{"id":4689,"date":"2018-12-18T23:19:16","date_gmt":"2018-12-18T22:19:16","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/?p=4689"},"modified":"2024-03-28T16:22:05","modified_gmt":"2024-03-28T15:22:05","slug":"nina-simone-3-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/2018\/12\/nina-simone-3-3\/","title":{"rendered":"Nina Simone (3\/3)"},"content":{"rendered":"<h1><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-4690 size-medium\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/files\/2018\/12\/nina3-600x403.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"403\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/files\/2018\/12\/nina3-600x403.jpg 600w, https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/files\/2018\/12\/nina3.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/h1>\n<h1 style=\"text-align: center\">\u00ab\u00a0All I want is equality\u00a0\u00bb<\/h1>\n<p style=\"text-align: center\">Quand Nina Simone chante contre les discriminations (1959-1970) [3\/3]\n<p style=\"text-align: center\">Par No\u00e9 Rouget<\/p>\n<h2>3.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 R\u00e9agir aux \u00e9v\u00e9nements et d\u00e9noncer les attaques contre le mouvement<\/h2>\n<p>L\u2019exemple le plus flagrant de l\u2019attention que peuvent porter ces chanteuses au mouvement se trouve dans les reprises que Nina Simone fait de la chanson de Bob Dylan \u00ab\u00a0The Times They Are A-Changin\u2019\u00a0\u00bb et celle de Billy Taylor \u00ab\u00a0I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free\u00a0\u00bb. Ces deux chants sont repris par le mouvement comme des hymnes lors des manifestations, marches et autres concerts organis\u00e9s par les activistes. Mais les chanteuses r\u00e9agissent aussi plus directement aux \u00e9v\u00e9nements qui rythment la lutte pour les droits civiques, l\u2019exemple le plus connu en est \u00ab\u00a0Mississippi Goddam\u00a0\u00bb.<!--more--><\/p>\n<p>Cette chanson est compos\u00e9e par Nina Simone \u00e0 la suite de l\u2019explosion d\u2019une bombe dans une \u00e9glise noire de Birmingham, en Alabama, le 15 septembre 1963. L\u2019attentat perp\u00e9tr\u00e9 par des supr\u00e9macistes blancs tue quatre jeunes filles noires. Cette chanson est pens\u00e9e comme une arme par son auteure\u00a0: celle-ci ne conna\u00eet rien \u00e0 la violence et aux balles, elle se rabat donc sur la musique pour se battre. D\u00e8s le refrain, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 deux fois en introduction, Nina Simone s\u2019attaque aux principaux \u00c9tats s\u00e9gr\u00e9gationnistes\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Alabama&rsquo;s got me so upset<br \/>\nTennessee made me lose my rest<br \/>\nAnd everybody knows about Mississippi Goddam<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019Alabama est le premier \u00c9tat \u00e0 figurer sur la liste. La raison en est probablement l\u2019attentat de Birmingham, mais l\u2019Alabama a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre de plusieurs \u00e9v\u00e9nements dans le mouvement pour les droits civiques aussi bien que d\u2019attaques violentes contre celui-ci. C\u2019est de cet \u00c9tat que repart la lutte, avec le boycott des bus de Montgomery en 1955 et 1956. Les <em>freedom rides<\/em> de 1961, qui ont pour but de juger si la d\u00e9s\u00e9gr\u00e9gation dans les transports est appliqu\u00e9e, provoquent des arrestations \u2013 comme dans d\u2019autres \u00c9tats \u2013 et des lynchages. Les bus sont parfois m\u00eame br\u00fbl\u00e9s avec les <em>riders<\/em> \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. La ville m\u00eame de Birmingham est le lieu de manifestations violemment r\u00e9prim\u00e9es quelques mois avant l\u2019attentat. Le Tennessee, quant \u00e0 lui, est l\u2019\u00c9tat d\u2019origine du Ku Klux Klan tandis que sa population est tr\u00e8s r\u00e9fractaire \u00e0 la d\u00e9s\u00e9gr\u00e9gation. L\u2019\u00c9tat le plus connu pour la violence de sa s\u00e9gr\u00e9gation reste cependant le Mississippi. Les <em>riders<\/em> y sont arr\u00eat\u00e9s, les lynchages sont fr\u00e9quents mais l\u2019\u00e9v\u00e9nement le plus marquant est l\u2019assassinat de la figure du NAACP au Mississippi, Medgar Evers, en juin 1963, tu\u00e9 d\u2019une balle dans le dos.