{"id":13365,"date":"2023-05-31T08:14:00","date_gmt":"2023-05-31T06:14:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=13365"},"modified":"2023-05-22T13:28:00","modified_gmt":"2023-05-22T11:28:00","slug":"affaires-non-resolues-que-fait-vraiment-la-police","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/affaires-non-resolues-que-fait-vraiment-la-police\/","title":{"rendered":"Affaires non r\u00e9solues: que fait vraiment la police?"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Doctorante \u00e0 l\u2019\u00c9cole des sciences criminelles, Giulia Cinaglia termine sa th\u00e8se qui porte sur les \u00abcold cases\u00bb, soit les affaires non \u00e9lucid\u00e9es. Comment travaillent les diff\u00e9rentes polices, \u00e0 quelles difficult\u00e9s sont-elles confront\u00e9es et quels \u00e9l\u00e9ments permettent de r\u00e9soudre ce genre d\u2019affaires? Rencontre avec une passionn\u00e9e de faits divers.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"533\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2023\/05\/coldcases_83_1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-13224\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2023\/05\/coldcases_83_1.jpg 800w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2023\/05\/coldcases_83_1-390x260.jpg 390w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2023\/05\/coldcases_83_1-768x512.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00abGolden State Killer\u00bb \nJoseph James DeAngelo, photographi\u00e9 lors de son proc\u00e8s en 2018, a \u00e9t\u00e9 confondu par son ADN. Il a commis de nombreux meurtres, viols et cambriolages entre 1974 et 1986.\n\u00a9 Paul Kitagaki Jr.\/The Sacramento Bee via AP, Pool\/Keystone<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Plus de 120 cambriolages, 51 viols, 13 meurtres. Durant plus de quarante ans, en Californie, une g\u00e9n\u00e9ration enti\u00e8re a \u00e9t\u00e9 terroris\u00e9e par une s\u00e9rie d\u2019affaires non r\u00e9solues. Et puis, en avril 2018, une arrestation, celle d\u2019un ancien policier de 72 ans. Confondu par son ADN, il avoue. Joseph James DeAngelo, alias <em>The Golden State Killer<\/em>, sera condamn\u00e9 en ao\u00fbt 2020 \u00e0 onze peines de prison \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si cette s\u00e9rie de <em>cold cases<\/em> a hant\u00e9 la Californie, elle est aussi la preuve qu\u2019il ne faut jamais perdre espoir. L\u2019avanc\u00e9e de la science, la cr\u00e9ation de banques de donn\u00e9es, le hasard, la chance, mais surtout le travail de la police permettent d\u2019arr\u00eater les criminels qui pensaient \u00eatre pass\u00e9s entre les gouttes.<\/p>\n\n\n\n<p>Giulia Cinaglia est bien plac\u00e9e pour le savoir. Cette doctorante de <a href=\"https:\/\/unil.ch\/esc\" data-type=\"URL\" data-id=\"unil.ch\/esc\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">l\u2019\u00c9cole des sciences criminelles <\/a>consacre sa th\u00e8se \u00e0 ce type d\u2019affaires, et elle est \u00e0 bout touchant. Elle a interrog\u00e9 des repr\u00e9sentants de diverses polices en Suisse romande, en France et au Canada pour comprendre et d\u00e9cortiquer le travail des policiers et experts qui interviennent dans ce genre de cas.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la jeune femme s\u2019est toujours int\u00e9ress\u00e9e aux enqu\u00eates et aux faits divers, c\u2019est en regardant un documentaire sur JonBen\u00e9t Ramsey \u2013 une mini Miss de 6 ans dont la mort n\u2019a toujours pas \u00e9t\u00e9 \u00e9lucid\u00e9e \u2013 qu\u2019elle s\u2019est d\u00e9couvert une passion pour les <em>cold cases<\/em>. Dans ce film, une \u00e9quipe compos\u00e9e de m\u00e9decins l\u00e9gistes, d\u2019anciens \u00abforensiciens\u00bb et de policiers essaie de reconstruire les faits pour pouvoir comprendre leur d\u00e9roulement, et potentiellement remonter \u00e0 l\u2019auteur pr\u00e9sum\u00e9 de l\u2019homicide. \u00abJe me suis dit: \u201cC\u2019est vraiment incroyable les <em>cold cases<\/em>!