{"id":7824,"date":"2017-01-26T08:15:42","date_gmt":"2017-01-26T06:15:42","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=7824"},"modified":"2020-07-24T08:39:02","modified_gmt":"2020-07-24T06:39:02","slug":"amour-et-pouvoir-au-pays-des-soviets","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/amour-et-pouvoir-au-pays-des-soviets\/","title":{"rendered":"Amour et pouvoir au pays des Soviets"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_7683\" aria-describedby=\"caption-attachment-7683\" style=\"width: 420px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-7683\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/kremlin_1_65.jpg\" alt=\"\" width=\"420\" height=\"590\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/kremlin_1_65.jpg 420w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/kremlin_1_65-185x260.jpg 185w\" sizes=\"auto, (max-width: 420px) 100vw, 420px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7683\" class=\"wp-caption-text\">Alexandra Kollonta\u00ef.<br \/>A Londres, en 1925.<br \/>\u00a9 RGASPI (Moscou)<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Dans \u00abUne histoire \u00e9rotique du Kremlin\u00bb, la chercheuse Magali Delaloye retrace la vie de femmes qui gravitaient au c\u0153ur du bolch\u00e9visme. Militante de l\u2019amour libre, fille ador\u00e9e, \u00e9pouse effac\u00e9e, pi\u00e9g\u00e9e ou exil\u00e9e volontaire : comment ont-elles trac\u00e9 leur route aux c\u00f4t\u00e9s de L\u00e9nine ou de Staline ?<\/strong><\/p>\n<p>A l\u2019\u00e9poque sovi\u00e9tique, et particuli\u00e8rement pendant l\u2019\u00e8re stalinienne (1929-1953), le Kremlin est un bastion masculin. Pourtant, des femmes ont v\u00e9cu et agi dans ce cercle du pouvoir, espace dangereux o\u00f9 se m\u00ealent sans cesse la vie publique et l\u2019intimit\u00e9, et o\u00f9 ni amiti\u00e9, ni l\u2019amour ne prot\u00e8gent de la prison (ou pire). Un ouvrage paru r\u00e9cemment sous la plume de Magali Delaloye, premi\u00e8re assistante au Centre en \u00e9tudes genre (Facult\u00e9 des sciences sociales et politiques), raconte ces destins peu connus. Prolongement de sa th\u00e8se soutenue en 2012, Une histoire \u00e9rotique du Kremlin court de la Russie tsariste jusqu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019Union sovi\u00e9tique. Le livre est notamment nourri de son patient travail dans les Archives gouvernementales russes d\u2019histoire socio-politique, \u00e0 Moscou. Avec la complicit\u00e9 de la chercheuse, Allez savoir! retrace quelques parcours, en quatre temps.<\/p>\n<p>Personnage \u00abextraordinaire\u00bb, Alexandra Kollonta\u00ef (1872-1952) a les faveurs de Magali Delaloye. Issue de la petite aristocratie, elle refuse le mari que ses parents souhaitent lui imposer. \u00abCette belle femme, qui a toujours fait plus jeune que son \u00e2ge\u00bb, \u00e9pouse alors un cousin d\u00e9sargent\u00e9, Vladimir Kollonta\u00ef, avec qui elle s\u2019enfuit. Polyglotte et bien form\u00e9e, elle s\u2019approche des id\u00e9es r\u00e9volutionnaires, s\u2019inscrivant en cela dans la continuit\u00e9 du mouvement des populistes (<em>narodnichestvo<\/em>). Ces derniers, intellectuels issus des milieux favoris\u00e9s, souhaitent lib\u00e9rer la paysannerie russe \u00e0 l\u2019\u00e9poque des derniers tsars.<\/p>\n<p>En 1898, cet esprit rebelle se rend \u00e0 Zurich, alors un lieu de bouillonnement r\u00e9volutionnaire, et entre en contact avec les marxistes allemands. L\u00e0, elle entame une liaison passionn\u00e9e avec le syndicaliste Alexandre Chliapnikov. \u00abIl est d\u2019origine prol\u00e9taire, ce dont elle se r\u00e9jouit dans une lettre \u00e0 une amie. Elle ajoute que gr\u00e2ce \u00e0 son amant, elle comprend la vie et les besoins des ouvriers, note Magali Delaloye. Sa sexualit\u00e9 a une composante politique.