{"id":15679,"date":"2026-05-26T08:13:00","date_gmt":"2026-05-26T06:13:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=15679"},"modified":"2026-05-11T14:29:04","modified_gmt":"2026-05-11T12:29:04","slug":"bach-et-les-sept-peches-capitaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/bach-et-les-sept-peches-capitaux\/","title":{"rendered":"Bach et les sept p\u00e9ch\u00e9s capitaux"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00abSeven\u00bb, le thriller r\u00e9alis\u00e9 par David Fincher, a \u00e9t\u00e9 l\u2019objet d\u2019une forme d\u2019enseignement originale en Facult\u00e9 des lettres. \u00c0 chaud, des \u00e9tudiantes et \u00e9tudiants en cin\u00e9ma ont r\u00e9dig\u00e9 un article analytique qui met en lumi\u00e8re les liens entre l\u2019image et la musique classique dans une s\u00e9quence de ce film.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"524\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/05\/seven_92_1.webp\" alt=\"seven 92 1\" class=\"wp-image-15567\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/05\/seven_92_1.webp 800w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/05\/seven_92_1-397x260.webp 397w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/05\/seven_92_1-768x503.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00abSeven\u00bb. Morgan Freeman dans le film de David Fincher (1995).<br>\u00a9 Peter Sorel\/New Line\/Kobal\/Shutterstock<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019inspecteur William Somerset, incarn\u00e9 par Morgan Freeman, est proche de la retraite. Avec son coll\u00e8gue David Mills (Brad Pitt), il enqu\u00eate au sujet d\u2019un <em>serial killer,<\/em> dont les crimes renvoient aux sept p\u00e9ch\u00e9s capitaux. Afin de comprendre le sch\u00e9ma suivi par le tueur, ce policier s\u2019installe dans une biblioth\u00e8que et parcourt la <em>Bible<\/em> et la <em>Divine Com\u00e9die.<\/em> Les gardiens des lieux, occup\u00e9s \u00e0 jouer au poker, enclenchent leur st\u00e9r\u00e9o, qui diffuse l\u2019<em>Aria <\/em>de la <em>Suite orchestrale n\u00b0 3 <\/em>de Bach. La musique plane sur la s\u00e9quence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette sc\u00e8ne est tir\u00e9e de <em>Seven,<\/em>&nbsp;le <em>thriller<\/em> de David Fincher (1995). Son \u00e9tude a conclu le s\u00e9minaire de <em>master<\/em> en Lettres Cin\u00e9ma et musique classique: de Stanley Kubrick \u00e0 C\u00e9line&nbsp; Sciamma, donn\u00e9 \u00e0 l\u2019automne dernier par les professeures Mireille Berton (section d\u2019histoire et esth\u00e9tique du cin\u00e9ma) et Constance Frei (section d\u2019histoire de l\u2019art).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00abEn une heure trente, nos \u00e9tudiantes et \u00e9tudiants ont visionn\u00e9 la s\u00e9quence de la biblioth\u00e8que, puis r\u00e9dig\u00e9 collectivement un article analytique \u00e0 son sujet, \u00e0 l\u2019intention du public int\u00e9ress\u00e9\u00bb, expliquent les deux enseignantes. Une liste de questions et de th\u00e8mes de r\u00e9flexion a \u00e9t\u00e9 propos\u00e9e par les enseignantes, comme le rapport entre l\u2019image, la musique et l\u2019environnement sonore. Ou encore, l\u2019air de Bach est-il en symbiose ou en d\u00e9calage avec ce qui se passe \u00e0 l\u2019\u00e9cran?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9daction de ce texte, intitul\u00e9 <em>Ordre baroque et d\u00e9sordre meurtrier (\u00e0 lire ou \u00e0 t\u00e9l\u00e9charger ci-dessous), <\/em>a constitu\u00e9 le moyen p\u00e9dagogique de mettre en \u0153uvre les outils acquis pendant le semestre pr\u00e9c\u00e9dent. Le s\u00e9minaire portait sur les extraits de musique classique utilis\u00e9s au cin\u00e9ma, et non sur les th\u00e8mes compos\u00e9s express\u00e9ment pour les films. Par exemple, \u00abnous avons \u00e9tudi\u00e9 en profondeur la mani\u00e8re dont l\u2019<em>Andante <\/em>de la 7<sup>e<\/sup> symphonie de Beethoven est employ\u00e9 dans <em>Le discours d\u2019un roi\u00a0 <\/em>de Tom Hooper\u00bb. Tr\u00e8s connu, cet air r\u00e9p\u00e9titif s\u2019enrichit petit \u00e0 petit\u00a0 de variations. Il r\u00e9pond ainsi au\u00a0 b\u00e9gaiement de George VI, jou\u00e9 par Colin Firth.