{"id":4651,"date":"2013-05-23T08:15:52","date_gmt":"2013-05-23T06:15:52","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=4651"},"modified":"2020-07-29T14:46:17","modified_gmt":"2020-07-29T12:46:17","slug":"un-suspect-a-le-droit-de-mentir-et-il-ne-sen-prive-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/un-suspect-a-le-droit-de-mentir-et-il-ne-sen-prive-pas\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Un suspect a le droit de mentir et il ne s&rsquo;en prive pas\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_4466\" aria-describedby=\"caption-attachment-4466\" style=\"width: 590px\" class=\"wp-caption alignnone\"><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2013\/05\/police_gd.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-4466\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2013\/05\/police_gd.jpg\" alt=\"Olivier Gu\u00e9niat. Photo Nicole Chuard \u00a9 UNIL\" width=\"590\" height=\"401\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2013\/05\/police_gd.jpg 590w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2013\/05\/police_gd-383x260.jpg 383w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2013\/05\/police_gd-135x93.jpg 135w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2013\/05\/police_gd-160x110.jpg 160w\" sizes=\"auto, (max-width: 590px) 100vw, 590px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-4466\" class=\"wp-caption-text\">Olivier Gu\u00e9niat. Photo Nicole Chuard \u00a9 UNIL<\/figcaption><\/figure>\n<p><em>Commandant de police et charg\u00e9 de cours \u00e0 l\u2019UNIL, Olivier Gu\u00e9niat a livr\u00e9 r\u00e9cemment ses bons plans pour mener des interrogatoires de police. L\u2019ouvrage scientifique est devenu un best-seller inattendu. Retour sur un ph\u00e9nom\u00e8ne et plong\u00e9e dans les coulisses des commissariats.<\/em><\/p>\n<p>L\u2019un est chef de police, l\u2019autre est commissaire et n\u00e9gociateur en situation de crise. Tous les deux sont des policiers aguerris qui ont de longues heures d\u2019interrogatoires derri\u00e8re eux. Olivier Gu\u00e9niat et son coll\u00e8gue Fabio Benoit ont r\u00e9cemment publi\u00e9 ensemble un ouvrage intitul\u00e9 <em>Les secrets des interrogatoires et des auditions de police<\/em>. On y d\u00e9couvre un savant m\u00e9lange de criminologie, de polar, de situations v\u00e9cues et de conseils pour r\u00e9ussir ses interrogatoires.<\/p>\n<p>Le livre, destin\u00e9 avant tout \u00e0 la formation des coll\u00e8gues, nous ouvre les portes des commissariats suisses. Comment les policiers font-ils parler les criminels? Quelles sont leurs m\u00e9thodes? Ont-ils des points communs avec Columbo? Olivier Gu\u00e9niat et Fabio Benoit racontent. Tant et si bien que l\u2019ouvrage est rapidement devenu un best-seller en Suisse, mais aussi en France, et il a d\u00fb \u00eatre r\u00e9\u00e9dit\u00e9.<\/p>\n<p>Plong\u00e9e dans cet univers fascinant avec Olivier Gu\u00e9niat pour guide.<\/p>\n<p><strong>Un interrogatoire, c\u2019est d\u2019abord une affaire d\u2019ambiance. A vous lire, on d\u00e9couvre que le d\u00e9cor doit \u00eatre tr\u00e8s froid\u2026<\/strong><br \/>\nOui. Il faut que l\u2019attention du suspect soit enti\u00e8rement tourn\u00e9e vers le lien que nous essayons d\u2019\u00e9tablir avec lui. On doit donc \u00e9viter de lui offrir une \u00e9chappatoire, par exemple une fen\u00eatre tourn\u00e9e vers l\u2019ext\u00e9rieur. Et on supprime tous les \u00e9l\u00e9ments perturbateurs: les t\u00e9l\u00e9phones sont \u00e9teints, personne n\u2019entre dans la salle d&rsquo;audition. Le d\u00e9cor doit \u00eatre glacial, parce que cette froideur favorise la chaleur dans la relation que les enqu\u00eateurs cherchent \u00e0 \u00e9tablir avec le pr\u00e9venu.