\u00bb<\/p>\n<figure id=\"attachment_7707\" aria-describedby=\"caption-attachment-7707\" style=\"width: 304px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-7707\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/MagaliDelaloye_65.jpg\" alt=\"\" width=\"304\" height=\"393\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/MagaliDelaloye_65.jpg 304w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/MagaliDelaloye_65-201x260.jpg 201w\" sizes=\"auto, (max-width: 304px) 100vw, 304px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7707\" class=\"wp-caption-text\">Magali Delaloye<br \/>Premi\u00e8re assistante au Centre en \u00e9tudes genre.<br \/>Nicole Chuard \u00a9 UNIL<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Amour-camaraderie<\/strong><br \/>\nA ce sujet, elle avance des id\u00e9es qui agacent les bolch\u00e9viques russes. Ainsi, Alexandra Kollonta\u00ef s\u2019insurge contre \u00abla double morale de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise, qui permet aux hommes de coucher avec qui ils veulent, alors que c\u2019est interdit aux femmes\u00bb. La militante promeut \u00abl\u2019amour-camaraderie\u00bb, d\u00e9pourvu de jalousie et guid\u00e9 par l\u2019autodiscipline. Au-del\u00e0 de cet aspect, elle s\u2019inscrit dans la pens\u00e9e du social-d\u00e9mocrate August Bebel (1840-1913) pour d\u00e9velopper ses propres \u00e9crits th\u00e9oriques, o\u00f9 elle d\u00e9fend l\u2019\u00e9mancipation des femmes. Fin 1917, juste apr\u00e8s la R\u00e9volution, elle devient Commissaire du peuple \u00e0 l\u2019assistance publique pour quelques mois. Elle cr\u00e9e le zhenotdel, soit l\u2019\u00e9quivalent du Minist\u00e8re charg\u00e9 des affaires f\u00e9minines, avec Inessa Armand, ma\u00eetresse de Vladimir Illitch L\u00e9nine.<\/p>\n<p>Ce dernier, pratiquant lui-m\u00eame la \u00abdouble morale\u00bb, d\u00e9teste cordialement Alexandra Kollonta\u00ef, qui va progressivement \u00eatre \u00e9loign\u00e9e du pouvoir. Elle est nomm\u00e9e ambassadrice en Norv\u00e8ge en 1923, puis au Mexique et finalement en Su\u00e8de. Peu avant la fin de sa vie, en 1951, elle \u00e9crit \u00e0 Joseph Staline pour lui demander l\u2019autorisation de verser ses archives personnelles \u00e0 l\u2019Institut Marx-Engels-L\u00e9nine de Moscou. \u00abLa correspondance de ces deux personnes, qui n\u2019ont plus que quelque mois \u00e0 vivre, est empreinte de nostalgie. Ce sont des vieux compagnons de route solitaires qui se retrouvent\u00bb, commente Magali Delaloye. Leur relation devait \u00eatre particuli\u00e8re pour que la bouillonnante activiste, dont les id\u00e9es naviguent souvent \u00e0 contre-courant de l\u2019orthodoxie bolch\u00e9vique, \u00e9chappe au peloton d\u2019ex\u00e9cution.<\/p>\n<figure id=\"attachment_7685\" aria-describedby=\"caption-attachment-7685\" style=\"width: 590px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-7685\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/kremlin_3_65.jpg\" alt=\"\" width=\"590\" height=\"423\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/kremlin_3_65.jpg 590w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/kremlin_3_65-363x260.jpg 363w\" sizes=\"auto, (max-width: 590px) 100vw, 590px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7685\" class=\"wp-caption-text\">Nadejda Kroupska\u00efa<br \/>Discours de propagande durant la guerre civile,<br \/>en 1920.