{"id":15396,"date":"2026-02-16T08:15:00","date_gmt":"2026-02-16T06:15:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=15396"},"modified":"2026-02-04T15:37:39","modified_gmt":"2026-02-04T13:37:39","slug":"la-bolivie-et-son-lithium-tout-le-sel-de-lhistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/la-bolivie-et-son-lithium-tout-le-sel-de-lhistoire\/","title":{"rendered":"La Bolivie et son lithium, tout le sel de l&rsquo;histoire"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"533\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_1.webp\" alt=\"bolivie 91 1\" class=\"wp-image-15241\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_1.webp 800w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_1-390x260.webp 390w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_1-768x512.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Salar de Uyuni. Vaste comme un quart de la Suisse, le plus grand d\u00e9sert de sel du monde est situ\u00e9 \u00e0 plus de 3600 m\u00e8tres d\u2019altitude, en Bolivie. Au fond, le Cerro Tunupa. \u00a9 elleon\/Getty Images<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong>Dans les Andes, le d\u00e9sert sal\u00e9 d\u2019Uyuni rec\u00e8le les plus grandes ressources mondiales en lithium, un m\u00e9tal indispensable aux batteries des v\u00e9hicules \u00e9lectriques. Sur le papier, cela devrait assurer la fortune de la Bolivie. Pourtant ce m\u00e9tal n\u2019est que peu exploit\u00e9. Pourquoi? L\u2019anthropologue Mark Goodale a men\u00e9 une enqu\u00eate de terrain pour tenter de comprendre. Il en a tir\u00e9 un livre passionnant.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Imaginez une surface plate qui s\u2019\u00e9tend de tous les c\u00f4t\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 l\u2019horizon. Vos pieds sont plant\u00e9s sur une cro\u00fbte de sel. Des nuances de blanc composent ce paysage domin\u00e9 par un ciel bleu vif. Voici le d\u00e9cor du <em>salar de Uyuni<\/em>, situ\u00e9 \u00e0 environ 3660 m\u00e8tres d\u2019altitude au sud-ouest de la Bolivie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce d\u00e9sert de sel, le plus grand du monde, propose son panorama \u00e9tourdissant aux touristes. Mais il rec\u00e8le bien davantage. Sous la mince couche de cristaux de sa surface s\u2019\u00e9coule de la saumure, en r\u00e9seaux d\u2019une infinie complexit\u00e9. Cette eau est satur\u00e9e, entre autres, de compos\u00e9s de sodium, de potassium, de magn\u00e9sium et de lithium. Ce dernier, un m\u00e9tal l\u00e9ger, s\u2019av\u00e8re essentiel pour la fabrication des batteries qui alimentent les v\u00e9hicules \u00e9lectriques. Selon diff\u00e9rentes estimations, le <em>salar de Uyuni<\/em> en constituerait la plus grande ressource au monde.<\/p>\n\n\n\n<p>La Bolivie n\u2019aurait donc qu\u2019\u00e0 se baisser pour devenir riche, \u00e0 l\u2019heure des <em>Green New Deals<\/em>. Pourtant, l\u2019usine inaugur\u00e9e le 15 d\u00e9cembre 2023 par l\u2019ancien pr\u00e9sident Luis Arce n\u2019a produit que 2000 tonnes de lithium l\u2019ann\u00e9e suivante. \u00c9galement dot\u00e9s de <em>salars<\/em>, deux pays voisins, l\u2019Argentine et le Chili, exploitent la ressource de mani\u00e8re industrielle (25400 et 49000 tonnes en 2024, respectivement).<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"622\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_carte.webp\" alt=\"bolivie 91 carte\" class=\"wp-image-15245\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_carte.webp 800w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_carte-334x260.webp 334w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_carte-768x597.