{"id":15407,"date":"2026-02-16T08:13:00","date_gmt":"2026-02-16T06:13:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=15407"},"modified":"2026-02-04T15:45:19","modified_gmt":"2026-02-04T13:45:19","slug":"le-monde-academique-est-infiniment-plus-stimulant-que-celui-de-la-justice","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/le-monde-academique-est-infiniment-plus-stimulant-que-celui-de-la-justice\/","title":{"rendered":"\u00abLe monde acad\u00e9mique est infiniment plus stimulant que celui de la justice\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"534\" height=\"800\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/martinkillias_91_1.webp\" alt=\"martinkillias 91 1\" class=\"wp-image-15303\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/martinkillias_91_1.webp 534w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/martinkillias_91_1-174x260.webp 174w\" sizes=\"auto, (max-width: 534px) 100vw, 534px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Martin Killias. Pr\u00e9sident de Patrimoine suisse. Professeur honoraire de l\u2019Unil. Ancien juge f\u00e9d\u00e9ral.Photo Nicole Chuard \u00a9 Unil<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong>Entre amphith\u00e9\u00e2tres et tribunaux, Martin Killias a plac\u00e9 la criminologie au centre de sa vie: professeur \u00e9m\u00e9rite de droit p\u00e9nal \u00e0 l\u2019Unil, il a aussi \u00e9t\u00e9 juge f\u00e9d\u00e9ral. Pionnier des statistiques de la criminalit\u00e9 en Europe, il a durablement fa\u00e7onn\u00e9 un domaine interdisciplinaire devenu incontournable.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une \u00e9troite maison au c\u0153ur de la vieille ville de Lenzbourg (Argovie). Sur le mur, une plaque et trois lettres: KRC pour Killias Research &amp; Consulting. C\u2019est ici que travaille Martin Killias, professeur \u00e9m\u00e9rite de l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne. \u00c0 77 ans, cet ancien juge f\u00e9d\u00e9ral et criminologue de renom en Europe continue de travailler \u00e0 plein temps pour la d\u00e9fense du patrimoine. Mais c\u2019est une autre histoire. Nous sommes all\u00e9s \u00e0 sa rencontre pour \u00e9voquer sa brillante carri\u00e8re et recueillir son analyse sur des questions comme la d\u00e9linquance des jeunes, les f\u00e9minicides ou la criminalit\u00e9 impliquant des personnes \u00e9trang\u00e8res. Il nous re\u00e7oit dans son modeste bureau, au premier \u00e9tage d\u2019une b\u00e2tisse datant du XV<sup>e<\/sup>si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>O\u00f9 \u00eates-vous n\u00e9 et que faisaient vos parents?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je suis n\u00e9 en 1948. Mon p\u00e8re, un Grison, \u00e9tait \u00e9conomiste et a travaill\u00e9 toute sa vie comme cadre dans des industries m\u00e9tallurgiques. Ma m\u00e8re \u00e9tait femme au foyer. Nous habitions au centre de Zurich, pr\u00e8s de la Kreuzplatz, puis nous avons d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 dans un quartier qui s\u2019\u00e9tait beaucoup d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, celui de Witikon, o\u00f9 mes parents ont construit une villa. Ma s\u0153ur et moi avons \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9cole Steiner. Mes parents n\u2019\u00e9taient pas du tout anthroposophes, mais ils avaient entendu parler de la p\u00e9dagogie innovante de cette \u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quels b\u00e9n\u00e9fices en avez-vous tir\u00e9s?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une immersion dans les langues \u00e9trang\u00e8res. J\u2019ai commenc\u00e9 par le fran\u00e7ais et l\u2019italien. Je n\u2019ai probablement pas atteint un tr\u00e8s haut niveau de grammaire et de syntaxe, mais je m\u2019en sortais \u00e0 l\u2019oral. Comme mon p\u00e8re avait fait HEC \u00e0 Lausanne, il avait gard\u00e9 des amis dans le canton de Vaud. Nous nous rendions r\u00e9guli\u00e8rement en terre vaudoise. J\u2019arrivais \u00e0 m\u2019exprimer en fran\u00e7ais. Aujourd\u2019hui je parle six langues, dont le romanche et le n\u00e9erlandais, gr\u00e2ce \u00e0 mes liens professionnels de longue date avec les Pays-Bas. Pour moi, l\u2019orthographe a toujours \u00e9t\u00e9 quelque chose de difficile et ceci dans toutes les langues, donc je profite \u00e9norm\u00e9ment des programmes d\u2019autocorrection.