{"id":7818,"date":"2017-01-26T08:16:23","date_gmt":"2017-01-26T06:16:23","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=7818"},"modified":"2020-07-24T08:36:31","modified_gmt":"2020-07-24T06:36:31","slug":"la-religion-du-hockey","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/la-religion-du-hockey\/","title":{"rendered":"La religion du hockey"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_7679\" aria-describedby=\"caption-attachment-7679\" style=\"width: 590px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-7679\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/hockey_1_65.jpg\" alt=\"\" width=\"590\" height=\"465\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/hockey_1_65.jpg 590w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/hockey_1_65-330x260.jpg 330w\" sizes=\"auto, (max-width: 590px) 100vw, 590px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7679\" class=\"wp-caption-text\">Carey Price<br \/>Le gardien du Canadien de Montr\u00e9al est sur\u00adnomm\u00e9 \u00abJesus Price\u00bb.<br \/>Ici, lors d\u2019un match de NHL \u00e0 domicile contre les Detroit Red Wings,<br \/>en novembre 2016.<br \/>Photo by Francois Lacasse\/NHL via Getty Images<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Pour certains joueurs et supporters, le soutien affich\u00e9 pour une \u00e9quipe se traduit par des rites, des croyances et des comportements qui ressemblent \u00e0 un culte. Faut-il les croire ? Texte Jocelyn Rochat<\/strong><\/p>\n<p>La fi\u00e8vre monte dans les Mecque du hockey suisse. A l\u2019approche des play-off, la phase finale du championnat, les supporters passent de l\u2019enfer au paradis. Bient\u00f4t, superstition oblige, les barbus envahiront les patinoires. En attendant, les gardiens \u2013 forc\u00e9ment des anges \u2013 se d\u00e9m\u00e8nent pour obtenir un blanchissage, parce que les joueurs adverses tentent de les crucifier sur leur ligne. Et les buteurs deviennent des messies, quand un miracle se produit et qu\u2019il annonce No\u00ebl avant l\u2019heure.<\/p>\n<p>On peut \u00e9videmment sourire de ce d\u00e9luge de m\u00e9taphores religieuses, qui font le bonheur des commentateurs et des fans de sport d\u2019hiver. A moins que, comme Olivier Bauer, qui est professeur de Th\u00e9ologie pratique \u00e0 l\u2019UNIL, on d\u00e9cide de \u00ables prendre au s\u00e9rieux\u00bb et qu\u2019on les voie comme \u00abun indice r\u00e9v\u00e9lant des enjeux bien plus importants\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\"><strong>Le credo du hockey<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait notamment le cas \u00e0 Montr\u00e9al, o\u00f9 le th\u00e9ologien a enseign\u00e9 et o\u00f9 il a pu observer que le culte du hockey atteignait des sommets. L\u00e0-bas, le maillot du club local, le Canadien de Montr\u00e9al, s\u2019appelle \u00abla Sainte-Flanelle\u00bb. La Coupe Stanley qui r\u00e9compense la meilleure \u00e9quipe de l\u2019ann\u00e9e est consid\u00e9r\u00e9e comme \u00abThe Holy Grail\u00bb (le saint Graal) ou \u00able Calice d\u2019argent\u00bb ; les meilleurs joueurs sont intronis\u00e9s dans \u00able Temple de la renomm\u00e9e\u00bb ; le gardien star de l\u2019\u00e9quipe locale, Carey Price, est surnomm\u00e9 \u00abJesus Price\u00bb, et, plus trivialement, quand les joueurs sont en r\u00e9ussite, le public sourit \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019ils \u00ables ont tremp\u00e9es dans l\u2019eau b\u00e9nite\u00bb.