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 St\u00e9phanie Wauters<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9cit tortueux du lithium bolivien requiert des explications fines. C\u2019est ce que propose <em>Extracting the future<\/em>, le r\u00e9cent ouvrage de Mark Goodale, professeur au <a href=\"http:\/\/unil.ch\/lacs\" data-type=\"link\" data-id=\"unil.ch\/lacs\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Laboratoire d\u2019anthropologie culturelle et sociale <\/a>(Facult\u00e9 des sciences sociales et politiques). M\u00ealant reportages de terrain et analyses, cet ouvrage est le fruit d\u2019une recherche men\u00e9e entre 2019 et 2023, m\u00eame si son int\u00e9r\u00eat pour la Bolivie date de bien plus longtemps. Plusieurs disciplines s\u2019y croisent, dont l\u2019histoire, les sciences sociales, la politique ou la g\u00e9ologie. Il questionne notre perception de la transition \u00e9nerg\u00e9tique et de l\u2019\u00e9lectrification de la mobilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un pays en marge<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord, le pass\u00e9. \u00abLa Bolivie a jou\u00e9 un r\u00f4le important dans l\u2019\u00e9conomie mondiale pendant des si\u00e8cles, mais elle n\u2019a jamais eu v\u00e9ritablement de pouvoir. Ce pays a \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9 en marge des grandes dynamiques internationales, d\u00e9crit Mark Goodale. Ses citoyens sont tr\u00e8s conscients de leur histoire et de leur statut.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019anthropologue fait remarquer que de nos jours, cet \u00c9tat aux 12 millions d\u2019habitants n\u2019appara\u00eet dans l\u2019actualit\u00e9 qu\u2019\u00e0 l\u2019occasion de troubles politiques, ou quand il s\u2019agit d\u2019en extraire une ressource convoit\u00e9e. Ce fut le cas le 26 novembre 2024, quand le gouvernement bolivien a sign\u00e9 un contrat d\u2019un milliard de dollars avec CBC Investments (une entreprise li\u00e9e \u00e0 CATL, le plus grand fabricant de batteries au monde, bas\u00e9 en Chine), dans le but de construire deux usines destin\u00e9es \u00e0 extraire le lithium du <em>salar de Uyuni<\/em>. Un contrat similaire a \u00e9t\u00e9 paraph\u00e9 le 11 septembre 2023 avec Uranium One, une filiale de Rosatom, la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00c9tat russe sp\u00e9cialiste du nucl\u00e9aire. L\u2019extraction des ressources boliviennes ne date pas d\u2019hier. Pour l\u2019illustrer, il faut parcourir, sur la Ruta 5, les 200 kilom\u00e8tres qui s\u00e9parent le <em>salar de Uyuni<\/em> de Potos\u00ed. Dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, \u00abcette cit\u00e9 \u00e9tait l\u2019une des plus grandes du monde, rappelle Mark Goodale. Les colons espagnols y exploitaient des mines d\u2019argent dans les flancs du Cerro Rico, la montagne qui domine la ville.\u00bb<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"400\" height=\"600\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/markgoodale_91.webp\" alt=\"markgoodale 91\" class=\"wp-image-15302\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/markgoodale_91.webp 400w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/markgoodale_91-173x260.webp 173w\" sizes=\"auto, (max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Mark Goodale. Professeur au Laboratoire d\u2019anthropologie culturelle et sociale (Facult\u00e9 des sciences sociales et politiques).