{"id":193,"date":"2009-11-12T09:56:30","date_gmt":"2009-11-12T07:56:30","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=193"},"modified":"2012-05-15T17:00:40","modified_gmt":"2012-05-15T15:00:40","slug":"cinquante-ans-apres-sa-disparition-albert-camus-reste-notre-contemporain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/cinquante-ans-apres-sa-disparition-albert-camus-reste-notre-contemporain\/","title":{"rendered":"\u00abCinquante ans apr\u00e8s sa disparition, Albert Camus reste notre contemporain\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-194\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2010\/04\/albert_camus.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"260\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2010\/04\/albert_camus.jpg 530w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2010\/04\/albert_camus-300x147.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 530px) 100vw, 530px\" \/><\/p>\n<p><em><strong>Interview d\u2019Etienne Barilier, professeur associ\u00e9 \u00e0 la Section de fran\u00e7ais de la Facult\u00e9 des lettres de l\u2019UNIL.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Le 4 janvier 1960, l\u2019\u00e9crivain, philosophe et Prix Nobel de litt\u00e9rature Albert Camus trouvait la mort dans un accident de voiture. Un demi-si\u00e8cle plus tard, dans un monde qui n\u2019est plus le sien, quel h\u00e9ritage nous laisse-t-il? Les r\u00e9ponses d\u2019Etienne Barilier, professeur associ\u00e9 \u00e0 la Section de fran\u00e7ais de la Facult\u00e9 des lettres de l\u2019UNIL.<\/p>\n<p>Il a notamment \u00e9crit, en 1977, une th\u00e8se de doctorat intitul\u00e9e \u00abAlbert Camus, philosophie et litt\u00e9rature\u00bb (un ouvrage qui a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 aux Editions l\u2019\u00c2ge d\u2019Homme, \u00e0 Lausanne, en 1977)<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>\u00abL\u2019absurde na\u00eet de cette confrontation entre l\u2019appel humain et le silence d\u00e9raisonnable du monde\u00bb, \u00e9crivait Albert Camus dans \u00abLe Mythe de Sisyphe\u00bb. Que signifie l\u2019absurde dans sa pens\u00e9e?<\/em><\/p>\n<p>L\u2019homme a soif de sens, et le monde n\u2019a pas de sens: voil\u00e0 l\u2019absurde. Le jeune Camus (il n\u2019a pas trente ans quand il \u00e9crit \u00abLe Mythe de Sisyphe\u00bb) retrouve ici la pens\u00e9e et le tourment des philosophes existentialistes comme Kierkegaard, Jaspers ou Heidegger, qui sont tous sensibles au d\u00e9sespoir de l\u2019homme jet\u00e9 dans un monde insens\u00e9: la mort, la maladie, la souffrance, le malheur sont sans explication. Camus invoque aussi Dosto\u00efevski, pour qui l\u2019existence du mal est un scandale insupportable.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>La religion propose une r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019absurde. Le suicide en propose une autre, \u00e0 sa mani\u00e8re. Qu\u2019en pensait Camus?<\/em><\/p>\n<p>Il rejetait ces deux r\u00e9ponses. Dans son d\u00e9bat avec la religion, il reprochait \u00e0 Kierkegaard de trouver dans l\u2019absurde m\u00eame la preuve ou du moins le signe que Dieu existe. Il lui reprochait de faire le \u00absaut\u00bb de la foi, et de confondre le besoin de Dieu avec la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019existence de Dieu. Camus aimait \u00e0 dire qu\u2019il ne faut pas confondre ce qui est vrai avec ce qui est souhaitable. Il refusait donc de croire en une transcendance, m\u00eame s\u2019il