{"id":13849,"date":"2024-02-20T08:22:00","date_gmt":"2024-02-20T06:22:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=13849"},"modified":"2024-02-20T10:21:14","modified_gmt":"2024-02-20T08:21:14","slug":"interrogatoire-de-police-les-nouvelles-tactiques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/interrogatoire-de-police-les-nouvelles-tactiques\/","title":{"rendered":"Interrogatoire de police: les nouvelles tactiques"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>De l\u2019usage du tutoiement \u00e0 l\u2019emploi des questions ouvertes en passant par l\u2019analyse du type de personnalit\u00e9, Julie Courvoisier, devenue inspectrice scientifique, a \u00e9crit sa th\u00e8se sur les interrogatoires de police. Il est loin le temps o\u00f9 l\u2019on tapait sur la t\u00eate des suspects avec un bottin de t\u00e9l\u00e9phone.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"566\" height=\"800\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2024\/01\/police_85_1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-13778\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2024\/01\/police_85_1.jpg 566w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2024\/01\/police_85_1-184x260.jpg 184w\" sizes=\"auto, (max-width: 566px) 100vw, 566px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Par le pass\u00e9, et dans la fiction, les interrogatoires comportent des aspects coercitifs. Les m\u00e9thodes de travail ont chang\u00e9, comme le montre une th\u00e8se soutenue \u00e0 l\u2019UNIL l\u2019an dernier.\n\u00a9\u2009Illustration originale de Jehan Khodl<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Il fallait le faire, elle l\u2019a fait. Julie Courvoisier, d\u00e9sormais inspectrice scientifique \u00e0 la Police neuch\u00e2teloise, a \u00e9crit un v\u00e9ritable <em>page-turner<\/em>. Sa th\u00e8se <sup>(1)<\/sup>, r\u00e9alis\u00e9e dans le cadre de l\u2019\u00c9cole des sciences criminelles de l\u2019UNIL, d\u00e9voile des informations captivantes sur les interrogatoires de police. Les afficionados des s\u00e9ries polici\u00e8res pourraient penser tout savoir sur le sujet, mais la r\u00e9alit\u00e9 est bien plus complexe et passionnante \u00e0 lire sous la plume de l\u2019inspectrice Courvoisier. Pour mener son enqu\u00eate, elle a s\u00e9lectionn\u00e9 trois brigades de polices judiciaires (criminelle, m\u0153urs et mineurs) des cantons de Vaud et de Gen\u00e8ve. Elle a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 septante entretiens avec des policiers, et vingt autres avec des avocats et procureurs. Elle a \u00e9galement effectu\u00e9 des observations au sein de ces deux m\u00eames polices. Elle s\u2019est aussi plong\u00e9e dans les diff\u00e9rentes techniques d\u2019interrogatoires, telles les m\u00e9thodes PEACE, PROGREAI ou le mod\u00e8le de Michel Saint-Yves.<\/p>\n\n\n\n<p>Du tutoiement \u00e0 l\u2019art complexe de poser des questions ouvertes, en passant par les avantages et d\u00e9savantages de travailler en bin\u00f4me, voici, r\u00e9sum\u00e9es en neuf points, les tactiques de l\u2019interrogatoire, qui constitue le c\u0153ur du m\u00e9tier de policier.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>I. Psychologie et humanit\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les techniques d\u2019interrogatoire ont beaucoup \u00e9volu\u00e9. Depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, l\u2019accent est mis sur la psychologie et les liens de confiance. Julie Courvoisier constate: \u00abIl est beaucoup fait mention du protocole M\u00e9ndez qui met en avant une empathie sinc\u00e8re, une attitude ouverte, le respect et le non-jugement, alors qu\u2019il y a de nombreuses ann\u00e9es, la police employait des m\u00e9thodes beaucoup plus c\u0153rcitives, voire m\u00eame un peu manipulatoires.