{"id":1144,"date":"2007-12-18T17:01:02","date_gmt":"2007-12-18T15:01:02","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=1144"},"modified":"2010-10-26T16:55:25","modified_gmt":"2010-10-26T14:55:25","slug":"la-pression-des-cadeaux-de-noel-peut-etre-dune-grande-violence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/la-pression-des-cadeaux-de-noel-peut-etre-dune-grande-violence\/","title":{"rendered":"\u00abLa pression des cadeaux de No\u00ebl peut \u00eatre d\u2019une grande violence\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2007\/12\/cadeau.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1177\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2007\/12\/cadeau.jpg\" alt=\"\u00abLa pression des cadeaux de No\u00ebl peut \u00eatre d\u2019une grande violence\u00bb\" width=\"530\" height=\"260\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2007\/12\/cadeau.jpg 530w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2007\/12\/cadeau-300x147.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 530px) 100vw, 530px\" \/><\/a><\/p>\n<p><strong>Interview d&rsquo;Andr\u00e9 Petitat, professeur \u00e0 l\u2019Institut des sciences sociales et p\u00e9dagogiques et Gianni Haver professeur associ\u00e9 \u00e0 l\u2019Institut de sociologie des communications de masse.<\/strong><\/p>\n<p>Les F\u00eates consacrent une p\u00e9riode socialement tr\u00e8s importante: la pr\u00e9paration et l\u2019\u00e9change de cadeaux. Un \u00e9trange moment, parfois embarrassant, qui renvoie \u00e0 des pratiques anciennes et vari\u00e9es, qui vont du don d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 au cadeau \u00abempoisonn\u00e9\u00bb. Deux chercheurs de la Facult\u00e9 des sciences sociales et politiques de l\u2019UNIL d\u00e9cortiquent ce moment de gr\u00e2ce qui peut tourner \u00e0 l\u2019enfer dans une soci\u00e9t\u00e9 marchande.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Un cadeau, un don, \u00e7a sert \u00e0 quoi? <\/em><\/p>\n<p><strong>A.P.<\/strong> (Andr\u00e9 Petitat): Donner s\u2019oppose \u00e0 n\u00e9gocier. Le don, c\u2019est un \u00e9change non n\u00e9goci\u00e9, dans lequel ni la nature ni la valeur ne sont fix\u00e9es. Il existe deux formes de dons. Le don unilat\u00e9ral, totalement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 dans son principe, et le don r\u00e9ciproque. A No\u00ebl, les deux cohabitent. Le don r\u00e9ciproque, car les personnes \u00e9changent des cadeaux, mais il y a aussi, parfois, des dons unilat\u00e9raux, entre les adultes et les plus petits, par exemple.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Quelles sont les fonctions sociales des cadeaux? <\/em><\/p>\n<p><strong>A.P.:<\/strong> Le cadeau renvoie \u00e0 toutes sortes de choses. Tout d\u00e9pend du cadre et du contexte. Id\u00e9alement, il est une manifestation du lien, de l\u2019affection, de la consid\u00e9ration, de la sympathie que l\u2019on \u00e9prouve pour les autres. En principe, on est libre de faire ou non un cadeau. Mais dans les faits, le rituel est parfois quasi obligatoire, \u00e0 No\u00ebl en particulier. Si l\u2019on s\u2019y soustrait envers des personnes importantes, cela peut poser des probl\u00e8mes. Il est impensable, par exemple, d\u2019oublier les enfants ou son conjoint. Car la chose donn\u00e9e justement, l\u2019objet, devient symbole, signe d\u2019affection, de renouvellement voire de renforcement du lien. Un objet, lorsqu\u2019il ne se mange pas, se garde. En ce sens, il est aussi une strat\u00e9gie pour que l\u2019autre se souvienne de vous. Et comme nous le verrons, parfois aussi, d\u2019une strat\u00e9gie de pouvoir et de domination.