{"id":14657,"date":"2025-02-19T08:26:00","date_gmt":"2025-02-19T06:26:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=14657"},"modified":"2025-02-05T14:45:18","modified_gmt":"2025-02-05T12:45:18","slug":"les-arbres-voyageurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/les-arbres-voyageurs\/","title":{"rendered":"Les arbres voyageurs"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"531\" height=\"800\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_1.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-14549\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_1.webp 531w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_1-173x260.webp 173w\" sizes=\"auto, (max-width: 531px) 100vw, 531px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Ce baobab de l\u2019esp\u00e8ce Adansonia gregorii pousse non loin d\u2019\u0153uvres d\u2019art rupestre, dans un site arch\u00e9ologique de Kununurra (nord-ouest du pays). Il est possible que des humains, lors de la Pr\u00e9histoire, aient emport\u00e9 des fruits du baobab lors de leurs d\u00e9placements, contribuant ainsi \u00e0 sa diss\u00e9mination.\n\u00a9 Christian Kull<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Les plantes bougent, et de plus en plus. Invasives ou miraculeuses, elles inspirent autant la haine que l\u2019enchantement. Un g\u00e9ographe de l\u2019UNIL a d\u00e9couvert que leurs voyages pourraient m\u00eame mettre au jour des migrations humaines encore inconnues.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les p\u00e9riples des v\u00e9g\u00e9taux sont bien plus complexes qu\u2019il n\u2019y para\u00eet. Certaines plantes ont migr\u00e9 seules, quand d\u2019autres ont suivi les \u00eatres humains il y a des milliers d\u2019ann\u00e9es. \u00abLorsqu\u2019on \u00e9voque l\u2019<em>Homo sapiens<\/em>, on pense au feu. Cependant, beaucoup d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments font que nous appartenons \u00e0 cette esp\u00e8ce, remarque Christian Kull, professeur \u00e0 l\u2019<a href=\"https:\/\/unil.ch\/igd\" data-type=\"link\" data-id=\"unil.ch\/igd\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Institut de g\u00e9ographie et durabilit\u00e9 <\/a>de l\u2019UNIL. Prendre une semence, la transporter \u00e0 quelques m\u00e8tres pour la remettre en terre, puis \u00e0 des kilom\u00e8tres, etc, est le propre de l\u2019\u00eatre humain depuis des dizaines de milliers d\u2019ann\u00e9es. Cela peut \u00eatre par inadvertance. Mais quand les gens se d\u00e9placent, ils transportent leurs plantes.\u00bb Et ces arbres, fleurs et autres fruits retrouv\u00e9s aujourd\u2019hui parlent parfois de migrations humaines insoup\u00e7onn\u00e9es. Le chercheur nous pr\u00e9sente les hypoth\u00e8ses \u00e9tonnantes auxquelles ses travaux transdisciplinaires ont conduit, pas \u00e0 pas.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un baobab peut en cacher un autre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Prenez un baobab, l\u2019arbre embl\u00e9matique du continent africain, et \u00e9tudiez ses diff\u00e9rentes esp\u00e8ces. Il en existerait huit ou neuf: six \u00e0 Madagascar, son pays d\u2019origine, une ou deux autres en Afrique \u2013 l\u2019existence d\u2019une nouvelle esp\u00e8ce africaine est encore contest\u00e9e \u2013 et la derni\u00e8re\u2026 en Australie. \u00abL\u2019esp\u00e8ce australienne <em>Adansonia gregorii<\/em> a attir\u00e9 mon attention et celle de mes collaborateurs et collaboratrices, car nous nous sommes demand\u00e9 pourquoi et comment cet arbre \u00e9tait arriv\u00e9 jusque-l\u00e0. Et aussi si les \u00eatres humains avaient eu un r\u00f4le dans son d\u00e9placement\u00bb, signale Christian Kull.