{"id":6467,"date":"2015-05-01T08:21:21","date_gmt":"2015-05-01T06:21:21","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=6467"},"modified":"2020-07-28T09:38:03","modified_gmt":"2020-07-28T07:38:03","slug":"gustave-roud-la-fascination-des-corps-paysans","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/gustave-roud-la-fascination-des-corps-paysans\/","title":{"rendered":"Gustave Roud, la fascination des corps paysans"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_6369\" aria-describedby=\"caption-attachment-6369\" style=\"width: 403px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-6369\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2015\/04\/roud_60_gd.jpg\" alt=\"Fernand Cherpillod \u00e0 la charrue. Diapositive, ann\u00e9es 1940. \u00a9 Fonds Gustave Roud, BCU\/Lausanne, C.-A. Subilia\" width=\"403\" height=\"590\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2015\/04\/roud_60_gd.jpg 403w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2015\/04\/roud_60_gd-178x260.jpg 178w\" sizes=\"auto, (max-width: 403px) 100vw, 403px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-6369\" class=\"wp-caption-text\">Fernand Cherpillod \u00e0 la charrue. Diapositive, ann\u00e9es 1940.<br \/>\u00a9 Fonds Gustave Roud, BCU\/Lausanne, C.-A. Subilia<\/figcaption><\/figure>\n<p><em>A l\u2019initiative du Centre de recherches sur les lettres romandes, qui f\u00eate son 50e anniversaire, trois professeurs en Lettres ont lanc\u00e9 une \u00abAnn\u00e9e Roud 2015\u00bb, soit des publications et des manifestations universitaires ou mus\u00e9ales destin\u00e9es \u00e0 explorer les multiples pratiques du po\u00e8te vaudois. De quoi d\u00e9couvrir cet auteur sous un tout autre jour.<\/em><\/p>\n<p>D\u2019abord, il y a la l\u00e9gende. Une repr\u00e9sentation collective qui traverse les d\u00e9cennies et fige une personnalit\u00e9 sous quelques traits sp\u00e9cifiques. Ainsi, dans l\u2019opinion publique, Gustave Roud, lorsqu\u2019on se souvient de lui, n\u2019a gard\u00e9 qu\u2019un seul visage. Celui de ce po\u00e8te du Haut-Jorat qui n\u2019a cess\u00e9 de chercher, pendant toute sa vie, au c\u0153ur des campagnes vaudoises et de leurs paysages brumeux, les traces \u00e9parses d\u2019un paradis perdu.<\/p>\n<p>Les po\u00e8mes de l\u2019auteur de l\u2019<em>Essai pour un paradis<\/em> sont, en effet, tous marqu\u00e9s par cette tension m\u00e9taphysique, la qu\u00eate d\u2019un accord r\u00e9alis\u00e9 et \u00e9prouv\u00e9 ici et maintenant: un accord v\u00e9cu dans le monde r\u00e9el. Qu\u2019ils prennent leur ancrage dans la contemplation des paysages qui l\u2019entourent ou dans les sc\u00e8nes d\u2019un quotidien rural, ses textes tendent tous vers une forme de sacr\u00e9 terrestre, que Roud nomme le \u00abparadis humain\u00bb.<\/p>\n<p>Il n\u2019en fallait pas plus pour que les commentateurs du po\u00e8te se concentrent essentiellement sur ces rapports entre nature et spiritualit\u00e9, solitude et pl\u00e9nitude. Et ce, d\u2019autant plus que la biographie de l\u2019\u00e9crivain, qui le dessine en colocataire \u00e9ternel de sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e dans la maison familiale de Carrouge, vient encore grossir cette repr\u00e9sentation d\u2019un po\u00e8te esseul\u00e9 retranch\u00e9 dans sa campagne. \u00abPour beaucoup, h\u00e9las, persiste la vision d\u2019un homme solitaire, marchant dans les plaines et enferm\u00e9 chez lui avec sa s\u0153ur\u00bb, rel\u00e8ve le professeur Antonio Rodriguez, par ailleurs pr\u00e9sident de l\u2019Association des amis de Gustave Roud. \u00abIl \u00e9crirait des po\u00e8mes, prendrait quelques