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Ma\u00eetrise de l\u2019image et du son<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019exercice r\u00e9alis\u00e9 \u00e9voque celui de la critique cin\u00e9matographique, que les journalistes r\u00e9digent rapidement apr\u00e8s un visionnage. Ce ne fut pas la seule innovation p\u00e9dagogique du s\u00e9minaire. \u00ab Au moyen d\u2019une cam\u00e9ra semi-professionnelle, nos \u00e9tudiantes et \u00e9tudiants ont produit des s\u00e9quences vid\u00e9o, en int\u00e9grant un extrait de musique classique \u00e0 leur sc\u00e9nario, indiquent les deux enseignantes. Nous leur avons aussi demand\u00e9 d\u2019expliquer leur d\u00e9marche. Les r\u00e9sultats sont \u00e0 la fois beaux et cr\u00e9atifs. \u00bb Cette forme d\u2019enseignement est rendue possible par les moyens du jour, quand les films et les musiques sont accessibles facilement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le s\u00e9minaire de <em>master<\/em> a \u00e9t\u00e9 suivi par des \u00e9tudiantes et des \u00e9tudiants en cin\u00e9ma, et non en musicologie.\u00a0 \u00ab Ce cours a rapproch\u00e9 ces deux disciplines. Le fait de se pencher sur la s\u00e9quence de <em>Seven<\/em> a permis de percevoir la grande ma\u00eetrise de l\u2019image et du son de ce film \u00bb, ajoutent les deux enseignantes. Pour s\u2019en rendre compte, les lectrices et les lecteurs d\u2019<em>Allez\u00a0 savoir!<\/em> sont invit\u00e9s \u00e0 revoir la sc\u00e8ne \u2013 qui n\u2019a rien de terrifiante, contrairement au reste du film \u2013 et \u00e0 lire le texte produit en fin de semestre\u00a0 <em>(ci-dessous ou <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/05\/fincher_bach.pdf\" data-type=\"attachment\" data-id=\"15686\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">en pdf \u00e0 t\u00e9l\u00e9charger).<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group has-background\" style=\"background-color:#65704812\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><em>Ordre baroque et d\u00e9sordre meurtrier. La musique de Bach synonyme de rationalit\u00e9 dans le film Seven (1995) de David Fincher<\/em><\/h5>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Contexte<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet article a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 en classe (1h30) par les \u00e9tudiantes et \u00e9tudiants du cours de Master intitul\u00e9 <em>Cin\u00e9ma et musique classique&nbsp;: de Stanley Kubrick \u00e0 C\u00e9line Sciamma<\/em>,donn\u00e9 au semestre d\u2019automne 2025 \u00e0 la Facult\u00e9 des Lettres de l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne. Le cours \u00e9tait dispens\u00e9 par les professeures Mireille Berton (section d\u2019histoire et esth\u00e9tique du cin\u00e9ma) et Constance Frei (section d\u2019histoire de la l\u2019art, musicologie).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce cours avait pour objectif d\u2019\u00e9tudier des sc\u00e8nes cin\u00e9matographiques accompagn\u00e9es de musique classique pr\u00e9existante, c\u2019est-\u00e0-dire compos\u00e9e ind\u00e9pendamment du film. De nombreux r\u00e9alisateurs de fiction utilisent en effet, pour leur bande-son, des \u0153uvres issues du r\u00e9pertoire classique \u00e9crites par des compositeurs actifs entre le XVII<sup>e<\/sup> et le XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, tels que Jean-Baptiste Lully, Johann Sebastian Bach, Wolfgang Amadeus Mozart, Ludwig van Beethoven, Fr\u00e9d\u00e9ric Chopin, Gustav Mahler, Richard Strauss encore Gy\u00f6rgy Ligeti. D\u00e9contextualis\u00e9e de leur cadre d\u2019origine, ces \u0153uvres acqui\u00e8rent une nouvelle r\u00e9sonance une fois associ\u00e9e \u00e0 l\u2019image. L\u2019analyse conjointe de la musique et des sc\u00e8nes cin\u00e9matographique permet non seulement de se familiariser avec les grandes \u0153uvres du r\u00e9pertoire classique, mais \u00e9galement de comprendre le pouvoir \u00e9motionnel, symbolique et narratif de la musique au cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plusieurs questions ont guid\u00e9 la r\u00e9flexion&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Comment construire une sc\u00e8ne cin\u00e9matographique \u00e0 partir d\u2019une \u0153uvre musicale d\u00e9j\u00e0 \u00e9crite&nbsp;?<\/li>\n\n\n\n<li>De quelle mani\u00e8re adapter l\u2019\u0153uvre musicale au rythme et \u00e0 la dur\u00e9e de la sc\u00e8ne&nbsp;?<\/li>\n\n\n\n<li>Quel est le rapport l\u2019image entretient-elle avec le son, notamment avec les bruits et l\u2019environnement sonore&nbsp;?<\/li>\n\n\n\n<li>Comment la musique \u00ab&nbsp;illustre-t-elle&nbsp;\u00bb le contenu de la sc\u00e8ne (rupture, symbiose, d\u00e9calage, contrepoint) et quel est son r\u00f4le dramaturgique&nbsp;?<\/li>\n\n\n\n<li>Quel type de dialogue existe-t-il entre le r\u00e9alisateur et le patrimoine musical&nbsp;?<\/li>\n\n\n\n<li>Dans quelle mesure la musique de film est-elle \u00ab&nbsp;instrumentalis\u00e9e&nbsp;\u00bb au service du r\u00e9cit&nbsp;?<\/li>\n\n\n\n<li>Comment \u00e9voluent les choix musicaux selon les modes, l\u2019esth\u00e9tique, les courants artistiques, les contextes culturels&nbsp;?<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La consigne de l\u2019exercice en classe consistait \u00e0 analyser la s\u00e9quence de la biblioth\u00e8que du film <em>Seven <\/em>(1995) de David Fincher.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Int\u00e9gration de la sc\u00e8ne dans le film ; atmosph\u00e8re ; caract\u00e8re ; fonction narrative<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La sc\u00e8ne de la biblioth\u00e8que intervient dans le premier tiers du film, \u00e0 00:24:36. Deux enqu\u00eateurs, William Somerset (Morgan Freeman), agent exp\u00e9riment\u00e9 \u00e0 sept jours de la retraite, et David Mills (Brad Pitt), son jeune rempla\u00e7ant, sont confront\u00e9s \u00e0 un tueur en s\u00e9rie. Somerset soup\u00e7onne rapidement un lien entre les deux premiers meurtres, chacun \u00e9tant associ\u00e9 \u00e0 un p\u00e9ch\u00e9 capital (la gourmandise puis l\u2019avarice). Les deux enqu\u00eateurs proc\u00e8dent de mani\u00e8re diff\u00e9rente&nbsp;: tandis que Mills reste chez lui, distrait ponctuellement par un match de basket, Somerset se rend \u00e0 la biblioth\u00e8que pour se documenter. Cette s\u00e9quence marque une sorte de pause narrative dans un r\u00e9cit domin\u00e9 par une atmosph\u00e8re oppressante et violente. L\u2019\u00e9clairage jaune-dor\u00e9 et les longs travellings dans les rayonnages construisent une ambiance calme et feutr\u00e9e, en contraste avec l\u2019atmosph\u00e8re grise, pluvieuse et chaotique de la ville. La biblioth\u00e8que appara\u00eet ainsi comme un espace de savoir, presque hors du temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La musique (d\u2019abord) di\u00e9g\u00e9tique de Jean-S\u00e9bastien Bach surplombe la sc\u00e8ne et accentue, par son rythme lent, cette impression de flottement, sugg\u00e9rant un moyen de s\u2019extraire de cet \u00ab&nbsp;enfer&nbsp;\u00bb urbain. Elle est d\u2019ailleurs diffus\u00e9e depuis une loge situ\u00e9e en hauteur, \u00e0 l\u2019aide d\u2019une radio qu\u2019un agent de s\u00e9curit\u00e9 met en marche en s\u2019exclamant&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e7a, c\u2019est de la culture&nbsp;\u00bb. La s\u00e9quence de la biblioth\u00e8que oppose ainsi deux personnages, deux m\u00e9thodes et deux mondes. Elle se pr\u00e9sente comme une sorte d\u2019interm\u00e8de, une pause d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la culture et \u00e0 la recherche, en rupture avec le chaos ext\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences culturelles et religieuses<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le d\u00e9tective Somerset lit plusieurs textes pour tenter de comprendre le mode op\u00e9ratoire du tueur : la Bible, <em>La Divine com\u00e9die<\/em> de Dante Alighieri, les <em>Contes de Canterbury<\/em> de Geoffrey Chaucer, <em>Le<\/em> <em>Paradis Terrestre<\/em> de William Morris, etc.