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir appris que de nombreuses preuves existaient en faveur de l\u2019apparition du bel arbre de la famille des bombac\u00e9es avant l\u2019Homme en Australie \u2013 probablement gr\u00e2ce \u00e0 un fruit qui a flott\u00e9 sur la mer \u2013 le professeur, avec sa collaboratrice, la professeure Haripriya Rangan, a organis\u00e9 une \u00e9tude sur sa distribution avec des botanistes mol\u00e9culaires. \u00abNotre recherche a montr\u00e9 qu\u2019il y avait un grand flux g\u00e9n\u00e9tique entre les diff\u00e9rentes populations australiennes de baobabs, pr\u00e9cise le professeur. Ce qui est \u00e9tonnant puisqu\u2019il y a des barri\u00e8res biog\u00e9ographiques entre les territoires.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la r\u00e9gion de Kimberley, au nord-ouest de l\u2019Australie, des fleuves et des reliefs s\u00e9parent les populations de nombreuses esp\u00e8ces. Pourquoi donc n\u2019est-ce pas le cas chez le baobab? \u00abOn peut imaginer que des animaux ont transport\u00e9 des graines, tels les wallabies ou les \u00e9meus, indique le g\u00e9ographe. Mais \u00e9tant donn\u00e9 la valeur de l\u2019arbre, notamment ses fruits riches en vitamine C, nous avons estim\u00e9 que les \u00eatres humains pouvaient \u00eatre responsables du d\u00e9placement des baobabs.\u00bb Les chercheuses et les chercheurs ont alors eu l\u2019id\u00e9e de partir \u00e0 la rencontre de linguistes qui \u00e9tudient les langues aborig\u00e8nes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Linguistique, arch\u00e9ologie et g\u00e9n\u00e9tique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00abLeur m\u00e9thodologie consiste \u00e0 tracer les similitudes et diff\u00e9rences des dialectes modernes pour d\u00e9finir les mots nouveaux, non-pr\u00e9sents dans la langue de base, qui sont venus d\u2019ailleurs, explique Christian Kull. Quand un mot a voyag\u00e9 entre deux r\u00e9gions qui ne parlaient pas le m\u00eame dialecte, les sp\u00e9cialistes peuvent \u00e9tablir sa provenance et le placer d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ou de l\u2019autre d\u2019une cha\u00eene de montagnes. Cela a permis de trouver que le flux des mots emprunt\u00e9s entre les groupes linguistiques a des similarit\u00e9s avec le flux g\u00e9n\u00e9tique des baobabs. Des mots comme \u201cJumulu\u201d, \u201cWajar\u201d ou encore \u201cLarrkarti\u201d, qui signifient \u201cbaobab\u201d, ont voyag\u00e9 dans des directions qui correspondent \u00e0 peu pr\u00e8s aux mouvements pr\u00e9sum\u00e9s de l\u2019esp\u00e8ce <em>Adansonia gregorii<\/em>.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Une hypoth\u00e8se qui va dans le sens de d\u00e9couvertes arch\u00e9ologiques au pays des koalas. Des fouilles effectu\u00e9es dans les <em>rockshelters<\/em> \u2013 des abris sous roches utilis\u00e9s par les \u00eatres humains \u2013 dans la r\u00e9gion de Kimberley ont mis au jour des fruits de baobab datant d\u2019il y a 40000 ans. \u00ab\u00c0 cela s\u2019ajoutent des analyses g\u00e9n\u00e9tiques qui ont montr\u00e9 que l\u2019arbre a pu se retrouver coinc\u00e9 entre une c\u00f4te nord inond\u00e9e, \u00e0 la fin du dernier \u00e2ge de glace, et un climat inhospitalier au sud. Nous pensons que les \u00eatres humains, \u00e0 la fin du Pl\u00e9istoc\u00e8ne, sont partis des zones inond\u00e9es en prenant des fruits du baobab pour aller au sud et \u00e0 l\u2019est.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Une d\u00e9couverte d\u2019importance qui r\u00e9v\u00e8le qu\u2019une esp\u00e8ce embl\u00e9matique d\u2019un lieu pourrait avoir une histoire humaine inconnue. \u00abNous n\u2019avons pas pu trancher avec certitude. N\u00e9anmoins, nous avons ouvert le champ des hypoth\u00e8ses, pr\u00e9cise le chercheur. Les voyages ne sont pas n\u00e9s avec Christophe Colomb. Il y a eu des milliers d\u2019ann\u00e9es, voire des dizaines de milliers d\u2019ann\u00e9es de d\u00e9placements humains, lents ou rapides, qui ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s et dont on ne sait encore que peu de choses.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"539\" height=\"800\" data-id=\"14553\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_5.