photos le reste du temps, et voil\u00e0 tout&#8230;\u00bb<\/p>\n<p><strong>La r\u00e9alit\u00e9 derri\u00e8re la l\u00e9gende<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019image d\u2019Epinal est assez jolie, il est vrai, mais passablement sommaire. C\u2019est ce que s\u2019appr\u00eatent \u00e0 mettre en avant les diff\u00e9rentes manifestations li\u00e9es \u00e0 cette \u00abAnn\u00e9e Gustave Roud\u00bb (lire ci-dessous), nourries par les documents et les archives conserv\u00e9s au <a href=\"https:\/\/www.unil.ch\/crlr\">Centre de recherches sur les lettres romandes<\/a> et \u00e0 la Biblioth\u00e8que cantonale et universitaire.<\/p>\n<p>En premier lieu, Gustave Roud n\u2019est pas ce po\u00e8te isol\u00e9, retir\u00e9 du monde et de ses cong\u00e9n\u00e8res, qu\u2019a cristallis\u00e9 sa l\u00e9gende. \u00abCe n\u2019\u00e9tait pas un homme qui vivait dans sa tour d\u2019ivoire\u00bb, corrige imm\u00e9diatement le professeur Daniel Maggetti. Et son coll\u00e8gue Philippe Kaenel, historien de l\u2019art, d\u2019encha\u00eener : \u00abGustave Roud est un homme de r\u00e9seau, qui a une correspondance consid\u00e9rable avec les principaux acteurs culturels, non seulement locaux mais bien au-del\u00e0. Et ceux-ci appartiennent d\u2019ailleurs aussi bien au monde litt\u00e9raire, de l\u2019\u00e9dition ou de l\u2019art, comme les peintres Ren\u00e9 Auberjonois, Steven-Paul Robert, Jean Clerc ou Jean Lecoultre.\u00bb Pour preuve, ses \u00e9changes \u00e9pistolaires foisonnants, attestant de la diversit\u00e9 de ses contacts et de la richesse de ses relations professionnelles.<\/p>\n<p>Antonio Rodriguez \u00e9voque \u00e9galement l\u2019influence que le po\u00e8te aura sur l\u2019histoire m\u00eame de la po\u00e9sie romande : \u00abApr\u00e8s la mort de Ramuz, Roud dirige pratiquement tout le milieu po\u00e9tique. Il est en lien avec les \u00e9diteurs, les jur\u00e9s des Prix, les revues&#8230; La plupart des jeunes po\u00e8tes passent par lui pour commencer leur carri\u00e8re po\u00e9tique. Ils lui \u00e9crivent, lui rendent visite&#8230; Maurice Chappaz, Jacques Chessex, Philippe Jaccottet ou encore Pierre-Alain T\u00e2che sont tous venus \u00e0 Carrouge.\u00bb De quoi en effet bousculer la l\u00e9gende d\u2019un promeneur solitaire en terres vaudoises&#8230;<\/p>\n<p>Le correctif n\u2019est pas anodin. Ce malentendu a en effet marqu\u00e9 de son empreinte la r\u00e9ception de l\u2019\u0153uvre photographique. On pourrait m\u00eame dire qu\u2019il est indirectement en lien avec ce qui s\u2019apparente \u00e0 une \u00e9viction&#8230;<\/p>\n<figure id=\"attachment_6375\" aria-describedby=\"caption-attachment-6375\" style=\"width: 386px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-6375\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2015\/04\/MaggettiRodriguezKaenel_60.jpg\" alt=\"Daniel Maggetti, Antonio Rodriguez et Philippe Kaenel Professeurs \u00e0 la Facult\u00e9 des Lettres de l\u2019UNIL. Nicole Chuard \u00a9 UNIL\" width=\"386\" height=\"383\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2015\/04\/MaggettiRodriguezKaenel_60.jpg 386w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2015\/04\/MaggettiRodriguezKaenel_60-262x260.jpg 262w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2015\/04\/MaggettiRodriguezKaenel_60-150x150.jpg 150w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2015\/04\/MaggettiRodriguezKaenel_60-60x60.jpg 60w\" sizes=\"auto, (max-width: 386px) 100vw, 386px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-6375\" class=\"wp-caption-text\">Daniel Maggetti, Antonio Rodriguez et Philippe Kaenel<br \/>Professeurs \u00e0 la Facult\u00e9 des Lettres de l\u2019UNIL.