<\/p>\n<p>Avec la critique des \u00c9tats s\u00e9gr\u00e9gationnistes, Nina Simone ajoute dans son deuxi\u00e8me couplet, \u00e0 la fois les images de la violence avec laquelle r\u00e9pondent les d\u00e9fenseurs de la s\u00e9gr\u00e9gation, que l\u2019absurdit\u00e9 de leurs actions\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Hound dogs on my trail<br \/>\nSchool children sittin\u2019 in jail<\/p><\/blockquote>\n<p>Le premier vers repr\u00e9sente cette violence\u00a0: pourchass\u00e9s par des chiens de chasse, les noirs sont l\u2019objet de lynchages, de violences de toutes sortes. Nina Simone aurait pu en citer d\u2019autres, comme les jets d\u2019eau \u00e0 forte pression utilis\u00e9s par la police, les coups de matraques, ou les tirs d\u2019armes \u00e0 feu. Cette violence contraste avec le pacifisme que proclame \u00e0 cette \u00e9poque la majorit\u00e9 du mouvement et les plus grandes associations engag\u00e9es. Le deuxi\u00e8me vers exprime un sentiment d\u2019aberration face aux pratiques de la police qui arr\u00eate les \u00e9tudiants et m\u00eame les enfants lorsque ceux-ci s\u2019engagent dans les activit\u00e9s de protestations non-violentes. Les jeunes du mouvement s\u2019engagent beaucoup dans les <em>freedom rides<\/em> ou les actions de <em>sit-in<\/em> dans les espaces r\u00e9serv\u00e9s aux blancs dans les caf\u00e9s.<\/p>\n<p>Nina Simone montre aussi l\u2019absurdit\u00e9 des r\u00e9ponses qui sont donn\u00e9es au mouvement. Elle critique d\u2019abord ceux qui accusent les manifestants de communisme alors qu\u2019ils ne demandent que l\u2019\u00e9galit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>They try to say it&rsquo;s a communist plot<br \/>\nAll I want is equality<\/p><\/blockquote>\n<p>Mais le discours le plus d\u00e9nonc\u00e9 par la chanteuse est celui du gouvernement, avan\u00e7ant qu\u2019il faut faire les choses doucement :<\/p>\n<blockquote><p>You keep on saying &lsquo;Go slow!&rsquo;<br \/>\n&lsquo;Go slow!&rsquo;<br \/>\nBut that&rsquo;s just the trouble<br \/>\n&lsquo;Do it slow&rsquo;<br \/>\nDesegregation<br \/>\n&lsquo;Do it slow&rsquo;<br \/>\nMass participation<br \/>\n&lsquo;Do it slow&rsquo;<br \/>\nReunification<br \/>\n&lsquo;Do it slow&rsquo;<br \/>\nDo things gradually<br \/>\n&lsquo;Do it slow&rsquo;<br \/>\nBut bring more tragedy<br \/>\n&lsquo;Do it slow&rsquo;<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans cette partie de la chanson, Nina Simone met plusieurs \u00e9l\u00e9ments en avant. Elle remarque l\u2019ampleur du mouvement (\u00ab\u00a0Mass participation\u00a0\u00bb) et des messages simples (\u00ab\u00a0Desegregation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Reunification\u00a0\u00bb) auxquels le gouvernement r\u00e9pond en disant que les choses prennent du temps et qu\u2019il faut \u00eatre patient (\u00ab\u00a0Go slow\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Do things gradually\u00a0\u00bb), il avance en somme qu\u2019un brusque changement de fonctionnement risque de faire d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer les choses. Pourtant, les \u00e9v\u00e9nements montrent que les trag\u00e9dies sont l\u00e0 depuis des ann\u00e9es, qu\u2019il s\u2019agisse des actions des s\u00e9gr\u00e9gationnistes en r\u00e9ponse aux diff\u00e9rentes manifestations, les lynchages de noirs, les assassinats d\u2019activistes comme Medgar Evers ou l\u2019attentat de Birmingham.