{"id":11422,"date":"2020-08-21T08:20:49","date_gmt":"2020-08-21T06:20:49","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/?p=11422"},"modified":"2020-09-01T11:53:44","modified_gmt":"2020-09-01T09:53:44","slug":"memoire-les-temoins-peuvent-tous-mentir-a-leur-insu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/memoire-les-temoins-peuvent-tous-mentir-a-leur-insu\/","title":{"rendered":"M\u00e9moire: les t\u00e9moins peuvent tous mentir \u00e0 leur insu"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Dans certaines affaires judiciaires, les d\u00e9clarations des t\u00e9moins sont les seuls \u00e9l\u00e9ments dont dispose le juge. La m\u00e9moire joue donc un r\u00f4le central. Probl\u00e8me: elle est mall\u00e9able et vuln\u00e9rable. Explications de Nathalie Dongois.<\/em><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2020\/07\/memoire_75_1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-11341\" width=\"424\" height=\"600\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2020\/07\/memoire_75_1.jpg 424w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2020\/07\/memoire_75_1-184x260.jpg 184w\" sizes=\"auto, (max-width: 424px) 100vw, 424px\" \/><figcaption>Les humains ne sont pas des machines. Le souvenir d\u2019un \u00e9v\u00e9nement peut s\u2019\u00e9carter de la r\u00e9alit\u00e9, aussi bien au moment o\u00f9 il se forme que bien plus tard. \u00a9Jehan Khodl<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<div style=\"height:20px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>C\u2019est un r\u00e9cit que Nathalie Dongois, ma\u00eetre d\u2019enseignement et de recherche au Centre de droit p\u00e9nal de l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne, aime raconter \u00e0 ses \u00e9tudiants. Dans le r\u00f4le principal: une trousse de toilette en n\u00e9opr\u00e8ne rouge. Elle a \u00abflash\u00e9\u00bb sur ce tissu adapt\u00e9 aux salles de bain. C\u2019est ce banal objet qui d\u00e9clenchera le faux t\u00e9moignage de cette sp\u00e9cialiste des erreurs judiciaires. Un comble.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cadre d\u2019une formation pour les policiers, la chercheuse de l\u2019UNIL participe \u00e0 une exp\u00e9rience. On la prie de regarder une sc\u00e8ne de crime et de t\u00e9moigner. Elle se pr\u00eate au jeu et d\u00e9crit l\u2019auteur qui porte un sac. On lui demande des pr\u00e9cisions sur cet accessoire: \u00abIl est rouge\u00bb, affirme-t-elle. \u00abEn \u00eates-vous certaine?\u00bb, l\u2019interroge le formateur. Elle met sa main \u00e0 couper. Pas de chance&#8230; Il \u00e9tait vert. Nathalie Dongois, pourtant sp\u00e9cialiste du domaine, est tomb\u00e9e dans le pi\u00e8ge. L\u2019\u00e9l\u00e9ment ext\u00e9rieur qui est venu polluer sa m\u00e9moire? Sa trousse de toilette rouge achet\u00e9e r\u00e9cemment. \u00abJ\u2019ai fait un amalgame entre la mati\u00e8re que j\u2019ai reconnue, soit le n\u00e9opr\u00e8ne, et la couleur. Cela montre bien que, m\u00eame en toute bonne foi, on peut \u00eatre persuad\u00e9 de raconter la v\u00e9rit\u00e9, mais dire quelque chose de faux.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019en doute, le faux t\u00e9moignage de Nathalie Dongois n\u2019a pas eu beaucoup de cons\u00e9quences. Ce n\u2019est pas toujours le cas. Lors d\u2019une proc\u00e9dure p\u00e9nale, de nombreuses personnes sont amen\u00e9es \u00e0 faire des d\u00e9clarations: les t\u00e9moins, les victimes, les suspects ou encore des quidams susceptibles de donner des renseignements. \u00abLes d\u00e9clarations recueillies peuvent avoir une incidence tr\u00e8s importante, car parfois, ces d\u00e9clarations sont les seuls \u00e9l\u00e9ments sur lesquels fonder une \u00e9ventuelle culpabilit\u00e9.