\u00e9ral Dumas \u00e9tait donc \u00e0 la fois descendant d\u2019esclave et de l\u2019esclavagiste qui l\u2019a affranchi. \u00bb<\/p>\n<p>Enfin, derni\u00e8re difficult\u00e9, le devoir de m\u00e9moire, tel qu\u2019il est pratiqu\u00e9 aujourd\u2019hui, cr\u00e9e des injustices que Fran\u00e7ois Jequier appelle \u00ab les m\u00e9moires in\u00e9gales \u00bb. Le professeur honoraire se souvient d\u2019un travail de s\u00e9minaire \u00e0 l\u2019UNIL, o\u00f9 l\u2019un de ses \u00e9tudiants a observ\u00e9 que, \u00ab en 1932-33, il y a eu une famine-g\u00e9nocide en Ukraine qui a fait environ 6 millions de morts. Qui d\u2019entre nous, avant de suivre ce s\u00e9minaire sur les massacres et les g\u00e9nocides au XXe si\u00e8cle, en connaissait l\u2019existence ? \u00bb<\/p>\n<p>Et pourtant, un peu moins de deux d\u00e9cennies apr\u00e8s le g\u00e9nocide arm\u00e9nien, et un peu moins d\u2019une d\u00e9cennie avant l\u2019Holocauste, il y a eu cet \u00e9pisode que les Ukrainiens appellent Holodomor (litt\u00e9ralement l\u2019extermination par la faim), qui propose un \u00ab bel exemple de m\u00e9moires in\u00e9gales. Des millions de morts face \u00e0 l\u2019histoire qui n\u2019ont pas la m\u00eame densit\u00e9, la m\u00eame visibilit\u00e9, la m\u00eame reconnaissance m\u00e9morielle \u00bb, rel\u00e8ve Fran\u00e7ois Jequier.<\/p>\n<p><strong>Les politiciens ont des probl\u00e8mes \u00e0 r\u00e9soudre dans l\u2019urgence<\/strong><\/p>\n<p>Reste \u00e0 constater, apr\u00e8s le coup de frein des juges et les p\u00e9titions des historiens, que les derniers grands praticiens du devoir de m\u00e9moire restent les politiciens. Parce que, quand les scandales du pass\u00e9 deviennent des affaires politiques, ils ne portent plus seulement sur des questions historiques, morales ou philosophiques. \u00ab Il y a encore, souvent, un probl\u00e8me \u00e0 r\u00e9soudre dans l\u2019urgence, observe le politologue de l\u2019UNIL Ren\u00e9 Kn\u00fcsel. Les fonds en d\u00e9sh\u00e9rence, ils \u00e9taient l\u00e0, et il fallait trouver une solution. C\u2019est un peu la m\u00eame chose dans l\u2019affaire des enfants plac\u00e9s : la Conf\u00e9d\u00e9ration s\u2019est retrouv\u00e9e face \u00e0 de nombreuses personnes qui s\u2019\u00e9taient tues, qui sont venues t\u00e9moigner et \u00e0 qui il fallait r\u00e9pondre vite.?\u00bb<\/p>\n<p>Dans cette affaire des enfants qui ont \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9s \u00e0 leurs familles pour \u00eatre plac\u00e9s dans des institutions ou chez des personnes qui ont abus\u00e9 d\u2019eux, le politologue \u00ab a pu observer des choses tout \u00e0 fait \u00e9tonnantes. Tout \u00e0 coup, le Conseil f\u00e9d\u00e9ral s\u2019est senti contraint de prendre position sur une affaire que l\u2019on connaissait vaguement, mais dont les derniers cas remontaient \u00e0 1981 et qui avaient \u00e9t\u00e9 recouverts par une chape de silence. C\u2019est ce d\u00e9ni qui a servi de d\u00e9clencheur \u00e0 la crise \u00bb, estime Ren\u00e9 Kn\u00fcsel, mais pas seulement. \u00ab Quand on parle de devoir de m\u00e9moire au sens large, on estropie le terme. Il faut rappeler que le devoir de m\u00e9moire est, au d\u00e9part, un devoir qui incombe aux victimes qui sont tenues de t\u00e9moigner, pour que cela ne se reproduise jamais. \u00bb<\/p>\n<p>Dans l\u2019affaire des enfants plac\u00e9s, \u00ab ces t\u00e9moignages ont \u00e9t\u00e9 suffisamment nombreux et poignants pour provoquer un consensus rapide parmi la classe politique suisse. Ainsi, en avril 2013, Simonetta Sommaruga a demand\u00e9 pardon au nom du Gouvernement, apr\u00e8s les excuses d\u2019Eveline Widmer-Schlumpf de 