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Apr\u00e8s une maturit\u00e9 latin-grec, vous vous \u00eates lanc\u00e9 dans des \u00e9tudes de droit.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9part, je voulais \u00e9tudier l\u2019Histoire. J\u2019ai fini par me d\u00e9cider pour le droit, car l\u2019Histoire me paraissait trop contemplative. Ma licence en poche, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 recrut\u00e9 comme assistant par le professeur Marshall Clinard, un sociologue et criminologue am\u00e9ricain venu passer une ann\u00e9e en Suisse pour y \u00e9tudier la criminalit\u00e9. Son but: comprendre comment un pays riche et hautement industrialis\u00e9 comme le n\u00f4tre arrivait \u00e0 maintenir la criminalit\u00e9 \u00e0 un niveau relativement bas. Cette particularit\u00e9 intriguait les Am\u00e9ricains, car dans tous les ouvrages de r\u00e9f\u00e9rence, l\u2019industrie et les richesses am\u00e8nent la criminalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ce fut donc une rencontre d\u00e9cisive.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, gr\u00e2ce \u00e0 lui, j\u2019ai d\u00e9couvert que la criminologie pouvait pr\u00e9senter un int\u00e9r\u00eat majeur, porteur d\u2019avenir. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, ce n\u2019\u00e9tait ni un m\u00e9tier ni une sp\u00e9cialisation reconnue en Suisse. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 l\u2019un des premiers. En travaillant aux c\u00f4t\u00e9s du professeur Clinard, je me suis dit que si je voulais me sp\u00e9cialiser en criminologie, j\u2019avais besoin d\u2019une base en sciences sociales. Je me suis donc lanc\u00e9 dans des \u00e9tudes de sociologie qui ont dur\u00e9 quatre ans et demi, tout en faisant ma th\u00e8se de doctorat en droit. Par la suite, j\u2019ai obtenu mon brevet d\u2019avocat. Mon plan A \u00e9tait de devenir juge.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous ne souhaitiez donc pas faire<\/strong> <strong>une carri\u00e8re universitaire?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, j\u2019en r\u00eavais. Mais, r\u00e9aliste et prudent, je me disais que je ne d\u00e9crocherais jamais un poste de professeur. J\u2019ai postul\u00e9 dans diff\u00e9rentes administrations f\u00e9d\u00e9rales et cantonales, et aussi \u00e0 l\u2019Office f\u00e9d\u00e9ral de la statistique, sans succ\u00e8s. Ce sont des exp\u00e9riences par lesquelles tout le monde doit passer dans la vie\u2026 \u00c0 l\u2019approche de la naissance de notre premier enfant, je cherchais la stabilit\u00e9. La seule option solide \u00e9tait une bourse d\u2019habilitation \u2013 autrement dit un postdoc \u2013 \u00e0 Albany, dans l\u2019\u00c9tat de New York. Nous y avons pass\u00e9 dix-huit mois en famille.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Professionnellement, comment s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 votre retour en Suisse?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai eu de la chance. Toutes les deux ou trois semaines, ma belle-m\u00e8re nous envoyait notre courrier aux \u00c9tats-Unis. Un samedi, je re\u00e7ois la <em>Revue suisse de jurisprudence<\/em>: on y annonce un poste de professeur extraordinaire en criminologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne. Je me dis: \u00abDommage, \u00e0 Lausanne, ils choisiront sans doute un Vaudois\u00bb. J\u2019ai tout de m\u00eame postul\u00e9, avec mon fran\u00e7ais scolaire. J\u2019ai pr\u00e9par\u00e9 le dossier le jour m\u00eame, car le d\u00e9lai \u00e9tait fix\u00e9 \u00e0 lundi. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il y avait un syst\u00e8me de <em>super mail<\/em>. On pouvait aller sur le tarmac et donner un billet de 50dollars au steward, avec le paquet \u00e0 exp\u00e9dier en urgence. Le mien est parti par un vol via Boston, puis Gen\u00e8ve via Swissair: livraison garantie en 24heures. Le paquet est arriv\u00e9 lundi matin \u00e0 Gen\u00e8ve, et a tout de suite \u00e9t\u00e9 post\u00e9 en express. Il est parvenu \u00e0 temps \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne. Faute de candidat romand, j\u2019ai obtenu le poste.