<\/p>\n<p><strong>Le d\u00e9cor est clinique, mais l\u2019interrogatoire doit commencer chaleureusement. Vous recommandez la poign\u00e9e de main, le sourire, et vous conseillez m\u00eame de prendre des nouvelles de la famille\u2026<\/strong><br \/>\nParce que nous voulons favoriser l\u2019empathie avec le suspect. Et apr\u00e8s ces d\u00e9buts, on entre dans une phase plus tactique, o\u00f9 nous allons alterner les strat\u00e9gies, tout en essayant de rester dans cette relation respectueuse. Parce que, quand l\u2019atmosph\u00e8re devient extr\u00eamement tendue, l\u2019enqu\u00eateur s\u2019\u00e9puise et le pr\u00e9venu n\u2019a pas envie de se confier et de raconter des choses intimes. On cherche donc \u00e0 l\u2019\u00e9viter.<\/p>\n<p><strong>Vous conseillez d\u2019installer le suspect sur une chaise qui n\u2019est pas attach\u00e9e, pour qu\u2019il puisse bouger. Vous n\u2019avez pas peur qu\u2019il utilise ce meuble comme une arme?<\/strong><br \/>\nNous prenons le risque, parce que \u00e7a nous permet de mieux observer ses r\u00e9actions, et parce que la violence survient tr\u00e8s rarement quand on pratique le respect. Dans la partie d\u2019\u00e9checs qui se joue entre le suspect et nous, l\u2019empathie est la premi\u00e8re des armes, m\u00eame si c\u2019est une arme douce. Si on arrive \u00e0 \u00e9tablir un lien de confiance avec la personne interrog\u00e9e, il y a peu de risque qu\u2019elle r\u00e9ponde avec de la violence. \u00c7a n\u2019arrive pratiquement jamais.<\/p>\n<p><strong>On d\u00e9couvre dans votre livre que vous n\u2019utilisez pas certaines m\u00e9thodes que l\u2019on voit beaucoup dans les films ou \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Vous ne donnez pas de coups sur la t\u00eate avec un bottin de t\u00e9l\u00e9phone, comme dans \u00abLes Ripoux\u00bb. Vous ne braquez pas de lumi\u00e8re crue dans les yeux en criant: \u00abNous avons les moyens de vous faire parler!\u00bb\u2026<\/strong><br \/>\nC\u2019est exact. La violence est inadmissible, et nous essayons de l\u2019\u00e9radiquer de l\u2019interrogatoire. Nous nous interdisons aussi certaines m\u00e9thodes utilis\u00e9es aux Etats-Unis, qui consistent \u00e0 toucher la personne, \u00e0 tourner autour, \u00e0 la presser physiquement en entrant dans sa sph\u00e8re intime. Nous ne nous approchons pas du suspect en le postillonnant. Nous ne lui hurlons pas dans l\u2019oreille\u2026 D\u2019abord parce que c\u2019est interdit en Suisse, mais aussi parce que cela peut provoquer de faux aveux, car il y a des gens qui ne supportent absolument pas ces traitements. Ils sont en revanche admis et pratiqu\u00e9s aux Etats-Unis pour mettre une pression gigantesque sur le suspect, le stresser et rompre sa non-collaboration. En Suisse, nous enseignons des m\u00e9thodes plus respectueuses, et nous arrivons aux m\u00eames r\u00e9sultats.<\/p>\n<p><strong>Contrairement \u00e0 ce qu\u2019on voit souvent \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, vous ne n\u00e9gociez pas des arrangements avec les suspects en \u00e9change de bons tuyaux\u2026<\/strong><br \/>\nLa police suisse ne peut pas le faire. Nous ne mentons pas aux suspects, et nous ne leur racontons pas d\u2019histoire. Nous ne pouvons donc pas faire de promesses \u00e0 propos de la suite du processus judiciaire que nous ne ma\u00eetrisons pas. C\u2019est dommage, parce que cette possibilit\u00e9 de n\u00e9gocier serait un outil int\u00e9ressant dans certaines affaires, notamment de stup\u00e9fiants, mais c\u2019est une m\u00e9thode qui nous est interdite. Les Am\u00e9ricains le font, pas nous. Enfin, pas la police. A noter tout de m\u00eame que le procureur peut, dans certains cas, n\u00e9gocier la peine avec le pr\u00e9venu.