<\/p>\n<p>Si \u00ab\u00a0Mississippi Goddam\u00a0\u00bb nous en apprend beaucoup sur la vision qu\u2019avait Nina Simone du mouvement vis-\u00e0-vis des s\u00e9gr\u00e9gationnistes et des partisans d\u2019une d\u00e9s\u00e9gr\u00e9gation progressive, \u00ab\u00a0Go Limp\u00a0\u00bb nous \u00e9claire davantage sur la mani\u00e8re dont elle voit les relations entre les diff\u00e9rents courants au sein du mouvement. La chanson prend le point de vue du courant principal, celui de la non-violence avec Martin Luther King, sa Southern Christian Leadership Conference (SCLC) et d\u2019autres associations qui suivent, pendant longtemps, cette fa\u00e7on de penser (NAACP, CORE, SNCC). Elle raconte le voyage d\u2019une adolescente ou d\u2019une jeune adulte voulant participer \u00e0 une marche organis\u00e9e par le NAACP mais dont la m\u00e8re a peur qu\u2019elle perde sa virginit\u00e9. Sa fille la rassure, lui disant qu\u2019elle saura se d\u00e9fendre et qu\u2019elle ne c\u00e9dera pas, mais elle rencontre rapidement un jeune homme \u00e0 qui elle pla\u00eet. Nina Simone met ensuite en avant les m\u00e9thodes de ce courant principal en pr\u00e9sentant les instructions donn\u00e9es en cas d\u2019arrestation par la police\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>One day at the briefing<br \/>\nShe&rsquo;d heard a man say,<br \/>\n\u00ab\u00a0Go perfectly limp,<br \/>\nAnd be carried away.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>La suite du couplet tourne en d\u00e9rision cette fa\u00e7on de protester\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>So when this young man suggested<br \/>\nIt was time she was kissed,<br \/>\nShe remembered her brief<br \/>\nAnd did not resist.<\/p><\/blockquote>\n<p>En appliquant la non-violence dans une situation de s\u00e9duction, Nina Simone tourne en ridicule l\u2019attitude non-violente mais elle peut aussi sous-entendre le viol bien que la fin de la chanson ne montre pas une jeune fille qui souffre mais qui est plut\u00f4t rassurante envers sa m\u00e8re. Pour comprendre la mani\u00e8re dont Nina Simone ironise sur la m\u00e9thode non-violente, il faut s\u2019attacher \u00e0 l\u2019enregistrement sur lequel elle a publi\u00e9 cette chanson pour la premi\u00e8re fois\u00a0: <em>Nina Simone in Concert<\/em>.<\/p>\n<p>La forme du morceau est celle d\u2019une ballade folk humoristique. L\u2019humour est au centre de la chanson et Nina Simone fait rire son audience d\u00e8s le milieu du premier couplet. La m\u00e8re fait preuve d\u2019une pudeur exag\u00e9r\u00e9e pour parler de la virginit\u00e9 de sa fille tout en faisant de celle-ci quelque chose de tr\u00e8s important, de vital\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>And if they steal your nuclear secret<br \/>\nYou&rsquo;ll wish you were dead.<\/p><\/blockquote>\n<p>La pianiste prend le temps de parler avec le public, de les encourager \u00e0 chanter avec deux lignes de la chanson (\u00ab\u00a0Singin\u2019 too roo la too roo la too roo la hey\u00a0\u00bb), elle oublie m\u00eame le troisi\u00e8me couplet. Elle prend aussi des pauses lorsque l\u2019audience rigole ou pour pr\u00e9parer un nouveau rire comme dans le deuxi\u00e8me couplet o\u00f9 la r\u00e9action exag\u00e9r\u00e9e de la jeune femme est \u00e0 son tour tourn\u00e9e en d\u00e9rision\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>With a brick in my handbag<br \/>\nAnd a smile on my face<br \/>\nAnd barbed wire in my underwear<br \/>\nTo shed off disgrace.