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-14553\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_5.webp 539w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_5-175x260.webp 175w\" sizes=\"auto, (max-width: 539px) 100vw, 539px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Adansonia gregorii, ou \u00abboab\u00bb, dans l\u2019Ouest de l\u2019Australie. <br>\u00a9 Roberto Dani \/ Shutterstock. <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"317\" data-id=\"14552\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_4.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-14552\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_4.webp 800w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_4-530x210.webp 530w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_4-768x304.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Adansonia digitata, dans le Parc national de Ruaha en Tanzanie. On trouve \u00e9galement cet arbre en Inde.<br>\u00a9 Roger de la Harpe \/ Shutterstock. <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"600\" data-id=\"14551\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_3.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-14551\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_3.webp 800w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_3-347x260.webp 347w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_3-768x576.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Fleur jaune de cassier, un Acacia farnesiana am\u00e9ricain r\u00e9pandu en Australie et ailleurs.<br>\u00a9 Noppharat \/ Dreamstime.com<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"600\" height=\"800\" data-id=\"14550\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_2.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-14550\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_2.webp 600w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/arbre_88_2-195x260.webp 195w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Graines d\u2019Acacia nilotica, un \u00e9pineux venu d\u2019Afrique qui a conquis l\u2019Australie.<br>\u00a9 Reabetswe Matjeke \/ Dreamstime<\/figcaption><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<p><strong>De l\u2019existence de baobabs en Inde<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Adansonia digitata<\/em>, une autre esp\u00e8ce de baobab, s\u2019est \u00e9panouie dans toute l\u2019Afrique comme autour de l\u2019oc\u00e9an Indien, au Sri Lanka, au Y\u00e9men, au Pakistan ou encore en Malaisie, mais surtout en Inde. \u00abNotre but \u00e9tait d\u2019identifier les mouvements migratoires qui ont aid\u00e9 \u00e0 son installation en Inde, relate le professeur de l\u2019UNIL. Nous voulions tenter de casser les discours qui expliquent l\u2019apparition du baobab en Asie en se r\u00e9f\u00e9rant aux dirigeants musulmans m\u00e9di\u00e9vaux et aux commer\u00e7ants arabes, en raison de la traite orientale entre le X<sup>e<\/sup> et le XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois encore, la recherche s\u2019est voulue pluridisciplinaire. Des \u00e9chantillons g\u00e9n\u00e9tiques pr\u00e9lev\u00e9s en Inde, en Afrique et ailleurs, ainsi qu\u2019un \u00e9pluchage d\u2019archives pour comparer les histoires populaires et les traditions li\u00e9es \u00e0 l\u2019arbre majestueux, souvent sacralis\u00e9, ont montr\u00e9 que les introductions de baobabs ont \u00e9t\u00e9 multiples. \u00abNous avons prouv\u00e9 qu\u2019elles ont eu lieu avant, pendant et apr\u00e8s la traite arabe, d\u00e9clare Christian Kull. Ce ne sont pas forc\u00e9ment ceux qui \u00e9crivent l\u2019Histoire qui en sont les moteurs, donc il ne faut pas ignorer le r\u00f4le des migrants et commer\u00e7ants africains pr\u00e9historiques. Il y a eu beaucoup de va-et-vient dans l\u2019oc\u00e9an Indien, et cela avant l\u2019arriv\u00e9e des Arabes, des Ib\u00e8res et des Britanniques qui complique passablement l\u2019analyse du signal g\u00e9n\u00e9tique.