<br>Photo Nicole Chuard \u00a9 Unil<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong>L\u2019argent qui a conquis le monde<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le m\u00e9tal pr\u00e9cieux extrait par la main-d\u2019\u0153uvre indig\u00e8ne, \u00e0 un co\u00fbt humain \u00e9pouvantable, a financ\u00e9 l\u2019expansion de l\u2019Empire espagnol. Mais d\u00e8s 1650, d\u2019autres filons plus accessibles ont \u00e9t\u00e9 exploit\u00e9s, notamment au Mexique. Potos\u00ed a gliss\u00e9 dans l\u2019oubli. Aujourd\u2019hui, des mineurs sortent encore de l\u2019\u00e9tain et du zinc du Cerro Rico, \u00e0 4000 m\u00e8tres d\u2019altitude. Dans <em>Les veines ouvertes de l\u2019Am\u00e9rique latine<\/em>, l\u2019\u00e9crivain Eduardo Galeano \u00e9crit que \u00ab[Potos\u00ed] est la ville qui a donn\u00e9 le plus au monde et qui a re\u00e7u le moins\u00bb. Cet h\u00e9ritage demeure vivace aujourd\u2019hui. \u00abIl existe, chez les Boliviens, la crainte de voir se r\u00e9p\u00e9ter ce sc\u00e9nario. Une ressource naturelle est exploit\u00e9e chez eux, tandis que les b\u00e9n\u00e9fices leur passent sous le nez\u00bb, remarque Mark Goodale. Ce qu\u2019on appelle l\u2019extractivisme: \u00e0 nous les cons\u00e9quences sociales et environnementales, \u00e0 d\u2019autres les gains.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Guerres m\u00e9connues<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Entre 1879 et 1883 s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 un conflit arm\u00e9 oubli\u00e9 ailleurs, la \u00ab Guerre du Pacifique \u00bb. Le Chili vainc l\u2019alliance form\u00e9e par le P\u00e9rou et la Bolivie. Cette derni\u00e8re perd son <em>Departamento del Litoral<\/em>, soit d\u2019un coup son seul acc\u00e8s \u00e0 l\u2019oc\u00e9an et ses ressources en salp\u00eatre et en guano. Ce traumatisme national est encore vivace de nos jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Mark Goodale d\u00e9taille les \u00e9v\u00e9nements qui fondent la situation actuelle. En 2000, un important gisement de gaz naturel est d\u00e9couvert tout au sud de la Bolivie. Des entreprises \u00e9trang\u00e8res priv\u00e9es cr\u00e9ent un consortium pour exploiter ce combustible, dans le but de le vendre \u00e0 l\u2019international. La col\u00e8re populaire enfle \u2013 certains demandent la nationalisation de la ressource \u2013 et en 2003, des soul\u00e8vements se produisent, men\u00e9s notamment par le dirigeant syndical Evo Morales. Les \u00e9meutes et la r\u00e9pression par l\u2019arm\u00e9e provoquent des dizaines de morts, dans ce que l\u2019on a appel\u00e9 la <em>Guerra del Gas<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Carburant de l\u2019avenir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le 22 janvier 2006, Evo Morales devient pr\u00e9sident de la r\u00e9publique. Le programme de son parti, le <em>Movimiento al Socialismo<\/em>, s\u2019annonce tr\u00e8s ambitieux. Comme l\u2019\u00e9crit Mark Goodale, le MAS compte sur l\u2019exploitation des hydrocarbures pour financer sa politique de transformation de la soci\u00e9t\u00e9, m\u00eame si ses dirigeants savent que ce sont des sources d\u2019\u00e9nergie du pass\u00e9, destin\u00e9es \u00e0 se tarir. Dans leur vision, le lithium est consid\u00e9r\u00e9 comme le carburant d\u2019un \u00abfutur \u00e9nerg\u00e9tique alternatif\u00bb. Ce m\u00e9tal devrait jouer un r\u00f4le central dans la r\u00e9solution d\u2019un probl\u00e8me environnemental \u00abdont les Boliviens ne sont pas responsables [\u2026]\u00bb. Ainsi, \u00abce pays dont le pillage a rendu possible l\u2019essor du capitalisme global va, malgr\u00e9 tout, donner au monde une ressource qui va l\u2019emp\u00eacher de mourir \u00e9touff\u00e9 sous ses propres \u00e9missions de carbone [\u2026] et qui va, une fois pour toutes, \u201claisser dans le pass\u00e9\u201d (comme l\u2019indique la Constitution de 2009) ses h\u00e9ritages \u201ccoloniaux, r\u00e9publicains