<\/p><\/blockquote>\n<p>La pause entre le deuxi\u00e8me et le troisi\u00e8me vers permet de pr\u00e9parer le trait d\u2019humour qui suit avec la mention du fil barbel\u00e9. Nina Simone joue aussi sur les rimes, lorsqu\u2019au troisi\u00e8me couplet, apr\u00e8s que la jeune fille rencontre le jeune homme qui cherche \u00e0 la s\u00e9duire, la chanteuse reprend\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>And before she had time<br \/>\nTo remember her brick&#8230;<br \/>\nThey were holding a sit-down<br \/>\nOn a nearby hay rig.<\/p><\/blockquote>\n<p>La pause qui suit \u00ab\u00a0her brick\u00a0\u00bb nous fait attendre une rime, comme le font certaines chansons dont le sujet sexuel est sous-entendu tout au long du texte. L\u2019audience rit en attendant probablement que la rime soit \u00ab\u00a0dick<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>\u00a0\u00bb. Mais le rire dure et la chanteuse rit aussi, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle reprenne le d\u00e9but de la phrase et \u00e9vite la rime vulgaire. Le couplet d\u00e9crivant les instructions puis le baiser vient ensuite, alors que l\u2019ironie de la chanson est d\u00e9j\u00e0 bien en place.<\/p>\n<p>Cette chanson rejoint donc l\u2019id\u00e9ologie de Nina Simone qui, comme nous l\u2019avons mentionn\u00e9 plus haut, n\u2019est pas non-violente. Le nombre de chansons dans lesquelles elle parle de r\u00e9volution ou de r\u00e9action violente contre les restes de la pens\u00e9e s\u00e9gr\u00e9gationniste en est d\u2019ailleurs un exemple. Nina Simone a conscience que sa vision peut \u00eatre stigmatis\u00e9e, extrapol\u00e9e, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on avance qu\u2019elle veuille une supr\u00e9matie noire \u2013 elle y fait d\u2019ailleurs r\u00e9f\u00e9rence dans \u00ab\u00a0Revolution\u00a0\u00bb, lorsqu\u2019elle dit qu\u2019on l\u2019accusera de \u00ab\u00a0pr\u00eacher la haine<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>\u00a0\u00bb. Elle ne croit donc pas dans la non-violence \u2013 ce qui explique sa proximit\u00e9 avec les milieux jug\u00e9s radicaux \u2013 et plusieurs de ses chansons y font r\u00e9f\u00e9rence comme nous avons pu le voir. Elle finit toutefois sa chanson en relativisant\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Oh Mother, dear Mother,<br \/>\nNo need for distress,<br \/>\nFor that young man has left me<br \/>\nHis name and address.<br \/>\nAnd if we win<br \/>\nTho&rsquo; a baby there be,<br \/>\nHe won&rsquo;t have to march<br \/>\nLike his da-ha-ha-da and me<\/p><\/blockquote>\n<p>Bien que Nina Simone ne cro\u00eet pas que la m\u00e9thode non-violente soit la meilleure solution pour faire avancer la cause noire, elle finit sur une note d\u2019espoir en imaginant que la g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 venir n\u2019ait pas \u00e0 se battre comme la sienne.<\/p>\n<p>Nina Simone chante en l\u2019honneur de Martin Luther King, assassin\u00e9 le 4 avril 1968, sur \u00ab\u00a0Why? (The King of Love Is Dead)\u00a0\u00bb \u00e9crit par Gene Taylor et publi\u00e9 sur <em>\u2018Nuff Said<\/em> en 1968. Le morceau est enregistr\u00e9 trois jours apr\u00e8s sa mort, le 7 avril, et dans sa voix, on peut sentir la peine de la chanteuse. Nous avons pu voir plus haut que Nina Simone ne partageait pas l\u2019id\u00e9ologie non-violente du leader de la SCLC, cela ne l\u2019emp\u00eachait pas de beaucoup l\u2019admirer et de voir en lui un espoir. Comme beaucoup de ses contemporains Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s, qu\u2019ils militent ou non de mani\u00e8re pacifique, Martin Luther King \u00e9tait un symbole. Il ne faisait que \u00ab\u00a0pr\u00eacher l\u2019amour et la libert\u00e9 pour les siens<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>\u00a0\u00bb. L\u2019injustice et l\u2019absurdit\u00e9 de ce meurtre sont \u00e9voqu\u00e9es plus loin\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>He was not a violent man.