reconnaissait que le besoin de Dieu est la forme la plus haute du besoin de sens. Quant au suicide, il le rejetait comme un moyen trop facile de trancher le n\u0153ud gordien: la contradiction entre l\u2019homme assoiff\u00e9 de r\u00e9ponse et le monde d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment muet, on ne la r\u00e9sout pas en supprimant un de ses deux termes, l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Mais alors, qu\u2019est-ce qui permet \u00e0 l\u2019homme d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019absurde?<\/em><\/p>\n<p>Au temps du \u00abMythe de Sisyphe\u00bb, Camus aurait r\u00e9pondu: rien, sinon d\u2019\u00abimaginer Sisyphe heureux\u00bb, ce qui, avouons-le, n\u2019est pas facile, puisque ce h\u00e9ros de la mythologie grecque ne fait, dans les Enfers, que rouler une pierre au sommet d\u2019une pente, \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9: la pierre retombe, et le m\u00eame effort \u00ababsurde\u00bb recommence. Mais apr\u00e8s \u00abLe Mythe de Sisyphe\u00bb, Camus \u00e9crit \u00abL\u2019homme r\u00e9volt\u00e9\u00bb. D\u00e9sormais, il ne s\u2019agit plus pour lui de constater simplement l\u2019absurde. Il s\u2019agit de mettre en valeur une force qui nous habite tous, et qui est la capacit\u00e9 de r\u00e9volte contre les malheurs du monde, contre les injustices humaines. Le monde ne r\u00e9pond rien \u00e0 nos questions, il ne propose aucun sens \u00e0 notre vie? Soit, mais nous pouvons, nous, lui donner un sens, et c\u2019est cela qui compte. D\u00e9sormais, il ne s\u2019agit plus d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019absurde mais de le combattre. Dans \u00abLa Peste\u00bb, qui est le pendant romanesque de \u00abL\u2019homme r\u00e9volt\u00e9\u00bb, le h\u00e9ros et narrateur est un m\u00e9decin. Le m\u00e9decin ne passe pas sa journ\u00e9e \u00e0 se demander si la souffrance est absurde ou non. Il la soigne.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Jean Daniel, le directeur du Nouvel Observateur, publiait en 2006 un ouvrage intitul\u00e9 \u00abAvec Camus\u00bb, et sous-titr\u00e9 \u00abPour r\u00e9sister \u00e0 l\u2019air du temps\u00bb. Est-ce qu\u2019\u00e0 vos yeux la pens\u00e9e de Camus reste d\u2019actualit\u00e9?<\/em><\/p>\n<p>Oui, pour la simple raison que cette pens\u00e9e n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 parasit\u00e9e par les id\u00e9ologies de son temps. En particulier, elle a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la fascination du marxisme qui a troubl\u00e9 ou \u00e9gar\u00e9 tant d\u2019esprits, \u00e0 commencer par celui de Sartre. Aujourd\u2019hui que nous sommes sortis du marxisme (je parle de l\u2019id\u00e9ologie marxiste, non de la philosophie de Marx, qui reste \u00e9videmment digne d\u2019\u00eatre connue et m\u00e9dit\u00e9e), le langage de Camus, \u00e0 la fois intelligent, lumineux, simple et humain, nous touche imm\u00e9diatement. Et cette libert\u00e9 qu\u2019il avait face aux id\u00e9ologies de son temps, il nous permet de l\u2019avoir face aux id\u00e9ologies de notre temps \u00e0 nous. Rien de tel, pour nos esprits toujours menac\u00e9s d\u2019\u00eatre tordus, que la fr\u00e9quentation d\u2019un esprit droit.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Camus publie \u00abLe Mythe de Sisyphe\u00bb en 1942, en pleine Seconde Guerre mondiale. C\u2019est toujours le monde concret, et l\u2019histoire en train de se faire, qui nourrit sa pens\u00e9e. Le monde actuel l\u2019aurait-il \u00e9galement inspir\u00e9?