\u00bb On l\u2019aura compris: la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de la m\u00e9moire peut avoir des cons\u00e9quences catastrophiques.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M\u00e9moire vuln\u00e9rable<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Psychologue cognitiviste, sp\u00e9cialiste de la m\u00e9moire humaine, l\u2019Am\u00e9ricaine Elizabeth Loftus, qui enseigne \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Irvine, a \u00e9tudi\u00e9 le cas de Steve Titus, un manager am\u00e9ricain de 31 ans, accus\u00e9 d\u2019avoir viol\u00e9 une jeune fille de 17 ans. On est dans les ann\u00e9es 80. Alors que la police pr\u00e9sente une s\u00e9rie de photos \u00e0 la victime, cette derni\u00e8re dit que celle de Steve Titus est \u00abla plus ressemblante\u00bb. Le trentenaire a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9, car il roule dans une voiture de la m\u00eame couleur et ressemblant \u00e0 celle du v\u00e9ritable violeur. Comme lui, il porte une barbe. L\u2019enqu\u00eate est b\u00e2cl\u00e9e et Steve Titus se retrouve devant la justice. Lors du proc\u00e8s, la victime affirme cette fois qu\u2019elle est \u00ababsolument convaincue\u00bb qu\u2019il s\u2019agit de Steve Titus. Ce dernier clame son innocence, en vain. Il finit en prison. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 un journaliste d\u2019investigation du <em>Seattle Times<\/em> que la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9clatera et que l\u2019auteur du crime, un violeur en s\u00e9rie, sera retrouv\u00e9 et avouera. Lib\u00e9r\u00e9, Steve Titus, lui, a perdu son travail. Obs\u00e9d\u00e9 par les dysfonctionnements de la justice, il demandera r\u00e9paration et se lancera dans une proc\u00e9dure contre la police qui lui co\u00fbtera toutes ses \u00e9conomies. Sa fianc\u00e9e finira par le quitter et il mourra d\u2019une crise cardiaque, la veille du proc\u00e8s contre les policiers impliqu\u00e9s dans l\u2019enqu\u00eate.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2020\/07\/NathalieDongois_75.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-11345\" width=\"401\" height=\"600\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2020\/07\/NathalieDongois_75.jpg 401w, https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2020\/07\/NathalieDongois_75-174x260.jpg 174w\" sizes=\"auto, (max-width: 401px) 100vw, 401px\" \/><figcaption>Nathalie Dongois. Ma\u00eetre d\u2019enseignement et de recherche au Centre de droit p\u00e9nal (Facult\u00e9 de droit, des sciences criminelles et d\u2019administration publique). Nicole Chuard \u00a9 UNIL<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Comme tient \u00e0 le rappeler Nathalie Dongois, \u00abla m\u00e9moire ne fonctionne pas comme une cam\u00e9ra vid\u00e9o. Le souvenir d\u2019un \u00e9v\u00e9nement peut s\u2019\u00e9carter de la r\u00e9alit\u00e9, aussi bien au moment o\u00f9 il se forme que bien plus tard.\u00bb Elle explique encore que le m\u00e9canisme m\u00eame de la m\u00e9morisation n\u2019est autre qu\u2019un processus de construction et reconstruction intellectuelle: en cherchant \u00e0 se souvenir d\u2019un \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9, la m\u00e9moire inclurait des renseignements provenant d\u2019autres sources, non li\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement en question, pour construire l\u2019\u00e9pisode que la personne doit raconter. Un exemple? \u00abImaginons que deux personnes assistent au braquage d\u2019une pharmacie: un policier et une grand-m\u00e8re qui s\u2019est fait attaquer \u00e0 un bancomat quelque temps auparavant. Ils ne raconteront pas ce qui s\u2019est pass\u00e9 de la m\u00eame fa\u00e7on.