<\/p>\n<p><strong>Il n\u2019y a pas non plus de d\u00e9tecteur de mensonge dans vos tiroirs. M\u00eame pour un suspect qui demanderait \u00e0 subir un test afin de prouver sa bonne foi\u2026<\/strong><br \/>\nNon, parce que cette technologie n\u2019est pas fiable. Certains suspects, comme les psychopathes, l\u2019esquivent \u00e0 merveille. Ils ma\u00eetrisent totalement leurs \u00e9motions, ils ne sont pas stress\u00e9s, ne transpirent pas ou n\u2019ont pas de battements de c\u0153ur mesurables. En revanche, nous voyons appara\u00eetre l\u2019imagerie \u00e0 r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRM). On lit de plus en plus d\u2019articles scientifiques \u00e0 ce sujet dans les revues sp\u00e9cialis\u00e9es. Il semblerait que, quand un individu ment ou qu\u2019il dit la v\u00e9rit\u00e9, les zones en activit\u00e9 de son cerveau ne sont pas les m\u00eames. De tels syst\u00e8mes, qui permettraient de prouver scientifiquement qu\u2019un suspect ment, sont commercialis\u00e9s aux Etats-Unis. Ils sont encore controvers\u00e9s, mais je suis absolument persuad\u00e9 que, dans une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, l\u2019IRM sera un des recours de la police.<\/p>\n<p><strong>On l\u2019a vu \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 et vous le faites dans la vraie vie: il vous arrive de jouer les na\u00effs comme Columbo\u2026<\/strong><br \/>\n\u00c7a d\u00e9pend de la personnalit\u00e9 qui se trouve en face de nous. Lui laisser croire qu\u2019elle est la plus forte est une tactique utile quand on veut la faire mentir. Protocoler des mensonges, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 un excellent r\u00e9sultat. On comprend que le suspect ment et on pourra adopter une autre strat\u00e9gie dans la suite de l\u2019enqu\u00eate. Avec certains pr\u00e9venus, cette technique donne des r\u00e9sultats merveilleux. Mais une monostrat\u00e9gie, comme celle de Columbo, ne peut pas r\u00e9ussir \u00e0 tous les coups, sauf si, comme lui, on a toujours affaire \u00e0 des personnalit\u00e9s plut\u00f4t fortes, qu\u2019on peut faire douter petit \u00e0 petit.<\/p>\n<p><strong>Comme on peut le voir au cin\u00e9ma, vous jouez au gentil et au m\u00e9chant flic\u2026<\/strong><br \/>\nOui. Celui qui joue le gentil doit capter l\u2019attention du suspect afin qu\u2019il se tourne syst\u00e9matiquement vers lui. Le m\u00e9chant l\u2019agresse, et le gentil semble lui tendre des perches. Ce jeu de r\u00f4le permet de pousser le pr\u00e9venu dans ses retranchements. Parfois, \u00e7a marche. Il arrive qu\u2019un suspect qui \u00e9tait ferm\u00e9 comme une hu\u00eetre s\u2019ouvre au gentil.<\/p>\n<p><strong>Et comme dans les vieux films fran\u00e7ais, vous r\u00e9p\u00e9tez inlassablement les m\u00eames questions\u2026<\/strong><br \/>\nOui, c\u2019est un rapport de force. Avec cette pratique, on signifie au suspect que nous n\u2019acceptons pas sa r\u00e9ponse et nous reposons la question tr\u00e8s souvent. Le suspect a le droit de mentir, et il ne s\u2019en prive pas. Mais mentir sur le long terme, c\u2019est harassant. Un enqu\u00eateur sait pertinemment qu\u2019un mensonge se construit, et que le suspect ne peut pas avoir tout pr\u00e9vu. Poser plusieurs fois les m\u00eames questions, de mani\u00e8re diff\u00e9rente et en connaissant d\u00e9j\u00e0 les r\u00e9ponses, c\u2019est encore une tactique quasiment infaillible pour confondre un suspect.<\/p>\n<p><strong>On d\u00e9couvre dans votre livre que vous avez regard\u00e9 la s\u00e9rie \u00abLie to me\u00bb\u2026<\/strong><br \/>\nEn fait, celui qui m\u2019int\u00e9resse, ce n\u2019est pas le Dr Lightman, le h\u00e9ros de la s\u00e9rie, mais Paul Ekman, le scientifique bien r\u00e9el qui a inspir\u00e9 le personnage de fiction. C\u2019est un v\u00e9ritable psychologue qui a vou\u00e9 sa vie \u00e0 la d\u00e9tection du mensonge, et qui est devenu un excellent connaisseur. La s\u00e9rie Lie to me fait souvent r\u00e9f\u00e9rence aux th\u00e9ories de Paul Ekman m\u00eame si, dans la vraie vie, \u00e7a ne marche pas aussi bien qu\u2019\u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. L\u2019important, pour nous, c\u2019est que l\u2019enqu\u00eateur soit en alerte et capable de d\u00e9tecter les signes du mensonge chez le pr\u00e9venu. Des microd\u00e9mangeaisons, des comportements plus grossiers comme avaler difficilement sa salive, rougir, etc. On doit \u00eatre attentif \u00e0 tout signe de stress qui indique que la personne risque de mentir.