<\/em><\/p>\n<p>Pour \u00abLe Mythe de Sisyphe\u00bb, s\u2019il l\u2019avait \u00e9crit trois ans plus tard, il aurait assur\u00e9ment m\u00e9dit\u00e9 sur la r\u00e9alit\u00e9 du g\u00e9nocide juif et des camps de la mort, lieu de l\u2019absurde supr\u00eame. Mais en 1942, cette r\u00e9alit\u00e9-l\u00e0 n\u2019\u00e9tait pas encore connue. L\u2019homme r\u00e9volt\u00e9, quant \u00e0 lui, en d\u00e9coud avec la pr\u00e9tention du communisme sovi\u00e9tique \u00e0 d\u00e9tenir la v\u00e9rit\u00e9 sur l\u2019homme et la soci\u00e9t\u00e9, et \u00e0 faire advenir le bonheur sur terre. Vivant aujourd\u2019hui, Camus r\u00e9fl\u00e9chirait sans nul doute sur le monde d\u2019apr\u00e8s la chute du Mur de Berlin, d\u2019apr\u00e8s le 11 septembre 2001, et sur les nouveaux antagonismes dont il est le th\u00e9\u00e2tre. J\u2019aime d\u2019ailleurs \u00e0 citer une phrase qu\u2019il \u00e9crivit d\u00e8s 1946 dans le journal Combat: \u00abLe choc des empires est d\u00e9j\u00e0 en passe de devenir secondaire, par rapport au choc des civilisations\u2026 Dans dix ans, dans cinquante ans, c\u2019est la pr\u00e9\u00e9minence de la civilisation occidentale qui sera remise en question.\u00bb \u00abDans cinquante ans\u00bb: eh bien! nous y sommes.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>\u00abLa Chute\u00bb se pr\u00e9sente comme la confession d\u2019un homme, Jean-Baptiste Clamence, rattrap\u00e9 par ses remords, et qui s\u2019accuse lui-m\u00eame tout en accusant le monde entier, en \u00abjuge-p\u00e9nitent\u00bb. Peut-on en tirer une morale pour notre \u00e9poque?<\/em><\/p>\n<p>J\u2019ai d\u2019abord envie de vous r\u00e9pondre: non. Non, parce que \u00abLa Chute\u00bb est une \u0153uvre de fiction, une \u0153uvre d\u2019ailleurs admirable de concision, de subtilit\u00e9, de limpide complexit\u00e9. Or, d\u2019une \u0153uvre de fiction, on ne peut pas tirer de morale, du moins directement. Une \u0153uvre de fiction n\u2019est pas faite pour cela. Elle nous offre un monde, et libre \u00e0 nous de tracer nos chemins dans ce monde. Ainsi, le lecteur de \u00abLa Chute peut\u00bb, s\u2019il le veut, se d\u00e9sint\u00e9resser de la dimension morale de cette \u0153uvre, pour n\u2019y voir que la splendeur esth\u00e9tique, celle d\u2019un diamant aux mille facettes. J\u2019insiste sur ce point, parce qu\u2019on a trop souvent fait de Camus un professeur de morale, et lu ses livres comme des hom\u00e9lies humanistes. Or Camus est un artiste autant qu\u2019il est un penseur. Et c\u2019est parce qu\u2019il est un artiste que son \u0153uvre nous touche, nous \u00e9meut \u2013 et nous fait penser.<br \/>\nCela dit, \u00abLa Chute\u00bb op\u00e8re une descente vertigineuse dans les ab\u00eemes humains. Je ne crois pas qu\u2019on puisse en tirer une morale pour notre \u00e9poque, mais je crois que l\u2019homme d\u2019aujourd\u2019hui peut y d\u00e9couvrir, comme en un miroir, et derri\u00e8re un voile d\u2019ironie, son propre myst\u00e8re moral, le myst\u00e8re de l\u2019impossible innocence (le sens religieux du titre n\u2019a d\u2019ailleurs \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 personne).<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Longtemps, on a tax\u00e9 Camus de moraliste, et on lui a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 Sartre. Sa pens\u00e9e fait un retour en force depuis quelques ann\u00e9es. Pourquoi, selon vous?