et n\u00e9olib\u00e9raux\u201d\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mark Goodale d\u00e9crit en d\u00e9tail les m\u00e9andres de la gestion du \u00abprojet lithium\u00bb par le MAS au cours des ann\u00e9es qui suivent. Le but id\u00e9al demeure. Il s\u2019agit d\u2019am\u00e9liorer la vie de la population en redistribuant les b\u00e9n\u00e9fices tir\u00e9s des ressources, de mani\u00e8re juste. Comme l\u2019\u00c9tat doit rester souverain, la gouvernance est confi\u00e9e \u00e0 l\u2019entit\u00e9 publique en charge des mines, la Corporaci\u00f3n Minera de Bolivia (COMIBOL) avant qu\u2019en 2017, une entreprise nationale d\u00e9di\u00e9e, Yacimientos de Litio Bolivianos (YLB), prenne la main.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"800\" data-id=\"15242\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_2.webp\" alt=\"bolivie 91 2\" class=\"wp-image-15242\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_2.webp 800w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_2-260x260.webp 260w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_2-250x250.webp 250w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_2-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Mark Goodale \u00e0 bord du mod\u00e8le d\u2019entr\u00e9e de gamme de Quantum Motors, \u00e0 Cochabamba.<br>\u00a9 Mark Goodale<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"600\" data-id=\"15243\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_3.webp\" alt=\"bolivie 91 3\" class=\"wp-image-15243\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_3.webp 800w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_3-347x260.webp 347w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_3-768x576.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">L\u2019anthropologue arpente le salar en compagnie d\u2019un g\u00e9ologue, afin de mieux comprendre ses dynamiques souterraines.<br>\u00a9 Mark Goodale<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"539\" data-id=\"15244\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_4.webp\" alt=\"bolivie 91 4\" class=\"wp-image-15244\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_4.webp 800w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_4-386x260.webp 386w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/bolivie_91_4-768x517.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Les mains dans le carbonate de lithium, l\u2019ancien pr\u00e9sident<br>Luis Arce (le bras lev\u00e9) inaugure une nouvelle usine, au sud du salar de Uyuni, le 15 d\u00e9cembre 2023. La production<br>est encore faible.<br>\u00a9 Juan Karita\/AP Photo\/Keystone<\/figcaption><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Les tourments du projet lithium<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le projet est marqu\u00e9 par des tensions permanentes. Des communaut\u00e9s locales, des mouvements indig\u00e8nes et un puissant syndicat d\u00e9fendent les int\u00e9r\u00eats r\u00e9gionaux, notamment ceux de Potos\u00ed, contre la vision nationale de la capitale administrative, La Paz. Tout au long de la pr\u00e9sidence d\u2019Evo Morales, de 2006 \u00e0 2019, les ambitions varient. Il est parfois question de b\u00e2tir une cha\u00eene de valeur compl\u00e8te, du <em>salar<\/em> \u00e0 la fabrication de batteries <em>hecho en Bolivia<\/em>. Un centre de recherche a d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 \u00e0 cet effet. Comme le pays andin ne poss\u00e8de pas les comp\u00e9tences requises, le MAS a envoy\u00e9 une centaine d\u2019universitaires se former ailleurs dans le domaine gr\u00e2ce \u00e0 des bourses d\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 d\u2019autres moments, les autorit\u00e9s semblent pr\u00e9f\u00e9rer se cantonner \u00e0 la production de lithium et confier les \u00e9tapes les plus techniques \u00e0 des groupes \u00e9trangers, avec lesquels des partenariats sont nou\u00e9s, ce qui cr\u00e9e du m\u00e9contentement dans une partie de la population. Des promesses de lendemains radieux sont \u00e9mises tous azimuts, ce qui nuit au projet. Enfin, des menaces de coup d\u2019\u00c9tat planent ponctuellement, ce qui n\u2019arrange rien.