<br \/>\n<strong>G.H.<\/strong> (Gianni Haver): No\u00ebl, c\u2019est le contexte particulier qui r\u00e9unit les \u00abcandidats aux cadeaux\u00bb. A titre personnel, je ne participe que depuis quelques ann\u00e9es \u00e0 des s\u00e9ances cadeaux. Auparavant, en Italie o\u00f9 je vivais, nous n\u2019avions pas cette tradition. A cette occasion, il est assez int\u00e9ressant de voir comment, par le biais du cadeau, l\u2019on se positionne dans une hi\u00e9rarchie familiale et comment on positionne les autres. Cela va de la petite pens\u00e9e pour grand-papa \u00e0 l\u2019ordinateur pour celui ou celle qui entame des \u00e9tudes universitaires. Il y a sans doute dans cet \u00e9change un aspect affectif, mais en creusant, on retrouve le rituel tr\u00e8s ancien du don et contre-don ainsi que du positionnement.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Faire un cadeau, c\u2019est renforcer ou confirmer un lien. Omettre de le faire, est-ce prendre une distance? <\/em><\/p>\n<p><strong>A.P.:<\/strong> Une fois encore, en principe, on est libre. Si l\u2019on admet que vous \u00eates oblig\u00e9 de faire un cadeau, celui-ci perd de sa signification, car il lui manque la dimension de gratuit\u00e9, d\u2019acte volontaire. Mais bien entendu, il arrive que l\u2019on se sente oblig\u00e9, que l\u2019on n\u2019en ait pas envie. Il arrive m\u00eame qu\u2019on le fasse pour des gens qu\u2019on n\u2019aime pas. Le don r\u00e9ciproque se situe souvent entre gratuit\u00e9 et int\u00e9r\u00eat, amour et indiff\u00e9rence, libert\u00e9 et d\u00e9pendance, authenticit\u00e9 et mensonge.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Offrir un cadeau \u00e0 No\u00ebl est-il devenu un devoir? <\/em><\/p>\n<p><strong>G.H.:<\/strong> Oui, clairement. Nous vivons tous d\u00e9sormais dans cette sorte d\u2019obligation. Les choses, certes, varient fortement d\u2019une famille \u00e0 l\u2019autre. Quelques semaines avant No\u00ebl, l\u2019angoisse monte. Que va-t-on offrir \u00e0 papa, \u00e0 grand-papa, au tonton, etc.? Pour toutes sortes de cadeaux, c\u2019est une vraie souffrance, car il faut trouver l\u2019objet qui exprime \u00e0 la fois le lien symbolique entretenu avec la personne, mais dont la valeur sera \u00e9quivalente, plus ou moins, \u00e0 l\u2019effort que l\u2019autre va consentir envers nous. Le pr\u00e9sent doit exprimer non seulement un besoin ou une envie, mais aussi un lien original. Tout cela devient tr\u00e8s compliqu\u00e9 et dans bien des cas, la recherche du cadeau n\u2019est pas agr\u00e9able. C\u2019est l\u00e0 une cons\u00e9quence de la soci\u00e9t\u00e9 marchande dans laquelle nous vivons, et o\u00f9 nous ne sommes plus producteurs des cadeaux que nous pouvons faire nous-m\u00eames. On n\u2019offre plus la poule ou l\u2019\u0153uf de la ferme. Il y a d\u00e9sormais des cadeaux pr\u00e9d\u00e9finis tels l\u2019iPod, dont le prix est souvent connu de celui qui le re\u00e7oit et indique l\u2019effort financier consenti, donc souvent la valeur du lien.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Celui qui donne s\u2019attend \u00e0 recevoir, le plus souvent. D\u00e8s lors, qu\u2019est-ce qui distingue ce don du troc?