<\/p>\n<p>Le hockey produit \u00e9galement des reliques, comme ces maillots port\u00e9s par les joueurs, qui sont parfois sign\u00e9s ou conserv\u00e9s dans des vitrines, et dont la valeur augmente en fonction des fluides qui les impr\u00e8gnent, comme la sueur, le sang, les larmes ou le champagne de la victoire&#8230;<\/p>\n<p>Voil\u00e0 qui t\u00e9moigne d\u2019un fond tenace de culture catholique, mais pas seulement. Car il faut encore ajouter \u00e0 cette liste des comportements et des rites qui laissent songeurs. Olivier Bauer a notamment d\u00e9couvert que ses \u00e9tudiants, des gens \u00aba priori normaux\u00bb, commen\u00e7aient par inscrire toutes les dates des matches du Canadien dans leur agenda, et qu\u2019apr\u00e8s, toute leur vie s\u2019organisait autour de ces rendez-vous prioritaires.<\/p>\n<p>Certains inconditionnels du club de hockey escaladent encore \u00e0 genoux les 99 marches de l\u2019escalier menant \u00e0 l\u2019oratoire Saint-Joseph pour demander un miracle au Tout-Puissant. Et d\u2019autres allument des cierges en esp\u00e9rant la victoire de leurs prot\u00e9g\u00e9s. Ces pri\u00e8res et ces p\u00e8lerinages t\u00e9moignent de l\u2019existence d\u2019un culte du hockey. Mais jusqu\u2019\u00e0 quel point ? \u00abOn ne sait pas tr\u00e8s bien ce qu\u2019est la religion, c\u2019est tr\u00e8s vaste, r\u00e9pond le chercheur de l\u2019UNIL. Si la religion, c\u2019est de permettre une relation \u00e0 Dieu, je trouvais qu\u2019il n\u2019y en avait pas beaucoup dans le hockey, alors j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019autres termes pour qualifier le ph\u00e9nom\u00e8ne.\u00bb<\/p>\n<p>Ne faudrait-il pas, plut\u00f4t, parler d\u2019une religion civile, qui est une question d\u2019identit\u00e9 partag\u00e9e par l\u2019ensemble d\u2019une communaut\u00e9 ? Ne s\u2019agit-il pas d\u2019une quasi-religion, qui est une religion sans Dieu, mais avec une force doctrinale, id\u00e9ologique, des rites et des r\u00e9cits, qui foisonnent dans le hockey ? N\u2019est-ce pas plut\u00f4t une religion implicite, qui fonctionne comme une religion sans en avoir le titre ? En effet, s\u2019il est clair que le hockey se revendique rarement comme une \u00e9glise, il en a tout de m\u00eame adopt\u00e9 certains traits.<\/p>\n<figure id=\"attachment_7719\" aria-describedby=\"caption-attachment-7719\" style=\"width: 393px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-7719\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/OlivierBauer_65.jpg\" alt=\"\" width=\"393\" height=\"396\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/OlivierBauer_65.jpg 393w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/OlivierBauer_65-258x260.jpg 258w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/OlivierBauer_65-150x150.jpg 150w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2017\/01\/OlivierBauer_65-60x60.jpg 60w\" sizes=\"auto, (max-width: 393px) 100vw, 393px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7719\" class=\"wp-caption-text\">Olivier Bauer<br \/>Professeur \u00e0 la Facult\u00e9 de th\u00e9ologie et de sciences des religions.<br \/>Nicole Chuard \u00a9 UNIL<\/figcaption><\/figure>\n<p>Sans choisir parmi ces nuances, Olivier Bauer estime qu\u2019\u00bbest religion tout ce qui fonctionne comme une religion, m\u00eame si ce n\u2019est que pour certaines personnes ou seulement dans certaines circonstances\u00bb. Et l\u2019\u00e9tude du sport, ici le hockey, montre que, pour certains, l\u2019adoration d\u2019un club confine au sacr\u00e9. Notamment quand elle donne un sens \u00e0 la vie des inconditionnels du Canadien de Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Ce culte du hockey est-il \u00e9galement pratiqu\u00e9 en Suisse, et notamment \u00e0 Lausanne, o\u00f9 le Lausanne Hockey Club (LHC) est suivi par une cohorte de fid\u00e8les bien plus nombreuse que celle des amateurs de football ? \u00abParler de religion du hockey \u00e0 Lausanne serait exag\u00e9r\u00e9, nuance Olivier Bauer. Ici, il y a une passion, un engouement, un amour de ce sport, mais le hockey n\u2019est que rarement le centre de la vie de gens. Si on a une religion du hockey en Suisse, elle est \u00e0 l\u2019image de la pratique religieuse dans les \u00e9glises protestantes: relativement modeste, r\u00e9serv\u00e9e, pas trop enthousiaste ni exub\u00e9rante.