\u00bb Mais les faits sont les faits, pourrait-on s\u2019\u00e9tonner. \u00abLes faits tels qu\u2019ils sont per\u00e7us sont tout relatifs\u00bb, rectifie Nathalie Dongois.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce braquage va faire revivre \u00e0 cette grand-m\u00e8re ce qu\u2019elle a endur\u00e9 quelques semaines auparavant. Cet \u00e9v\u00e9nement va r\u00e9veiller quelque chose de traumatisant. \u00abL\u2019\u00e9motion jouera un r\u00f4le et cette dame va reconstruire sa m\u00e9moire en int\u00e9grant les \u00e9l\u00e9ments qui sont li\u00e9s \u00e0 son propre traumatisme; elle risque de m\u00e9langer les deux situations. On peut imaginer qu\u2019il y ait des amalgames qui se fassent \u00e0 ce niveau -l\u00e0.\u00bb Par contre, la violence fait partie du quotidien du policier. Sa fa\u00e7on de raconter les choses va donc \u00eatre compl\u00e8tement diff\u00e9rente: il va \u00eatre plus factuel et sans \u00e9motion.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce contexte de faux souvenirs qui se cr\u00e9ent et donnent lieu \u00e0 de fausses d\u00e9clarations en toute bonne foi, il s\u2019agit, pour l\u2019autorit\u00e9 qui proc\u00e8de \u00e0 l\u2019audition, de conna\u00eetre ce qui a \u00e9ventuellement pu distraire le t\u00e9moin au moment de son observation. Il est \u00e9galement important d\u2019avoir des informations sur son \u00e9tat \u00e9motionnel et physiologique ou tout autre \u00e9l\u00e9ment susceptible d\u2019influer sur sa capacit\u00e9 \u00e0 se souvenir d\u2019un \u00e9v\u00e9nement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le stress, l\u2019amygdale et l\u2019hippocampe<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Autre biais possible qui peut venir perturber une enqu\u00eate: les principes codants qui sont propres \u00e0 chaque m\u00e9moire. Si certaines personnes sont capables de faire une description purement factuelle de ce qu\u2019elles ont vu, soit de d\u00e9tailler la couleur des yeux ou de la peau, la longueur du pantalon ou des cheveux, d\u2019autres, par contre, associent l\u2019apparence \u00e0 un type de personnes, ce qui peut \u00eatre probl\u00e9matique. Et Nathalie Dongois de citer \u00e0 nouveau l\u2019exemple d\u2019un braquage de pharmacie. \u00abCertains t\u00e9moins interrog\u00e9s diront: \u201cC\u2019\u00e9tait quelqu\u2019un de grand, un peu mince, habill\u00e9 comme ceci ou comme cela\u201d, et n\u2019ajouteront rien d\u2019autre. D\u2019autres, qui ont des principes codants diff\u00e9rents, raconteront: \u201cIl \u00e9tait grand et \u00e9galement tr\u00e8s mince et avait un visage blafard, vous savez, un peu comme le sont les gens en manque, tout blanc.\u201d La police risque donc de partir sur l\u2019id\u00e9e que le suspect est un toxicod\u00e9pendant.