<br \/>Nicole Chuard \u00a9 UNIL<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Une v\u00e9ritable \u0153uvre photographique<\/strong><\/p>\n<p>\u00abLa photographie de Roud a longtemps \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme une partie subalterne et secondaire de ses activit\u00e9s. Un des buts des manifestations de cette ann\u00e9e est justement de r\u00e9\u00e9quilibrer, ou plut\u00f4t de mettre en perspective les diff\u00e9rentes pratiques de Gustave Roud, en tenant compte aussi de son travail de traducteur, de critique litt\u00e9raire, de commentateur des arts visuels\u00bb, explique Daniel Maggetti, tout en soulignant que \u00abRoud est \u00e9videmment d\u2019abord un po\u00e8te et un \u00e9crivain\u00bb. Sur ce point, Antonio Rodriguez est quant \u00e0 lui tr\u00e8s clair: \u00abC\u2019est un \u00e9crivain qui fait de la photographie, sans doute un important \u00e9crivain-photographe europ\u00e9en, et non un auteur qui illustrerait ses textes ou qui m\u00e8nerait une unique esth\u00e9tique \u00e0 travers deux arts.\u00bb<\/p>\n<p>Si le Vaudois a en effet souvent vendu des publireportages \u00e0 la presse romande, y compris \u00e0 <em>L\u2019illustr\u00e9<\/em>, il n\u2019en reste pas moins qu\u2019il entretenait avec cet art un vrai rapport d\u2019artiste. \u00abGustave Roud a une pratique pr\u00e9coce de la photographie, \u00e0 laquelle il s\u2019int\u00e9resse non seulement esth\u00e9tiquement, mais aussi d\u2019un point de vue technique\u00bb, rappelle Daniel Maggetti. Le po\u00e8te va ainsi travailler le noir et blanc, mais aussi la couleur d\u00e8s ses d\u00e9buts, lorsqu\u2019il r\u00e9alise notamment des autochromes. Et \u00e9videmment il d\u00e9veloppe lui-m\u00eame ses clich\u00e9s et essaie divers proc\u00e9d\u00e9s, en se tournant aussi, dans la derni\u00e8re partie de sa vie, vers la diapositive. \u00abIl a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement exp\u00e9rimental en mati\u00e8re de photographie\u00bb, souligne Antonio Rodriguez. \u00abFinalement bien plus qu\u2019en litt\u00e9rature, o\u00f9 il \u00e9tait plus conservateur et classique, marqu\u00e9 par Claudel&#8230;\u00bb<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, l\u2019\u0153uvre laiss\u00e9e par Gustave Roud est \u00e0 un tournant. Avec ses 13000 clich\u00e9s environ, le fonds photographique Roud de la Biblioth\u00e8que cantonale et universitaire s\u2019appr\u00eate \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler ce pan m\u00e9connu de la cr\u00e9ation du Vaudois. Mais pourquoi l\u2019\u0153uvre photographique a-t-elle mis autant de temps \u00e0 \u00eatre reconnue pour sa valeur intrins\u00e8que ? En premier lieu, les chercheurs avancent le fait que la photographie n\u2019\u00e9tait pas aussi institutionnalis\u00e9e que de nos jours lorsque Roud s\u2019y est illustr\u00e9: \u00abLa place de la photo, dans l\u2019\u0153uvre de Roud, apparaissait alors comme forc\u00e9ment p\u00e9riph\u00e9rique, voire anecdotique. Si elle pouvait pr\u00e9senter un int\u00e9r\u00eat historique ou m\u00eame ethnologique, elle ne faisait en aucun cas \u0153uvre\u00bb, relate Philippe Kaenel, avant d\u2019ajouter: \u00abNous ne sommes pas de cet avis.\u00bb<\/p>\n<p>En effet, l\u2019\u00e9tude des photographies de Roud met en lumi\u00e8re la constance de son travail artistique et de ses recherches dans ce domaine. \u00abC\u2019est une pratique raisonn\u00e9e, assidue, construite et r\u00e9fl\u00e9chie. De plus, c\u2019est une pratique qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 une pr\u00e9sence publique: elle ne saurait \u00eatre strictement de l\u2019ordre de l\u2019intime, puisqu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 en partie publi\u00e9e\u00bb, analyse encore l\u2019historien de l\u2019art.