&nbsp; Pendant ce temps-l\u00e0, le d\u00e9tective Mills enqu\u00eate \u00e0 partir des photos des victimes et d\u2019autres pi\u00e8ces du dossier. Le montage altern\u00e9 permet de mettre en lien les images pr\u00e9sentes dans les ouvrages consult\u00e9s par Somerset &#8211; montrant des sc\u00e8nes d\u2019enfer et de tortures -, et les photographies des mises en sc\u00e8ne des meurtres examin\u00e9es par Mills. La biblioth\u00e8que appara\u00eet comme un temple de la culture, baign\u00e9 d\u2019une ambiance presque monacale. La lumi\u00e8re est tamis\u00e9e et chaude, et les lampes vertes rappellent les vitraux d\u2019une \u00e9glise. L\u2019ensemble de ces r\u00e9f\u00e9rences visuelles renvoie \u00e0 un imaginaire biblique, mettant en sc\u00e8ne l\u2019opposition du bien et du mal, du paradis et de l\u2019enfer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La musique est lente, solennelle, majestueuse, \u00e0 l\u2019image de la relation et de la collaboration entre les personnages jou\u00e9s par Brad Pitt (Mills) et Morgan Freeman (Somerset). Elle n\u2019est pas religieuse, mais fait plut\u00f4t r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une atmosph\u00e8re de culture et de raffinement, contribuant \u00e0 sacraliser l\u2019espace. La musique cr\u00e9e aussi un contraste marqu\u00e9 avec le monde ext\u00e9rieur, chaotique. Elle d\u00e9bute au moment o\u00f9 Somerset commence ses recherches, d\u00e9clench\u00e9e par les paroles du gardien qui s\u2019adresse \u00e0 ses coll\u00e8gues. Ce geste cr\u00e9e une transition significative, car l\u2019espace se transforme d\u2019un lieu ordinaire en un espace de savoir et de r\u00e9flexion. Ainsi, la musique conf\u00e8re \u00e0 la sc\u00e8ne une dimension intellectuelle : Somerset s\u2019isole du monde ext\u00e9rieur pour se concentrer sur une recherche essentielle \u00e0 l\u2019investigation criminelle. L\u2019id\u00e9ologie sous-jacente repose sur l\u2019id\u00e9e que la raison doit primer sur l\u2019irrationalit\u00e9 des crimes. Autrement dit, la lutte entre rationalit\u00e9 et irrationalit\u00e9 peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une opposition entre ordre et chaos, entre r\u00e9gularit\u00e9 et d\u00e9sordre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La musique et son contexte historique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette sc\u00e8ne reprend la<em> Suite orchestrale n\u00b0 3<\/em> en r\u00e9 majeur (BWV 1068) du compositeur allemand Jean-S\u00e9bastien Bach (1685-1750). Compos\u00e9e vers 1730, cette suite baroque appartient au r\u00e9pertoire profane et se compose de cinq mouvements, dont les trois derniers sont des danses stylis\u00e9es. La s\u00e9quence filmique utilise le deuxi\u00e8me mouvement, intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Aria&nbsp;\u00bb, au caract\u00e8re de sarabande, destin\u00e9 \u00e0 un petit orchestre. La version choisie ici respecte la partition originale, en omettant seulement la derni\u00e8re reprise de la structure sym\u00e9trique (AABB).