<br \/>\u00a9 RGASPI (Moscou)<\/figcaption><\/figure>\n<p>En parall\u00e8le, une autre figure f\u00e9minine se d\u00e9marque : Nadejda Kroupska\u00efa (1869-1939), compagne de lutte de L\u00e9nine et son \u00e9pouse depuis 1899. Brillante, cette institutrice devient \u00abla premi\u00e8re dame du Kremlin rouge\u00bb, comme l\u2019\u00e9crit Magali Delaloye. \u00abElle produit ses propres textes th\u00e9oriques, notamment sur l\u2019\u00e9ducation, tout en supervisant ceux de son mari\u00bb, ajoute la chercheuse. De plus, la militante s\u2019occupe de la correspondance du journal l\u2019Iskra, l\u2019organe du parti, et m\u00e8ne une campagne contre l\u2019illettrisme dans les campagnes, pendant la guerre civile (1917-1923).<\/p>\n<p>Parfaitement au courant de la relation de \u00abson\u00bb L\u00e9nine avec Inessa Armand, elle pousse le d\u00e9vouement jusqu\u2019\u00e0 garder les enfants de cette derni\u00e8re. Ils formeront un triangle amoureux\/amical peu banal. L\u2019amante meurt toutefois de mani\u00e8re pr\u00e9matur\u00e9e en 1920. Vladimir Illitch, qui dispara\u00eet quatre ans plus tard, en reste \u00ab\u00e9cras\u00e9 par la tristesse\u00bb, comme le rapporte Alexandra Kollonta\u00ef.<\/p>\n<p>L\u2019arriv\u00e9e de Joseph Staline au pouvoir change tout. En effet, Nadejda Kroupska\u00efa est en tr\u00e8s mauvais termes avec le \u00abP\u00e8re des peuples\u00bb, qui l\u2019a menac\u00e9e de trouver une autre veuve \u00e0 L\u00e9nine ! Le message est clair et la militante se retire. Elle n\u2019est de loin pas la seule femme \u00e0 passer en coulisses \u00e0 ce moment-l\u00e0. L\u2019\u00e8re stalinienne est marqu\u00e9e par l\u2019effacement progressif de la pr\u00e9sence f\u00e9minine au Kremlin, un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9crit en d\u00e9tails, avec de nombreux exemples, dans l\u2019ouvrage de Magali Delaloye.<\/p>\n<p>Le cercle qui entoure \u00abKoba\u00bb \u2013 son nom de clandestinit\u00e9 \u2013 est compos\u00e9 de ses amis, compagnons de lutte. Les \u00e9pouses de ces derniers, issues le plus souvent de milieux tr\u00e8s simples, sont des bolch\u00e9viques du plus beau rouge, mais pas des intellectuelles. Pendant quelques ann\u00e9es toutefois, ce microcosme amicalo-familial vit dans une certaine insouciance. Leurs vies priv\u00e9e et publique se m\u00ealent.<\/p>\n<figure id=\"attachment_7684\" aria-describedby=\"caption-attachment-7684\" style=\"width: 391px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-7684\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/kremlin_2_65.jpg\" alt=\"\" width=\"391\" height=\"590\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/kremlin_2_65.jpg 391w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/kremlin_2_65-172x260.jpg 172w\" sizes=\"auto, (max-width: 391px) 100vw, 391px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7684\" class=\"wp-caption-text\">Svetlana<br \/>La fille de Staline et son p\u00e8re \u00e0 la datcha, premi\u00e8re moiti\u00e9 des<br \/>ann\u00e9es 30.<br \/>\u00a9 Fonds personnel de Staline, RGASPI (Moscou)<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Princesses rouges<\/strong><br \/>\nAinsi, deux fillettes pr\u00e9nomm\u00e9es Svetlana gambadent au Kremlin. N\u00e9e en 1929, la cadette est l\u2019enfant unique et ador\u00e9 du couple form\u00e9 par Polina Jemtchoujina Molotova et Viatcheslav Molotov. Son a\u00een\u00e9e de trois ans est la fille de Nadejda Allilou\u00efeva et de Staline. Ce dernier est fou de son enfant, un sentiment confirm\u00e9 par de nombreux t\u00e9moignages et photographies. Jusqu\u2019\u00e0 la guerre, le Ma\u00eetre du Kremlin s\u2019amuse d\u2019un petit jeu de son invention. Qualifiant