<\/p>\n<p><strong>Photographies intimes ?<\/strong><\/p>\n<p>Publique ou priv\u00e9e ? Voil\u00e0 la question qui a longtemps frein\u00e9 la reconnaissance de ce formidable travail photographique, comme nous l\u2019expose Daniel Maggetti: \u00abUne des raisons de la marginalisation des photos de Roud tient au fait que ce qu\u2019on en avait vu \u00e9tait tr\u00e8s connot\u00e9: il s\u2019agissait essentiellement de jeunes paysans \u00e0 la plastique irr\u00e9prochable, en partie d\u00e9nud\u00e9s. On n\u2019avait pas vu grand-chose de plus. Du coup, Philippe Jaccottet, qui a jou\u00e9 un r\u00f4le de premier plan dans la prise en charge posthume de l\u2019\u0153uvre de Roud, \u00e9prouvait un certain malaise face \u00e0 des images qui lui semblaient laisser transpara\u00eetre une part de voyeurisme. A ses yeux, la mise \u00e0 distance ou la sublimation n\u2019\u00e9taient pas suffisantes dans ces photos-l\u00e0 pour qu\u2019on les prenne en consid\u00e9ration sous un angle strictement esth\u00e9tique.\u00bb<\/p>\n<p>Disons-le plus simplement : le caract\u00e8re \u00e9rotique de nombreux clich\u00e9s de Gustave Roud, toujours avec des hommes pour seuls objets de d\u00e9sir, d\u00e9rangeait. Et Antonio Rodriguez de confirmer que \u00abpendant plus d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es, Philippe Jaccottet n\u2019a pas souhait\u00e9 que l\u2019on mette cette photographie en avant. Sur un certain plan, il avait raison: il fallait d\u2019abord faire vivre sa po\u00e9sie. Mais pour lui, la photo relevait du domaine priv\u00e9 et mena\u00e7ait l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire. C\u2019\u00e9tait une autre \u00e9poque o\u00f9 les liens entre photographie et litt\u00e9rature ou encore les rapports \u00e0 l\u2019homo-\u00e9rotisme \u00e9taient diff\u00e9rents des n\u00f4tres.\u00bb<\/p>\n<p><strong>Gustave Roud ne cachait pas ses photographies<\/strong><\/p>\n<p>Partant de la concomitance entre le d\u00e9sir chez Roud et sa figure de po\u00e8te solitaire retranch\u00e9 chez lui, la crainte de faire de lui, aux yeux du grand public, un voyeur transi apparaissait comme une menace potentielle pour l\u2019\u0153uvre. C\u2019\u00e9tait pourtant ne pas voir ce que nous r\u00e9v\u00e8lent justement ces photographies. Soit le contact r\u00e9el nou\u00e9 par le po\u00e8te avec ces paysans, ainsi que leur participation active \u00e0 ces prises de vue. \u00abOn a fait de Roud cet \u00eatre introverti, enferm\u00e9 dans sa maison du Jorat, qui aurait d\u00e9rob\u00e9 des clich\u00e9s de jeunes hommes dans les campagnes. Ce n\u2019\u00e9tait pas son but \u00e9videmment\u00bb, pense Antonio Rodriguez, qui poursuit: \u00abIl d\u00e9veloppe une esth\u00e9tique identifiable, il a photographi\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations de paysans, faisant des s\u00e9ries, avec des protocoles pr\u00e9cis, leur demandant de prendre des poses identiques, mitraillant parfois son mod\u00e8le, tournant autour de lui avec l\u2019appareil. Il ne cachait absolument pas sa production, il en tirait des cartes postales, partageait des tirages dans sa correspondance, quand il ne les exposait pas dans son bureau. Il a d\u2019ailleurs conserv\u00e9 ce vaste mat\u00e9riel chez lui, sans doute pour le transmettre apr\u00e8s sa mort.