<\/em><\/p>\n<p>Essentiellement, comme je le disais tout \u00e0 l\u2019heure, parce qu\u2019il a \u00e9chapp\u00e9 aux pi\u00e8ges et \u00e0 la langue de bois de l\u2019id\u00e9ologie. Son langage, aujourd\u2019hui, nous para\u00eet moins dat\u00e9 que celui d\u2019un Sartre, \u00abcompagnon de route\u00bb du communisme. Dans les d\u00e9bats de son temps, qui nous paraissent aberrants aujourd\u2019hui (faut-il d\u00e9noncer ou non les camps sovi\u00e9tiques?), il prenait position non pas en fonction de certitudes id\u00e9ologiques mais de convictions morales. Ce qui ne veut pas dire qu\u2019il faisait la morale aux autres. Il se demandait toujours si telle politique travaillait ou non pour la libert\u00e9, la justice et le bien commun. C\u2019est \u00e0 cette aune toute simple qu\u2019il jugeait. D\u00e8s lors, il n\u2019avait aucune peine \u00e0 appeler un chat un chat, et Staline un meurtrier de masse. Ses choix qui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, lui valurent souvent les quolibets ou l\u2019hostilit\u00e9, \u00e9taient \u00e9videmment les bons.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Peut-on faire le rapprochement entre Camus et son contemporain George Orwell, journaliste lui aussi? Ses chroniques publi\u00e9es \u00e0 Londres entre 1943 et 1947, la lucidit\u00e9 sur son temps, sur la d\u00e9pression, sur les germes du totalitarisme, la guerre et l\u2019apr\u00e8s-guerre ne vous font-elles pas penser \u00e0 Camus?<\/em><\/p>\n<p>Oui, assur\u00e9ment. Camus et Orwell \u00e9taient tous les deux des hommes de libert\u00e9, tous deux sensibles \u00e0 l\u2019extr\u00eame \u00e0 tout ce qui entrave ou bafoue la libert\u00e9 de leurs contemporains. Sensibles, encore davantage si c\u2019est possible, \u00e0 la souffrance que les hommes infligent aux hommes. C\u2019est pourquoi ils ont \u00e9t\u00e9 si lucides sur les totalitarismes de leur temps. Ajoutons qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 tous deux de tr\u00e8s grands journalistes, et l\u2019honneur de cette profession: ils ont \u00e9crit l\u2019histoire au jour le jour, au plus pr\u00e8s de la v\u00e9rit\u00e9 \u2013 la v\u00e9rit\u00e9 des faits et la v\u00e9rit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>En 1948, Camus publie sa pi\u00e8ce \u00abL\u2019Etat de si\u00e8ge\u00bb, qui d\u00e9monte le m\u00e9canisme de la peur et de la soumission, consubstantiel au totalitarisme. La peur, ainsi qu\u2019une forme de l\u00e2chet\u00e9 et de soumission, habitent notre \u00e9poque, semble-t-il. Qu\u2019est-ce qui fait le \u00absi\u00e8ge\u00bb de la libert\u00e9 dans notre soci\u00e9t\u00e9?<\/em><\/p>\n<p>Je ne sais pas si notre \u00e9poque est plus l\u00e2che ou plus soumise que d\u2019autres, mais ce qui est s\u00fbr, c\u2019est que la soumission est une tentation permanente, pour les individus comme pour les peuples. Pour une raison simple: elle \u00e9vite de penser, elle nous d\u00e9charge de nos responsabilit\u00e9s, elle nous trace le chemin \u00e0 suivre et nous met de rassurantes \u0153ill\u00e8res. Cette tentation est si forte que La Bo\u00e9tie a pu d\u00e9noncer chez les peuples ce qu\u2019il appelait la \u00abservitude volontaire\u00bb. Il faut toujours faire effort pour penser par soi-m\u00eame, ne pas s\u2019en tenir \u00e0 l\u2019opinion dominante, exercer son esprit critique. D\u00e9noncer les errements et les dangers d\u2019hier est \u00e0 la port\u00e9e de tout le monde. Mais c\u2019est ceux d\u2019aujourd\u2019hui qu\u2019il faut t\u00e2cher de d\u00e9celer.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Ces errements et ces dangers, o\u00f9 les voyez-vous?