\u201d. C\u2019est comme cela que tout a commenc\u00e9.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Objet flou<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 ce que pourraient imaginer les fans de la s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e <em>Cold Case: affaires class\u00e9es<\/em>, ce n\u2019est pas l\u2019inspectrice Lilly Rush et sa brigade qui sont \u00e0 l\u2019origine du terme <em>cold case<\/em>. Giulia Cinaglia explique. \u00abCette notion appara\u00eet pour la premi\u00e8re fois en 1997, dans un article de Charles Regini, un agent du FBI. Il y pr\u00e9sente le concept de <em>Cold Case Homicide Squad<\/em>, une \u00e9quipe qu\u2019il a mise sur pied cinq ans auparavant, au sein de la Metropolitan Police de Washington.\u00bb Au fil de ses interviews, la doctorante s\u2019est rendu compte que le <em>cold case <\/em>est \u00abun objet qui reste flou\u00bb. Aux \u00c9tats-Unis, certaines juridictions n\u2019incluent que les homicides, d\u2019autres prennent \u00e9galement en compte les infractions \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 sexuelle. Quant au p\u00f4le fran\u00e7ais d\u00e9di\u00e9 \u00e0 ce genre d\u2019affaires, il inclut les disparitions inqui\u00e9tantes. Mais alors, qu\u2019est-ce qu\u2019un <em>cold case<\/em>? \u00abEn simplifiant, je dirais que c\u2019est une affaire criminelle grave dont l\u2019auteur pr\u00e9sum\u00e9 n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9 et, par extension, arr\u00eat\u00e9.\u00bb Si le terme est r\u00e9cent, la notion est \u00abvieille comme l\u2019homme\u00bb, d\u00e9taille encore Giulia Cinaglia qui \u00e9voque notamment le cas de Jack l\u2019\u00c9ventreur. \u00abAuparavant on parlait de <em>unsolved murder<\/em>, de meurtres non r\u00e9solus.\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019apparition du terme <em>cold case <\/em>n\u2019est pas anodine. Il est li\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9volution de la criminalit\u00e9 aux \u00c9tats-Unis: elle a augment\u00e9 et s\u2019est complexifi\u00e9e \u00e0 partir des ann\u00e9es 60, avec des pics dans les ann\u00e9es 80-90. \u00abCette augmentation, coupl\u00e9e \u00e0 une complexit\u00e9 des homicides qui commen\u00e7aient \u00e0 \u00eatre perp\u00e9tr\u00e9s en dehors du cercle familial, dans le cadre d\u2019activit\u00e9s criminelles avec des armes \u00e0 feu, a conduit \u00e0 une baisse du taux d\u2019\u00e9lucidation des cas.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Manque de pistes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au nombre et \u00e0 la complexit\u00e9 des cas viennent s\u2019ajouter d\u2019autres facteurs. Parmi les raisons qui transforment une affaire en <em>cold case<\/em>: le manque de pistes. \u00abParfois, il est tr\u00e8s difficile de savoir par o\u00f9 commencer pour trouver des suspects. Un autre facteur r\u00e9current est le manque d\u2019\u00e9l\u00e9ments de preuve ou l\u2019impossibilit\u00e9 de les exploiter.\u00bb Le travail sur la sc\u00e8ne de crime comporte son lot d\u2019adversit\u00e9s. Lorsque les policiers arrivent sur un tel lieu, ils travaillent par hypoth\u00e8ses pour d\u00e9celer les traces, particuli\u00e8rement celles qui ne sont pas visibles. \u00abIls agissent dans le doute, finalement. Ils pensent que les traces qu\u2019ils pr\u00e9l\u00e8vent sont pertinentes et leur apporteront des \u00e9l\u00e9ments utiles. Mais ils vont peut-\u00eatre se retrouver face \u00e0 des traces d\u00e9grad\u00e9es, pollu\u00e9es, ou qui s\u2019av\u00e9reront non pertinentes pour diff\u00e9rentes raisons.