\u00bb<\/p>\n<p>Les victoires ou les d\u00e9faites du LHC ont \u00e9galement moins d\u2019impact sur la vie des Vaudois qu\u2019elles ne l\u2019ont \u00e0 Montr\u00e9al. \u00abQuand le Canadien est \u00e9limin\u00e9, tout le monde est triste dans la rue et le chiffre d\u2019affaires des bars plonge, parce que les gens n\u2019ont plus le go\u00fbt \u00e0 rien. Nous n\u2019avons pas le m\u00eame sentiment d\u2019intensit\u00e9 en Suisse, parce que les choses sont partag\u00e9es. Si le LHC perd, il reste le Lausanne Sports (football), le champion de tennis vaudois Stan Wawrinka, les skieurs, le curling\u2026 Les amateurs de sports peuvent placer leur int\u00e9r\u00eat dans de nombreuses autres disciplines.\u00bb<\/p>\n<p>Le hockey n\u2019est d\u2019ailleurs pas le seul sport \u00e0 susciter des passions quasi religieuses. Certains clubs anglais, italiens ou marseillais de football, comme le cricket en Inde, g\u00e9n\u00e8rent des passions similaires. On a aussi d\u00e9crit le baseball aux Etats-Unis comme une religion civile, pr\u00e9cise le chercheur de l\u2019UNIL. Et la liste n\u2019est pas exhaustive.<\/p>\n<p><strong>Les joueurs y croient<\/strong><\/p>\n<p>Les supporters ne sont pas les seuls \u00e0 \u00eatre poss\u00e9d\u00e9s par le d\u00e9mon du hockey. Les athl\u00e8tes sont clairement travaill\u00e9s par la question. \u00abAujourd\u2019hui, il se pourrait qu\u2019il y ait plus de sportifs ouvertement croyants qu\u2019on ne croise de chr\u00e9tiens militants dans les rues de Suisse ou du Canada, dans nos soci\u00e9t\u00e9s qui s\u2019\u00e9loignent du christianisme\u00bb, rel\u00e8ve Olivier Bauer.<\/p>\n<p>Cela se traduit par une s\u00e9rie de comportements, plus ou moins folkloriques, et surtout plus visibles. Certains hockeyeurs superstitieux enfilent syst\u00e9matiquement le patin droit avant le gauche. Dans un registre plus classique, le gardien du Canadien de Montr\u00e9al porte une petite croix derri\u00e8re son casque, \u00e0 laquelle il a cette ann\u00e9e ajout\u00e9 une r\u00e9f\u00e9rence au texte biblique de Jean 3:16.<\/p>\n<p>On a aussi pris l\u2019habitude de voir les barbes fleurir chez les joueurs \u00e0 l\u2019\u00e9poque des phases finales. Ce rituel a \u00e9t\u00e9 imagin\u00e9 par les Islanders de New York qui ont cess\u00e9 de se raser lors des play-off, et qui ont gagn\u00e9 la Coupe Stanley en 1980. L\u2019id\u00e9e a fait recette et l\u2019on voit d\u00e9sormais le nombre des barbus augmenter dans les patinoires du monde entier, Suisse comprise, \u00e0 la fin de l\u2019hiver.<\/p>\n<p>Comment expliquer cette multiplication des pratiques religieuses et des superstitions chez les sportifs ? Le chercheur de l\u2019UNIL, qui en a notamment discut\u00e9 avec des aum\u00f4niers d\u2019\u00e9quipes sportives anglo-saxonnes, avance plusieurs hypoth\u00e8ses. \u00abUn gardien a expliqu\u00e9 que, quand il pla\u00e7ait Dieu au centre de sa vie, il n\u2019y mettait plus le sport, ce qui changeait la perspective, et relativisait les choses\u00bb dans ce sport de haut niveau, o\u00f9 tout devient tr\u00e8s vite excessif. D\u2019autres athl\u00e8tes expliquent que la pratique religieuse leur permet de devenir de meilleures personnes, et, in fine, de meilleurs joueurs.<\/p>\n<p>N\u2019oublions pas, enfin, l\u2019hypoth\u00e8se missionnaire. Si l\u2019on observe depuis quelques ann\u00e9es une multiplication des messages \u00e0 caract\u00e8re religieux dans les grandes manifestations sportives, du T-shirt \u00abI belong to Jesus\u00bb que d\u00e9voilait le footballeur Kak\u00e1 apr\u00e8s ses plus grandes r\u00e9ussites, aux footballeurs musulmans qui c\u00e9l\u00e8brent leurs buts en adoptant la position du prieur, c\u2019est aussi parce que \u00able sport offre une tribune formidable\u00bb.