sa Svetlana de \u00abpetite patronne\u00bb (khozajka), il lui demande de lui donner des ordres, comme par exemple d\u2019aller au cin\u00e9ma ou au th\u00e9\u00e2tre avec lui ! Instructions auxquelles \u00abKoba\u00bb ob\u00e9it, lui qui passe (presque) tous les caprices de la petite. Quand l\u2019une des tantes de l\u2019enfant fait \u2013 d\u00e9licatement \u2013 une remarque \u00e0 ce sujet, son p\u00e8re la d\u00e9fend en rappelant qu\u2019elle \u00aba perdu sa m\u00e8re si jeune\u00bb. En effet, la relation passionnelle qu\u2019il a entretenue avec sa seconde \u00e9pouse, Nadejda, s\u2019est termin\u00e9e par le suicide de cette derni\u00e8re en 1932, apr\u00e8s une crise violente.<\/p>\n<p>Le lien privil\u00e9gi\u00e9 entre le \u00abpetit papa\u00bb et la \u00abpetite patronne\u00bb ne dure pas. Adolescente, Svetlana tombe amoureuse du com\u00e9dien juif Alexis Kapler, alors \u00e2g\u00e9 de 40 ans, ce qui d\u00e9pla\u00eet tr\u00e8s fortement au potentiel \u00abbeau-p\u00e8re\u00bb. Le malheureux \u00eatre aim\u00e9 va passer plus de dix ans en d\u00e9portation&#8230;<\/p>\n<p>D\u2019autres \u00e9v\u00e8nements assombrissent ensuite la relation entre le Ma\u00eetre du Kremlin et sa fille. Cette derni\u00e8re a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e par les belles-s\u0153urs de Staline. Mais il en a envoy\u00e9 deux au goulag et fait fusiller deux autres, dans les ann\u00e9es 40. Pourquoi ? Certes, elles ont c\u00f4toy\u00e9 le dictateur au d\u00e9sespoir apr\u00e8s le suicide de Nadejda en 1932, et selon lui, elles parlaient trop. Magali Delaloye n\u2019a pas d\u2019explication pour ces crimes. Peut-\u00eatre peut-on penser que \u00abpour ces vieux bolch\u00e9viques, qui ont connu la clandestinit\u00e9 sous le r\u00e9gime tsariste et se m\u00e9fiaient de tout le monde, le silence \u00e9tait important\u00bb. Le myst\u00e8re demeure.<\/p>\n<p>Justement, tout change en quelques semaines, au d\u00e9but de 1937. Afin notamment de s\u2019assurer la loyaut\u00e9 inconditionnelle de son entourage, Staline fait arr\u00eater plusieurs de ses amis, qui appartiennent au cercle le plus proche du pouvoir. Certains se suicident, d\u2019autres, comme Boukharine ou Enoukidze, sont liquid\u00e9s. Les purges emportent alors des millions de Russes en d\u00e9portation ou \u00e0 la mort. D\u2019autres personnalit\u00e9s, qui doivent tout au tyran du Kremlin, montent en puissance. Parmi elles figure Nikola\u00ef Iejov, artisan de la grande terreur et chef du NKVD, la police politique. Avec ce personnage ha\u00ef, un nouvel instrument se met en place : l\u2019utilisation de l\u2019\u00e9pouse comme d\u2019un pi\u00e8ge.<\/p>\n<p>Iejov lui-m\u00eame va en \u00eatre victime. Comment ? Ce personnage terrifiant est le troisi\u00e8me mari d\u2019Evguenia Solomonovna, une femme juive qui a beaucoup voyag\u00e9 en Occident dans sa jeunesse. Il s\u2019av\u00e8re que cette derni\u00e8re a un amant, Isaac Babel. Fou de jalousie, le policier en chef constitue alors un dossier contre son rival, afin d\u2019en faire un espion et un \u00abennemi du peuple\u00bb. Une strat\u00e9gie qui va se retourner contre lui.