\u00bb Pourquoi ce changement? Des \u00e9tudes ont montr\u00e9 que les interrogatoires men\u00e9s avec empathie facilitent la parole. De nombreuses recherches ont \u00e9t\u00e9 faites aupr\u00e8s de prisonniers, de meurtriers et de d\u00e9linquants sexuels. On leur a demand\u00e9 pourquoi ils avaient avou\u00e9 ou non des faits. Beaucoup ont expliqu\u00e9 qu\u2019initialement, ils avaient l\u2019intention de parler, puis, au vu de l\u2019attitude d\u00e9pourvue d\u2019empathie du policier, ils se sont dit: \u00abJe ne lui donnerai rien!\u00bb \u00c0 l\u2019inverse, certains se d\u00e9voileront, alors que ce n\u2019\u00e9tait pas leur intention, car le policier s\u2019est montr\u00e9 empathique.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors des formations qu\u2019elle donne, la Neuch\u00e2teloise explique qu\u2019il faut envisager l\u2019interrogatoire comme une situation de vie. \u00abSi j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019une personne m\u2019\u00e9coute, me respecte et n\u2019est pas dans le jugement, j\u2019aurai tendance \u00e0 lui confier des choses personnelles, voire honteuses. Mais si elle me prend de haut, me coupe la parole tout le temps, je n\u2019aurai rien \u00e0 lui dire.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Julie Courvoisier rappelle qu\u2019\u00eatre en empathie ne veut pas dire faire \u00abcopain-copain\u00bb ou se faire marcher dessus, contrairement \u00e0 ce que peuvent encore penser certains policiers. \u00abLaisser parler la personne, \u00e7a ne veut pas dire perdre le <em>lead<\/em> de l\u2019interrogatoire.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La docteure en sciences criminelles pr\u00e9cise que les policiers ne sont \u00e9videmment pas toujours dans l\u2019\u00e9coute et l\u2019empathie. \u00abIl peut aussi y avoir des interrogatoires plus directs lors desquels on tape du poing sur la table. C\u2019est aussi une tactique.\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>II. Pr\u00e9parer l\u2019interrogatoire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019inspectrice neuch\u00e2teloise rappelle les quatre \u00e9l\u00e9ments \u00e0 consid\u00e9rer lors de la phase pr\u00e9paratoire: les informations sur l\u2019infraction et la victime, celles sur le pr\u00e9venu, les objectifs de l\u2019audition et l\u2019am\u00e9nagement de la salle. Plusieurs policiers lui ont confi\u00e9 qu\u2019il est plus facile de cr\u00e9er un climat intime et propice aux confidences en se positionnant de part et d\u2019autre d\u2019un coin de table (\u00e0 un angle de 90\u00b0), et non pas face \u00e0 face, avec une table entre eux et le pr\u00e9venu, comme c\u2019est le cas en g\u00e9n\u00e9ral. Cette disposition \u00aben triangle\u00bb permet \u00e9galement \u00e0 l\u2019enqu\u00eateur qui prend le PV derri\u00e8re son ordinateur, d\u2019observer \u00absans \u00eatre vu\u00bb. Julie Courvoisier cite \u00e9galement une \u00e9tude am\u00e9ricaine <sup>(2)<\/sup> qui pr\u00e9conise d\u2019\u00e9tablir une atmosph\u00e8re calme, d\u2019\u00e9viter toute distraction \u2013 exit les couleurs murales et les tableaux \u2013, d\u2019avoir une lumi\u00e8re ad\u00e9quate, de couper son t\u00e9l\u00e9phone et d\u2019\u00e9viter le bruit de coll\u00e8gues qui parlent entre eux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>III. \u00catre seul ou en bin\u00f4me<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La question a son importance. Julie Courvoisier explique que les pratiques diff\u00e8rent. Des fois, les auditions se font automatiquement en bin\u00f4me, mais parfois ce n\u2019est pas le cas pour des raisons logistiques ou d\u2019habitude. \u00catre deux comporte des avantages: cela permet d\u2019\u00eatre pleinement dans la relation, dans l\u2019\u00e9coute et la r\u00e9flexion des prochaines questions, au lieu de prendre le proc\u00e8s-verbal et devoir interrompre le r\u00e9cit pour le retranscrire. \u00abCertains de mes interlocuteurs estiment aussi que, face \u00e0 un pr\u00e9venu et son mandataire, il s\u2019av\u00e8re d\u00e9licat d\u2019\u00eatre en inf\u00e9riorit\u00e9 num\u00e9rique.