{"id":2112,"date":"2011-05-09T15:02:41","date_gmt":"2011-05-09T13:02:41","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=2112"},"modified":"2012-05-11T12:02:19","modified_gmt":"2012-05-11T10:02:19","slug":"jesus-a-t-il-voulu-fonder-le-christianisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/jesus-a-t-il-voulu-fonder-le-christianisme\/","title":{"rendered":"J\u00e9sus a-t-il voulu fonder le christianisme?"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_2202\" aria-describedby=\"caption-attachment-2202\" style=\"width: 530px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-2202\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2011\/05\/jesus.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"260\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2202\" class=\"wp-caption-text\">\u00a9 Ignatius Wooster - fotolia.com<\/figcaption><\/figure>\n<p><em><strong>L&rsquo;homme de Nazareth voulait-il fonder une nouvelle religion ? Non, r\u00e9pondent les sp\u00e9cialistes depuis quelques ann\u00e9es. J\u00e9sus voulait r\u00e9former le juda\u00efsme, et cette tentative a \u00e9chou\u00e9, avant que le message du Christ, retransmis par Paul, triomphe hors de Jud\u00e9e et convainque tout l&rsquo;Empire romain. Les explications de deux experts de l&rsquo;UNIL.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Qui a fond\u00e9 le christianisme?\u00a0\u00bb J\u00e9sus? Ses disciples? Saint Paul? L&#8217;empereur Constantin, qui promulgue en 313 l&rsquo;Edit de tol\u00e9rance de Milan, ouvrant ainsi une voie imp\u00e9riale au christianisme? Ou bien encore l&#8217;empereur Th\u00e9odose, qui transforme le christianisme en religion officielle de l&#8217;empire, en 380?<\/p>\n<p>Cette question provocante, deux professeurs honoraires de l&rsquo;Universit\u00e9 de Lausanne (UNIL), le bibliste Daniel Marguerat et l&rsquo;historien du christianisme ancien Eric Junod, l&rsquo;ont pos\u00e9e, en 2008, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;un cours public donn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;UNIL. Un expos\u00e9 dont ils ont laiss\u00e9 la trace au travers d&rsquo;un petit livre de quelque 120 pages (paru r\u00e9cemment aux Ed. Bayard\/Labor et Fides), et pr\u00e9cis\u00e9ment intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Qui a fond\u00e9 le christianisme\u00a0\u00bb?.<\/p>\n<h2>J\u00e9sus ne voulait pas fonder une nouvelle religion<\/h2>\n<p>Poser ainsi la question, c&rsquo;est pr\u00e9supposer que la r\u00e9ponse, les r\u00e9ponses, aujourd&rsquo;hui, ne coulent plus aussi simplement de source qu&rsquo;autrefois. En d&rsquo;autres termes, il n&rsquo;est plus si s\u00fbr aujourd&rsquo;hui que J\u00e9sus Christ soit le fondateur de cette religion qu&rsquo;on appelle christianisme. Il faut dire que le puzzle de la naissance du christianisme a beaucoup boug\u00e9 depuis la d\u00e9couverte, au milieu du si\u00e8cle dernier, de nombreux documents. Il a beaucoup boug\u00e9 aussi depuis que, il y a une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es, historiens et ex\u00e9g\u00e8tes ont red\u00e9couvert la juda\u00eft\u00e9 de J\u00e9sus.<\/p>\n<p>La parole au bibliste Daniel Marguerat: \u00ab\u00a0Effectivement, \u00e0 sonder les documents, on peut dire aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas dans l&rsquo;intention de J\u00e9sus le Nazar\u00e9en de fonder une nouvelle religion. R\u00e9former le juda\u00efsme, oui. Le r\u00e9nover le revivifier, certainement. Mais fonder une religion autonome, au sens o\u00f9 nous l&rsquo;entendons, voil\u00e0 qui n&rsquo;\u00e9tait s\u00fbrement pas l&rsquo;intention du Nazar\u00e9en. Sur ce point, la recherche est aujourd&rsquo;hui, et depuis