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>400 ans d\u2019\u00e9changes explosifs<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Comme l\u2019indique le g\u00e9ographe, les Britanniques ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s assidus dans leur commerce de plantes depuis le XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. \u00abLa botanique avait non seulement un int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique, mais elle \u00e9tait aussi \u00e0 la mode dans la classe sup\u00e9rieure anglaise, qui voulait avoir des nouveaut\u00e9s dans son jardin. L\u2019arriv\u00e9e des Britanniques co\u00efncide avec la dispersion des plantes partout dans le monde. Le robinier par exemple, que l\u2019on trouve en Suisse, date en Europe de la colonisation de la c\u00f4te Est des \u00c9tats-Unis, il y a 400 ans. C\u2019\u00e9tait le d\u00e9but d\u2019une explosion, qui n\u2019a cess\u00e9 de cro\u00eetre depuis avec les bateaux, les avions, etc., malgr\u00e9 les efforts de quarantaines r\u00e9alis\u00e9s aux douanes.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, Christian Kull temp\u00e8re la dangerosit\u00e9 des plantes \u00abinvasives\u00bb, un terme qu\u2019il n\u2019aime pas du tout. \u00abCela sous-entend qu\u2019elles sont responsables d\u2019une invasion, alors que la faute incombe en g\u00e9n\u00e9ral aux \u00eatres humains. Et il n\u2019existe pas de d\u00e9finition claire de \u201cplante invasive\u201d. Des scientifiques mettent en avant leur impact, d\u2019autres leur origine ou leur comportement. Ces trois \u00e9l\u00e9ments se m\u00e9langent diff\u00e9remment dans les d\u00e9finitions. Personne ne mentionne la responsabilit\u00e9 humaine, tandis que nos infrastructures cr\u00e9ent des environnements propices aux invasions. La plupart des plantes envahissantes qui s\u2019installent sont des colonisatrices des espaces perturb\u00e9s.\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi les robiniers, ou faux-acacias originaires d\u2019Am\u00e9rique du Nord, prosp\u00e8rent aux abords des autoroutes et des voies de chemin de fer fran\u00e7aises. En Suisse, c\u2019est l\u2019ambroisie, \u00e9galement venue d\u2019Am\u00e9rique du Nord et dont le pollen est responsable d\u2019allergies, qui a trouv\u00e9 sa place sur des terrains agricoles, des gravi\u00e8res et des composti\u00e8res genevois et vaudois, tandis qu\u2019au Tessin elle suit les routes. Le chercheur ajoute n\u00e9anmoins qu\u2019on estime que sur dix plantes invasives introduites, une seule va pouvoir s\u2019\u00e9tablir \u00e0 un endroit. Et que sur dix plantes qui r\u00e9ussissent \u00e0 survivre, une seule va se naturaliser, c\u2019est-\u00e0-dire entretenir des populations ind\u00e9pendantes sur ce nouveau terrain. \u00abEnfin, sur dix plantes naturalis\u00e9es, une seule va devenir envahissante. Un certain tri est effectu\u00e9 naturellement. Peu de plantes invasives peuvent causer la disparition de plantes natives. Toutefois, elles peuvent r\u00e9duire gravement les populations. L\u2019effet est plus visible sur les \u00eeles, qui ont adopt\u00e9 des politiques tr\u00e8s strictes face aux envahisseurs, telles la Nouvelle-Z\u00e9lande, Hawa\u00ef et l\u2019Australie.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"400\" height=\"600\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/ChristianKull_88.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-14558\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/ChristianKull_88.webp 400w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2025\/02\/ChristianKull_88-173x260.webp 173w\" sizes=\"auto, (max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Christian Kull. Professeur \u00e0 l\u2019Institut de g\u00e9ographie et durabilit\u00e9 (Facult\u00e9 des g\u00e9osciences et de l\u2019environnement). Il est entour\u00e9 par un robinier (Robinia pseudoacacia) sur le campus de l\u2019UNIL.