\u00bb De plus, l\u2019avocat est une personne suppl\u00e9mentaire \u00e0 g\u00e9rer, qui peut intervenir, poser des questions ou se montrer probl\u00e9matique dans certains cas. \u00abCette configuration peut aussi donner un sentiment de puissance et de force chez le suspect, face \u00e0 la police, ce qui peut se r\u00e9v\u00e9ler n\u00e9faste pour le d\u00e9roulement et le r\u00e9sultat de l\u2019audition.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9videmment, mieux vaut avoir un bon bin\u00f4me. Alors qu\u2019elle \u00e9tait jeune polici\u00e8re, il est arriv\u00e9 \u00e0 Julie Courvoisier de travailler avec un coll\u00e8gue plus exp\u00e9riment\u00e9, convaincu qu\u2019il fallait taper du poing sur la table. \u00abMais cela ne menait nulle part. J\u2019avais l\u2019impression que cette fa\u00e7on de faire allait \u00e0 l\u2019encontre de ce que je voulais.\u00bb Aujourd\u2019hui, elle met les points sur les i. \u00abS\u2019il y a vraiment une mani\u00e8re dont on veut amener les choses, on a meilleur temps de dire au coll\u00e8gue qui va greffer: \u201cJe vais essayer de l\u2019amener comme \u00e7a\u201d. J\u2019aime alors bien dire \u00e0 mon bin\u00f4me: \u201cSi tu as des questions \u00e0 poser \u00e0 la personne, tu peux me les noter\u201d.\u00bb Dans d\u2019autres cas, si elle conna\u00eet bien son coll\u00e8gue et sait que \u00ab\u00e7a roule\u00bb, il est libre d\u2019intervenir \u00e0 n\u2019importe quel moment. \u00abJe sais qu\u2019on est dans la m\u00eame tactique et qu\u2019il ne va pas me casser mon interrogatoire.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"401\" height=\"600\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2024\/01\/JulieCourvoisier_85.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-13728\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2024\/01\/JulieCourvoisier_85.jpg 401w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2024\/01\/JulieCourvoisier_85-174x260.jpg 174w\" sizes=\"auto, (max-width: 401px) 100vw, 401px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Julie Courvoisier. Inspectrice scientifique \u00e0 la Police neuch\u00e2teloise. Docteure de l\u2019UNIL.\nNicole Chuard \u00a9 UNIL<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>IV. Le bon et le mauvais flic<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la plus c\u00e9l\u00e8bre des tactiques. Un policier va se montrer d\u00e9sagr\u00e9able. Son coll\u00e8gue pourra ensuite prendre le relais en se montrant gentil et diam\u00e9tralement oppos\u00e9, de sorte \u00e0 provoquer chez le pr\u00e9venu une envie de s\u2019expliquer et se confier. Cette technique est-elle encore utilis\u00e9e? Oui, cela arrive, r\u00e9pond l\u2019inspectrice neuch\u00e2teloise, mais pas du d\u00e9but \u00e0 la fin d\u2019un interrogatoire. \u00abParfois, un des deux policiers est d\u00e9j\u00e0 dans une bonne relation avec le pr\u00e9venu. Dans le cas o\u00f9 il nous raconte des choses qui ne sont pas logiques, c\u2019est \u00e0 l\u2019autre policier de jouer le r\u00f4le moralisateur ou d\u2019\u00eatre plus ferme et strict.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>V. Importance du silence<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sp\u00e9cialis\u00e9e dans les auditions d\u2019enfants \u2013 durant lesquelles son r\u00f4le est de le laisser parler, de s\u2019adapter \u00e0 son r\u00e9cit et de ne prendre la parole que pour le relancer \u2013, Julie Courvoisier pratique beaucoup les silences. \u00abJe pense que c\u2019est quelque chose qui est malheureusement peu utilis\u00e9. Lorsqu\u2019on pose une question, on oublie que la personne doit d\u2019abord la comprendre. Elle doit ensuite aller chercher l\u2019information, puis prendre le temps de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re de la restituer.