une bonne vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es, unanime\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>J\u00e9sus tentait de r\u00e9inventer le juda\u00efsme<\/h2>\n<p>En d&rsquo;autres termes, lorsque J\u00e9sus pr\u00eache, lorsqu&rsquo;il gu\u00e9rit, lorsqu&rsquo;il convertit les c\u0153urs, il le fait dans le cadre de ce que nos sp\u00e9cialistes appellent la \u00ab\u00a0Synagogue\u00a0\u00bb, comprenons par l\u00e0 le juda\u00efsme. Un juda\u00efsme qui, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, \u00e9tait d&rsquo;une extraordinaire diversit\u00e9, d&rsquo;une extraordinaire multiplicit\u00e9, d&rsquo;un extraordinaire dynamisme.<\/p>\n<p>Plong\u00e9s dans ce bouillon de culture particuli\u00e8rement d\u00e9coiffant o\u00f9 tout le monde discute avec tout le monde, o\u00f9 fourmillent les tendances, les partis, les confr\u00e9ries, J\u00e9sus et ses disciples entrent alors dans la danse et tentent de r\u00e9inventer le juda\u00efsme, au sein du juda\u00efsme. Avec \u00e0 la clef, une urgence qui finira par effrayer les autorit\u00e9s religieuses d&rsquo;alors. On sait comment l&rsquo;histoire finit: aux clous d&rsquo;une croix.<\/p>\n<p>Mais il faudra attendre le milieu du IIe si\u00e8cle pour que le christianisme se pense comme un mouvement autonome, comme une religion en soi. \u00ab\u00a0Et si cela advient, c&rsquo;est pour une raison historique: cela est d\u00fb \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec de la r\u00e9forme que J\u00e9sus entendait apporter au juda\u00efsme\u00a0\u00bb, poursuit Daniel Marguerat. Dit autrement: le christianisme na\u00eet, au fond, de n&rsquo;avoir pu r\u00e9former le juda\u00efsme.<\/p>\n<h2>Le christianisme ne trahit pas la pens\u00e9e de J\u00e9sus<\/h2>\n<p>La question suivante br\u00fble les l\u00e8vres: J\u00e9sus n&rsquo;aurait-il, dans ce cas, rien \u00e0 voir avec le christianisme? Cette provocation ne laisse pas de marbre le bibliste Marguerat: \u00ab\u00a0Attention: dire que J\u00e9sus n&rsquo;a pas voulu fonder le christianisme est une chose. Mais en conclure aussit\u00f4t que l&rsquo;aventure du christianisme trahirait sa pens\u00e9e est nettement trop h\u00e2tif\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Car, pour Daniel Marguerat, le christianisme s&rsquo;est toujours compris comme un mouvement interpr\u00e9tant ce que J\u00e9sus a dit, ce qu&rsquo;il a articul\u00e9. En d&rsquo;autres termes, nuance le th\u00e9ologien: \u00ab\u00a0J\u00e9sus n&rsquo;est pas le fondateur du christianisme, mais il en est le fondement\u00a0\u00bb. A ce stade du puzzle, observons les pi\u00e8ces d\u00e9j\u00e0 reli\u00e9es: J\u00e9sus n&rsquo;a certes pas fond\u00e9 de religion. Mais le christianisme, en tant que tel, n&rsquo;est pas \u00e9tranger au mouvement de sa pens\u00e9e.<\/p>\n<h2>L&rsquo;\u00e9mergence de Paul de Tarse<\/h2>\n<p>Continuons d&rsquo;assembler les morceaux: dans le bouillonnement de philosophies, de sectes, de mouvements religieux et politiques qui agitent le temps du premier christianisme, la famille de pens\u00e9e gr\u00e9co-romaine entre bient\u00f4t en contact avec l&rsquo;enseignement du Christ. L&rsquo;enqu\u00eateur biblique assemble l\u00e0 d&rsquo;un coup une vaste \u00e9tendue du puzzle en train d&rsquo;appara\u00eetre: \u00ab\u00a0L&rsquo;\u00e9tincelle qui provoque la naissance du christianisme, c&rsquo;est la rencontre entre le juda\u00efsme et le cadre de pens\u00e9e gr\u00e9co-romain\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si cette \u00e9tincelle n&rsquo;avait pas eu lieu, le christianisme serait rest\u00e9 une secte juive\u00a0\u00bb, lance le bibliste qui brosse \u00e0 grands traits un paysage o\u00f9 l&rsquo;on aper\u00e7oit un groupe de juifs imbib\u00e9s de culture hell\u00e9nistique quitter J\u00e9rusalem pour migrer vers Antioche sur l&rsquo;Oronte. Ce sont ces hell\u00e9nistes, comme on les appelle, qui finiront par allumer la briquette de l&rsquo;universalisme chr\u00e9tien. Parmi eux, une figure \u00e9merge, des plus brillantes: Paul de Tarse.