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quelles connaissances et m\u00e9thodes avez-vous ramen\u00e9es des \u00c9tats-Unis?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je suis arriv\u00e9 avec une id\u00e9e forte: compl\u00e9ter les statistiques par des enqu\u00eates de victimisation (<em>Crime surveys<\/em>). On interroge un \u00e9chantillon repr\u00e9sentatif sur les faits subis \u2014 cambriolages, agressions, violences sexuelles \u2014 et sur la propension \u00e0 porter plainte. Ces donn\u00e9es sont pr\u00e9cieuses: elles r\u00e9v\u00e8lent notamment les facteurs qui p\u00e8sent sur la d\u00e9cision, par exemple la gravit\u00e9, le besoin d\u2019aide ext\u00e9rieure, la proximit\u00e9 avec l\u2019auteur, etc. Depuis les ann\u00e9es 1980, les r\u00e9sultats sont remarquablement stables: en Suisse et aux \u00c9tats-Unis, les victimes ne d\u00e9noncent pas plus facilement les \u00e9trangers ou les Noirs. Mon objectif \u00e9tait de d\u00e9velopper ce type d\u2019enqu\u00eates en Suisse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me volet visait \u00e0 \u00e9tendre ces enqu\u00eates par sondage \u00e0 l\u2019Europe. Nous l\u2019avons lanc\u00e9 en 1989 avec une coll\u00e8gue britannique et un coll\u00e8gue n\u00e9erlandais: <a href=\"http:\/\/icvs-crime.eu\" data-type=\"link\" data-id=\"icvs-crime.eu\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">l\u2019International Crime Victimization Survey <\/a>(ICVS). Le programme continue, d\u00e9sormais suivi par les professeurs Aebi (Unil) et Markwalder (St-Gall).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous \u00eates-vous \u00e9galement int\u00e9ress\u00e9 aux jeunes?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, nous avons adapt\u00e9 les enqu\u00eates aux adolescents et les avons d\u00e9ploy\u00e9es en Europe. D\u00e8s 1992, nous avons lanc\u00e9 un premier sondage de victimisation dans une douzaine de pays, surtout europ\u00e9ens. En Suisse, la taille des \u00e9chantillons \u2013 environ 10000 \u00e9l\u00e8ves \u2013 permettait d\u2019analyser des sous-groupes d\u2019origine immigr\u00e9e, notamment issus de l\u2019ex-Yougoslavie, et de comparer ces r\u00e9sultats avec ceux de jeunes rest\u00e9s en Serbie, Bosnie-Herz\u00e9govine et Kosovo. Le constat principal? En Suisse, les jeunes d\u2019origine immigr\u00e9e d\u00e9clarent plus d\u2019actes d\u00e9linquants que les natifs suisses, et davantage que leurs pairs rest\u00e9s dans les pays d\u2019origine. Une conclusion possible est que le processus migratoire lui-m\u00eame peut \u00eatre dommageable pour les enfants, au-del\u00e0 des facteurs \u00abculturels\u00bb. Le contr\u00f4le social, plus fort dans les pays d\u2019origine, joue sans doute aussi. Comme il est moins pr\u00e9sent chez nous, des probl\u00e8mes peuvent se manifester plus facilement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Durant quelques ann\u00e9es, vous avez \u00e9t\u00e9 professeur et juge f\u00e9d\u00e9ral.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, car professeur extraordinaire veut dire \u00e0 mi-temps. J\u2019ai trouv\u00e9 un autre mi-temps au Tribunal f\u00e9d\u00e9ral, comme greffier, gr\u00e2ce \u00e0 mon brevet d\u2019avocat. Et deux ans plus tard, je suis devenu juge \u00e0 temps partiel. Beaucoup de juges suppl\u00e9ants cherchent \u00e0 passer \u00e0 plein temps au Tribunal f\u00e9d\u00e9ral. Pas moi. J\u2019ai go\u00fbt\u00e9 \u00e0 la fois \u00e0 l\u2019universit\u00e9 et au tribunal, et le monde acad\u00e9mique m\u2019a paru infiniment plus stimulant, m\u00eame si j\u2019y \u00e9tais moins pay\u00e9. Au tribunal, les interactions sont limit\u00e9es et l\u2019on voit les m\u00eames coll\u00e8gues. \u00c0 l\u2019universit\u00e9, on forme des jeunes, les \u00e9quipes se renouvellent, on suit des trajectoires. Beaucoup de mes anciens \u00e9tudiants si\u00e8gent ou ont si\u00e9g\u00e9 au Conseil d\u2019\u00c9tat vaudois. Et puis l\u2019Unil est un campus exceptionnel. Parmi tous les lieux o\u00f9 j\u2019ai travaill\u00e9, c\u2019est de loin le plus attractif.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Au-del\u00e0 des enqu\u00eates de victimisation, vous avez b\u00e2ti une statistique europ\u00e9enne de la criminalit\u00e9.