\u00bb La plupart du temps, la personne qui est face \u00e0 la police est stress\u00e9e. Julie Courvoisier explique: \u00abLes gens craignent de mal dire les choses. Ils ne sont peut-\u00eatre pas de langue maternelle fran\u00e7aise. Leur laisser un peu le temps peut avoir son importance.\u00bb Le silence peut \u00e9galement \u00eatre une tactique: \u00abPeu de gens aiment les silences. Si on laisse un petit temps, ils vont vouloir rompre ce silence en amenant des \u00e9l\u00e9ments suppl\u00e9mentaires qui peuvent \u00eatre int\u00e9ressants.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>VI. Questions ouvertes&nbsp; &nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00abDites-nous tout ce qui s\u2019est pass\u00e9\u2026\u00bb, \u00abExpliquez-nous\u2026\u00bb ou encore \u00abD\u00e9crivez-nous\u2026\u00bb, voil\u00e0 trois exemples de questions ouvertes. Quant aux fameux \u00abqui, quoi, quand, o\u00f9, comment, pourquoi?\u00bb, ils sont consid\u00e9r\u00e9s comme des questions ferm\u00e9es ou d\u2019approfondissement. Julie Courvoisier explique que d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1900, des chercheurs ont observ\u00e9 que les questions ouvertes produisaient des r\u00e9ponses plus longues que des questions ferm\u00e9es. Les recherches men\u00e9es depuis lors sont arriv\u00e9es \u00e0 des r\u00e9sultats similaires. \u00abUne \u00e9tude canadienne a montr\u00e9 qu\u2019en moyenne les questions ouvertes produisaient six fois plus d\u2019informations que les questions d\u2019approfondissement et neuf fois plus d\u2019informations que les questions ferm\u00e9es.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019inspectrice Courvoisier donne un exemple: \u00abSi on veut savoir ce qu\u2019a fait une personne depuis qu\u2019elle est sortie du bar jusqu\u2019\u00e0 son arriv\u00e9e chez elle, on peut lui demander: \u201cAvez-vous pris le bus? Avez-vous rencontr\u00e9 quelqu\u2019un?\u201d On pourra poser toutes sortes de questions ferm\u00e9es auxquelles elle r\u00e9pondra par oui ou non, ou par de petits mots. Mais si on demande: \u201cDites-nous tout ce qui s\u2019est pass\u00e9 depuis que vous \u00eates sortie du bar jusqu\u2019\u00e0 ce que vous arriviez chez vous\u201d, c\u2019est tr\u00e8s ouvert. La victime a des chances de r\u00e9pondre \u00e0 toutes les questions qu\u2019on voulait poser, et peut-\u00eatre qu\u2019elle am\u00e8nera des \u00e9l\u00e9ments auxquels nous n\u2019aurions m\u00eame pas pens\u00e9.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"453\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2024\/01\/police_85_2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-13779\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2024\/01\/police_85_2.jpg 800w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2024\/01\/police_85_2-459x260.jpg 459w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2024\/01\/police_85_2-768x435.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, l\u2019accent est mis sur les liens de confiance lors des interrogatoires. Mais pour les policiers,\ncela ne signifie pas se \u00abfaire marcher dessus\u00bb ou perdre le contr\u00f4le.\n\u00a9\u2009Illustration originale de Jehan Khodl<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>VII. Tutoyer ou vouvoyer<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00abDes fois je vouvoie, des fois je tutoie. Il faut s\u2019adapter \u00e0 la personne qu\u2019on a en face, \u00e7a d\u00e9pend de l\u2019\u00e2ge, du contact, du niveau social, \u00e7a d\u00e9pend de l\u2019attitude du gars.