<br \/>\nTell me folks if you can,<br \/>\nJust why, why was he shot down the other day?<\/p><\/blockquote>\n<p>Le non-sens de tuer un homme pacifiste et celui qui symbolise le combat non-violent dans le mouvement pour les droits civiques est abord\u00e9 par de nombreux contemporains. Pour eux, la mort de Martin Luther King est aussi la fin de la lutte non-violente. La question de l\u2019avenir du mouvement est soulev\u00e9e \u00e0 deux reprises, une premi\u00e8re fois dans le sixi\u00e8me couplet :<\/p>\n<blockquote><p>Will my country fall, stand or fall?<br \/>\nIs it too late for us all?<br \/>\nAnd did Martin Luther King just die in vain?<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019anaphore de <em>fall<\/em> insiste sur la chute et sa probabilit\u00e9, il est aussi soulign\u00e9 par sa rime avec <em>all<\/em> qui insiste par ailleurs sur l\u2019universalit\u00e9 de l\u2019effondrement, aussi bien pour le mouvement que le pays. La question est alors de savoir si tout le mouvement et tout le pays tombera avec la mort de Martin Luther King alors que celui-ci \u00e9tait le meilleur argument contre l\u2019utilisation de la violence.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me mention de l\u2019avenir intervient dans le huiti\u00e8me couplet, ce dernier \u00e9tant repris et d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 la toute fin de la chanson\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Folks you\u2019d better stop and think\u2026and feel again,<br \/>\nFor we\u2019re heading for the brink.<br \/>\nWhat\u2019s gonna happen now that the king of love is dead?<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce dernier extrait peut faire r\u00e9f\u00e9rence aux \u00e9meutes qu\u2019a d\u00e9clench\u00e9 l\u2019assassinat d\u00e8s le soir du 4 avril. Il para\u00eet absurde de r\u00e9agir violemment pour d\u00e9noncer la mort d\u2019un homme non-violent. Mais la raison la plus probable de la pr\u00e9sence de ce passage est que Gene Taylor, qui \u00e9crit la chanson, ne partageait pas forc\u00e9ment les vues r\u00e9volutionnaires de Nina Simone.<\/p>\n<p>Les paroles interrogent aussi sur la violence que subissent les Africain-e-s-Am\u00e9ricain-e-es et posent la question suivante\u00a0: quand s\u2019arr\u00eateront les meurtres de leurs activistes et leaders comme Medgar Evers, Malcolm X, ou Martin Luther King\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Will the murders never cease,<br \/>\nAre they men or are they beasts?<br \/>\nWhat do they ever hope, ever hope to gain?<\/p><\/blockquote>\n<p>Nina Simone met donc en avant, dans cette chanson, un homme et ses id\u00e9es. Par-l\u00e0, elle avertit l\u2019auditeur de ce qui advient de la lutte, tout en se questionnant sur la suite. Par sa r\u00e9action aux \u00e9v\u00e9nements, surtout en consid\u00e9rant la rapidit\u00e9 du dernier exemple, elle s\u2019engage dans la d\u00e9fense de ce qui est fait pour le combat (marches, non-violence) et d\u00e9nonce ceux qui s\u2019y opposent et leurs actions (attentats, assassinats).<\/p>\n<h2>Conclusion<\/h2>\n<p>La chanteuse obtient un certain succ\u00e8s au sein des milieux militants et activistes des droits civiques, ce n\u2019est pas toujours le cas pour l\u2019ensemble de la population. Elle rencontre notamment des difficult\u00e9s dans la distribution de certaines chansons\u00a0: \u00ab\u00a0Nous avons publi\u00e9 [\u2018Mississippi Goddam\u2019] en single et il s\u2019est bien vendu, sauf dans le sud o\u00f9 nous avons eu des probl\u00e8mes avec la distribution. L\u2019excuse \u00e9tait le blasph\u00e8me \u2013 Goddam\u00a0! \u2013 mais la v\u00e9ritable raison \u00e9tait assez \u00e9vidente. Un vendeur de Caroline du Sud a renvoy\u00e9 une caisse compl\u00e8te de copie \u00e0 notre bureau, chacun cass\u00e9 en deux. [\u2026] Dans certains \u00c9tats, les distributeurs ont bip\u00e9 le mot \u2018Goddam\u2019, modifi\u00e9 la formulation de la pochette et l\u2019ont publi\u00e9 sous le titre \u2018Mississippi #**#!