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Baleine et dragon<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La mati\u00e8re elle-m\u00eame joue les freins \u00e0 main. Afin d\u2019exploiter le lithium, l\u2019usine pilote de Planta Llipi \u2013 inaugur\u00e9e en 2013 \u2013 et des bassins d\u2019\u00e9vaporation ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s au sud du <em>salar de Uyuni<\/em>. Il s\u2019agit d\u2019une collection de gigantesques piscines tr\u00e8s photog\u00e9niques, dans lesquelles la saumure, pomp\u00e9e depuis les sous-sols, s\u2019\u00e9vapore gr\u00e2ce au soleil \u00e0 un train de s\u00e9nateur. \u00abLe liquide passe d\u2019une mare \u00e0 l\u2019autre, afin d\u2019augmenter sa concentration en min\u00e9raux, explique Mark Goodale. Ce processus est tr\u00e8s d\u00e9pendant de la m\u00e9t\u00e9o.\u00bb Un probl\u00e8me que n\u2019a pas rencontr\u00e9 le Chili voisin, car son <em>salar de Atacama<\/em> se trouve dans l\u2019une des r\u00e9gions les plus s\u00e8ches du globe. Mais en Bolivie, le d\u00e9sert conna\u00eet une saison des pluies qui dure normalement trois mois.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00c0 la fin de l\u2019\u00e9vaporation, vous vous retrouvez avec des montagnes de sel blanc, qu\u2019il est n\u00e9cessaire de traiter chimiquement afin de s\u00e9parer le lithium, le magn\u00e9sium et les autres \u00e9l\u00e9ments\u00bb, compl\u00e8te l\u2019anthropologue. Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant qu\u2019en 2015, la production mensuelle dans les installations s\u2019est mont\u00e9e \u00e0 1,5 tonne par mois. Et encore, il s\u2019agissait de carbonate de lithium de qualit\u00e9 dite \u00abtechnique\u00bb, pas assez pur pour les batteries.<\/p>\n\n\n\n<p>La g\u00e9ologie s\u2019en m\u00eale. Dans un chapitre saisissant, Mark Goodale raconte sa vir\u00e9e sur le <em>salar de Uyuni<\/em>, passager d\u2019un 4&#215;4 lanc\u00e9 \u00e0 100 km\/h dans le grand blanc. Guid\u00e9 par un sp\u00e9cialiste des mines aguerri, il a litt\u00e9ralement touch\u00e9 du doigt la complexit\u00e9 secr\u00e8te du <em>salar<\/em> bolivien. Par endroits, sa cro\u00fbte est jalonn\u00e9e de trous ou de petits bassins (des <em>ojos<\/em>, pour \u00abyeux\u00bb) d\u2019o\u00f9 \u00e9merge la saumure. Comme l\u2019a constat\u00e9 le professeur dans la douleur, l\u2019eau peut \u00eatre tr\u00e8s chaude dans l\u2019une de ces ouvertures, et glac\u00e9e dans une autre situ\u00e9e\u2026 \u00e0 30 centim\u00e8tres de l\u00e0. Cela s\u2019explique par le fait que les liquides proviennent de strates diff\u00e9rentes mais invisibles, dans les profondeurs du d\u00e9sert.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour d\u00e9crire le <em>salar<\/em>, le guide de Mark Goodale \u00e9voque un dragon blanc, mais la m\u00e9taphore de Moby Dick, l\u2019insaisissable baleine contre laquelle lutte sans fin le capitaine Achab, et qui le m\u00e8ne \u00e0 sa perte, surgit \u00e9galement \u00e0 l\u2019esprit.