<\/em><\/p>\n<p><strong>A.P.:<\/strong> C\u2019est tr\u00e8s diff\u00e9rent malgr\u00e9 tout, car le troc est un \u00e9change n\u00e9goci\u00e9 voire contractuel. On se met d\u2019accord sur la quantit\u00e9 de haricots en \u00e9change d\u2019une quantit\u00e9 de poisson, par exemple. Pour bien faire la nuance, on parle de r\u00e9ciprocit\u00e9 dans le cas du don, et d\u2019\u00e9quivalence dans celui de la n\u00e9gociation.<br \/>\n<strong>G.H.:<\/strong> Ce qui a \u00e9t\u00e9 troqu\u00e9 n\u2019a que la valeur du bien \u00e9chang\u00e9. Mais combien de cadeaux garde-t-on du fait du lien affectif? Pourtant, j\u2019ai lu quelque part que 33% des cadeaux ne sont pas vraiment appr\u00e9ci\u00e9s, mais que, bien souvent, on les garde quand m\u00eame&#8230; C\u2019est inimaginable dans le troc.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Les babioles encombrantes sont une forme de cadeau \u00abempoisonn\u00e9\u00bb. N\u2019est-il pas piquant de constater que le mot \u00abgift\u00bb en anglais signifie poison en allemand? Les deux mots ont pourtant une origine germanique&#8230; <\/em><\/p>\n<p><strong>G.H.:<\/strong> Le cadeau peut \u00eatre encombrant et engageant \u00e0 plusieurs \u00e9gards. Prenons la bague de fian\u00e7ailles. Aux Etats-Unis, ce rituel est tr\u00e8s r\u00e9gl\u00e9. L\u2019objet doit m\u00eame valoir un certain pourcentage du salaire masculin. Et lorsque le lien est rompu, on rend la bague. C\u2019est un exemple assez \u00e9vident: il y a ici un bien \u00e9conomique, un lien symbolique et un lien affectif. Dans ce cas, on est oblig\u00e9. Dans le film \u00abHarry, un ami qui vous veut du bien\u00bb de Dominik Moll, une autre id\u00e9e est tr\u00e8s bien montr\u00e9e: la situation de l\u2019oblig\u00e9. Harry joue une surench\u00e8re de cadeaux et met le p\u00e8re de famille et tous les siens dans une situation tr\u00e8s p\u00e9nible. Car il rompt un \u00e9quilibre.<br \/>\n<strong>A.P.:<\/strong> Il faut en effet que l\u2019autre puisse r\u00e9pondre \u00e0 votre don au m\u00eame niveau. Sans quoi vous l\u2019humiliez ou du moins vous le mettez dans une situation inconfortable. C\u2019est une des strat\u00e9gies possibles du don, d\u2019ailleurs: placer l\u2019autre en situation d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9. A l\u2019inverse, il existe encore les cadeaux bricol\u00e9s par soi-m\u00eame, qui co\u00fbtent relativement peu. Un pull tricot\u00e9, des pots de confitures maison, par exemple&#8230; Ce type de cadeau est charg\u00e9 de valeur personnelle, souvent sup\u00e9rieure \u00e0 celui que l\u2019on a achet\u00e9. Car on a investi du temps et des comp\u00e9tences pour le faire et l\u2019intensit\u00e9 du lien s\u2019en trouve grandie. Si le cadeau se r\u00e9sumait \u00e0 la manifestation du lien personnel, les cadeaux bricol\u00e9s seraient tr\u00e8s nombreux. Or ils ne repr\u00e9sentent que 2-3 % du total des cadeaux. Il faut donc conclure qu\u2019aujourd\u2019hui, la valeur marchande compte beaucoup.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Le don peut donc \u00eatre \u00abn\u00e9gatif\u00bb? <\/em><\/p>\n<p>A.P.: Absolument. Nous investissons le plus souvent le don d\u2019une valeur positive, du fait aussi que toutes les religions valorisent le don positif. Mais si on le consid\u00e8re bien, le don peut aussi avoir une dimension n\u00e9gative, une face obscure. On peut donner la vie, mais aussi \u00abdonner\u00bb la mort. Dans les contes et les fables, les deux types de don coexistent. Le h\u00e9ros donne unilat\u00e9ralement et s\u2019en voit r\u00e9compens\u00e9 plus tard, comme par enchantement. Mais les m\u00e9chants, dans les contes, donnent aussi, des pommes empoisonn\u00e9es, comme dans \u00abBlanche-Neige\u00bb ou des mauvais conseils, par exemple.