<\/p>\n<p><strong>Ces nouvelles techniques sont-elles beaucoup pratiqu\u00e9es dans les commissariats de Suisse?<\/strong><br \/>\nNon, c\u2019est vraiment nouveau. Elles t\u00e9moignent du rapprochement de la recherche scientifique et de la police. Avant, les deux mondes s\u2019ignoraient, et maintenant, ils se fr\u00e9quentent. Et j\u2019ai ce r\u00f4le d\u2019universitaire d\u2019amener la recherche le plus pr\u00e8s possible du m\u00e9tier, et de m\u00e9langer les deux autant que faire se peut. Je prends beaucoup d\u2019\u00e9tudiants dans la police, et \u00e7a cr\u00e9e des liens. Et l\u2019universit\u00e9 organise des cours m\u00e9tier pour augmenter les connaissances et favoriser l\u2019utilisation des produits de la recherche.<\/p>\n<p><strong> En quoi la r\u00e9alit\u00e9 des interviews que vous pratiquez est-elle diff\u00e9rente de ceux qu\u2019on voit \u00e0 la t\u00e9l\u00e9?<\/strong><br \/>\nLa diff\u00e9rence la plus importante, c\u2019est le temps. A la t\u00e9l\u00e9vision, l\u2019aveu est obtenu en quatre minutes. Moi, je n\u2019ai jamais v\u00e9cu cela. Un interrogatoire n\u00e9cessite en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale des dizaines d\u2019heures. Des fois plus. J\u2019ai fait des interrogatoires de plus de dix heures, en plusieurs fois, avec la m\u00eame personne. Reconstituer une heure de crime n\u00e9cessite des dizaines d\u2019heures d\u2019interrogatoire. Et c\u2019est encore plus compliqu\u00e9 quand on a affaire \u00e0 quatre personnes qui ont v\u00e9cu la m\u00eame sc\u00e8ne.<\/p>\n<p><strong>C\u2019est la seule diff\u00e9rence?<\/strong><br \/>\nNon, l\u2019autre grande diff\u00e9rence avec le cin\u00e9ma ou la t\u00e9l\u00e9vision, c\u2019est que nous ne recherchons pas des aveux. D\u2019abord parce qu\u2019il y en a de faux. Une \u00e9tude am\u00e9ricaine a montr\u00e9 que 20 \u00e0 25% des personnes condamn\u00e9es \u00e0 tort et disculp\u00e9es apr\u00e8s coup gr\u00e2ce \u00e0 une analyse g\u00e9n\u00e9tique avaient fait de faux aveux. Donc, plus que d\u2019une d\u00e9claration, nous avons besoin des d\u00e9tails, ne serait-ce que pour \u00e9viter que le suspect ne revienne sur ses aveux par la suite. L\u2019interrogatoire doit nous permettre de r\u00e9pondre aux questions qui? quand? quoi? o\u00f9? comment? C\u2019est compliqu\u00e9, et, \u00e0 la fin, on n\u2019obtient pas la v\u00e9rit\u00e9, mais juste la meilleure approximation possible de la v\u00e9rit\u00e9. La v\u00e9rit\u00e9 n\u2019existe pas, ou alors quand on a le film vid\u00e9o de la sc\u00e8ne. Et encore.<\/p>\n<p><strong>Quels sont vos vrais atouts pour faire parler les suspects?<\/strong><br \/>\nNos strat\u00e9gies. Il y en a de nombreuses et on les alterne. Souvent, le premier interrogatoire n\u2019est pas int\u00e9ressant. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, c\u2019est un \u00e9change pr\u00e9liminaire qui permettra, peut-\u00eatre au quatri\u00e8me ou au cinqui\u00e8me entretien, d\u2019obtenir des r\u00e9sultats pertinents. Voil\u00e0 pourquoi nous voulons que le pr\u00e9venu ait envie de nous revoir. Apr\u00e8s, tout va d\u00e9pendre de la personne qu\u2019on a en face de soi et de la mani\u00e8re dont elle interagit. Si le lien ne s\u2019\u00e9tablit pas, on change d\u2019enqu\u00eateur. Il faut saisir sa psychologie, et, pour cela, nous lui parlons volontiers d\u2019autre chose que de l\u2019affaire. On commence souvent par une biographie. Il faut tester sa m\u00e9moire, parce qu\u2019elle peut devenir subitement tr\u00e8s s\u00e9lective. On cherche \u00e0 savoir si le suspect a une bonne notion du temps, des d\u00e9tails, on \u00e9value ses facult\u00e9s intellectuelles, et, quand on aborde les faits incrimin\u00e9s, il va souvent nous r\u00e9pondre: \u00abJe ne sais plus\u00bb.<\/p>\n<p><strong>Comment continuer l\u2019interrogatoire?