\u00bb<\/p>\n<p>Sur le rapport au paysan, Daniel Maggetti ajoute a contrario: \u00abLa photographie s\u2019apparente aussi \u00e0 une forme de m\u00e9diation qui lui permettait d\u2019entrer en contact avec les autres, et notamment avec ces travailleurs des champs. Cette activit\u00e9 ouvertement assum\u00e9e lui donne acc\u00e8s \u00e0 eux, elle lui conf\u00e8re un r\u00f4le, celui de preneur d\u2019images, et lui offre l\u2019occasion de fixer ces moments, sans \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme quelqu\u2019un de compl\u00e8tement hors de propos: il vient avec son appareil, il est \u00e0 sa place.\u00bb Le po\u00e8te se met d\u2019ailleurs souvent en sc\u00e8ne dans l\u2019image, son ombre apparaissant au c\u00f4t\u00e9 du mod\u00e8le photographi\u00e9. \u00abCette mise en abyme est une mani\u00e8re pour Roud de se projeter dans le monde qu\u2019il capture. C\u2019est un peu la relation entre la proie et l\u2019ombre qui se joue dans ces photos\u00bb, r\u00e9sume le professeur.<\/p>\n<p><strong>Les athl\u00e8tes des champs en pleine action<\/strong><\/p>\n<p>La production photographique de Gustave Roud ne se limite pas aux clich\u00e9s de corps masculins. Le po\u00e8te a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9 par les paysages, par les natures mortes et par les fleurs; il a tir\u00e9 des portraits, et photographi\u00e9 des tableaux de ses amis peintres, des animaux (surtout des chats), ainsi que d\u2019innombrables sc\u00e8nes de vie paysanne. Mais c\u2019est dans ces images de corps semi-d\u00e9nud\u00e9s, toujours masculins, que se r\u00e9alise la vraie intersection entre sa po\u00e9sie et les images qu\u2019il capte. \u00abLe lien et la comparaison entre l\u2019\u00e9crivain et le photographe se font surtout par ce biais-l\u00e0\u00bb, confirme Antonio Rodriguez. \u00abDans les \u00e9crits de Roud, il est d\u00e9j\u00e0 question de corps d\u2019hommes, que l\u2019on voit se baigner ou se reposer nus, mais ce n\u2019est pas si explicite, simplement \u00e9voqu\u00e9. Dans sa photographie, le corps masculin, jeune, muscl\u00e9, glabre, est mis en sc\u00e8ne en tant que force.\u00bb Et de poursuivre encore: \u00abIl y a des composantes \u00e9rotiques dans l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire, mais la figure d\u2019Aim\u00e9, cet \u00eatre ador\u00e9 comme la promesse d\u2019une fusion entre l\u2019homme et la terre, est toujours associ\u00e9e \u00e0 celle d\u2019un ange. Une plume se pose sur son \u00e9paule ou des cloches r\u00e9sonnent au loin, avec un arri\u00e8re-plan spirituel. Dans la photo, cela est diff\u00e9rent. Quand Roud photographie le corps de ses jeunes amis paysans, il les magnifie en les prenant en contre-plong\u00e9e. Il n\u2019en fait pas des paysans naturalistes en train de peiner au travail, mais plut\u00f4t des figures d\u2019athl\u00e8tes des champs en pleine action, proches de statues grecques.\u00bb Et le professeur associ\u00e9 de faire le lien avec l\u2019esth\u00e9tique des sportifs dans les ann\u00e9es 30, repr\u00e9sent\u00e9e notamment par une Riefenstahl lorsqu\u2019elle filme les Jeux olympiques de Berlin.<\/p>\n<p><strong>Ces images prolongent l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire du po\u00e8te<\/strong><\/p>\n<p>La composante \u00e9rotique chez Roud n\u2019\u00e9tait pas inconnue de son vivant, mais elle \u00e9tait masqu\u00e9e: on n\u2019en parlait pas. Pour certains commentateurs, mettre en avant ces images serait revenu \u00e0 \u00e9voquer une homosexualit\u00e9 possible, \u00e0 quitter le plan artistique pour entrer dans le domaine du priv\u00e9. Sentiment que nuance aujourd\u2019hui le pr\u00e9sident de l\u2019Association: \u00abPeu importe que Roud ait \u00e9t\u00e9 homosexuel ou non. D\u2019ailleurs, ce