\u00bb Voici la citation d\u2019un des inspecteurs de la Brigade des m\u0153urs de Gen\u00e8ve interrog\u00e9 par Julie Courvoisier. Elle explique que si, en Suisse, le vouvoiement est une r\u00e8gle implicite de base, le tutoiement est de mise dans certains cas. \u00abCe n\u2019est alors pas du tout un manque de respect, le \u201ctu\u201d est employ\u00e9 pour faciliter la communication ou favoriser le lien, car une des bonnes qualit\u00e9s du policier c\u2019est de s\u2019adapter \u00e0 l\u2019autre.\u00bb La quasi-totalit\u00e9 des inspecteurs questionn\u00e9s dans sa th\u00e8se explique tutoyer d\u2019office les mineurs. Le but? Cr\u00e9er un contact avec le jeune et faciliter la compr\u00e9hension, car certaines tournures de phrases li\u00e9es au vouvoiement peuvent \u00eatre complexes. Et Julie Courvoisier de citer un autre inspecteur: \u00abLes mineurs, quand on leur dit \u201cvous\u201d, ils disent: \u201cMais non j\u2019\u00e9tais tout seul!\u201d. \u00c7a m\u2019est arriv\u00e9 plusieurs fois. Ils ne comprennent pas qu\u2019on leur dise \u201cvous\u201d, ils ont l\u2019habitude que tout le monde leur dise \u201ctu\u201d.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les policiers utilisent \u00e9galement le \u00abtu\u00bb avec certaines ethnies peu habitu\u00e9es aux formes de politesse, et qui ne sont pas \u00e0 l\u2019aise avec le vouvoiement qui peut engendrer des incompr\u00e9hensions.<\/p>\n\n\n\n<p>Troisi\u00e8me cas de figure: les policiers estiment logique d\u2019utiliser le tutoiement lorsqu\u2019ils connaissent d\u00e9j\u00e0 le pr\u00e9venu, et que le tutoiement a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 instaur\u00e9 entre eux. \u00c0 noter que tous ont indiqu\u00e9 qu\u2019avant de tutoyer un pr\u00e9venu, son assentiment est obligatoire et qu\u2019ils acceptent d\u2019\u00eatre tutoy\u00e9s en retour.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>VIII. Introvertis ou extravertis<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ancienne \u00e9tudiante de l\u2019\u00c9cole des sciences criminelles (Facult\u00e9 de droit, des sciences criminelles et d\u2019administration publique) d\u00e9taille ce qui constitue le c\u0153ur de la formation donn\u00e9e par Michel Saint-Yves, psychologue judiciaire \u00e0 la S\u00fbret\u00e9 du Qu\u00e9bec et enseignant \u00e0 l\u2019\u00c9cole nationale de police du Qu\u00e9bec. L\u2019extraverti a des traits narcissiques et se retrouvera plus g\u00e9n\u00e9ralement chez les braqueurs ou dans les d\u00e9lits financiers. \u00abUn extraverti va \u00eatre un peu c\u00e9r\u00e9bral, en interrogatoire il va dire: \u201c Ok, vas-y, montre-moi ce que tu as et puis je regarde si j\u2019ai meilleur temps d\u2019avouer ou pas\u201d. Donc il va falloir montrer un peu les preuves qu\u2019on a \u00e0 disposition, ou aller dans la flatterie en disant: \u201cBen dis donc, en tout cas le type qui a fait \u00e7a, je pense qu\u2019il doit \u00eatre le chef de la bande\u201d.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019extraverti a moins besoin d\u2019\u00eatre rassur\u00e9, contrairement \u00e0 l\u2019introverti. Avec ce dernier, les enqu\u00eateurs doivent se focaliser sur ses \u00e9motions pour lui permettre d\u2019expliquer ses actes. L\u2019inspectrice Courvoisier cite Michel Saint-Yves: \u00abUn introverti commettra plus des d\u00e9lits un peu honteux, des d\u00e9lits sexuels. Le processus qui peut l\u2019amener \u00e0 s\u2019expliquer est visc\u00e9ral, car \u00e9motionnel. Il est important d\u2019utiliser des tactiques qui vont augmenter son sentiment de culpabilit\u00e9, ses remords ou son besoin psychologique de parler. Pour cette raison, les enqu\u00eateurs doivent se montrer empathiques et compatissants.