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En effet. D\u00e9l\u00e9gu\u00e9 de la Suisse au Conseil de l\u2019Europe, j\u2019ai propos\u00e9 une statistique europ\u00e9enne int\u00e9grant aussi les ressources de la justice (magistrats, policiers, d\u00e9tenus, prisons, peines alternatives, etc.). Le Conseil a cr\u00e9\u00e9 un comit\u00e9 que j\u2019ai pr\u00e9sid\u00e9: en quelques mois, nous avons lanc\u00e9 un projet pilote devenu <a href=\"http:\/\/unil.ch\/europeansourcebook\" data-type=\"link\" data-id=\"unil.ch\/europeansourcebook\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">l\u2019<em>European Sourcebook of crime and criminal justice statistics<\/em><\/a>. Malgr\u00e9 le scepticisme initial, au bout de quatre ans, l\u2019outil a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9. J\u2019ai dirig\u00e9 le groupe jusqu\u2019en 2006. En parall\u00e8le, en 2001, j\u2019ai cofond\u00e9 la <a href=\"http:\/\/esc-eurocrim.org\" data-type=\"link\" data-id=\"esc-eurocrim.org\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne de criminologie<\/a> pour offrir aux Europ\u00e9ens un \u00abmarch\u00e9 des id\u00e9es\u00bb chez eux, plut\u00f4t que d\u2019aller syst\u00e9matiquement aux congr\u00e8s am\u00e9ricains.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Passons \u00e0 votre regard sur quelques grands th\u00e8mes de la criminalit\u00e9. Que pensez-vous des peines alternatives comme les travaux d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral ou le bracelet \u00e9lectronique?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les peines alternatives sont tout \u00e0 fait d\u00e9fendables, mais on les a souvent promues en postulant que la prison est nocive par nature. Or, sans une exp\u00e9rimentation randomis\u00e9e \u2013 qui n\u2019est pas possible \u2013 on reste dans la croyance. Dans le canton de Vaud, nous avons pu tirer au sort l\u2019affectation entre une courte peine \u2013 moins de deux semaines \u2013 et le travail d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. R\u00e9sultat: pas de hausse de r\u00e9cidive apr\u00e8s la courte prison. Au contraire, certains indicateurs de ma\u00eetrise de vie \u2013 par exemple situation de couple, endettement \u2013 paraissaient l\u00e9g\u00e8rement meilleurs pour les gens qui avaient fait une courte peine. Une hypoth\u00e8se est que les travaux d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral en collectif favorisent une certaine \u00abcontamination\u00bb des conduites: les gens racontent ce qu\u2019ils ont fait, \u00e9changent des pratiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Un deuxi\u00e8me essai, plus large, a oppos\u00e9 travail d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral et bracelet \u00e9lectronique. Ce dernier fait mieux sur presque tous les indicateurs: revenus ult\u00e9rieurs plus \u00e9lev\u00e9s, moins d\u2019endettement, et davantage de personnes rep\u00e9r\u00e9es par l\u2019administration fiscale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Que vient faire le fisc l\u00e0-dedans?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si le fisc vous identifie et vous suit, c\u2019est que vous \u00eates revenu dans les circuits r\u00e9guliers. C\u2019est une preuve d\u2019int\u00e9gration r\u00e9ussie. Le point cl\u00e9 n\u2019est pas qu\u2019 \u00abune peine est bonne, l\u2019autre mauvaise\u00bb, mais qu\u2019\u00e0 profils comparables, constitu\u00e9s par tirage au sort, on obtient des r\u00e9sultats mesurables qui contredisent certains slogans.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Selon vous, est-ce que la Suisse est un pays s\u00e9v\u00e8re en mati\u00e8re de r\u00e9pression de la criminalit\u00e9?