<\/em><\/p>\n<p>D\u2019abord dans l\u2019id\u00e9e vague et confortable que la d\u00e9mocratie n\u2019a plus d\u2019ennemis, et que chacun, de par le monde, partage peu ou prou les m\u00eames id\u00e9aux de tol\u00e9rance et de paix. Ensuite, dans cette id\u00e9e si rab\u00e2ch\u00e9e que la premi\u00e8re urgence est de \u00absauver la plan\u00e8te\u00bb. Mais pourquoi diable cet empressement au chevet de Ga\u00efa? Pour que l\u2019humanit\u00e9 perdure? Cela va peut-\u00eatre de soi, mais cela irait mieux encore en le disant. \u00abSauver la plan\u00e8te\u00bb ne peut \u00eatre ni une fin en soi ni une fin derni\u00e8re. Et si c\u2019est une fin derni\u00e8re, qu\u2019on le dise aussi! Cela signifierait que l\u2019humanit\u00e9 a renonc\u00e9 \u00e0 assumer, dans le monde, un r\u00f4le sp\u00e9cifique, qui la met \u00e0 part des plantes et des animaux. Qu\u2019elle renonce, philosophiquement, \u00e0 \u00eatre la conscience du monde. Ce n\u2019est pas rien, et j\u2019ose croire que ce renoncement n\u2019aurait pas plu \u00e0 Camus.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Y a-t-il une dimension universelle, selon vous, de la pens\u00e9e de Camus?<\/em><\/p>\n<p>Oui: si l\u2019homme, selon Camus, se d\u00e9finit par la r\u00e9volte, cela signifie qu\u2019il se d\u00e9finit par la conscience. On ne cesse aujourd\u2019hui (et c\u2019est notre id\u00e9ologie dominante, notre impens\u00e9 dominant) de dire et de r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019entre les animaux et l\u2019homme, la diff\u00e9rence est mince, pour ne pas dire n\u00e9gligeable. Il est tout \u00e0 fait vrai (et la science travaille \u00e0 l\u2019\u00e9tablir) qu\u2019entre les singes sup\u00e9rieurs et l\u2019homme, les points communs sont plus nombreux qu\u2019on ne l\u2019a cru nagu\u00e8re encore: le tabou m\u00eame de l\u2019inceste, dont L\u00e9vi-Strauss estimait qu\u2019il distingue absolument l\u2019homme de l\u2019animal, semble exister au moins en germe chez certaines esp\u00e8ces animales. Entre le monde humain et le monde animal, il y a continuit\u00e9 plut\u00f4t que rupture. Mais cela ne signifie nullement, comme aime \u00e0 le dire aujourd\u2019hui la doxa, que la diff\u00e9rence est d\u00e8s lors n\u00e9gligeable.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Quelle est-elle donc, cette diff\u00e9rence?<\/em><\/p>\n<p>Camus nous le dit: l\u2019homme est le seul animal capable de se r\u00e9volter contre sa condition mortelle, de se r\u00e9volter contre le mal et la mort, de refuser l\u2019in\u00e9luctable. Ce refus, cette r\u00e9volte, voil\u00e0 ce qui fait sa singularit\u00e9 irr\u00e9ductible, et qui lui donne sa responsabilit\u00e9 singuli\u00e8re dans le monde. C\u2019est dans sa r\u00e9volte contre la souffrance que l\u2019homme est digne de ce nom. Il n\u2019y a d\u2019homme que r\u00e9volt\u00e9. Nous devons peut-\u00eatre \u00absauver la plan\u00e8te\u00bb, mais pour la seule raison que nous devons r\u00e9duire la souffrance du monde. Voil\u00e0 en quoi la pens\u00e9e de Camus est universelle. Voil\u00e0 pourquoi, cinquante ans apr\u00e8s sa disparition, cet \u00e9crivain reste notre contemporain.<\/p>\n<p style=\"text-align: right\">Propos recueillis par<br \/>\nMichel Beuret<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Interview d\u2019Etienne Barilier, professeur associ\u00e9 \u00e0 la Section de fran\u00e7ais de la Facult\u00e9 des lettres de l\u2019UNIL. 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