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce deuxi\u00e8me mouvement a un tempo lent compar\u00e9 au reste de la <em>Suite orchestrale<\/em>. Les deux voix pour violons, qui dialoguent et se r\u00e9pondent, sont tr\u00e8s m\u00e9lodieuses et lyriques. Elles sont accompagn\u00e9es par la basse, caract\u00e9ris\u00e9e par une succession de croches r\u00e9guli\u00e8res. Le rythme imperturbable et la structure claire cr\u00e9ent une impression d\u2019ordre et de rationalit\u00e9. L\u2019ensemble de ces \u00e9l\u00e9ments apporte \u00e0 la sc\u00e8ne un sentiment d\u2019apaisement et de m\u00e9ditation, ainsi qu\u2019un effet de suspension. Elle s\u2019apparente alors \u00e0 une pause narrative et sonore par rapport au reste du film, ainsi qu\u2019\u00e0 son traitement musical g\u00e9n\u00e9ral. Par ailleurs, cette \u0153uvre de Bach est tr\u00e8s connue et constitue une r\u00e9f\u00e9rence culturelle facilement reconnaissable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>R\u00f4le de la musique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le r\u00f4le de la musique dans cette s\u00e9quence est double, elle fonctionne \u00e0 la fois comme un \u00e9l\u00e9ment de coh\u00e9sion et comme un \u00e9l\u00e9ment de contraste. D\u2019une part, la musique de Jean-S\u00e9bastien Bach est initialement di\u00e9g\u00e9tique puisqu\u2019elle \u00e9mane d\u2019un objet situ\u00e9 dans la biblioth\u00e8que&nbsp;: ce sont les gardiens qui allument la radio et d\u00e9clenchent la musique. Le poste radio est plac\u00e9e en hauteur, sur un balcon qui surplombe le d\u00e9tective Somerset effectuant ses recherches. Toutefois, lorsque Somerset s\u2019\u00e9loigne de la radio, la musique se d\u00e9tache progressivement de sa source visible et devient extradi\u00e9g\u00e9tique. Elle accompagne alors le montage altern\u00e9 et assure la continuit\u00e9 entre les deux pistes narratives, celle de Somerset et celle de Mills.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La musique instaure \u00e9galement un contraste social entre les personnages. Bien que les gardiens de la biblioth\u00e8que et Somerset \u00e9coutent le m\u00eame morceau, la remarque du gardien \u00ab&nbsp;\u00e7a c\u2019est de la culture&nbsp;\u00bb souligne implicitement un \u00e9cart culturel et social entre eux et le d\u00e9tective. Par ailleurs, si la biblioth\u00e8que appara\u00eet pour Somerset comme un espace de r\u00e9flexion relativement apais\u00e9, la situation de Mills est tout autre. Ce dernier enqu\u00eate dans un environnement plus agit\u00e9 et ne per\u00e7oit pas la musique de Bach \u2013 celle-ci n\u2019est audible que pour le spectateur dans les sc\u00e8nes qui le concernent. La musique relie donc les deux pistes narratives du point de vue du spectateur, tout en soulignant leurs diff\u00e9rences. En effet, les bruits feutr\u00e9s des pages que Somerset tourne ou de ses pas dans la biblioth\u00e8que ne troublent pas l\u2019atmosph\u00e8re instaur\u00e9e par la musique. En revanche, le match de basket diffus\u00e9 \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision chez Mills introduit une dimension sonore plus bruyante et chaotique, qui contraste avec le calme de la biblioth\u00e8que. La musique vient ainsi harmoniser le montage altern\u00e9 et att\u00e9nuer la rupture entre ces deux espaces, tout en mettant en relief leur opposition.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Proposition de synth\u00e8se&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En d\u00e9finitive, la sc\u00e8ne de la biblioth\u00e8que dans <em>Seven<\/em> constitue une v\u00e9ritable parenth\u00e8se esth\u00e9tique et r\u00e9flexive au sein d\u2019un r\u00e9cit domin\u00e9 par la violence et le chaos. Par l\u2019usage de l\u2019\u00ab Aria \u00bb extrait de la <em>Suite orchestrale<\/em> n.3 en r\u00e9 majeur (BWV 1068) de Jean-Sebastien Bach, la bande son articule musique di\u00e9g\u00e9tique et extradi\u00e9g\u00e9tique, brouillant les fronti\u00e8res entre source interne et commentaire sonore. Initialement ancr\u00e9e dans l\u2019espace fictionnel par la radio des gardiens, la musique devient progressivement un \u00e9l\u00e9ment de liaison qui unifie le montage altern\u00e9 entre Somerset et Mills, assurant une continuit\u00e9 \u00e9motionnelle au-del\u00e0 