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le facteur humain p\u00e8se \u00e9galement dans la balance. \u00abSi, au d\u00e9but de l\u2019enqu\u00eate, le curseur n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 pos\u00e9 correctement, ou que la difficult\u00e9 du cas a \u00e9t\u00e9 sous-estim\u00e9e et que le travail r\u00e9alis\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas exhaustif, cela peut avoir une incidence sur la suite. Car ce qui a \u00e9t\u00e9 perdu le sera, parfois, pour toujours. Typiquement, si une sc\u00e8ne de crime est \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, elle peut \u00eatre modifi\u00e9e par des intemp\u00e9ries ou d\u2019autres facteurs.\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour lutter contre l\u2019errance de ces innombrables affaires, certains pays ont mis sur pied des unit\u00e9s sp\u00e9ciales. C\u2019est le cas de la France qui, au printemps 2021, a cr\u00e9\u00e9 la Division des affaires non \u00e9lucid\u00e9es (DiANE) au sein du p\u00f4le judiciaire de la gendarmerie nationale, \u00e0 la suite de l\u2019affaire Nordahl Lelandais. \u00abQuand la police est tomb\u00e9e sur cet individu, elle s\u2019est rendu compte que son profil \u00e9tait tr\u00e8s particulier, et qu\u2019il m\u00e9ritait peut-\u00eatre une analyse plus approfondie. La cellule Ariane a donc \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e pour analyser son parcours de vie, et remonter le fil de ses d\u00e9placements.\u00bb Les policiers ont cherch\u00e9 s\u2019il y avait des cas de disparitions ou de meurtres non \u00e9lucid\u00e9s dans les endroits qu\u2019il avait fr\u00e9quent\u00e9s. C\u2019est ainsi qu\u2019ils ont reli\u00e9 certains dossiers \u00e0 Nordahl Lelandais.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Comme la cellule Ariane avait donn\u00e9 des r\u00e9sultats, ils ont d\u00e9cid\u00e9 de continuer le travail et d\u2019en faire une division \u00e0 part enti\u00e8re nomm\u00e9e DiANE. De telles unit\u00e9s existent depuis de nombreuses ann\u00e9es, voire d\u00e9cennies, au Canada, aux \u00c9tats-Unis, en Italie ou en Angleterre. Giulia Cinaglia explique. \u00abCes brigades <em>ad hoc<\/em> r\u00e9pondent visiblement \u00e0 une volont\u00e9 politique d\u2019attribuer des finances pour faire avancer ces affaires.\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La Suisse, elle, ne compte pas de telles unit\u00e9s. Lors de ses recherches et entretiens, la doctorante a constat\u00e9 que dans notre pays, les cas ne faisaient pas l\u2019objet d\u2019un r\u00e9examen syst\u00e9matique. \u00abEn Suisse, la reprise de <em>cold cases <\/em>est quelque chose d\u2019essentiellement opportuniste. Seule une nouvelle source d\u2019information, un nouvel \u00e9l\u00e9ment comme, par exemple, une correspondance dans une banque de donn\u00e9es, va relancer l\u2019affaire.\u00bb Et si le myst\u00e8re qui entoure un homicide ou une disparition hante les familles, il est \u00e9galement pesant pour les forces de l\u2019ordre. Giulia Cinaglia a m\u00eame rencontr\u00e9 un policier qui, touch\u00e9 par un cas, reprenait ses propres recherches lorsque les affaires courantes lui en laissaient le temps.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9soudre des affaires non r\u00e9solues, on imagine l\u2019ampleur de la t\u00e2che. De nombreux obstacles se dressent sur la route des enqu\u00eateurs. Giulia Cinaglia rappelle que lorsqu\u2019un policier reprend un cas, il n\u2019est pas enti\u00e8rement ma\u00eetre du dossier, notamment pour ce qui est des informations collect\u00e9es et de la mani\u00e8re dont elles l\u2019ont \u00e9t\u00e9. Il est souvent tributaire du travail d\u00e9j\u00e0 accompli. \u00abEn fait, il travaille avec des donn\u00e9es de seconde main. Ces derni\u00e8res peuvent \u00eatre excellentes. Mais il se peut que, dans le puzzle, il manque des pi\u00e8ces. Le policier aura beau essayer de le terminer, s\u2019il y a des \u00e9l\u00e9ments qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 recueillis en amont, il sera bien plus difficile de r\u00e9soudre l\u2019affaire.