&nbsp; L\u2019enqu\u00eateur doit donc savoir qu\u2019il existe des principes codants propres \u00e0 chaque m\u00e9moire, de sorte qu\u2019une d\u00e9claration traduit un code, lequel \u00abcolore\u00bb la d\u00e9claration relatant un \u00e9v\u00e9nement tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>De plus, certains \u00e9l\u00e9ments marquent plus la m\u00e9moire que d\u2019autres. Il existe, par exemple, ce que les sp\u00e9cialistes appellent \u00abl\u2019effet de l\u2019arme\u00bb. Les enqu\u00eateurs avaient tendance \u00e0 consid\u00e9rer comme un gage de non\u2013cr\u00e9dibilit\u00e9 le fait qu\u2019un t\u00e9moin puisse faire une description tr\u00e8s pr\u00e9cise d\u2019une arme, tout en \u00e9tant incapable de dire quoi que ce soit d\u2019autre sur les \u00e9v\u00e9nements auxquels il avait assist\u00e9. Depuis, des exp\u00e9riences ont montr\u00e9 que les yeux des t\u00e9moins fixaient parfois l\u2019objet critique, par opposition au reste de la sc\u00e8ne de crime. Ce \u00abfocus\u00bb, et ses cons\u00e9quences sur la capacit\u00e9 \u00e0 se souvenir, trouve une explication au niveau c\u00e9r\u00e9bral. En effet, c\u2019est li\u00e9 au fonctionnement de deux parties diff\u00e9rentes du cerveau: l\u2019amygdale et l\u2019hippocampe. \u00abLorsque le niveau de cortisol est tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9, ce qui est le cas dans un \u00e9tat de stress important, l\u2019hippocampe est pour ainsi dire \u201cd\u00e9sactiv\u00e9\u201d et ne peut plus encoder les informations li\u00e9es au contexte. L\u2019amygdale va, quant \u00e0 elle, coder de mani\u00e8re tr\u00e8s accentu\u00e9e les d\u00e9tails frappants, mais ceux-ci ne pourront plus \u00eatre li\u00e9s au contexte. Typiquement, le t\u00e9moin ne sera capable de se rappeler que de la chose mena\u00e7ante\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mall\u00e9abilit\u00e9 de la m\u00e9moire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si la m\u00e9moire, en cherchant \u00e0 se souvenir, inclut des \u00e9l\u00e9ments ext\u00e9rieurs aux faits, elle est encore plus faillible face \u00e0 la suggestion de fausses informations, comme l\u2019enseigne Nathalie Dongois, qui aime \u00e0 raconter l\u2019exp\u00e9rience mise sur pied par Elizabeth Loftus. Pour son \u00e9tude \u00abBugs Bunny\u00bb, la chercheuse am\u00e9ricaine a s\u00e9lectionn\u00e9 des \u00e9tudiants qui s\u2019\u00e9taient tous rendus \u00e0 Disneyland dans leur enfance. Regroup\u00e9s dans une salle, ils ont \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s \u00e0 donner leur avis sur un <em>flyer<\/em> publicitaire pour Disneyland: on y voyait un ch\u00e2teau tr\u00e8s \u00abdisney \u00bb et le personnage de Bugs Bunny bien en \u00e9vidence. Les \u00e9tudiants \u00e9taient invit\u00e9s \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 quelques questions sur ce flyer sp\u00e9cialement cr\u00e9\u00e9 pour l\u2019\u00e9tude, sans qu\u2019ils n\u2019en sachent rien: aimaient-ils la mise en page de cette publicit\u00e9? Ses couleurs? Une semaine plus tard, des questions leur ont \u00e9t\u00e9 pos\u00e9es sur leur rencontre avec Minnie, Mickey, la Petite Sir\u00e8ne ou Bugs Bunny, lors de leur visite \u00e0 Disneyland. Puis un exp\u00e9rimentateur leur a racont\u00e9 avoir bien aim\u00e9 Bugs Bunny dans ce parc d\u2019attraction. L\u00e0- dessus, 35% des \u00e9tudiants ont dit se souvenir de leur rencontre avec ce lapin fac\u00e9tieux, lors de leur visite \u00e0 Disneyland. Certains ont m\u00eame ajout\u00e9 des d\u00e9tails sur une poign\u00e9e de main \u00e9chang\u00e9e ou le fait de lui avoir touch\u00e9 la queue. Et tous les r\u00e9cits paraissaient \u00eatre de vrais souvenirs.<\/p>\n\n\n\n<p>Cherchez l\u2019erreur: Bugs Bunny est un personnage de&#8230; la Warner Bros qui n\u2019a rien \u00e0 faire avec Walt Disney. \u00abCette exp\u00e9rience montre que 35% des \u00e9tudiants ont reconnu quelque chose de faux et que, plus globalement, la r\u00e9activation d\u2019un souvenir le rend encore plus vuln\u00e9rable face \u00e0 la suggestion de fausses informations.