<\/p>\n<h2>Saint Paul est-il le v\u00e9ritable inventeur du christianisme?<\/h2>\n<p>Paul, le nom fait \u00e9videmment tilt: serait-ce donc lui, Paul, l&rsquo;inventeur du christianisme, comme ont essay\u00e9 de nous en persuader, singuli\u00e8rement remont\u00e9s contre lui, le XIXe si\u00e8cle de Nietzsche et le XXe si\u00e8cle de l&rsquo;historien Adolf von Harnack? Trop simple, trop tranchant, trop simplificateur, diagnostique Daniel Marguerat: \u00ab\u00a0Disons plut\u00f4t: Paul de Tarse n&rsquo;a pas fond\u00e9 le christianisme, mais il a \u00e9t\u00e9 absolument d\u00e9cisif dans la fixation de l&rsquo;identit\u00e9 chr\u00e9tienne\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>A ce stade du puzzle, les yeux du professeur p\u00e9tillent, l&rsquo;esquisse du paysage prend des allures \u00e9piques: \u00ab\u00a0Le christianisme n&rsquo;aurait pu devenir une religion universelle sans l&rsquo;intervention g\u00e9niale de Paul qui formule l&rsquo;image d&rsquo;un Dieu universel, le Dieu de tous et de chacun, qu&rsquo;il soit juif ou grec, esclave ou homme libre, homme ou femme. C&rsquo;est le fameux passage de la Lettre aux Galates, chapitre III, verset 28. Cette formulation pr\u00e9cise est possible gr\u00e2ce aux cat\u00e9gories qu&rsquo;offre une culture gr\u00e9co-romaine impr\u00e9gn\u00e9e tr\u00e8s fortement du r\u00eave d&rsquo;universalit\u00e9. Paul se sert de ces ressorts pour reformuler la pens\u00e9e de J\u00e9sus. Et du m\u00eame coup l&rsquo;ouvrir au monde\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>L&rsquo;apport de Paul au christianisme<\/h2>\n<p>Fort bien, mais ce \u00ab\u00a0reframing\u00a0\u00bb, comme disent nos amis anglophones, ce recadrage, si c&rsquo;est l&rsquo;\u0153uvre de Paul, pourquoi lui d\u00e9nier le brevet de fondateur du christianisme, dans la foul\u00e9e de ce qu&rsquo;en pensaient Nietzsche et von Harnack?<\/p>\n<p>Daniel Marguerat ne se laisse pas si facilement d\u00e9monter: cette reformulation paulinienne, elle prend appui, elle se base, elle est issue de ce qu&rsquo;il appelle \u00ab\u00a0l&rsquo;intense surprise de la croix\u00a0\u00bb. Or la croix, Paul ne l&rsquo;a pas invent\u00e9e. Sa t\u00e2che \u00e0 lui, dans l&rsquo;\u00e9conomie du christianisme, c&rsquo;est d&rsquo;en expliquer le sens, d&rsquo;en dresser les tenants et les aboutissants, d&rsquo;en tirer les conclusions &#8211; voil\u00e0 son apport.<\/p>\n<h2>J\u00e9sus fraie avec les impurs, c&rsquo;est ce qui f\u00e2che ses contemporains<\/h2>\n<p>\u00abOn voit le raisonnement: si la r\u00e9v\u00e9lation de la croix d\u00e9joue tout ce qui avait \u00e9t\u00e9 dit ou pens\u00e9 jusque-l\u00e0 sur Dieu, alors il n&rsquo;existe plus d&rsquo;acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 au salut. C&rsquo;est le sens de la Lettre aux Romains, chapitre I, verset 16: \u00ab\u00a0Car je n&rsquo;ai pas honte de l&rsquo;Evangile: il est puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du juif d&rsquo;abord, puis du Grec\u00a0\u00bb. L&rsquo;apport de Paul a un nom: l&rsquo;universalisme.<\/p>\n<p>A quoi Daniel Marguerat ajoute une hypoth\u00e8se \u00e9clairante des raisons qui ont pr\u00e9cipit\u00e9 la chute et la mort de J\u00e9sus: le clash entre le Nazar\u00e9en et la Synagogue n&rsquo;est d\u00fb ni \u00e0 sa (pr\u00e9tendue) pr\u00e9tention \u00e0 \u00eatre le Messie, ni \u00e0 son interpr\u00e9tation particuli\u00e8rement libre de la Torah.