<\/p>\n<p>Encore faut-il, pour cela, avoir un signe \u00e0 montrer, \u00abcar toutes les religions ne sont pas \u00e9gales devant les gestes visibles, et toutes ne pratiquent pas le t\u00e9moignage ostentatoire\u00bb, pr\u00e9cise Olivier Bauer. Les protestants am\u00e9ricains ont ainsi attendu 1976 pour voir le joueur de football Herb Lusk prier un genou \u00e0 terre apr\u00e8s avoir inscrit un \u00abtouchdown\u00bb, un exemple souvent imit\u00e9 depuis lors.<\/p>\n<p>Et en 2011, c\u2019est Tim Tebow, le fils de missionnaires baptistes et quarterback, qui a donn\u00e9 son nom \u00e0 une pratique, le \u00abtebowing\u00bb, qui consiste \u00e0 prier ostensiblement, quand tous les gens qui vous entourent sont occup\u00e9s \u00e0 autre chose. Apr\u00e8s \u00eatre entr\u00e9 en cours de match, dans une partie qui semblait perdue, le joueur des Broncos de Denver a permis \u00e0 son \u00e9quipe de remonter en quelques minutes un retard de 15 points, pour l\u2019emporter in extremis. A la fin du match, alors que tout le monde c\u00e9l\u00e9brait le miracle, le joueur a pos\u00e9 son genou droit \u00e0 terre, et il a mis son coude sur le genou gauche, avant de baisser la t\u00eate et de prier. Cette gestuelle, devenue virale sur Internet, a \u00e9t\u00e9 imit\u00e9e par les fans, jusqu\u2019\u00e0 la star am\u00e9ricaine du ski Lyndsay Vonn, au moment de c\u00e9l\u00e9brer un succ\u00e8s \u00e0 Beaver Creek.<\/p>\n<p>Autant de manifestations qui \u00abremplissent toutes la m\u00eame fonction: rendre public ce qui pourrait rester dans l\u2019intime ou dans le priv\u00e9, rel\u00e8ve Olivier Bauer. Ce que veulent les athl\u00e8tes, c\u2019est faire savoir qu\u2019ils ont une foi, et en t\u00e9moigner. Et le sport permet, dans une \u00e9poque en mal d\u2019affirmation identitaire, un subtil retour du religieux.\u00bb<\/p>\n<p><strong>Les spectateurs y croient<\/strong><\/p>\n<p>Le plus \u00e9tonnant, dans cette religion du sport, ce n\u2019est pas tant qu\u2019un hockeyeur enfile toujours son patin droit avant le gauche, de crainte de s\u2019attirer la scoumoune ou d\u2019outrager les dieux du hockey, mais que les spectateurs pratiquent des rituels similaires, que ce soit dans les gradins, mais \u00e9galement quand ils suivent le match \u00e0 distance, devant leur poste de t\u00e9l\u00e9vision o\u00f9 ils n\u2019ont aucune prise apparente sur le match.<\/p>\n<p>Apparemment, car on assiste ici \u00e0 une tentative d\u2019agir sur l\u2019insaisissable, dans ce hockey o\u00f9, les fans le savent bien, rien n\u2019est grav\u00e9 dans les tables de la Loi. Un soir, votre \u00e9quipe pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e va facilement s\u2019imposer, et le lendemain, avec les m\u00eames joueurs et face au m\u00eame adversaire, la rondelle capricieuse s\u2019\u00e9crasera trois fois sur les poteaux, et l\u2019\u00e9quipe subira une d\u00e9faite aussi mortifiante qu\u2019incompr\u00e9hensible. Difficile, dans ce contexte, de ne pas penser que \u00ables dieux du hockey\u00bb se sont ligu\u00e9s contre ses couleurs.<\/p>\n<p>Du coup, les fans tentent de faire rouler la rondelle du bon c\u00f4t\u00e9. Certains marmonnent une pri\u00e8re, croisent les doigts ou partent \u00e0 la cuisine au moment du penalty. \u00abC\u2019est de la superstition ; n\u2019emp\u00eache, ils y croient. Et quand le gri-gri \u00e9choue, le spectateur va, inlassablement, reformuler son credo et reconstruire ses rites en devenant plus minutieux.