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pour \u00eatre un peu provocateur, je dirais que la Suisse, c\u2019est le pays o\u00f9 on ne va pas en prison. Je veux dire par l\u00e0 que, pour se retrouver derri\u00e8re les barreaux, il faut un dossier charg\u00e9. Je trouve que l\u2019on est excessivement tol\u00e9rant, notamment face \u00e0 la violence. Par exemple, on voit en Suisse des pr\u00e9venus pour homicide qui attendent leur jugement en libert\u00e9 et s\u2019expriment publiquement. J\u2019ai un cas en t\u00eate, dans le canton de Zurich: un homme condamn\u00e9 pour meurtre. Il a frapp\u00e9 son oncle \u00e0 de nombreuses reprises, avec une branche. La s\u0153ur de la victime vit dans la petite maison attenante \u00e0 la ferme. Je suis choqu\u00e9: dans une telle situation, la justice semble peu consid\u00e9rer les victimes indirectes, en l\u2019occurrence la famille rest\u00e9e sur place, dans le m\u00eame village que le meurtrier qui a fait recours et est toujours en libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c0 propos de violence, comment avez-vous fait avancer les choses en mati\u00e8re de statistiques sur les f\u00e9minicides?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En constituant une base de donn\u00e9es de tous les homicides en Suisse, depuis les ann\u00e9es 90. Le mot \u00abhomicide\u00bb comprend autant des drames familiaux, des brigandages qui d\u00e9rapent ou des infanticides. Or, sur une ann\u00e9e, les effectifs sont faibles, ce qui emp\u00eache des comparaisons solides. En cumulant une trentaine d\u2019ann\u00e9es, nous avons pu enfin comparer ces sous-ensembles de mani\u00e8re fiable. Et il y a beaucoup de f\u00e9minicides, soit plusieurs centaines.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Parmi les auteurs de f\u00e9minicides, les \u00e9trangers sont surrepr\u00e9sent\u00e9s par rapport \u00e0 leur proportion dans la population. Comme l\u2019expliquez-vous?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Leur rapport aux femmes et au f\u00e9minicide est culturel. Il serait na\u00eff de fermer les yeux sur cette probl\u00e9matique-l\u00e0. Les f\u00e9minicides sont fr\u00e9quemment li\u00e9s \u00e0 des crises de couple, notamment quand la partenaire souhaite s\u2019\u00e9loigner. Tout le monde souffre dans ces moments-l\u00e0, mais les r\u00e9ponses varient selon les cadres culturels: en Occident, tout un chacun a un ou une ex, et l\u2019on apprend \u00e0 encaisser plusieurs ruptures, souvent avant le mariage. Mais il y a des cultures o\u00f9 une s\u00e9paration \u00e9branle beaucoup plus l\u2019identit\u00e9 de l\u2019homme. Ce sont alors toutes les valeurs culturelles de ce dernier qui sont remises en cause.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quelle serait la solution?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai vraiment pas de rem\u00e8de miracle. On pourrait peut-\u00eatre aider les hommes \u00e0 accepter que, dans notre culture, une s\u00e9paration fasse partie des exp\u00e9riences normales d\u2019une vie, et qu\u2019il faut donc l\u2019assumer sans d\u00e9raper.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un tel apprentissage prendrait<\/strong> <strong>combien de g\u00e9n\u00e9rations?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas\u2026 Ce qu\u2019il serait int\u00e9ressant d\u2019examiner, c\u2019est si les hommes auteurs de f\u00e9minicides ou de violences graves avaient d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu des ruptures. C\u2019est une hypoth\u00e8se: ceux qui passent \u00e0 l\u2019acte manquent peut-\u00eatre d\u2019exp\u00e9rience de s\u00e9paration. On pourrait aussi tester l\u2019id\u00e9e qu\u2019accumuler des ruptures aide \u00e0 d\u00e9velopper une meilleure tol\u00e9rance face \u00e0 ce type d\u2019\u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Au-del\u00e0 de leur surrepr\u00e9sentation dans les f\u00e9minicides, les personnes \u00e9trang\u00e8res repr\u00e9sentent 72% de la population carc\u00e9rale en Suisse. Quel regard portez-vous sur ce chiffre?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je pr\u00e9conise une attitude de transparence et d\u2019ouverture: si on n\u2019a pas n\u00e9cessairement les bonnes r\u00e9ponses, il faut au moins admettre qu\u2019il existe un probl\u00e8me. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 un premier pas important du point de vue de l\u2019opinion publique. Je dirais \u00e9galement qu\u2019il faut distinguer les types de criminalit\u00e9. Pour certaines formes de violence extr\u00eame, on observe une surrepr\u00e9sentation de ressortissants de quelques pays \u2013 tout en rappelant que la grande majorit\u00e9 d\u2019entre eux respectent la loi. Une minorit\u00e9, non n\u00e9gligeable, peut toutefois passer \u00e0 l\u2019acte. Les causes possibles sont multiples: facteurs culturels, parfois religieux, et, dans certains cas, d\u00e9rives fanatiques. Il serait na\u00eff de fermer les yeux sur ces questions, m\u00eame si les r\u00e9ponses ne sont ni simples ni d\u00e9finitives.