<br>Nicole Chuard \u00a9 UNIL<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Le casse-t\u00eate de l\u2019acacia<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les d\u00e9finitions de l\u2019Homme en mati\u00e8re d\u2019invasif ou de natif sont int\u00e9ressantes. Elles conduisent parfois \u00e0 des casse-t\u00eate sur lesquels le g\u00e9ographe a eu le loisir de travailler. En Australie par exemple, une plante est consid\u00e9r\u00e9e comme native si elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente avant l\u2019arriv\u00e9e du capitaine James Cook, en 1770. \u00abNous avons r\u00e9alis\u00e9 des analyses g\u00e9n\u00e9tiques sur le cassier (<em>Acacia farnesiana<\/em>), un acacia am\u00e9ricain tr\u00e8s r\u00e9pandu en Australie. Impossible \u00e0 contr\u00f4ler, il \u00e9tait dans la m\u00eame cat\u00e9gorie que d\u2019autres plantes envahissantes \u00e9pineuses de p\u00e2turage (tels le mesquite \u2013 <em>Prosopis juliflora<\/em> \u2013 et l\u2019<em>Acacia nilotica<\/em>), mais ne pouvait pas \u00eatre contr\u00f4l\u00e9 l\u00e9galement comme elles, car il est probablement apparu avant la venue du capitaine Cook, et donc class\u00e9 comme natif.\u00bb Ce probl\u00e8me, \u00e9pineux lui aussi, semble insoluble.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00abNos analyses, entre autres mol\u00e9culaires, ont montr\u00e9 que le signal g\u00e9n\u00e9tique du cassier australien \u00e9tait totalement diff\u00e9rent des autres populations en Afrique, en Asie et en Europe, qui doivent leurs origines aux Ib\u00e9riques qui l\u2019ont amen\u00e9 en Europe. Puis les colons l\u2019ont distribu\u00e9 partout. Alors qu\u2019en Australie, les premiers explorateurs britanniques de l\u2019int\u00e9rieur des terres l\u2019ont d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9 sur place.\u00bb Comment cet acacia typiquement am\u00e9ricain est-il apparu en Australie? Le myst\u00e8re reste absolu. \u00abCela ouvre des hypoth\u00e8ses diverses: un contact polyn\u00e9sien, une travers\u00e9e de l\u2019oc\u00e9an, voire le passage d\u2019un oiseau porteur de graines. Pour l\u2019heure, je ne sais pas comment le d\u00e9bat sur la gestion de cette plante a \u00e9volu\u00e9 en Australie.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La tentation d\u2019un pacte avec l\u2019ennemi<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans le nord-est de ce pays, un autre acacia, <em>Acacia nilotica<\/em>, arriv\u00e9 d\u2019Afrique, fatigue les gestionnaires de ranchs qui luttent sans rel\u00e2che contre cet envahisseur \u00e0 grandes \u00e9pines. \u00abSur le terrain, un de mes \u00e9tudiants en <em>master<\/em> a eu une conversation avec un rancher qui se demandait pourquoi il devait se battre contre une plante qui voulait vivre sur son domaine et essayer d\u2019encourager des esp\u00e8ces natives qui avaient des difficult\u00e9s \u00e0 y survivre. Il a d\u00e9cid\u00e9 de garder l\u2019esp\u00e8ce invasive, de tenter de la g\u00e9rer et d\u2019en profiter en \u00e9levant des chameaux qui la mangent. Ce point de vue, certes radical, ouvre l\u2019esprit \u00e0 des consid\u00e9rations diff\u00e9rentes sur les plantes invasives.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Christian Kull vient aussi d\u2019\u00e9tudier les dynamiques foresti\u00e8res au Vietnam, o\u00f9 des millions d\u2019hectares d\u2019acacias australiens ont \u00e9t\u00e9 plant\u00e9s. \u00abPour les biologistes des invasions, les acacias australiens sont un exemple classique. Au Vietnam, en revanche, personne ne consid\u00e8re l\u2019acacia comme un envahisseur. Il est cultiv\u00e9 partout. Et s\u2019il se propage par lui-m\u00eame, c\u2019est vu comme une aubaine \u00e9conomique dans un contexte de reforestation. On y a m\u00eame cr\u00e9\u00e9 des hybrides, dont la population est tr\u00e8s fi\u00e8re.