<\/p>\n<p><strong>Jeu de dominos cruel<\/strong><br \/>\nCar la Terreur s\u2019enflamme, et il faut trouver un bouc \u00e9missaire \u00e0 sacrifier. Iejov fait tr\u00e8s bien l\u2019affaire. Au cours de l\u2019ann\u00e9e 1938, les amis et ex-maris d\u2019Evguenia Solomonovna sont arr\u00eat\u00e9s \u2013 voire ex\u00e9cut\u00e9s \u2013 les uns apr\u00e8s les autres, ce qui la fait craquer nerveusement. Les artisans de ce jeu de dominos, soit Lavrenti Beria et Staline lui-m\u00eame, cherchent \u00e0 accuser l\u2019\u00e9pouse d\u2019\u00eatre une espionne qui travaille pour l\u2019Angleterre. Si elle tombe, elle entra\u00eenera son mari dans sa chute. Car \u00ab\u00e0 cette \u00e9poque, un ennemi du peuple, c\u2019est quelqu\u2019un qui conna\u00eet quelqu\u2019un qui conna\u00eet quelqu\u2019un\u00bb, explique Magali Delaloye. Hospitalis\u00e9e, la malheureuse Evguenia Solomonovna envoie deux lettres maladroites au Ma\u00eetre du Kremlin, des missives qui prouvent qu\u2019elle n\u2019a pas per\u00e7u que sa vie priv\u00e9e et la vie publique de son mari sont totalement li\u00e9es. Le 19 novembre, la malheureuse se suicide avec l\u2019aide de son conjoint. Un sacrifice inutile, puisque Nikola\u00ef Iejov est fusill\u00e9 le 4 f\u00e9vrier 1940, \u00e0 la suite d\u2019un proc\u00e8s dont la chercheuse expose la vertigineuse cruaut\u00e9 dans son ouvrage.<\/p>\n<p>Lors de ses interrogatoires, le chef d\u00e9chu du NKVD s\u2019accuse lui-m\u00eame de turpitudes sexuelles, et notamment d\u2019avoir eu des amants. \u00abIl amorce ainsi une pratique qui va se poursuivre, explique la chercheuse. Un ennemi du peuple est unidimensionnel : sa d\u00e9bauche est aussi bien morale que sociale.\u00bb Il faut signaler que l\u2019homosexualit\u00e9 \u2013 masculine uniquement \u2013 est criminalis\u00e9e en 1934.<\/p>\n<figure id=\"attachment_7686\" aria-describedby=\"caption-attachment-7686\" style=\"width: 590px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-7686\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/kremlin_4_65.jpg\" alt=\"\" width=\"590\" height=\"434\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/kremlin_4_65.jpg 590w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/kremlin_4_65-353x260.jpg 353w\" sizes=\"auto, (max-width: 590px) 100vw, 590px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7686\" class=\"wp-caption-text\">Staline, Nadejda Allilou\u00efeva, Ekaterina et Kliment Vorochilov, ainsi qu&rsquo;un inconnu. Avant 1930. \u00a9 RGASPI<\/figcaption><\/figure>\n<p>Une p\u00e9riode de peur d\u00e9bute apr\u00e8s la guerre. Comme l\u2019\u00e9crit Magali Delaloye, \u00abStaline n\u2019a plus besoin de faire ex\u00e9cuter ses proches collaborateurs ou amis, il suffit que ces derniers l\u2019en croient capables.\u00bb Face \u00e0 cette \u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s, le couple Vorochilov, tr\u00e8s proche du pouvoir, met au point une d\u00e9fense.<\/p>\n<p>Ekaterina Vorochilova (1887- 1959) est n\u00e9e dans une famille juive pauvre d\u2019Odessa. En 1910, elle \u00e9pouse Kliment Vorochilov. Ce dernier a men\u00e9 une carri\u00e8re politique tr\u00e8s longue, puisqu\u2019il est ministre de la D\u00e9fense de 1925 \u00e0 1940 et Mar\u00e9chal de l\u2019Union sovi\u00e9tique de 1935 \u00e0 sa mort, en 1969. Ador\u00e9 par les soldats de l\u2019Arm\u00e9e rouge \u2013 il existe des chants \u00e0 sa gloire \u2013, c\u2019est un ami de longue date de Staline. Mais comme bien d\u2019autres, \u00abKlimoutchka\u00bb re\u00e7oit un s\u00e9v\u00e8re coup de semonce d\u00e9but 1937. Le Commissariat du peuple aux Affaires militaires et maritimes, qu\u2019il dirige, subit des purges impitoyables. De nombreux hauts grad\u00e9s sont ex\u00e9cut\u00e9s ou d\u00e9port\u00e9s. A ce moment, Vorochilov \u00abcommence une strat\u00e9gie d\u2019auto-exclusion. Il s\u2019\u00e9loigne du pouvoir par la petite porte, explique Magali Delaloye. Ce faisant, il ne repr\u00e9sente plus une menace pour Staline.\u00bb D\u00e8s cette p\u00e9riode, sur les photographies, il cesse de sourire.