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019agissant des vols, certaines nationalit\u00e9s apparaissent aussi surrepr\u00e9sent\u00e9es. L\u00e0, la dimension transfrontali\u00e8re compte: les \u00e9carts de richesse et de disponibilit\u00e9 des biens alimentent des fili\u00e8res qui volent ici des produits tr\u00e8s demand\u00e9s ailleurs, puis les \u00e9coulent avec profit, parfois sous couvert de \u00abrabais\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une autre criminalit\u00e9 fait aussi parler d\u2019elle,<\/strong> <strong>c\u2019est celle des jeunes.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas suivi ce domaine de tr\u00e8s pr\u00e8s r\u00e9cemment, je reste donc prudent. Le niveau de violence chez les jeunes est surtout li\u00e9 au temps pass\u00e9 hors du cadre familial et scolaire, en particulier la nuit. On l\u2019a vu pendant le Covid: couvre-feu et fermeture des lieux de sortie ont fait baisser les incidents. Le risque augmente quand le temps libre est non structur\u00e9; il diminue avec des activit\u00e9s organis\u00e9es comme le sport ou la culture. Il existe un autre levier clair: limiter le port d\u2019armes. Les \u00e9tudes montrent que la recherche syst\u00e9matique d\u2019armes blanches lorsque la police contr\u00f4le une personne, avec interpellation imm\u00e9diate, et une nuit pass\u00e9e en cellule afin d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 un juge d\u2019instruction, permettrait de r\u00e9duire \u00e9norm\u00e9ment le port d\u2019arme et la gravit\u00e9 des conflits. Beaucoup de jeunes qui ont des projets pas tr\u00e8s avouables se diront: \u00abJe vais laisser mon couteau \u00e0 la maison, parce que s\u2019ils me trouvent avec, je vais avoir des ennuis.\u00bb Ces mesures sont simples et efficaces, mais elles n\u2019int\u00e9ressent pas vraiment la politique. C\u2019est dommage.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Finalement que l\u2019on soit jeune ou \u00e2g\u00e9, suisse ou \u00e9tranger, peut-on dire que la justice p\u00e9nale demeure<br>aujourd\u2019hui une justice de classe?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le syst\u00e8me suisse repose largement sur les peines p\u00e9cuniaires, fortement modul\u00e9es en fonction du revenu au moment de la condamnation. En pratique, ces peines p\u00e9cuniaires p\u00e8sent davantage sur les personnes en situation pr\u00e9caire et peuvent devenir injustes quand des amendes avec sursis s\u2019empilent puis deviennent ex\u00e9cutoires apr\u00e8s des rechutes, alors que la situation financi\u00e8re a chang\u00e9. Certains accumulent aussi les amendes en sachant qu\u2019il faudra \u00abpayer un jour\u00bb. On critique ces peines de substitution, mais il n\u2019existe pas d\u2019alternative \u00e9vidente: annuler les paiements viderait la sanction de sa substance.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Somme toute, la capacit\u00e9 de paiement des peines p\u00e9cuniaires favorise les plus ais\u00e9s.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, absolument. Le probl\u00e8me n\u2019est pas tellement que les pauvres doivent purger leur peine en prison. Le probl\u00e8me, c\u2019est que les riches ne vont jamais conna\u00eetre la prison.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Aujourd\u2019hui, vous \u00eates aussi pr\u00e9sident de Patrimoine suisse. Est-ce une grande charge de travail?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un plein-temps! Notre but est de d\u00e9fendre les beaut\u00e9s du pays. Il y a \u00e9norm\u00e9ment \u00e0 faire et il faudrait une autre tr\u00e8s longue interview pour en parler\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entre amphith\u00e9\u00e2tres et tribunaux, Martin Killias a plac\u00e9 la criminologie au centre de sa vie: professeur \u00e9m\u00e9rite de droit p\u00e9nal \u00e0 l\u2019Unil, il a aussi \u00e9t\u00e9 juge f\u00e9d\u00e9ral. 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