\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Progr\u00e8s scientifiques\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Heureusement, au fil des ann\u00e9es, les progr\u00e8s scientifiques, que ce soit au niveau des technologies \u00e0 disposition ou la cr\u00e9ation de banques de donn\u00e9es, ont permis d\u2019avoir un catalogue de personnes d\u2019int\u00e9r\u00eat, rappelle Giulia Cinaglia. \u00c0 cela s\u2019ajoutent les avanc\u00e9es de la recherche sur ADN qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 90. \u00ab\u00c0 l\u2019\u00e9poque, pour pouvoir obtenir un profil g\u00e9n\u00e9tique, il fallait une quantit\u00e9 assez \u00e9lev\u00e9e de mat\u00e9riel biologique. Aujourd\u2019hui, il ne faut plus que des quantit\u00e9s infimes, parce que la sensibilit\u00e9 des techniques a \u00e9volu\u00e9.\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont ces avanc\u00e9es qui ont permis de confondre Joseph James DeAngelo, alias <em>The Golden State Killer<\/em>. Giulia Cinaglia raconte. \u00abCette affaire conna\u00eet un premier rebondissement au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. La recherche sur l\u2019ADN a progress\u00e9; l\u2019analyse de pr\u00e9l\u00e8vements effectu\u00e9s sur de nombreuses sc\u00e8nes de crimes, tous commis en Californie entre 1974 et 1986, permet de conclure que le criminel n\u2019est qu\u2019un seul et m\u00eame homme.\u00bb Jusque-l\u00e0, les policiers pensaient que ces crimes \u00e9taient l\u2019\u0153uvre de plusieurs individus, surnomm\u00e9s <em>Visalia Ransacker<\/em>, <em>East Area Rapist<\/em>, <em>Original Night Stalker<\/em> ou encore <em>Diamond Knot Killer<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s d\u2019infructueuses ann\u00e9es de recherches, l\u2019ADN indiciaire ne donnant lieu \u00e0 aucune correspondance dans les banques de donn\u00e9es de police, la chance change de c\u00f4t\u00e9: l\u2019affaire conna\u00eet un deuxi\u00e8me rebondissement. \u00abEn 2016, les Autorit\u00e9s se penchent \u00e0 nouveau sur le dossier du <em>Golden State Killer<\/em> et d\u00e9cident d\u2019exploiter GEDmatch, une banque de donn\u00e9es g\u00e9n\u00e9alogiques en libre acc\u00e8s.\u00bb \u00c0 l\u2019origine, elle \u00e9tait destin\u00e9e aux g\u00e9n\u00e9alogistes et aux particuliers pour trouver des membres de leur famille. Bingo! GEDmatch r\u00e9v\u00e8le plusieurs parents du tueur-violeur en Californie. Ces personnes sont des cousins au 3<sup>e<\/sup> degr\u00e9. La police remontera la piste pour aboutir \u00e0 un nom: Joseph James DeAngelo. Avant de l\u2019arr\u00eater, les policiers recueilleront discr\u00e8tement son ADN sur la porti\u00e8re de sa voiture, et sur un mouchoir qu\u2019il jette \u00e0 la poubelle devant chez lui. Cet ancien policier, qui avait \u00e9t\u00e9 licenci\u00e9 pour vol, avouera tous ses crimes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>&#8230; Mais avec des limites<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Mais si les progr\u00e8s de la science permettent de relancer une enqu\u00eate et m\u00eame de trouver une personne d\u2019int\u00e9r\u00eat, tout n\u2019est pas gagn\u00e9 d\u2019avance. Giulia Cinaglia d\u00e9taille l\u2019affaire d\u2019un diplomate \u00e9gyptien tu\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve, en 1995. Le corps de cet homme est retrouv\u00e9 dans le parking de son habitation, cribl\u00e9 de six balles. Sur les lieux, la police a retrouv\u00e9 un silencieux artisanal, assembl\u00e9 \u00e0 partir d\u2019appuie-t\u00eates de voiture, scotch\u00e9s ensemble. \u00ab\u00c0 l\u2019\u00e9poque, les analyses avaient permis de mettre en \u00e9vidence une trace digitale et quatre profils ADN sur le ruban adh\u00e9sif, mais il n\u2019y avait pas d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments, parce que l\u2019arme du crime n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9e.