n\u2019est pas parce qu\u2019on est homosexuel qu\u2019on d\u00e9veloppe forc\u00e9ment une esth\u00e9tique homosexuelle. Il est possible de passer par l\u2019\u00e9vocation d\u2019une femme. Je ne me prononce pas sur l\u2019homosexualit\u00e9 de l\u2019auteur, mais il y a une composante \u00e9rotique du corps masculin dans sa photographie, qui a donc \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e et construite. Le reconna\u00eetre, ce n\u2019est pas tomber dans des anecdotes intimes \u00e0 la fa\u00e7on de Sainte-Beuve, mais simplement d\u00e9crire son esth\u00e9tique.\u00bb<\/p>\n<p>Quel \u00e9clairage ce fonds photographique apporte-t-il ? \u00abL\u2019\u0153uvre de Roud est fragmentaire, diss\u00e9min\u00e9e, li\u00e9e \u00e0 des figures ou \u00e0 des moments pr\u00e9cis; on la lit diff\u00e9remment lorsqu\u2019on la met en dialogue avec sa photo, qui arr\u00eate ces instants, ou qui en est un compl\u00e9ment, voire un prolongement\u00bb, d\u00e9clare Daniel Maggetti. Le regard nouveau qu\u2019on porte sur les textes en ayant pris connaissance des photographies induit une perte de terrain du sacr\u00e9 face au profane. L\u2019acc\u00e8s \u00e0 ce fameux \u00abparadis humain\u00bb tant recherch\u00e9 par le po\u00e8te ne serait-il pas donn\u00e9 par la beaut\u00e9 des corps et par leur c\u00e9l\u00e9bration dans le d\u00e9sir ? C\u2019est en cela pr\u00e9cis\u00e9ment que l\u2019\u0153uvre photographique de Gustave Roud se r\u00e9v\u00e8le r\u00e9solument moderne, ou plut\u00f4t intemporelle. Et Antonio Rodriguez de conclure : \u00abQui que l\u2019on soit, et quelle que soit notre identit\u00e9 sexuelle, ces photographies touchent, parce qu\u2019elles c\u00e9l\u00e8brent le d\u00e9sir par le regard et la beaut\u00e9 tragique qui le constitue.\u00bb Tel le chant m\u00e9lancolique de la s\u00e9paration toujours irr\u00e9solue entre le sujet d\u00e9sirant et l\u2019objet du d\u00e9sir.<\/p>\n<figure id=\"attachment_6390\" aria-describedby=\"caption-attachment-6390\" style=\"width: 386px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-6390\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2015\/04\/roud_60_enc.jpg\" alt=\"Gustave Roud Photographi\u00e9 par Simone Oppliger. \u00a9 Fonds G. Roud, CRLR \/ \u00a9 M\u00e9moires d\u2019Ici, Centre de recherche et de documentation du Jura bernois, fonds Simone Oppliger\" width=\"386\" height=\"259\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-6390\" class=\"wp-caption-text\">Gustave Roud<br \/>Photographi\u00e9 par Simone Oppliger.<br \/>\u00a9 Fonds G. Roud, CRLR \/<br \/>\u00a9 M\u00e9moires d\u2019Ici, Centre de recherche et de documentation du Jura bernois, fonds Simone Oppliger<\/figcaption><\/figure>\n<h3>L&rsquo;Ann\u00e9e Gustave Roud<\/h3>\n<p>En collaboration exceptionnelle avec des institutions hors de l\u2019UNIL, l\u2019Ann\u00e9e Gustave Roud promet mille et une d\u00e9couvertes savoureuses.<\/p>\n<p><strong>Un site<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>A partir du site de l\u2019Association des Amis de Gustave Roud, un nouveau site de r\u00e9f\u00e9rence vient d\u2019\u00eatre inaugur\u00e9: biographie illustr\u00e9e avec de nombreux documents in\u00e9dits, exposition de photographies du Fonds de la BCU, actualit\u00e9s sur l\u2019auteur. <a href=\"https:\/\/gustave-roud.ch\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">gustave-roud.ch<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<p><strong>Trois livres<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li><em>Gustave Roud, la plume et le regard.<\/em> Dirig\u00e9 par Philippe Kaenel et Daniel Maggetti. Ed. Infolio, octobre 2015.