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mise en sc\u00e8ne de l\u2019anthropologue<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but de son livre, Mark Goodale raconte \u00e0 la premi\u00e8re personne sa rencontre avec Alberto Colque, responsable d\u2019une communaut\u00e9 locale non loin de la titanesque mine de San Cristob\u00e1l (zinc, argent et plomb), qui appartient \u00e0 des Canadiens. Plus loin, \u00e0 l\u2019a\u00e9roport de Bogot\u00e1, il tire les vers du nez d\u2019un agent secret des \u00c9tats-Unis en jouant au touriste na\u00eff. \u00c0 plusieurs moments dans le r\u00e9cit, des intervenants lui demandent de manger du lithium. Un chercheur peut-il ainsi se mettre en sc\u00e8ne?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00abPar le pass\u00e9, l\u2019anthropologue devait se comporter comme \u201cune mouche sur le mur\u201d afin d\u2019observer les pratiques culturelles sans se faire remarquer. Les d\u00e9veloppements de ma discipline critiquent cette approche.\u00bb L\u2019immersion dans le texte en sort renforc\u00e9e. Ainsi, le livre se lit comme un article du <em>New Yorker<\/em> (les notes de bas de page en plus, tout de m\u00eame). Mark Goodale recourt aux outils de la \u00ablitt\u00e9rature documentaire\u00bb, soit la <em>literary non-fiction<\/em> en VO. Cette technique a \u00e9t\u00e9 rendue c\u00e9l\u00e8bre par Truman Capote dans <em>De sang-froid<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une question d\u2019\u00e9chelle<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si le \u00abprojet lithium\u00bb national patine, des initiatives locales avancent. Mark Goodale nous convie \u00e0 Cochabamba, loin au nord du <em>salar<\/em>. Fond\u00e9e en 2018, Quantum Motors y commercialise les premi\u00e8res voitures \u00e9lectriques sud-am\u00e9ricaines. La E4 Monta\u00f1ero, le mod\u00e8le d\u2019entr\u00e9e de gamme actuel, p\u00e8se moins de 500 kg, propose 3 places et une autonomie de 100 kilom\u00e8tres avec sa batterie lithium-fer-phosphate. Les prix demeurent \u00e9lev\u00e9s pour des salaires boliviens, mais, comme le fait remarquer une utilisatrice \u00e0 Mark Goodale, personne ne les vole. Assembl\u00e9es dans une usine de mani\u00e8re presque artisanale, ces voitures destin\u00e9es au march\u00e9 sud-am\u00e9ricain sont r\u00e9alis\u00e9es avec des pi\u00e8ces import\u00e9es de Chine, batterie comprise. Bien s\u00fbr, les fondateurs r\u00eavent de les propulser au lithium bolivien, un jour\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quantum Motors fabrique aussi des scooters et des chariots de mine \u00e9lectriques bon march\u00e9, accessibles aux petites coop\u00e9ratives qui exploitent les filons en Bolivie. Cela fonctionne, loin des promesses parfois d\u00e9connect\u00e9es de la r\u00e9alit\u00e9 faites par le gouvernement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Crise et incertitude<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une crise majeure a lieu apr\u00e8s les \u00e9lections pr\u00e9sidentielles d\u2019octobre 2019. Dans un contexte violent, Evo Morales d\u00e9missionne. Au terme de ce qui sent fort le coup d\u2019\u00c9tat, il est remplac\u00e9 par un gouvernement de droite muscl\u00e9e. \u00abCe fut une ann\u00e9e tr\u00e8s dure pour les Boliviens\u00bb, se souvient Mark Goodale. Une gestion catastrophique de la pand\u00e9mie de Covid-19 et le gel, voire le sabotage du \u00abprojet lithium\u00bb marquent cette ann\u00e9e. Le 8 novembre 2020, le MAS revient aux commandes suite \u00e0 l\u2019\u00e9lection de son candidat, Luis Arce. Un peu plus de trois ans plus tard, ce dernier inaugure une nouvelle usine de traitement du lithium sur le <em>salar<\/em>. Son gouvernement signe des contrats avec des entreprises d\u2019\u00c9tat chinoises et russes, afin de relancer la production gr\u00e2ce \u00e0 de nouvelles technologies, plus efficaces que les bassins d\u2019\u00e9vaporation.