<\/strong><br \/>\nL\u2019id\u00e9e, c\u2019est d\u2019entra\u00eener le suspect dans ses propres contradictions. De le confronter \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments qu\u2019il ne peut pas avoir oubli\u00e9s. Et \u2013 c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il y a toute la subtilit\u00e9 \u2013 de l\u2019amener \u00e0 reconna\u00eetre lui-m\u00eame qu\u2019il a menti. On ne lui met pas un ticket de bus sous le nez avant de lui crier dans les oreilles: \u00abMenteur, \u00e0 cette heure, tu n\u2019\u00e9tais pas dans le cin\u00e9ma!\u00bb Nous pr\u00e9f\u00e9rons cultiver son propre doute, pour que la personne interrog\u00e9e se demande: \u00abQu\u2019est-ce qu\u2019ils ont? Qu\u2019est-ce que je peux affirmer sans \u00eatre contredit?\u00bb. C\u2019est souvent aussi simple que \u00e7a. Le suspect va tout faire pour \u00e9viter de se faire prendre en faute. Il g\u00e8re ce risque. Donc, cultiver le doute dans son esprit est l\u2019une de nos meilleures strat\u00e9gies. Si le suspect ne sait plus ce qu\u2019il peut dire ou pas, il y a des chances qu\u2019il se rapproche de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Des preuves scientifiques facilitent le travail\u2026<\/strong><br \/>\nBien s\u00fbr, parce que l\u00e0, on sait de mani\u00e8re mat\u00e9rielle ce qui s\u2019est pass\u00e9. Si le pr\u00e9venu nous dit \u00abJe ne suis jamais all\u00e9 dans cette maison\u00bb, alors que nous avons retrouv\u00e9 ses empreintes digitales sur un verre, ou qu\u2019il y a des traces de pas, nous n\u2019allons pas le contredire. On le laisse raconter, et on cultivera le doute par la suite. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il va l\u00e2cher le plus de d\u00e9tails, parce que, \u00e0 un moment donn\u00e9, il comprend que c\u2019est fini. Qu\u2019il vaut mieux jouer franc-jeu. Le suspect sait que son avenir est dans la balance. Si la qualit\u00e9 du lien de confiance entre nous est bonne, il va se demander?: je l\u2019ai dup\u00e9, que va-t-il penser de moi? Plus on a r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9tablir un lien de confiance avec lui, plus cette notion devient importante.<\/p>\n<p><strong>Vous n\u2019avez pas eu peur de donner des armes aux criminels en expliquant vos m\u00e9thodes d\u2019interrogatoires dans un livre?<\/strong><br \/>\nNon, pas du tout. Je pense que c\u2019est impossible de les r\u00e9utiliser, de les retenir toutes et de se dire, tiens, l\u2019inspecteur utilise cette strat\u00e9gie, ou alors celle-l\u00e0. Les d\u00e9linquants n\u2019ont rien \u00e0 gagner \u00e0 la lecture de notre livre, si ce n\u2019est de savoir qu\u2019ils seront trait\u00e9s de mani\u00e8re respectueuse et qu\u2019on ne cherchera pas \u00e0 les duper. Et puis, le document original qui a servi de base \u00e0 ce livre fait 600 pages, et nous n\u2019en avons publi\u00e9 que 200. Nous n\u2019avons pas tout d\u00e9voil\u00e9, nous ne sommes pas non plus entr\u00e9s dans les d\u00e9tails. Pour que ce soit utile \u00e0 un criminel, il faudrait reprendre les auditions film\u00e9es et les exercices que nous pratiquons dans la formation. Et puis il faudrait s\u2019entra\u00eener pour esquiver de tr\u00e8s nombreuses strat\u00e9gies\u2026<br \/>\nQuand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier cette probl\u00e9matique en 2002, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 compter les techniques que nous utilisions et j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 que nous mettions jusqu\u2019\u00e0 huit strat\u00e9gies en \u0153uvre durant un seul interrogatoire. Pour le suspect, c\u2019est dur de faire face.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Commandant de police et charg\u00e9 de cours \u00e0 l\u2019UNIL, Olivier Gu\u00e9niat a livr\u00e9 r\u00e9cemment ses bons plans pour mener des interrogatoires de police. 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