\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Comme le souligne Nathalie Dongois, la mall\u00e9abilit\u00e9 de la m\u00e9moire renvoie \u00e0 la probl\u00e9matique des m\u00e9thodes d\u2019interrogation trop suggestives, et, en filigrane \u00e0 celle des a priori et des biais des personnes en charge de mener les auditions. Ce sont autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments contaminants susceptibles de provoquer de faux souvenirs chez les personnes qui sont auditionn\u00e9es, et donc, par cons\u00e9quence, de fausses d\u00e9clarations. \u00abC\u2019est pour cela qu\u2019il existe des formations visant \u00e0 mieux apprendre aux policiers \u00e0 ne pas poser des questions de mani\u00e8re suggestive.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Outre ces \u00e9ventuelles \u00abpollutions\u00bb \u00e0 \u00e9viter lors des interrogatoires, Nathalie Dongois soul\u00e8ve la question de savoir s\u2019il vaut mieux laisser un certain temps \u00e0 la personne avant de la questionner.&nbsp; Elle pr\u00e9cise que \u00abl\u2019\u00eatre humain a besoin d\u2019un temps pour consolider son souvenir\u00bb. Et de citer Delphine Preissmann, docteur en neurosciences, avec laquelle elle a co\u00e9crit un article sur les techniques d\u2019audition <sup>(1)<\/sup>. \u00abEn ce qui concerne le ph\u00e9nom\u00e8ne de consolidation de la m\u00e9moire, plusieurs \u00e9tudes de neuro-imagerie montrent que les zones c\u00e9r\u00e9brales \u2013 notamment l\u2019hippocampe et l\u2019amygdale \u2013 impliqu\u00e9es dans l\u2019apprentissage sont r\u00e9activ\u00e9es spontan\u00e9ment durant le sommeil. On observe \u00e9galement cette consolidation pour la m\u00e9moire \u00e9pisodique.\u00bb Nathalie Dongois, en se fondant sur diff\u00e9rentes \u00e9tudes faites en neurosciences, indique ensuite que \u00able probl\u00e8me vient du fait que toute r\u00e9activation du souvenir rend \u00e0 nouveau ce dernier \u201cfragile\u201d, en ce sens qu\u2019il redevient \u00e0 chaque fois susceptible d\u2019\u00eatre modifi\u00e9 par des \u00e9l\u00e9ments ext\u00e9rieurs. La consolidation d\u2019un souvenir ne serait ainsi jamais d\u00e9finitive. Au contraire, tout souvenir, de par sa r\u00e9activation, peut \u00eatre modifi\u00e9.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, faut-il laisser passer un certain temps avant de recueillir une d\u00e9claration? Certains pourraient avancer que, si on laisse trop de temps s\u2019\u00e9couler, il y a risque de contamination de la m\u00e9moire par des \u00e9l\u00e9ments ext\u00e9rieurs. L\u2019acad\u00e9micienne est partag\u00e9e quant aux conseils \u00e0 donner. Elle r\u00e9torque qu\u2019 \u00abil convient simplement de garder \u00e0 l\u2019esprit qu\u2019un souvenir, m\u00eame consolid\u00e9 apr\u00e8s l\u2019\u00e9coulement d\u2019un certain temps, n\u2019est jamais d\u00e9finitif et immuable\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Vuln\u00e9rable, mall\u00e9able et sous l\u2019influence de principes codants, la m\u00e9moire n\u2019a d\u00e9cid\u00e9ment rien d\u2019une cam\u00e9ra vid\u00e9o et toute personne est susceptible de mentir \u00e0 son insu. Le travail des policiers n\u2019est d\u00e9cid\u00e9ment pas de tout repos. L\u2019existence de \u00abmenteurs malgr\u00e9 eux\u00bb repr\u00e9sente un d\u00e9fi pour la justice: on les trouve non seulement chez les t\u00e9moins, mais aussi chez les suspects, ce qui semble relever du non-sens. \u00abComment peut-on raisonnablement imaginer qu\u2019une personne s\u2019auto-accuse volontairement d\u2019un forfait qu\u2019elle n\u2019a pas commis?