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors des \u00e9lections g\u00e9n\u00e9rales du 19 octobre 2025, dans un contexte de crise \u00e9conomique et de ras-le-bol, Rodrigo Paz Pereira (centre droit) est \u00e9lu pr\u00e9sident. Le MAS, qui a domin\u00e9 la politique bolivienne pendant presque vingt ans, n\u2019est pas seulement battu, mais subit une d\u00e9route compl\u00e8te et manque de dispara\u00eetre. Toutefois, \u00able nouveau gouvernement, n\u00e9olib\u00e9ral, ne donne pas de signal pour la privatisation de Yacimientos de Litio Bolivianos, qui est tr\u00e8s endett\u00e9e. Il souhaite aller de l\u2019avant avec les partenaires russes et chinois\u00bb, indique Mark Goodale.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout au long de son texte, Mark Goodale interroge notre mani\u00e8re de concevoir la transition \u00e9nerg\u00e9tique. \u00ab\u00c0 chaque \u00e9tape, du <em>salar<\/em> \u00e0 la batterie, la Bolivie a rencontr\u00e9 de la r\u00e9sistance. Si le lithium avait une voix, que nous dirait-il? Cette r\u00e9sistance signifie peut-\u00eatre que nous faisons fausse route, et que la transition qu\u2019il promet n\u2019est pas ce que nous croyons.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Imaginons un monde dans lequel nous roulerions gr\u00e2ce au lithium bolivien. Ce dernier demeure une ressource non renouvelable, extraite de mani\u00e8re industrielle dans le but de g\u00e9n\u00e9rer du profit, tout comme les autres \u00e9l\u00e9ments du tableau p\u00e9riodique n\u00e9cessaires \u00e0 la transition \u00e9nerg\u00e9tique. Ce sc\u00e9nario a \u00e9t\u00e9 vu et revu depuis des si\u00e8cles. Au-del\u00e0, la mobilit\u00e9 individuelle, m\u00eame si elle devait devenir enti\u00e8rement \u00e9lectrique un jour, ne constitue que l\u2019une des empreintes humaines sur la plan\u00e8te. Il y a l\u2019urbanisation massive, la croissante d\u00e9mographique, la chute de la biodiversit\u00e9 ou les conflits pour les ressources, dont l\u2019eau, parmi de nombreux autres aspects.<\/p>\n\n\n\n<p>Si des changements \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale semblent hors d\u2019atteinte, \u00e0 moins de transformations radicales de nos modes de vie actuels, le \u00ab projet lithium \u00bb montre qu\u2019au niveau local, des petits pas sont r\u00e9alis\u00e9s. Il y a le cas de Quantum Motors. Les connaissances acquises par les chercheurs qui travaillaient sur une hypoth\u00e9tique batterie bolivienne de haute capacit\u00e9 servent \u00e0 la cr\u00e9ation de dispositifs d\u2019\u00e9lectrification rurale (couplant le solaire et des batteries) \u00e0 l\u2019intention des zones mal desservies. Comme le remarque Mark Goodale, \u00ab ces installations permettent \u00e0 la population de se faire \u00e0 manger ou de travailler le soir, tout en am\u00e9liorant la s\u00e9curit\u00e9. Cela change leur vie quotidienne. Ce n\u2019est rien de grandiose, mais c\u2019est aussi une transition \u00e9nerg\u00e9tique. \u00bb<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"224\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2026\/01\/livre_bolivie_91.webp\" alt=\"livre bolivie 91\" class=\"wp-image-15275\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Extracting the Future. Lithium in an era of energy transition. Par Mark Goodale. University of California Press (2025), 304 p.<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans les Andes, le d\u00e9sert sal\u00e9 d\u2019Uyuni rec\u00e8le les plus grandes ressources mondiales en lithium, un m\u00e9tal indispensable aux batteries des v\u00e9hicules \u00e9lectriques. 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