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9videmment, les diff\u00e9rentes personnalit\u00e9s ne sont pas fig\u00e9es dans le marbre: un pr\u00e9venu peut \u00eatre \u00abun petit peu des deux\u00bb, c\u2019est alors au policier de se pr\u00e9parer, en fonction du d\u00e9lit et des \u00e9l\u00e9ments transmis par les personnes qui ont d\u00e9j\u00e0 entendu le pr\u00e9venu.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>IX. Cl\u00f4turer l\u2019interrogatoire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La mani\u00e8re dont un interrogatoire se termine n\u2019est pas anodine. Julie Courvoisier explique: \u00abLe pr\u00e9venu ne doit pas avoir le sentiment de s\u2019\u00eatre fait \u201cblouser\u201d, ou se dire que le policier a eu ce qu\u2019il voulait, au revoir merci!\u00bb Les recherches indiquent que cette \u00e9tape est souvent mal effectu\u00e9e, oubli\u00e9e ou b\u00e2cl\u00e9e par les enqu\u00eateurs. Elle dure en moyenne moins de deux minutes, et m\u00eame moins d\u2019une minute dans plus de 80\u2009% des cas. Les policiers que Julie Courvoisier a interview\u00e9s terminent leur interrogatoire par la relecture et la signature du proc\u00e8s-verbal. Peu d\u2019entre eux expliquent au pr\u00e9venu ce qui se passera par la suite, sauf si ce dernier leur pose la question. C\u2019est pourtant recommand\u00e9, comme il serait souhaitable de maintenir le lien jusqu\u2019\u00e0 la s\u00e9paration physique. \u00abOn se doit de garder le respect jusqu\u2019au bout. On ne sait jamais si nous-m\u00eame ou un autre coll\u00e8gue va revoir la personne. Si elle a le sentiment de s\u2019\u00eatre fait berner et regrette d\u2019avoir parl\u00e9, ce ne sera plus pareil. Par contre, si les choses se passent bien, la personne ira de l\u2019avant et cela l\u2019aidera dans ce que j\u2019appelle son processus de gu\u00e9rison.\u00bb \/<\/p>\n\n\n\n<p><sup>1)<\/sup> <em>L\u2019interrogatoire de police: \u00c9tat des lieux des pratiques dans deux corps de police suisses<\/em>. Par Julie Courvoisier (2023). Disponible sur <a href=\"https:\/\/serval.unil.ch\" data-type=\"link\" data-id=\"serval.unil.ch\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">serval.unil.ch<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><sup>(2)<\/sup> <em>Criminal interrogation and confessions<\/em>. Par F.E Inbau, J. E. Reid, J. P. Buck-ley et B.C. Jayne. Jones and Bartlett Publishers (2004 pour la 4<sup>e<\/sup> \u00e9dition).<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De l\u2019usage du tutoiement \u00e0 l\u2019emploi des questions ouvertes en passant par l\u2019analyse du type de personnalit\u00e9, Julie Courvoisier, devenue inspectrice scientifique, a \u00e9crit sa th\u00e8se sur les interrogatoires de &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":825,"featured_media":13780,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[42209,42172],"tags":[42166],"class_list":{"0":"post-13849","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-no-85","8":"category-sciences-criminelles","9":"tag-sabine-pirolt"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13849","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/users\/825"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13849"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13849\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13853,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13849\/revisions\/13853"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/media\/13780"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13849"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13849"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13849"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}