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Dans nos existences quotidiennes, bien souvent, celui qui re\u00e7oit un cadeau dit: \u00abMais non, il ne fallait pas&#8230;\u00bb, alors qu\u2019il est bien content. A quoi, celui qui donne r\u00e9pond que \u00abce n\u2019est rien du tout\u00bb, m\u00eame si ce n\u2019est pas \u00abrien\u00bb. Comment expliquer ces dr\u00f4les d\u2019\u00e9changes? <\/em><\/p>\n<p><strong>A.P.:<\/strong> Parce qu\u2019on ne peut pas faire autrement. Si vous offrez un kilo de pommes, et, qu\u2019en le faisant, vous ajoutez \u00abvous me donnerez un kilo de poires plus tard\u00bb, vous tombez dans le troc. Vous quittez le registre du don. Le seul message possible est: je vous donne, vous ne me devez rien. L\u2019id\u00e9e de r\u00e9ciprocit\u00e9 doit demeurer cach\u00e9e, m\u00eame si elle est implicite. Ici, c\u2019est le non-dit qui fait la diff\u00e9rence entre les deux registres du n\u00e9goce et du don.<br \/>\n<strong>G.H.:<\/strong> En arrivant dans le canton de Vaud, je me suis aper\u00e7u d\u2019une habitude qui n\u2019existe pas en Italie: lorsqu\u2019on est invit\u00e9 chez des amis, on am\u00e8ne une bouteille de vin. Elle doit \u00eatre plus ou moins \u00e9quivalente au standing de votre h\u00f4te, et, si on n\u2019en a pas, on doit trouver une excuse. Mais si vous amenez la bouteille, on vous dit qu\u2019il ne fallait pas. Alors que si, il fallait! D\u2019une certaine mani\u00e8re, c\u2019est une forme de troc: on ach\u00e8te son repas.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Le \u00abdon unilat\u00e9ral\u00bb n\u2019existe donc pas?<\/em><\/p>\n<p><strong>A.P.:<\/strong> Il est tr\u00e8s rare en effet. Un don totalement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9, sans attente de retour, n\u2019est pas tr\u00e8s courant. Mais c\u2019est une tangente tr\u00e8s importante pour entamer le don r\u00e9ciproque. Car celui-ci est pr\u00e9sent\u00e9 comme don unilat\u00e9ral, dont on n\u2019attend rien en retour.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Parlons des cadeaux des enfants. Pendant longtemps, ils ont \u00e9t\u00e9 conditionn\u00e9s par une attitude exemplaire requise de la part de l\u2019enfant: \u00abSi tu as \u00e9t\u00e9 bien sage&#8230; etc.\u00bb D\u00e9sormais, pourtant, l\u2019enfant consid\u00e8re le cadeau de No\u00ebl comme un d\u00fb. Pourquoi? <\/em><\/p>\n<p><strong>A.P.:<\/strong> Oui et non. Cela varie d\u2019un pays et d\u2019une \u00e9poque \u00e0 l\u2019autre. Les cadeaux de No\u00ebl n\u2019ont pas toujours exist\u00e9. Moi, par exemple, je recevais un pain d\u2019\u00e9pice et quelques mandarines. Le P\u00e8re No\u00ebl lui-m\u00eame est une cr\u00e9ature assez r\u00e9cente qui remonte aux ann\u00e9es 1940. Mais dans notre soci\u00e9t\u00e9, c\u2019est vrai, un enfant attend son cadeau.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Si on ne faisait pas de cadeau \u00e0 l\u2019enfant pour No\u00ebl, consid\u00e9rerait-il qu\u2019on ne l\u2019aime plus?