\u00bb Plus de vingt ans s\u2019\u00e9coulent, sans que le myst\u00e8re sur cette mort ne soit lev\u00e9. Puis un jour, la mise \u00e0 jour de l\u2019algorithme d\u2019AFIS, le Syst\u00e8me automatique d\u2019identification des empreintes digitales, enclenche une nouvelle analyse des traces. La police obtient une concordance, un <em>hit<\/em> comme disent les sp\u00e9cialistes, et donc une personne d\u2019int\u00e9r\u00eat. Giulia Cignaglia explique. \u00abCe cas est passionnant, parce qu\u2019il nous montre les limites de la science. La science a en effet besoin d\u2019\u00eatre \u00e9tay\u00e9e par le travail d\u2019enqu\u00eate traditionnel pour contextualiser la trace, et lui donner un sens.\u00bb L\u2019homme a \u00e9t\u00e9 interpell\u00e9, plac\u00e9 en d\u00e9tention pr\u00e9ventive, puis il a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9, en photo, \u00e0 la trace digitale, mais il s\u2019est d\u00e9clar\u00e9 absolument \u00e9tranger \u00e0 l\u2019homicide. \u00abLes enqu\u00eateurs ont continu\u00e9 les investigations pour essayer de le placer sur la sc\u00e8ne de crime, mais \u00e0 ce jour ils n\u2019ont pas r\u00e9ussi \u00e0 cumuler suffisamment d\u2019\u00e9l\u00e9ments de preuve pour pouvoir le traduire en justice. Cet homicide reste donc un <em>cold case<\/em>.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Coup de pouce du hasard<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Outre la science, d\u2019autres facteurs permettent de sortir des <em>cold cases <\/em>de leur torpeur. \u00abLors de conf\u00e9rences, des personnes m\u2019ont demand\u00e9 s\u2019il est possible de r\u00e9soudre des affaires non \u00e9lucid\u00e9es par hasard. La r\u00e9ponse est oui! Et certains repr\u00e9sentants de corps de police que j\u2019ai interrog\u00e9s me l\u2019ont confirm\u00e9, notamment dans le cas de la criminalit\u00e9 organis\u00e9e\u00bb, pr\u00e9cise la doctorante. Un exemple? Un individu est arr\u00eat\u00e9 pour ses activit\u00e9s dans le cadre d\u2019un r\u00e9seau criminel. Soit par vengeance \u00e0 l\u2019encontre d\u2019un ancien chef ou d\u2019une bande rivale, la personne dira: \u201cCe meurtre- l\u00e0, je vais te dire qui c\u2019est\u201d. Il arrive \u00e9galement qu\u2019un meurtrier soit pris de remords et d\u00e9cide de passer aux aveux.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais dans les faits, si ce genre de hasard est une mani\u00e8re d\u2019avoir une information, il reste aux policiers \u00e0 faire encore tout le travail de corroboration des aveux. \u00c0 eux de d\u00e9terminer s\u2019il existe des preuves, s\u2019il s\u2019agit de la v\u00e9rit\u00e9 ou si ce sont de faux aveux. Parfois, c\u2019est \u00e9galement le hasard qui permet de mettre la main sur une pi\u00e8ce du puzzle importante, et r\u00e9soudre ainsi une s\u00e9rie d\u2019affaires non \u00e9lucid\u00e9es. C\u2019est justement un \u00e9v\u00e9nement impr\u00e9vu qui a permis de faire la lumi\u00e8re sur l\u2019homicide de deux jeunes Fran\u00e7aises. Leurs corps avaient \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s juste au-del\u00e0 de la fronti\u00e8re belge, en 2000 pour C\u00e9line Saison, et en 2001 pour Mananya Thumpong. Les policiers n\u2019avaient alors pas de piste et n\u2019arrivaient pas \u00e0 \u00e9tablir de liens entre ces deux meurtres. Giulia Cinaglia raconte la suite: \u00abEn 2003, une jeune fille belge est enlev\u00e9e par un homme au volant d\u2019une camionnette. Elle arrive \u00e0 s\u2019enfuir et, le temps que l\u2019homme s\u2019en rende compte, elle est secourue par une automobiliste qui la conduit au poste de police. En route, la jeune victime voit la camionnette. Les deux femmes arrivent \u00e0 prendre le num\u00e9ro de plaque.