\u2019<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>\u00a0\u00bb. La suite de leur carri\u00e8re, apr\u00e8s l\u2019essoufflement du mouvement, n\u2019est pas meilleure.<\/p>\n<p>La fin de la d\u00e9cennie est d\u00e9cevante. Ses prises de positions en faveur des droits civiques et sa proximit\u00e9 avec des intellectuels ou des figures du mouvement qui d\u00e9fendent une utilisation de la violence, comme Malcolm X, lui portent pr\u00e9judice. Elle perd des contrats et part pour la Barbade, puis le Lib\u00e9ria, avant de rejoindre l\u2019Europe. Sa reconnaissance lui revient plus tard. Elle re\u00e7oit un <em>Grammy Hall of Fame Award<\/em> pour \u00ab\u00a0I Loves You, Porgy\u00a0\u00bb, en 1999, tandis que des films la c\u00e9l\u00e9brant sont mis en place. Elle se voit m\u00eame d\u00e9livrer des dipl\u00f4mes honoraires pour sa musique et notamment venant du Curtis Institute, quelques jours avant sa mort et se voit d\u00e9cerner de nombreux prix.<\/p>\n<p>Nina Simone voit toutefois sa carri\u00e8re prendre un nouvel \u00e9lan dans la fin des ann\u00e9es 1980 et les ann\u00e9es 1990. Elle publie de nouveaux albums avec plus ou moins de succ\u00e8s et continue de jouer sa musique lors de repr\u00e9sentations ponctuelles ou en tourn\u00e9e. Cependant, elle ne retrouvera jamais la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 qu\u2019elle a pu conna\u00eetre au d\u00e9but de sa carri\u00e8re. L\u2019industrie musicale est pass\u00e9e \u00e0 autre chose et il est rare que des morceaux si vieux soient remis au go\u00fbt du jour, bien que ses chansons apparaissent dans des pubs ou des remix. Son importance est essentiellement reconnue apr\u00e8s sa mort, elle est vue comme une des plus grandes chanteuses de jazz. Mais chez Nina Simone, son engagement pour les droits civiques n\u2019est que peu mis en avant. Dans les compilations de ses meilleurs morceaux, un tout petit nombre des morceaux cit\u00e9s ici sont pr\u00e9sents, essentiellement les hymnes \u2013 \u00ab\u00a0I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0The Times They Are A-Changin\u2019\u00a0\u00bb \u2013 ou les traditionnels de la musique populaire \u2013 \u00ab\u00a0Sinnerman\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Nobody\u2019s Fault But Mine\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0I Loves You Porgy\u00a0\u00bb \u2013 mais lorsqu\u2019on s\u2019int\u00e9resse\u00a0 aux morceaux avec un fond plus engag\u00e9, il ne reste \u00ab\u00a0Ain\u2019t Got No\/I Got Life\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0To Be Young, Gifted and Black\u00a0\u00bb et les chansons de l\u2019album <em>In Concert<\/em>, notamment, sont totalement absentes.<\/p>\n<p>Pourtant, Nina Simone disait, \u00e0 propos des ann\u00e9es 1960, qu\u2019elle s\u2019en souvient \u00ab\u00a0comme deux faces d\u2019une seule pi\u00e8ce, la politique et le jazz<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>\u00a0\u00bb. L\u2019imbrication des deux peut d\u2019ailleurs \u00eatre \u00e9tendue \u00e0 la musique\u00a0; nous avons pu voir que le gospel (\u00ab\u00a0We Shall Overcome\u00a0\u00bb) ou le blues (\u00ab\u00a0Alabama\u00a0\u00bb de J.B. Lenoir) ont \u00e9t\u00e9 des genres musicaux tr\u00e8s utilis\u00e9s \u00e0 des fins politiques comme l\u2019ont \u00e9t\u00e9 le folk (Bob Dylan en est un exemple), la pop et le rock (autour d\u2019\u00e9v\u00e9nements comme Woodstock).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> Terme vulgaire d\u00e9signant le sexe masculin.