<\/em><\/p>\n<p><strong>A.P.:<\/strong> Oui, car ce rituel est devenu si fort que les parents en seraient g\u00ean\u00e9s. D\u2019une part, envers les autres familles avec qui l\u2019enfant se compare. Et d\u2019autre part envers l\u2019enfant lui-m\u00eame. L\u2019obligation est forte et \u00e0 la mesure du rite universel dans nos soci\u00e9t\u00e9s.<br \/>\n<strong>G.H.:<\/strong> Historiquement, les cadeaux achet\u00e9s aux enfants existent depuis le XIXe si\u00e8cle pour les classes sup\u00e9rieures. A l\u2019\u00e9poque d\u00e9j\u00e0, celle de la r\u00e9volution industrielle, il y a des publicit\u00e9s pour jouets, et, tr\u00e8s t\u00f4t aussi, les jouets deviennent norm\u00e9s entre filles et gar\u00e7ons. A mesure que les techniques de production s\u2019am\u00e9liorent et que le pouvoir d\u2019achat augmente, le march\u00e9 multiplie les occasions de d\u00e9bouch\u00e9s pour ces objets (No\u00ebl, anniversaire, F\u00eate des m\u00e8res, F\u00eate des p\u00e8res, Halloween, etc.).<br \/>\nA.P.: Selon les statistiques, le montant des cadeaux repr\u00e9sente 4 % du revenu familial sur un an. Et trois quarts de ce budget sont d\u00e9pens\u00e9s \u00e0 No\u00ebl. Ces chiffres, qui ont une dizaine d\u2019ann\u00e9es, n\u2019ont pas d\u00fb beaucoup varier.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>On fait croire aux enfants que c\u2019est le P\u00e8re No\u00ebl qui offre le cadeau. Pourquoi? Parce que cet interm\u00e9diaire virtuel lib\u00e8re l\u2019enfant de la dette qu\u2019implique le cadeau? <\/em><\/p>\n<p><strong>A.P.:<\/strong> Oui, en quelque sorte. Le P\u00e8re No\u00ebl est une figure du don unilat\u00e9ral que l\u2019on retrouve dans les contes. Cette figure devine vos d\u00e9sirs. Parfois m\u00eame, le v\u0153u d\u2019un personnage est exauc\u00e9 sans qu\u2019il s\u2019adresse \u00e0 qui que ce soit. Exemple: un h\u00e9ros affam\u00e9 fait intens\u00e9ment le v\u0153u d\u2019un repas et aussit\u00f4t la nappe se couvre de victuailles. C\u2019est un monde enchant\u00e9. Le P\u00e8re No\u00ebl est une figure transcendante, une sorte de dieu qui vit au p\u00f4le Nord et qui fait le bien. Mais jadis, il est bon de rappeler qu\u2019il \u00e9tait accompagn\u00e9 du P\u00e8re Fouettard, lequel a compl\u00e8tement disparu, \u00e0 l\u2019instar de la morale intransigeante. Remarquons cependant que le P\u00e8re No\u00ebl n\u2019apporte pas tous les cadeaux. Les parents de la famille personnalisent leurs cadeaux, de m\u00eame que les parrains et marraines.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Le rituel de distribution des cadeaux, justement, \u00e9volue et se r\u00e9invente dans les familles: tirage au sort, troc, loterie, listes envoy\u00e9es par e-mail sur le mode de la liste de mariage. A quoi tout cela renvoie-t-il?<\/em><\/p>\n<p><strong>G.H.:<\/strong> Cela montre justement que le rite peut \u00eatre r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 constamment et que l\u2019on peut toujours en reprendre possession. Qu\u2019on peut le r\u00e9investir de sens \u00e0 tout instant.<br \/>\n<strong>A.P.:<\/strong> Le don, dans les soci\u00e9t\u00e9s modernes est parfois marqu\u00e9 par la probabilit\u00e9 statistique. Lorsque vous donnez votre sang, par exemple, ce n\u2019est que par accident que vous b\u00e9n\u00e9ficierez d\u2019un \u00e9ventuel retour. C\u2019est une loterie sans certitude d\u2019une r\u00e9ciprocit\u00e9. Le tirage au sort des cadeaux de No\u00ebl est impr\u00e9gn\u00e9 de cette logique.