\u00bb Gr\u00e2ce \u00e0 ce num\u00e9ro, la police remontera jusqu\u2019\u00e0 l\u2019identit\u00e9 du propri\u00e9taire du v\u00e9hicule: une certaine Monique Olivier. Les policiers belges s\u2019int\u00e9resseront de plus pr\u00e8s \u00e0 son conjoint: Michel Fourniret. \u00ab\u00c0 ce moment-l\u00e0, les enqu\u00eateurs avaient d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9 l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un lien entre la tentative de kidnapping de cette jeune fille belge, et les deux cadavres qui avaient \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s \u00e0 la fronti\u00e8re belge.\u00bb Apr\u00e8s plusieurs auditions, mise sous pression, Monique Olivier mettra son mari en cause pour dix meurtres, dont celui de C\u00e9line Saison et Mananya Thumpong. On conna\u00eet la suite.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La prescription, une notion variable<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il y a une notion importante li\u00e9es aux <em>cold cases<\/em>, c\u2019est bien celle de la prescription. Elle varie d\u2019un pays \u00e0 l\u2019autre. Au Canada, comme c\u2019est la police qui s\u2019occupe enti\u00e8rement de l\u2019enqu\u00eate \u2013 le procureur n\u2019intervient qu\u2019au moment de porter les charges contre la personne \u2013 il n\u2019y a pas de d\u00e9cision de classement pour un dossier. \u00abUne affaire reste ouverte, <em>ad vitam aeternam<\/em>, dans la mesure o\u00f9 les crimes de sang ne connaissent pas de prescription dans les pays sous <em>Common law<\/em>\u00bb, explique Giulia Cinaglia.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En Suisse par contre, des d\u00e9lais sont fix\u00e9s: la prescription d\u00e9pend de la peine maximale encourue. Le d\u00e9lai est de 30 ans, s\u2019il s\u2019agit d\u2019une peine privative de libert\u00e9 \u00e0 vie. Il est de quinze ans, si la peine maximale encourue est de plus de trois ans. Giulia Cinaglia rappelle le d\u00e9bat parlementaire qui a eu lieu en 2016, autour de la proposition d\u2019instaurer l\u2019imprescriptibilit\u00e9 pour certains crimes. Le Conseil f\u00e9d\u00e9ral s\u2019\u00e9tait prononc\u00e9 contre cette proposition. La raison? \u00abD\u2019une part, on estime que la science a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de telles \u00e9volutions que le d\u00e9lai octroy\u00e9 est suffisant pour pouvoir r\u00e9soudre une affaire. Et d\u2019autre part, d\u2019un point de vue philosophique, on consid\u00e8re que, finalement, le temps soigne les blessures et joue le r\u00f4le de pacificateur social. \u00c9videmment, la prescription n\u2019est pas un pardon. Mais on estime que le criminel vit avec une sorte d\u2019\u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s sur la t\u00eate et sait qu\u2019\u00e0 tout moment, il pourra \u00eatre rattrap\u00e9 pour ce qu\u2019il a fait. C\u2019est une punition morale.\u00bb Quarante ans avec une \u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s au-dessus de la t\u00eate, c\u2019est ainsi qu\u2019a v\u00e9cu le <em>Golden State Killer<\/em>. Au moment de son arrestation, il avait pass\u00e9 le plus clair de sa vie en libert\u00e9. Giulia Cinaglia constate: \u00abQuand la police est all\u00e9e le chercher, devant elle, elle n\u2019avait plus le monstre qui a tu\u00e9 des p\u00e8res de famille et viol\u00e9 des femmes, mais un papy qui tondait la pelouse.