\u00bb Telle est une des questions que Nathalie Dongois aime poser \u00e0 ses \u00e9tudiants.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est Ren\u00e9 Floriot, fameux avocat fran\u00e7ais, qui, dans son ouvrage sur les erreurs judiciaires <sup>(2)<\/sup> a propos\u00e9 une classification en trois cat\u00e9gories des faux coupables volontaires: les maniaques de l\u2019aveu spontan\u00e9, les peureux et les victimes de brutalit\u00e9s polici\u00e8res. Les premiers s\u2019accusent \u00e0 tort pour attirer l\u2019attention des m\u00e9dias et de l\u2019opinion publique ou pour prot\u00e9ger un tiers. Les peureux, eux, sont des personnes qui ne supportent pas d\u2019\u00eatre auditionn\u00e9es. Elles pr\u00e9f\u00e8rent donc avouer. Nathalie Dongois explique: \u00abElles esp\u00e8rent ainsi rentrer au plus vite chez elles. Ce sont le plus souvent des citoyens qui ont grandement confiance en la justice. Ils se disent que, m\u00eame s\u2019ils ont dit un mensonge, la v\u00e9rit\u00e9 finira par \u00e9clater et ils seront innocent\u00e9s.\u00bb Quant aux victimes de brutalit\u00e9s polici\u00e8res, elles compl\u00e8tent la trilogie. Elles capitulent face \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 et finissent par dire ce que ceux qui les interrogent ont envie d\u2019entendre.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/files\/2020\/07\/livre_erreur_dongois_75.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-11330\" width=\"150\" height=\"228\" \/><figcaption>L\u2019erreur judiciaire en mati\u00e8re p\u00e9nale. Par Nathalie Dongois.\n\u00c9ditions Schulthess (2014), 254 p.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Faux coupables involontaires<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il a fallu attendre presque vingt ans pour que d\u2019autres auteurs fassent ressortir une nouvelle cat\u00e9gorie de faux coupables: les faux coupables involontaires. Ces derniers avouent faussement, mais sans se rendre compte qu\u2019ils font une d\u00e9claration erron\u00e9e. \u00abCe sont des gens qui finissent par perdre confiance en leur m\u00e9moire et se persuadent d\u2019\u00eatre coupables. C\u2019est dans ce genre de cas que l\u2019on retrouve toute la mall\u00e9abilit\u00e9 de la m\u00e9moire.\u00bb En effet, si un enqu\u00eateur auditionne un suspect de mani\u00e8re tr\u00e8s suggestive et arrive \u00e0 lui faire perdre pied, ce dernier finira par \u00eatre persuad\u00e9 qu\u2019il est, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, impliqu\u00e9 dans le forfait qu\u2019on lui reproche. \u00abDe nombreuses recherches en psychologie ont montr\u00e9 qu\u2019il est possible de modifier les souvenirs d\u2019un sujet, mais \u00e9galement d\u2019en cr\u00e9er de toute pi\u00e8ce en recourant \u00e0 des techniques d\u2019interrogatoire suggestif\u00bb, pr\u00e9cise Nathalie Dongois. C\u2019est probablement ce qui est arriv\u00e9 dans l\u2019affaire Patrick Dils, ce jeune Fran\u00e7ais qui s\u2019\u00e9tait faussement accus\u00e9 d\u2019avoir tu\u00e9 deux enfants. \u00abOn avait un individu de 16 ans qui avait un \u00e2ge mental de 8 ans et soudainement, les enqu\u00eateurs ont fait na\u00eetre un doute dans l\u2019esprit de Patrick Dils, \u00e0 propos d\u2019une question de temps, et il a compl\u00e8tement perdu pied. Je pense que le syndrome de perte de confiance en sa propre m\u00e9moire explique \u2013 en partie \u00e0 tout le moins \u2013 le passage \u00e0 l\u2019aveu de Patrick Dils \u00e0 l\u2019\u00e9poque.