<\/p>\n<p>Pour Daniel Marguerat, la raison est ailleurs: \u00ab\u00a0Le litige r\u00e9side dans la question de la puret\u00e9. J\u00e9sus remet en cause la puret\u00e9 rituelle. Il fraie avec des impurs, des p\u00e9cheurs, des collecteurs d&rsquo;imp\u00f4ts, des prostitu\u00e9es, des femmes adult\u00e8res, et pire encore, des l\u00e9preux. Il consid\u00e8re que la puret\u00e9 n&rsquo;est pas une question rituelle, mais une question morale\u00a0\u00bb. Et Daniel Marguerat de citer Marc, chapitre VII, verset 15: \u00ab\u00a0Il n&rsquo;y a rien d&rsquo;ext\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;homme qui puisse le rendre impur en p\u00e9n\u00e9trant en lui, mais ce qui sort de l&rsquo;homme, voil\u00e0 ce qui rend l&rsquo;homme impur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le bibliste saisit cette pi\u00e8ce du puzzle et conclut: \u00ab\u00a0Pareille red\u00e9finition de la puret\u00e9 est proprement r\u00e9volutionnaire. Ce faisant, J\u00e9sus instaure \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;Isra\u00ebl l&rsquo;acc\u00e8s pour tous, purs ou impurs, \u00e0 Dieu. Cet universalisme interne \u00e0 Isra\u00ebl et pr\u00f4n\u00e9 par le Christ, Paul lui donnera une envergure mondiale. Sans pour autant couper le christianisme de ses origines juives, car, pour Paul, cet universalisme est l&rsquo;extension du salut d&rsquo;Isra\u00ebl\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>Comment les pa\u00efens parlaient de J\u00e9sus<\/h2>\n<p>A ce stade de reconstitution du puzzle, ce sont principalement les sources chr\u00e9tiennes que nous avons assembl\u00e9es, avec l&rsquo;aide du th\u00e9ologien et bibliste. Et les contemporains non embarqu\u00e9s sur le navire chr\u00e9tien, qu&rsquo;en pensent-ils, eux? Pour r\u00e9unir cette partie de l&rsquo;ouvrage, Eric Junod, historien du christianisme ancien, remue maintenant avec nous les pi\u00e8ces \u00ab\u00a0pa\u00efennes\u00a0\u00bb du work in progress.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ce qui int\u00e9resse aujourd&rsquo;hui la recherche des premi\u00e8res sources pa\u00efennes sur J\u00e9sus, les chr\u00e9tiens et le christianisme, c&rsquo;est non pas tellement que ces sources en disent peu de chose. Mais c&rsquo;est comment elles le disent, et pourquoi elles en disent si peu\u00a0\u00bb, constate l&rsquo;historien.<\/p>\n<p>Comment les premiers auteurs pa\u00efens parlent-ils de J\u00e9sus et du mouvement qui l&rsquo;entoure? Ils consid\u00e8rent tout cela comme une superstition, \u00ab\u00a0comme un mouvement pas fiable, obscur, pas int\u00e9gr\u00e9, n&rsquo;ayant pas de statut, ni de reconnaissance. En un mot, les gens qui se r\u00e9clament de ce Christ sont des gens suspects. Et leur personnage de r\u00e9f\u00e9rence, J\u00e9sus, est du m\u00eame acabit\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0Les chr\u00e9tiens sont \u00e0 la marge de la marge\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>J\u00e9sus n&rsquo;est donc pas tr\u00e8s consid\u00e9r\u00e9 par ces auteurs? \u00ab\u00a0J\u00e9sus est un personnage qui a mal fini, un condamn\u00e9 \u00e0 mort, un crucifi\u00e9. Triste fin, mort infamante. Dans l&rsquo;esprit de ces auteurs pa\u00efens, si on a \u00e9t\u00e9 crucifi\u00e9, c&rsquo;est qu&rsquo;on a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9; si on a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9, c&rsquo;est qu&rsquo;on est coupable\u2026 donc le personnage de r\u00e9f\u00e9rence de ces chr\u00e9tiens remuants n&rsquo;est pas un personnage recommandable\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>On