des contrastes visuels et sociaux. Le tempo lent, la structure r\u00e9guli\u00e8re et la clart\u00e9 contrapuntique de l\u2019\u0153uvre baroque instaurent un climat de ma\u00eetrise, en opposition au d\u00e9sordre des crimes et \u00e0 l\u2019agitation sonore associ\u00e9e \u00e0 Mills. Ainsi, la biblioth\u00e8que s\u2019\u00e9rige en espace symbolique du savoir et de la r\u00e9flexion, presque sacralis\u00e9 par la lumi\u00e8re chaude et l\u2019atmosph\u00e8re monacale renforc\u00e9e par les lampes vertes \u00e9voquant les vitraux, tandis que la musique agit comme un vecteur id\u00e9ologique. Elle incarne la primaut\u00e9 de la raison face \u00e0 l\u2019irrationalit\u00e9 meurtri\u00e8re. Cette s\u00e9quence ne constitue donc pas seulement une pause narrative, mais un moment structurant o\u00f9 la musique organise le r\u00e9cit, harmonise les oppositions et donne \u00e0 la qu\u00eate intellectuelle de Somerset une port\u00e9e presque m\u00e9taphysique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Auteur.e.s de ces lignes, les \u00e9tudiantes et \u00e9tudiants&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Luca Surdez, Agathe Pacifico, Sacha Bourquard, Juliette Walzinger, Line Pelletier, Marie Geneux, M\u00e9lissa Bordard, Ferdi G\u00f6ksen, Mauro Amiguet, Marie Ugolini, Thomas Scherer, Lilja Peeters.<\/p>\n<\/div><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abSeven\u00bb, le thriller r\u00e9alis\u00e9 par David Fincher, a \u00e9t\u00e9 l\u2019objet d\u2019une forme d\u2019enseignement originale en Facult\u00e9 des lettres. \u00c0 chaud, des \u00e9tudiantes et \u00e9tudiants en cin\u00e9ma ont r\u00e9dig\u00e9 un article &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":825,"featured_media":15568,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_seopress_robots_follow":"","_seopress_robots_imageindex":"","_seopress_robots_snippet":"","_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_robots_breadcrumbs":"","_seopress_robots_freeze_modified_date":"","_seopress_robots_custom_modified_date":"","_seopress_robots_canonical":"","_seopress_social_fb_title":"","_seopress_social_fb_desc":"","_seopress_social_fb_img":"","_seopress_social_fb_img_attachment_id":0,"_seopress_social_fb_img_width":0,"_seopress_social_fb_img_height":0,"_seopress_social_twitter_title":"","_seopress_social_twitter_desc":"","_seopress_social_twitter_img":"","_seopress_social_twitter_img_attachment_id":0,"_seopress_social_twitter_img_width":0,"_seopress_social_twitter_img_height":0,"_seopress_redirections_value":"","_seopress_redirections_enabled":"","_seopress_redirections_enabled_regex":"","_seopress_redirections_logged_status":"","_seopress_redirections_param":"","_seopress_redirections_type":0,"_seopress_analysis_target_kw":"","_seopress_news_disabled":"","_seopress_video_disabled":"","_seopress_video":[],"_seopress_pro_schemas_manual":[],"_seopress_pro_rich_snippets_disable_all":"","_seopress_pro_rich_snippets_disable":[],"_seopress_pro_schemas":[],"footnotes":""},"categories":[13144,39524,42229,42228],"tags":[39521],"class_list":["post-15679","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-art-et-litterature","category-chronique","category-enseignement","category-no-92","tag-david-spring"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15679","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/users\/825"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15679"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15679\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15688,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15679\/revisions\/15688"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/media\/15568"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15679"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15679"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15679"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}