\u00bb Cet \u00e9garement lui a co\u00fbt\u00e9 cher: le jeune homme a pass\u00e9 quinze ans en prison.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Changer de version, gage de v\u00e9rit\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019en doute, les \u00abmaniaques de l\u2019aveu spontan\u00e9\u00bb ne courent pas les rues, et les policiers ont plus souvent affaire \u00e0 des suspects \u00abclassiques\u00bb, qui rechignent \u00e0 avouer leurs forfaits et cherchent \u00e0 se jouer des enqu\u00eateurs, que ce soit en demeurant dans le d\u00e9ni ou en changeant de version, de mani\u00e8re totale ou partielle&#8230; Toutefois, contrairement \u00e0 ce qu\u2019on pourrait imaginer, le fait qu\u2019une personne varie dans sa d\u00e9claration est plut\u00f4t gage qu\u2019elle dit la v\u00e9rit\u00e9. En effet, si quelqu\u2019un a appris par c\u0153ur un mensonge pour le raconter aux autorit\u00e9s, il va avoir tendance \u00e0 raconter toujours la m\u00eame chose, avec les m\u00eames termes, dans le m\u00eame ordre.&nbsp; \u00abMais si vous lui demandez de raconter les choses diff\u00e9remment, notamment \u00e0 rebours, cela risque de le perturber. On parle alors de surcharge cognitive, laquelle rend plus difficile la \u201creconstruction\u201d au niveau de la d\u00e9claration. Alors que si cela rel\u00e8ve du v\u00e9cu, il y aura des imperfections, mais en g\u00e9n\u00e9ral cette demande d\u00e9stabilise moins la personne interrog\u00e9e.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait qu\u2019une personne change sa version s\u2019explique par la mall\u00e9abilit\u00e9 de la m\u00e9moire: en r\u00e9activant ses souvenirs, elle peut modifier sa version. Le risque existe qu\u2019elle y ins\u00e8re de faux souvenirs. Et Nathalie Dongois de conclure: \u00abCela montre bien qu\u2019il faut vraiment relativiser les d\u00e9clarations des t\u00e9moins, des auteurs pr\u00e9sum\u00e9s ou des victimes.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><sup>(1)<\/sup> Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique. <a href=\"https:\/\/polymedia.ch\/RICPTS\" data-type=\"URL\" data-id=\"polymedia.ch\/RICPTS\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">polymedia.ch\/RICPTS<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><sup>(2)<\/sup> Les erreurs judiciaires. Par Ren\u00e9 Floriot. Flammarion (1968).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans certaines affaires judiciaires, les d\u00e9clarations des t\u00e9moins sont les seuls \u00e9l\u00e9ments dont dispose le juge. La m\u00e9moire joue donc un r\u00f4le central. Probl\u00e8me: elle est mall\u00e9able et vuln\u00e9rable. Explications &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":825,"featured_media":11341,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[42189,42191,42172],"tags":[42166],"class_list":{"0":"post-11422","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-diaporama","8":"category-no-75","9":"category-sciences-criminelles","10":"tag-sabine-pirolt"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11422","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/users\/825"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11422"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11422\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/media\/11341"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11422"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11422"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/allezsavoir\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11422"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}