\u00bb Il imaginera que la pri\u00e8re n\u2019est \u00e0 100% efficace que le samedi. Ou seulement contre Servette&#8230;<\/p>\n<p>\u00abEt c\u2019est l\u00e0 que le jeu devient une religion, parce qu\u2019il cr\u00e9e cette relation avec une transcendance, note Olivier Bauer. Ce n\u2019est pas en jouant avec le club ou en soutenant ses couleurs qu\u2019on rend culte au hockey, mais c\u2019est quand on prie, qu\u2019on supplie ou qu\u2019on tente de contraindre Dieu, les divinit\u00e9s du jeu, saint Jude, le patron des causes perdues ou les esprits des grands joueurs d\u00e9c\u00e9d\u00e9s, pour tenter de les faire intervenir sur la patinoire en sa faveur.\u00bb<\/p>\n<p>Cette passion du hockey entra\u00eene aussi, parfois, les fans du c\u00f4t\u00e9 obscur de la Force. En t\u00e9moignent ces tentatives visant \u00e0 faire tr\u00e9bucher l\u2019adversaire. Notamment la pratique du \u00abvaudou\u00efsme\u00bb, qu\u2019Olivier Bauer a pu observer au Canada. \u00abPour des motifs qui d\u00e9passent un peu l\u2019entendement, des gens qui semblent relativement \u00e9quilibr\u00e9s n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 fa\u00e7onner des poup\u00e9es \u00e0 l\u2019effigie des meilleurs joueurs de l\u2019\u00e9quipe adverse, afin de leur planter des aiguilles un peu partout.\u00bb<\/p>\n<p>Ces exc\u00e8s ne sont pas les seuls \u00e0 faire d\u00e9bat. Olivier Bauer est ainsi l\u2019auteur d\u2019une chronique dans Le Temps ou il se demande, exemples \u00e0 l\u2019appui, si \u00abprier c\u2019est tricher\u00bb. En 2010 en effet, un partisan des Roughriders de la Saskatchewan, un club de football canadien \u2013 faux jumeau du football am\u00e9ricain \u2013 a accus\u00e9 l\u2019entra\u00eeneur d\u2019une \u00e9quipe adverse d\u2019avoir trich\u00e9 pour remporter la finale du championnat. Son club s\u2019est en effet impos\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 une p\u00e9nalit\u00e9 obtenue \u00e0 la derni\u00e8re seconde, et r\u00e9ussie \u00e0 la deuxi\u00e8me tentative. Probl\u00e8me ? L\u2019entra\u00eeneur accus\u00e9 avait pri\u00e9 avant la rencontre pour demander un tel miracle au Tout-Puissant.<\/p>\n<p>Pour Olivier Bauer, l\u2019affaire est entendue: il faut acquitter l\u2019entra\u00eeneur de ce \u00abdopage spirituel\u00bb, qui n\u2019est d\u2019ailleurs pas interdit. \u00abPour que cela revienne \u00e0 tricher, il faudrait que la pri\u00e8re apporte un avantage particulier. On devrait alors \u00e9mettre la triple hypoth\u00e8se de l\u2019existence d\u2019une entit\u00e9 sup\u00e9rieure, de sa volont\u00e9 d\u2019intervenir dans le monde du sport, et enfin de la possibilit\u00e9 pour les athl\u00e8tes de l\u2019influencer par la pri\u00e8re.\u00bb<\/p>\n<p>Si les trois conditions ne sont pas r\u00e9unies, reste \u00e0 constater que ces allusions permanentes aux divinit\u00e9s dans le sport font d\u00e9bat. Y compris chez les athl\u00e8tes. En tennis, Andr\u00e9 Agassi a notamment r\u00e9v\u00e9l\u00e9 dans un livre que la mani\u00e8re par laquelle son coll\u00e8gue Michael Chang remerciait Dieu apr\u00e8s chacune de ses victoires \u00able rendait malade\u00bb. Si tous les deux se disent chr\u00e9tiens, l\u2019un pratiquait plus discr\u00e8tement, alors l\u2019autre profitait de sa notori\u00e9t\u00e9 pour parler de sa foi. \u00abLa question int\u00e9ressante qui se pose ici serait de savoir si Agassi reproche \u00e0 Chang de b\u00e9n\u00e9ficier de l\u2019aide de Dieu, ou s\u2019il estime que ce discours d\u00e9nigre le talent tennistique, parce que, si c\u2019est Dieu qui gagne, o\u00f9 est le m\u00e9rite ?\u00bb, observe Olivier Bauer.<\/p>\n<p><strong>Les Eglises s&rsquo;en m\u00e9fient<\/strong><\/p>\n<p>Reste enfin \u00e0 constater que le christianisme s\u2019est toujours m\u00e9fi\u00e9 des activit\u00e9s sportives. Pour des motifs tr\u00e8s logiques, quand les premiers croyants \u00e9taient emmen\u00e9s au stade pour y \u00eatre massacr\u00e9s par des b\u00eates fauves. Mais pas seulement. \u00abLe christianisme a toujours consid\u00e9r\u00e9 le sport comme un rival. Bien s\u00fbr, il y a ces textes de Paul de Tarse, o\u00f9 l\u2019ap\u00f4tre de J\u00e9sus explique: \u00abJe traite durement mon corps et je l\u2019endurcis\u00bb, mais on trouve aussi, d\u00e8s les origines, de nombreux \u00e9crits critiques, comme ceux du th\u00e9ologien Tertullien (mort en 220) qui qualifie le stade de \u00absatanodrome\u00bb.