2010.A ma grande surprise, il n\u2019y a pas eu grande discussion aux Chambres : tout le monde \u00e9tait d\u2019accord, et la Conf\u00e9d\u00e9ration mettra 300 millions dans un fonds destin\u00e9 \u00e0 indemniser les victimes. \u00bb L\u2019affaire ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0 : la Conf\u00e9d\u00e9ration financera encore un PNR 76 intitul\u00e9 \u00ab Assistance et coercition. Pass\u00e9, pr\u00e9sent et avenir \u00bb. \u00ab L\u2019id\u00e9e, pr\u00e9cise le chercheur de l\u2019UNIL qui a particip\u00e9 \u00e0 son \u00e9laboration, c\u2019est de lancer une recherche afin de savoir, entre autres, ce que l\u2019on peut tirer de cette m\u00e9moire pour le futur. \u00bb<\/p>\n<figure id=\"attachment_8045\" aria-describedby=\"caption-attachment-8045\" style=\"width: 100px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-8045\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/04\/livre_sandoz_66.jpg\" alt=\"\" width=\"100\" height=\"149\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-8045\" class=\"wp-caption-text\">R\u00fctli, une voie pour l\u2019avenir. Par Pierre Streit et Suzette Sandoz. Ed. Cab\u00e9dita (2015), 122 p.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Que retenir du pass\u00e9 quand on veut construire un avenir ? Ne faut-il vraiment retenir que le pire ? C\u2019est la question pos\u00e9e par Suzette Sandoz dans un petit livre intitul\u00e9 <em>R\u00fctli<\/em>, avant de proposer d\u2019\u00e9largir le devoir de m\u00e9moire aux \u00e9v\u00e8nements positifs dont on devrait s\u2019inspirer. Pour retenir \u00ab l\u2019histoire en g\u00e9n\u00e9ral, avec ses hauts faits et ses horreurs, ses sacrifices et ses trahisons, ses petitesses et ses grandeurs. Parce qu\u2019on ne peut pas aimer la communaut\u00e9 dans laquelle on vit sans en conna\u00eetre les bons et les mauvais moments. \u00bb La professeure propose notamment de placer dans cette liste le discours du g\u00e9n\u00e9ral Guisan de 1940, sur la prairie du R\u00fctli. Et aussi \u00ab l\u2019histoire des alliances et des conventions suisses, comme la racontait Etienne Grisel, dans ses cours \u00e0 l\u2019UNIL, parce qu\u2019il a tr\u00e8s bien montr\u00e9 \u00e0 quel point nous vivions dans un pays o\u00f9 l\u2019on a toujours eu envie que les choses puissent \u00eatre r\u00e9gl\u00e9es pacifiquement, via des conventions et des accords avec d\u2019autres pays \u00bb.<\/p>\n<p>A ce sujet, on observera qu\u2019Emmanuel Macron marche dans la m\u00eame direction, lui qui a propos\u00e9 une sorte de \u00ab devoir de m\u00e9moire pour tous \u00bb. C\u2019\u00e9tait en f\u00e9vrier 2017 au meeting \u00e0 Toulon, quand il tentait de d\u00e9samorcer la pol\u00e9mique sur le \u00ab crime \u00bb de colonisation. \u00ab Notre histoire, elle est complexe, a lanc\u00e9 le politicien. Nous devons la regarder en face, avec ce qu\u2019elle comporte de positif et de n\u00e9gatif. Mais il y a aussi un devoir de m\u00e9moire en face, en Alg\u00e9rie. Il faut reconna\u00eetre le bon et le mauvais et faire, chacun, son travail afin de r\u00e9concilier les m\u00e9moires. \u00bb<\/p>\n<p>Autant d\u2019id\u00e9es qui laissent imaginer que, apr\u00e8s des d\u00e9cennies de pol\u00e9miques, nous sommes peut-\u00eatre en train d\u2019imaginer des mani\u00e8res efficaces de d\u00e9miner le champ de bataille et d\u2019apaiser les m\u00e9moires qui ont \u00e9t\u00e9 bless\u00e9es par l\u2019histoire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les prochains Myst\u00e8res de l\u2019UNIL ont lieu les 20 et 21 mai. Ils sont consacr\u00e9s \u00e0 la m\u00e9moire. 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