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0I know they\u2019ll say I\u2019m preachin\u2019 hate\u00a0\u00bb, Simone, Nina, \u00ab\u00a0Revolution (Part 1)\u00a0\u00bb, <em>To Love Somebody<\/em> [Audio CD], New York, RCA Records, 1969.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0Preaching love and freedom for his fellow man\u00a0\u00bb, Simone, Nina, \u00ab\u00a0Why? (The King of Love Is Dead)\u00a0\u00bb, \u2018Nuff Said! [Audio CD], New York, RCA Records, 1968.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0We released it as a single and it sold well, except in the south, where we had trouble with distribution. The excuse was profanity \u2013 Goddam! \u2013 but the real reason was obvious enough. A dealer in South Carolina sent a whole crate of copies back to out office with each one snapped in half. [\u2026] In some states the distributors bleeped out the word \u2018Goddam\u2019, changed the wording on the sleeve and released it under the title \u2018Mississippi #**#!\u2019.\u00a0\u00bb, Simone, Nina, Cleary, Stephen, <em>I Put a Spell On You<\/em>, New York, Da Capo Press, 1991, p. 90.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0I remember it now as two sides of one coin, politics and jazz\u00a0\u00bb, Simone, Nina, Cleary, Stephen, <em>I Put a Spell On You<\/em>, New York, Da Capo Press, 1991, p. 67.<\/p>\n<p>Source image : source : https:\/\/25701730.weebly.com\/uploads\/1\/3\/8\/9\/13893079\/2913336_orig.jpg?fbclid=IwAR1S6mm95D6KnnwioypAuxtL1zCWJCNuQ8esqbeNpmk7XGCJE-1USJeaMgo<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0All I want is equality\u00a0\u00bb Quand Nina Simone chante contre les discriminations (1959-1970) [3\/3] Par No\u00e9 Rouget 3.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 R\u00e9agir aux \u00e9v\u00e9nements et d\u00e9noncer les attaques contre le mouvement L\u2019exemple le plus flagrant de l\u2019attention que peuvent porter ces chanteuses au mouvement se trouve dans les reprises que Nina Simone fait de la chanson de Bob [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1002759,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_uag_custom_page_level_css":"","footnotes":""},"categories":[18501],"tags":[],"class_list":{"0":"post-4689","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","6":"category-journalisme"},"uagb_featured_image_src":{"full":false,"thumbnail":false,"medium":false,"medium_large":false,"large":false,"1536x1536":false,"2048x2048":false,"mailpoet_newsletter_max":false},"uagb_author_info":{"display_name":"Amphitryon","author_link":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/author\/afontesc\/"},"uagb_comment_info":0,"uagb_excerpt":"\u00ab\u00a0All I want is equality\u00a0\u00bb Quand Nina Simone chante contre les discriminations (1959-1970) [3\/3] Par No\u00e9 Rouget 3.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 R\u00e9agir aux \u00e9v\u00e9nements et d\u00e9noncer les attaques contre le mouvement L\u2019exemple le plus flagrant de l\u2019attention que peuvent porter ces chanteuses au mouvement se trouve dans les reprises que Nina Simone fait de la chanson de Bob&hellip;","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4689","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002759"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4689"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4689\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6732,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4689\/revisions\/6732"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4689"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4689"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4689"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}