<\/li>\n<li><em>Chez Gustave Roud: une demeure en po\u00e9sie.<\/em> Dirig\u00e9 par Anne-Fr\u00e9d\u00e9rique Schlaepfer, avec des photographies de Philippe Pache et Gustave Roud, accompagn\u00e9es de textes de Georges Borgeaud, Philippe Jaccottet, Antonio Rodriguez et Pierre-Alain T\u00e2che. Ed. Infolio, octobre 2015.<\/li>\n<li><em>Correspondance C. F. Ramuz &#8211; Gustave Roud.<\/em> Edition \u00e9tablie et comment\u00e9e par Ivana Bogevic et Daniel Maggetti. Cahiers Gustave Roud N\u00b0 16, 2016.<\/li>\n<\/ul>\n<p><strong>Quatre expositions<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>Roud &#8211; Burnand, deux visions de la campagne. Du 20 mai au 29 novembre 2015, Moudon, Mus\u00e9e Eug\u00e8ne-Burnand.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.eugene-burnand.ch\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">www.eugene-burnand.ch<\/a><\/li>\n<li>Gustave Roud, Le monde des signes et l\u2019univers des choses. Du 27 juin au 25 octobre 2015, Montricher, Fondation Jan Michalski.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.fondation-janmichalski.com\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">www.fondation-janmichalski.com<\/a><\/li>\n<li>Gustave Roud: correspondances \u00e9lectives. Du 10 septembre au 31 janvier, Lausanne, Biblioth\u00e8que cantonale et universitaire de Lausanne, site Riponne.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.bcu-lausanne.ch\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">www.bcu-lausanne.ch<\/a><\/li>\n<li>Gustave Roud, les traces \u00e9parses du paradis. Du 8 octobre au 13 d\u00e9cembre 2015, Mus\u00e9e d\u2019art de Pully.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.musees.vd.ch\/fr\/musee-de-pully\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">www.musees.vd.ch\/fr\/musee-de-pully<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<p><strong>Et encore&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Le Centre de recherches sur les lettres romandes f\u00eate ses 50 ans cette ann\u00e9e. Il sera pr\u00e9sent au Livre sur les quais 2015, du 4 au 6 septembre \u00e0 Morges. Un site iconographique consacr\u00e9 \u00e0 la vie litt\u00e9raire romande en images vient d\u2019\u00eatre ouvert. Extraits des fonds Suzi Pilet, Henry-Louis Mermod, Ren\u00e9 Auberjonois, Charles Cl\u00e9ment, Alexandre Cingria, etc.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/crlrimages\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/wp.unil.ch\/crlrimages<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A l\u2019initiative du Centre de recherches sur les lettres romandes, qui f\u00eate son 50e anniversaire, trois professeurs en Lettres ont lanc\u00e9 une \u00abAnn\u00e9e Roud 2015\u00bb, soit des publications et des &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":825,"featured_media":6416,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[13144,42147],"tags":[16433],"class_list":{"0":"post-6467","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-art-et-litterature","8":"category-no-60","9":"tag-anne-sylvie-sprenger"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6467","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/users\/825"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6467"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6467\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6416"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6467"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6467"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6467"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}