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Idem \u00e0 Madagascar o\u00f9 les efforts de reboisement et de restauration des for\u00eats face \u00e0 l\u2019urgence climatique battent leur plein. Comme le concept de plante envahissante n\u2019existe pas dans la langue malgache, on s\u2019accommode d\u2019un nouveau v\u00e9g\u00e9tal qui appara\u00eet et on l\u2019utilise \u00e0 sa guise. L\u2019invasif grevillea est par exemple devenu une source de revenus pour des personnes avec peu de moyens qui en ont fait du bois de chauffage pour le vendre. \u00abL\u2019\u00c9tat incite actuellement la population \u00e0 planter des arbres sur les collines herbac\u00e9es, relate le professeur de l\u2019UNIL. Certains paysans et paysannes s\u2019y mettent volontiers par int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique. Les arbres les plus utilis\u00e9s sont l\u2019eucalyptus, l\u2019acacia et le grevillea, tous australiens, et des pins tropicaux venant du Mexique et d\u2019Asie du Sud-Est, ce qui est d\u00e9solant. Au lieu de restaurer la for\u00eat native d\u00e9forest\u00e9e r\u00e9cemment, les vastes efforts mis en \u0153uvre, avec les meilleures intentions, favorisent les arbres exotiques dans les savanes et les zones herbac\u00e9es.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group has-background\" style=\"background-color:#9eb56563\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Une recherche n\u00e9e de l\u2019observation<\/h5>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<p>C\u2019est en bourlinguant, tels les arbres qui le fascinent, que Christian Kull s\u2019est mis \u00e0 s\u2019int\u00e9resser aux migrations v\u00e9g\u00e9tales. D\u2019abord \u00e9tudiant \u00e0 Madagascar dans le cadre de son <em>master<\/em> et de sa th\u00e8se, d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l\u2019agriculture et aux feux de brousse, puis en poste en Australie, le g\u00e9ographe est parti tous les \u00e9t\u00e9s avec des universitaires en Afrique du Sud. Il s\u2019est alors rendu compte qu\u2019une esp\u00e8ce v\u00e9g\u00e9tale pouvait avoir non pas un, mais des avenirs en fonction de son lieu de r\u00e9sidence.<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p>\u00abL\u2019acacia, tr\u00e8s pr\u00e9sent dans les paysages malgaches, y est cultiv\u00e9 et nomm\u00e9 mimosa. Je l\u2019ai aussi vu partout quand je suis arriv\u00e9 en Australie, raconte le professeur. Arbre local australien, il est consid\u00e9r\u00e9 comme le petit fr\u00e8re de l\u2019eucalyptus. Lorsque je l\u2019ai d\u00e9couvert en Afrique du Sud, il faisait partie d\u2019un programme national d\u2019\u00e9radication et des milliers d\u2019emplois ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s dans le but de s\u2019en d\u00e9barrasser. Le contraste entre ces trois endroits a d\u00e9clench\u00e9 mon int\u00e9r\u00eat \u00e0 comprendre comment un seul arbre peut \u00eatre re\u00e7u de fa\u00e7ons tellement diff\u00e9rentes d\u2019un endroit \u00e0 l\u2019autre, comment il est arriv\u00e9, qui l\u2019a cultiv\u00e9, pourquoi, etc.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis, le chercheur n\u2019a de cesse d\u2019analyser les tenants et aboutissants de ces migrations en tant que sp\u00e9cialiste de la <em>political ecology<\/em>. Cet anglicisme \u2013 qu\u2019on \u00e9vite de traduire puisqu\u2019il ne s\u2019agit pas \u00e0 proprement parler d\u2019\u00ab\u00e9cologie politique\u00bb \u2013 d\u00e9signe des recherches en sciences sociales sur les enjeux sociaux et environnementaux, ainsi que les luttes de pouvoir qui se jouent dans un contexte \u00e9cologique, g\u00e9ographique et \u00e9conomique. \u00abLa <em>political ecology<\/em>, bien que pratiqu\u00e9e dans un esprit de justice sociale et de durabilit\u00e9 environnementale, n\u2019est pas un mouvement politique, pr\u00e9cise le professeur de l\u2019UNIL. Elle est bas\u00e9e sur la recherche empirique et les d\u00e9bats th\u00e9oriques.\u00bb<\/p>\n<\/div><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les plantes bougent, et de plus en plus. Invasives ou miraculeuses, elles inspirent autant la haine que l\u2019enchantement. 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