<\/p>\n<p><strong>Campagne \u00abanticosmopolite\u00bb<\/strong><br \/>\nApr\u00e8s la guerre, c\u2019est sur Ekaterina Vorochilova que plane la menace. En effet, une campagne \u00abanticosmopolite\u00bb, largement antis\u00e9mite, est lanc\u00e9e par le Kremlin. Juive, enthousiasm\u00e9e par la cr\u00e9ation de l\u2019Etat d\u2019Isra\u00ebl, elle constitue une cible de choix. Afin de parer le danger qu\u2019elle sent venir, l\u2019\u00e9pouse r\u00e9dige un dnevnik, c\u2019est-\u00e0-dire un journal personnel. Ses entr\u00e9es consignent sa vie de \u00abbonne bolch\u00e9vique\u00bb, patriote, travailleuse et soucieuse de sa famille. Pour la chercheuse de l\u2019UNIL, il s\u2019agit probablement d\u2019un \u00abdocument \u00e0 d\u00e9charge\u00bb, destin\u00e9 \u00e0 venir \u00e0 son secours en cas d\u2019arrestation. Ainsi, \u00abil s\u2019arr\u00eate le 2 mars 1953, soit pendant l\u2019agonie de Staline. Et il reprend son cours seulement en septembre de la m\u00eame ann\u00e9e, avec le r\u00e9cit l\u00e9ger d\u2019un voyage en Crim\u00e9e.\u00bb Ensuite, ce dnevnik se transforme en un v\u00e9ritable journal intime, signe d\u2019un certain soulagement.<\/p>\n<p>La correspondance in\u00e9dite du couple Vorochilov a passionn\u00e9 Magali Delaloye. Empreinte d\u2019une grande et durable tendresse, elle donne \u00e0 lire la vie quotidienne mais \u00e9galement les vues de ces deux bolch\u00e9viques de la premi\u00e8re heure. Leur strat\u00e9gie commune d\u2019\u00e9loignement volontaire, \u00e0 la fois de la vie politique et mondaine du Kremlin, leur a sans doute sauv\u00e9 la vie.<\/p>\n<p>Exclues, emprisonn\u00e9es, voire fusill\u00e9es, les femmes sont absentes du sommet du pouvoir dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de Staline. La seule qui demeure aupr\u00e8s de lui, jusqu\u2019au bout, est la discr\u00e8te Valentina Istomina, sa gouvernante et sa ma\u00eetresse. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e de Khrouchtchev au pouvoir, en septembre 1953, que les Sovi\u00e9tiques revoient leur dirigeant supr\u00eame en compagnie d\u2019une \u00e9pouse.<\/p>\n<figure id=\"attachment_7687\" aria-describedby=\"caption-attachment-7687\" style=\"width: 100px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-7687\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/kremlin_livre_65.jpg\" alt=\"\" width=\"100\" height=\"160\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7687\" class=\"wp-caption-text\">UNE HISTOIRE \u00c9ROTIQUE DU KREMLIN. Par Magali Delaloye.<br \/>Payot (2016), 352 p.<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans \u00abUne histoire \u00e9rotique du Kremlin\u00bb, la chercheuse Magali Delaloye retrace la vie de femmes qui gravitaient au c\u0153ur du bolch\u00e9visme. Militante de l\u2019amour libre, fille ador\u00e9e, \u00e9pouse effac\u00e9e, pi\u00e9g\u00e9e &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":825,"featured_media":7688,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[31,42160],"tags":[39521],"class_list":{"0":"post-7824","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-histoire","8":"category-no-65","9":"tag-david-spring"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7824","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/users\/825"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7824"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7824\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7688"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7824"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7824"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7824"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}