<\/p>\n<p>Par la suite, les puritains ont souvent interdit la pratique sportive dominicale. Pourtant, avec la modernit\u00e9, le regard pos\u00e9 sur le sport a \u00e9volu\u00e9. Lors de la R\u00e9volution industrielle, dans l\u2019Angleterre de 1850, un pasteur anglican nomm\u00e9 Charles Kingsley imagine la Muscular Christianity, \u00abune version virile du christianisme o\u00f9 la force, le d\u00e9fi et la comp\u00e9tition ont toute leur place\u00bb. En 1891, aux Etats-Unis, c\u2019est le docteur en th\u00e9ologie James Naismith qui invente le basketball. Et en France, en 1905, ce sont des catholiques qui sont \u00e0 l\u2019origine du club de foot l\u2019AJ (pour Association de la Jeunesse) Auxerre, qui est fond\u00e9 par le vicaire, un certain abb\u00e9 Deschamps, qui a donn\u00e9 son nom au stade de football du club. \u00abLe christianisme existe aussi dans une version muscl\u00e9e, observe le professeur de l\u2019UNIL. Non sans risque, mais certains ont consid\u00e9r\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait possible d\u2019\u00eatre pieux et muscl\u00e9 \u00e0 la fois.\u00bb<\/p>\n<p>Reste \u00e0 savoir si le d\u00e9veloppement de cette religion du hockey, comme du sport en g\u00e9n\u00e9ral, est une bonne nouvelle. Une question \u00e0 laquelle Olivier Bauer r\u00e9pond clairement \u00abnon\u00bb. \u00abD\u2019abord parce que les Eglises chr\u00e9tiennes vont durer plus longtemps que les clubs de sport. Aujourd\u2019hui, il y a le risque qu\u2019une \u00e9quipe fasse faillite, ou qu\u2019elle soit vendue et qu\u2019elle d\u00e9m\u00e9nage, ou simplement qu\u2019elle sombre dans les profondeurs du classement. Il faut ajouter \u00e0 cela que la religion du hockey est tr\u00e8s tribale. \u00c7a marche beaucoup \u00e0 la haine, avec des cris, des maillots pi\u00e9tin\u00e9s, m\u00eame si cela reste symbolique. Et enfin, il y a une glorification de la s\u00e9lection dans le hockey. Dans ce business, celui qui ne sert plus \u00e0 l\u2019\u00e9quipe est jet\u00e9 avec brutalit\u00e9, et ces pratiques servent malheureusement de mod\u00e8les et sont transmises \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Du coup, je trouve que ma conception de l\u2019Evangile et du christianisme est une meilleure nouvelle que la religion du sport.\u00bb<\/p>\n<p>Difficile de lui donner tort, sauf quand le LHC gagne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour certains joueurs et supporters, le soutien affich\u00e9 pour une \u00e9quipe se traduit par des rites, des croyances et des comportements qui ressemblent \u00e0 un culte. Faut-il les croire ? &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":825,"featured_media":7680,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[42160,34,37],"tags":[43],"class_list":{"0":"post-7818","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-no-65","8":"category-religion","9":"category-sport","10":"tag-jocelyn-rochat"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7818","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/users\/825"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7818"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7818\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7680"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7818"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7818"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7818"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}