\u00bb \u00c0 la base, les procureurs voulaient demander la peine de mort. Finalement Joseph James DeAngelo a pu n\u00e9gocier: il a reconnu ses actes et a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 la r\u00e9clusion criminelle \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. \u00abLa personne a donc \u00e9t\u00e9 sanctionn\u00e9e. Mais quel sens donne-t-on \u00e0 la sanction, lorsque 40 ans se sont \u00e9coul\u00e9s? Pour la soci\u00e9t\u00e9, cela peut signifier que les Autorit\u00e9s vont jusqu\u2019au bout. Le message transmis est: vous n\u2019aurez pas la paix, tant qu\u2019on ne vous aura pas trouv\u00e9.\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pas d\u2019effet dissuasif<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Mais la criminologue ne pense pas que cette condamnation ait un effet dissuasif sur les futurs criminels. Quant \u00e0 la fonction de r\u00e9habilitation de la peine, Giulia Cinaglia n\u2019y croit pas non plus, car le Californien avait arr\u00eat\u00e9 de commettre des crimes depuis 40 ans. Elle ne pense pas non plus que la prison aura une fonction neutralisatrice, parce que la personne ne repr\u00e9sentait plus une menace pour la soci\u00e9t\u00e9. Et il ne s\u2019agit pas non plus de la resocialiser. \u00abNous sommes l\u00e0 dans une id\u00e9e de ch\u00e2timent: \u00e0 tel acte correspond telle sanction. C\u2019est peut-\u00eatre pour \u00e7a que de nombreux pays, dont la Suisse, accordent beaucoup d\u2019importance \u00e0 la question de la prescription p\u00e9nale.\u00bb\/<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group has-background\" style=\"background-color:#f3c7c770\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Les cold cases en chiffres<\/h5>\n\n\n\n<p>\u00abEtant donn\u00e9 que la d\u00e9finition de <em>cold case<\/em> n\u2019est pas univoque et varie d\u2019un pays \u00e0 l\u2019autre \u2013 voire d\u2019une juridiction \u00e0 l\u2019autre, notamment aux \u00c9tats-Unis \u2013 il est tr\u00e8s difficile de comptabiliser les cas\u00bb, constate Giulia Cinaglia. La doctorante a cependant recueilli quelques statistiques aupr\u00e8s des polices qu\u2019elle est all\u00e9e interroger. \u00c0 la police de la ville de Toronto, en 2018, on comptait environ 600 cas. Et au Qu\u00e9bec, comme en France, les polices ont r\u00e9pertori\u00e9 environ 700 <em>cold cases<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>En Suisse, ce chiffre n\u2019est pas connu pour l\u2019ensemble du pays. Cependant, une \u00e9tude r\u00e9alis\u00e9e en 2019 aupr\u00e8s de la Police neuch\u00e2teloise en collaboration avec l\u2019\u00c9cole des sciences criminelles, a permis d\u2019identifier 55 dossiers non r\u00e9solus dans le canton. \u00abCe chiffre comprend un homicide, des viols et des attaques \u00e0 main arm\u00e9e (environ 25), alors que dans d\u2019autres pays, ces derni\u00e8res ne sont pas consid\u00e9r\u00e9es comme des <em>cold cases<\/em>.\u00bb Il faut dire que la Suisse ne comptabilise qu\u2019une cinquantaine d\u2019homicides par ann\u00e9e, ce qui est tr\u00e8s peu. \u00ab En 2021, le taux d\u2019\u00e9lucidation \u00e9tait de 97,6%, alors qu\u2019en Europe, il avoisine les 60%. Dans notre pays les homicides sont essentiellement commis dans la sph\u00e8re familiale, ce qui facilite grandement la r\u00e9solution d\u2019une affaire.\u00bb\/<\/p>\n<\/div><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Doctorante \u00e0 l\u2019\u00c9cole des sciences criminelles, Giulia Cinaglia termine sa th\u00e8se qui porte sur les \u00abcold cases\u00bb, soit les affaires non \u00e9lucid\u00e9es. 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