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Les jouets ont beaucoup \u00e9volu\u00e9, eux aussi. Quelle est la diff\u00e9rence entre les catalogues de jouets d\u2019aujourd\u2019hui et ceux d\u2019hier?<\/em><\/p>\n<p><strong>G.H.:<\/strong> A l\u2019exception de l\u2019\u00e9volution technologique (jeux vid\u00e9o, informatique), je vois une grande continuit\u00e9 dans l\u2019objectif. Ce qui a chang\u00e9, c\u2019est ce que j\u2019appellerais une fid\u00e9lisation par le biais du \u00abjouet par abonnement\u00bb. Un exemple: autrefois, le Lego permettait de construire toutes sortes de choses issues de l\u2019imaginaire de l\u2019enfant. Aujourd\u2019hui, le Lego est destin\u00e9 \u00e0 fabriquer des personnages bien pr\u00e9cis, vendu sur la bo\u00eete d\u2019emballage, comme les h\u00e9ros de \u00abStar Wars\u00bb par exemple. Le monde du jouet est toujours plus celui de la standardisation et du copyright. On ne veut plus un avion, mais celui de tel h\u00e9ros dont les aventures passent \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision entre 17 h et 18 h. Ce marquage, ce marketing est surtout destin\u00e9 \u00e0 convaincre ceux qui ach\u00e8tent, c\u2019est-\u00e0-dire les parents. Et du coup, l\u2019on pourrait croire que la fantaisie de l\u2019enfant passe \u00e0 la trappe. Mais les enfants introduisent tr\u00e8s vite ces objets standardis\u00e9s dans leur monde \u00e0 eux et l\u2019on peut fort bien imaginer faire combattre Dark Vador avec une Barbie!<br \/>\n<strong>A.P.:<\/strong> On parle parfois de colonisation de l\u2019imaginaire. Autrefois, la p\u00e9nurie de jouets invitait l\u2019enfant \u00e0 en inventer. Avec deux bouts de bois et un peu de ficelle, par exemple. Maintenant, le ready-made est l\u00e0 et les parents se servent. Sur ce point, ces jouets pour enfants sont en r\u00e9sonance avec l\u2019univers des adultes, o\u00f9 nous ne savons plus rien faire par nous-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\"><em>Vous-m\u00eames, vous vous sentez esclaves de ce syst\u00e8me?<\/em><\/p>\n<p><strong>A.P.:<\/strong> Ma femme est Canadienne, et, au Canada, No\u00ebl prend des dimensions incroyables, avec au moins quatre \u00e0 cinq cadeaux par enfant. A notre retour en Suisse, je lui ai propos\u00e9 de passer \u00e0 un seul cadeau, mais elle ne peut s\u2019en emp\u00eacher. Moi-m\u00eame, je sais que je dois faire des cadeaux \u00e0 ma famille proche, et toutes les personnes pr\u00e9sentes \u00e0 No\u00ebl re\u00e7oivent des cadeaux. J\u2019aurais peur de vexer quelqu\u2019un si je ne le faisais pas.<br \/>\n<strong>G.H.:<\/strong> Moi, j\u2019ai l\u2019avantage \u2013 ou le d\u00e9savantage \u2013 de ne pas avoir trop de famille ici. Etant petit, j\u2019ai re\u00e7u des cadeaux parfois importants, tant que j\u2019ai cru au P\u00e8re No\u00ebl. Apr\u00e8s, cela s\u2019est arr\u00eat\u00e9. Mais, en effet, la p\u00e9riode o\u00f9 il faut trouver les cadeaux de No\u00ebl est parfois d\u2019une grande violence, je pense.<\/p>\n<p style=\"text-align: right\">Propos recueillis par Michel Beuret<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Interview d&rsquo;Andr\u00e9 Petitat, professeur \u00e0 l\u2019Institut des sciences sociales et p\u00e9dagogiques et Gianni Haver professeur associ\u00e9 \u00e0 l\u2019Institut de sociologie des communications de masse. 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