saisit la boucle: pas \u00e9tonnant, dans un premier temps, que des auteurs aussi importants que Su\u00e9tone, Tacite ou Pline le Jeune, ne s&rsquo;int\u00e9ressent gu\u00e8re \u00e0 une secte aussi peu prestigieuse et \u00e9tay\u00e9e par un aussi peu fr\u00e9quentable initiateur: \u00ab\u00a0Les chr\u00e9tiens ne sont consid\u00e9r\u00e9s au mieux que comme des dissidents de dissidents. Ils sont \u00e0 la marge de la marge\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0On ne cherche pas \u00e0 d\u00e9molir un mouvement si on ne per\u00e7oit pas un danger\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Les choses changent avec des philosophes comme Celse, qui lan\u00e7a dans son \u00abDiscours v\u00e9ritable\u00bb un vrai br\u00fblot contre J\u00e9sus et les chr\u00e9tiens. \u00ab\u00a0Un brillant esprit, ce Celse, un auteur quasi voltairien et qui conduit une charge impitoyable contre ses adversaires chr\u00e9tiens\u00a0\u00bb, pointe Eric Junod, qui poursuit: \u00ab\u00a0Son attitude est \u00e9videmment hautement symptomatique, car on ne s&rsquo;acharne pas sur une personne, on ne cherche pas \u00e0 d\u00e9molir aussi syst\u00e9matiquement un mouvement si on ne per\u00e7oit pas un danger, si on ne per\u00e7oit pas que cette personne, ce mouvement sont mena\u00e7ants et constituent un danger pour l&rsquo;Empire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Eric Junod poursuit: \u00ab\u00a0Avant lui, en 110-120, date de nos premiers t\u00e9moignages pa\u00efens, les chr\u00e9tiens ne sont consid\u00e9r\u00e9s que comme une sous-secte du juda\u00efsme, quelque chose de tout \u00e0 fait n\u00e9gligeable. Avec Celse, aux environs des ann\u00e9es 170, les choses changent. La secte, le personnage, commencent \u00e0 constituer un danger\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En ce sens, Celse est assez perspicace. \u00ab\u00a0Il se rend compte que, si les chr\u00e9tiens triomphent, c&rsquo;est toute la culture hell\u00e9nistique, toute la sagesse accumul\u00e9e depuis les anciens Grecs, et transmise par Rome, qui va finir par passer aux oubliettes, pr\u00e9cise le professeur honoraire de l&rsquo;UNIL. Pire, c&rsquo;est l&rsquo;Empire m\u00eame qui va vaciller, puis s&rsquo;effondrer. Il y a chez Celse un vibrant appel au loyalisme. Il s&rsquo;\u00e9crie: ne reniez pas la raison, ne reniez pas la culture traditionnelle\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>Gr\u00e2ce \u00e0 la reformulation de Paul, le christianisme d\u00e9colle<\/h2>\n<p>Ces pi\u00e8ces pa\u00efennes du puzzle r\u00e9sonnent \u00e0 l&rsquo;unisson des interpr\u00e9tations de Daniel Marguerat: tant que le mouvement autour de J\u00e9sus reste amarr\u00e9 aux rivages juifs, peu de chose bouge. Mais qu&rsquo;il aborde, via les hell\u00e9nistes, aux horizons de la pens\u00e9e gr\u00e9co-romaine, qu&rsquo;il formule sa charge d&rsquo;universalit\u00e9 et la m\u00e8che est allum\u00e9e.<\/p>\n<p>La sous-secte prend alors son essor: gr\u00e2ce \u00e0 la reformulation de Paul, \u00e0 l&rsquo;ouverture du message du Nazar\u00e9en \u00e0 la terre enti\u00e8re, le christianisme d\u00e9colle. Et commence son irr\u00e9sistible ascension au firmament d&rsquo;un Empire qui d&rsquo;abord le combat, avant de le tol\u00e9rer, en 313 avec l&rsquo;Edit de Milan promulgu\u00e9 par Constantin; puis de l&rsquo;\u00e9treindre comme religion officielle avec l&rsquo;Edit de Thessalonique promulgu\u00e9 par Th\u00e9odose en 380.<\/p>\n<h2>Comment les premiers chr\u00e9tiens ont conquis l&rsquo;Empire romain<\/h2>\n<p>Et comment, outre le message d&rsquo;universalit\u00e9 dont il est porteur, le christianisme assura-t-il sa diffusion? Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette nouvelle question, une plong\u00e9e dans le dernier opus de Daniel Marguerat s&rsquo;impose: le th\u00e9ologien vient en effet de r\u00e9\u00e9diter, dans une version enti\u00e8rement revisit\u00e9e et compl\u00e9t\u00e9e, son \u00ab\u00a0Dieu des premiers chr\u00e9tiens\u00a0\u00bb (Labor et Fides). Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;analyse narratologique des textes des premiers chr\u00e9tiens, Daniel Marguerat passe au scanner le formidable arsenal rh\u00e9torique (comment l&rsquo;appeler autrement?) que les disciples de J\u00e9sus mirent en \u0153uvre pour t\u00e9moigner aupr\u00e8s des communaut\u00e9s et convaincre l&rsquo;Empire tout entier, ville apr\u00e8s ville, contr\u00e9e apr\u00e8s contr\u00e9e.<\/p>\n<h2>Un march\u00e9 religieux satur\u00e9<\/h2>\n<p>Sensible aux r\u00e9sonances des \u00e9poques, Daniel Marguerat analyse: \u00ab\u00a0Les premiers chr\u00e9tiens ont d\u00e9ploy\u00e9 leur foi nouvelle dans un monde culturel \u00e9clat\u00e9, o\u00f9 la concurrence religieuse s&rsquo;annon\u00e7ait f\u00e9roce: dieux romains remis au go\u00fbt du jour (apr\u00e8s un lifting orientalisant), cultes \u00e0 myst\u00e8re, mages et astrologues, cercles de la mouvance gnostique, Mithra et ses adorateurs masculins, Isis, S\u00e9rapis, Ascl\u00e9pios le dieu-m\u00e9decin, et l&#8217;empereur progressivement divinis\u00e9. Cette n\u00e9cessit\u00e9 de p\u00e9n\u00e9trer un march\u00e9 religieux satur\u00e9 explique la vigueur, la cr\u00e9ativit\u00e9 des premiers chr\u00e9tiens, et leur volont\u00e9 obstin\u00e9e de chercher les langages ad\u00e9quats \u00e0 dire Dieu\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ces langages, ils ont nom la parabole, le r\u00e9cit de miracle, la pr\u00e9dication du jugement dernier, les \u00e9vangiles, les r\u00e9cits d&rsquo;annonce de la r\u00e9surrection, l&rsquo;interpr\u00e9tation chr\u00e9tienne de l&rsquo;Ecriture juive. Tous, ils insistent sur l&rsquo;efficacit\u00e9 redoutable du storytelling, cet art rh\u00e9torique consistant \u00e0 raconter une histoire, afin de saisir ses interlocuteurs aux tripes et les mener \u00e0 l&rsquo;\u00e9piphanie de la r\u00e9v\u00e9lation.<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0Le christianisme n&rsquo;\u00e9tait pas pr\u00e9visible\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Dans le puzzle de r\u00e9ponses \u00e0 la question que nous posions \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e de cet article &#8211; \u00ab\u00a0Qui a fond\u00e9 le christianisme?\u00a0\u00bb &#8211; vient s&rsquo;ajouter la pile de pi\u00e8ces constitu\u00e9es par ces langages mis en \u0153uvre par les communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes pour dire avec le plus de conviction, le plus d&rsquo;efficacit\u00e9, le plus d&rsquo;impact, le message du Ressuscit\u00e9.<\/p>\n<p>Ces langages provoquent la prise de conscience, le changement, l&rsquo;adh\u00e9sion. Mis en \u0153uvre par les communaut\u00e9s de croyants, ils contribuent ainsi \u00e0 diss\u00e9miner cette parole, cette vision du monde et du destin des hommes qui finira par devenir le christianisme. \u00ab\u00a0En ce sens, le christianisme n&rsquo;\u00e9tait pas pr\u00e9visible\u00a0\u00bb, conclut Eric Junod. Et il reste un fascinant processus, un \u00e9nigmatique work in progress dont on ne finit pas de mesurer la complexit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: right\">Michel Danthe<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;homme de Nazareth voulait-il fonder une nouvelle religion ? Non, r\u00e9pondent les sp\u00e9cialistes depuis quelques ann\u00e9es. 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